Essais de Montaigne (self-édition) - Volume III
Part 61
=Avantages que le vieillard, qui n'a pas encore atteint la décrépitude, peut retirer de l'amour. A dire vrai, l'amour sans limites ne convient qu'à la première jeunesse.=--Je n'ai pas d'autre passion qui ait action sur moi; ce que font l'avarice, l'ambition, les querelles, les procès sur ceux qui, comme moi, n'ont pas d'occupation déterminée, l'amour, plus que tout autre mobile, est capable de le produire en moi. Il me rendrait la vigilance, la sobriété, la grâce, le soin de ma personne. Il ferait que la façon dont je me présente, malgré les outrages de la vieillesse, outrages qui nous déforment et nous mettent dans un état si pitoyable, se maintiendrait sans altération; que je me remettrais à ces sages et saines études, par lesquelles je gagnerais en estime et en affection parce qu'alors mon esprit, ne désespérant plus de lui-même et de ses moyens, se ressaisirait. J'y trouverais une diversion aux mille pensées ennuyeuses, aux mille chagrins qui ont leur source dans la mélancolie en laquelle nous plongent à cet âge l'oisiveté et le mauvais état de notre santé. Il réchaufferait, au moins en songe, ce sang que la nature abandonne, soutiendrait notre tête qui s'incline, nous distendrait les nerfs, rendrait un peu de vigueur et de plaisir à vivre à ce pauvre homme qui marche à grands pas vers sa ruine. Mais, d'autre part, je comprends bien que c'est là une commodité fort malaisée à recouvrer; par suite de la faiblesse en laquelle nous sommes tombés et de notre longue expérience, notre goût est devenu plus délicat et plus raffiné; nous demandons plus, alors que nous apportons moins; nous sommes plus difficiles dans notre choix, quand nous avons moins qui milite en notre faveur, et, nous reconnaissant tels, nous sommes moins hardis et plus défiants; rien ne peut plus nous donner l'assurance d'être aimés, vu les conditions en lesquelles nous sommes tombés et celles de cette verte et bouillante jeunesse. J'ai honte de me trouver au milieu d'elle «_dont la raideur de nerfs, qui fait que toujours elle est en état de bien faire, n'a rien à envier à l'arbre qui se dresse sur lu colline_ (_Horace_)»; pourquoi aller étaler notre misère au milieu de cette allégresse, «_et divertir à nos dépens ces jouvenceaux ardents, en leur montrant un flambeau réduit en cendres_ (_Horace_)»? Ils ont la force et la raison, cédons-leur une place que nous ne pouvons plus occuper; ces bourgeons de beauté naissante ne souffrent pas d'être maniés par des mains aussi engourdies, et l'emploi de moyens exclusivement matériels ne leur suffit pas, comme le fit entendre un jour ce philosophe des temps anciens répondant à quelqu'un qui le raillait de n'avoir pas su gagner les bonnes grâces d'une jeunesse qu'il poursuivait de ses assiduités: «Mon ami, le hameçon ne mord pas à du fromage si frais.» C'est un commerce où il faut que les parties en présence soient dans des conditions analogues qui les fassent se convenir; tous les plaisirs d'autre nature que nous éprouvons peuvent se reconnaître par des récompenses de diverses sortes, celui-ci ne se paie qu'en monnaie de même espèce.--Il est certain que dans ces ébats, le plaisir que je cause chatouille plus agréablement mon imagination que * celui que je ressens; or, c'est manquer de générosité que de recevoir un plaisir, alors qu'on n'en rend pas; c'est d'une âme vile de toujours consentir à devoir et se complaire à demeurer en relations avec qui on est à charge; et il n'y a pas de beauté, de grâce, de privauté si exquises qu'elles soient, qu'un galant homme puisse désirer à ce prix. Si les femmes ne peuvent plus nous donner du plaisir que par pitié, je préfère beaucoup plus ne pas vivre que de vivre d'aumônes; je voudrais avoir le droit de leur demander leurs caresses, dans ces mêmes termes que j'ai vu employer en Italie pour quêter: «_Faites-moi quelque bien dans votre propre intérêt_», ou à la façon de Cyrus exhortant ses soldats: «Qui est en disposition de m'aimer, me suive.»--Adressez-vous, me dira-t-on, à des femmes qui soient dans les mêmes conditions que vous, frappées elles aussi de la déchéance que vous subissez, vous trouverez plus aisément à vous lier ensemble. Oh! quelle sotte et insipide liaison en résulterait: «_Je ne veux pas arracher la barbe à un lion mort_ (_Martial_)!» C'est un reproche que faisait Xénophon à Menon et qu'il condamnait en lui, de rechercher, en amour, des femmes en ayant passé l'âge. J'éprouve plus de volupté à voir simplement un couple formé de beaux jeunes gens bien appariés et s'aimant, voire même à me les représenter en imagination, qu'à être moi-même second dans un duo allant tristement et prêtant à la pitié; c'est là un goût fantasque que j'abandonne à l'empereur Galba, qui ne recherchait que des femmes d'âge, aux chairs durcies; ou à ce pauvre malheureux poète, s'écriant en parlant de lui-même: «_Plaise aux dieux que, dans mon exil, je puisse te voir telle que je me représente ton image! Que je puisse embrasser tes cheveux blanchis par le chagrin et presser dans mes bras ton corps amaigri_ (_Ovide_)!»--Au premier rang de la laideur, je place la beauté obtenue à force d'artifices. Émonez, jeune adolescent de Chio, qui, par le soin qu'il avait pris d'enjoliver sa personne, pensait avoir acquis la beauté que lui avait refusée la nature, s'étant présenté au philosophe Arcésilas et lui ayant demandé si un sage pouvait devenir amoureux, s'attira cette réponse: «Mais certainement! pourvu que ce ne * soit pas d'une beauté de mauvais aloi acquise, comme la tienne, à force de sophistications.» La laideur d'une vieillesse avouée est, suivant moi, moins vieille et moins laide que si on cherche à la dissimuler à force de couleurs et d'onguents.--Si je ne craignais qu'on ne me saisisse à la gorge, je dirais que l'amour ne me semble réellement en sa saison naturelle qu'à l'âge voisin de l'enfance, comme aussi du reste la beauté: «_lorsque se glissant dans un chœur de jeunes filles, avec ses cheveux flottants et ses traits encore indécis, un jeune homme peut tromper sur son sexe les yeux les plus clairvoyants_ (_Horace_)». Ce qu'Homère n'admet que jusqu'à ce que le menton commence à s'estomper d'une barbe naissante, Platon trouve déjà qu'il est rare que cela subsiste jusqu'à ce moment, et l'on sait pour quelle cause le sophiste Dion qualifiait * si plaisamment d'Aristogitons et d'Harmodiens les poils follets qui surviennent à l'époque de l'adolescence. Déjà j'estime que le moment en est quelque peu passé quand on est arrivé à l'âge de la virilité, non moins qu'en la vieillesse, «_car l'amour n'arrête pas son vol sur les chênes dénudés_ (_Horace_)». Marguerite, reine de Navarre, en femme qu'elle était, avantageant les personnes de son sexe, leur assignait une limite plus reculée et voulait qu'à l'âge de trente ans le moment soit venu pour elles d'échanger la qualification de belle en celle de bonne. Moins longtemps nous donnons à ce dieu action sur notre vie, mieux nous en valons. Voyez son image, n'a-t-il pas une figure enfantine? Qui ne sait qu'à l'encontre de tout principe, on va toujours à reculons dans son école; l'étude, l'exercice, l'usage de ses préceptes conduisent à l'épuisement; les débutants y sont maîtres: «_l'amour ne connaît pas de règle_ (_S. Jérôme_)». Il n'est pas discutable que sa conduite a surtout de l'agrément quand l'inadvertance et le trouble y ont place; que ce qui serait faute ailleurs est succès pour lui et lui donne du piquant et de la grâce; pourvu qu'il soit ardent, inassouvi, peu importe qu'il soit prudent. Voyez comme il va chancelant, trébuchant, folâtrant! c'est le mettre aux fers que de lui imprimer une direction habile et sage; c'est attenter à sa liberté divine, que de l'asservir à qui a les mains calleuses et couvertes de poil.
=On voit souvent les femmes sembler faire de l'amour une question de sentiment et dédaigner la satisfaction que les sens peuvent y trouver.=--Du reste, on voit souvent les femmes sembler faire de l'amour une question toute de sentiment et dédaigner la satisfaction que les sens peuvent y trouver, tout leur est bon à cet effet; par contre, que de fois la beauté du corps ne nous fait-elle pas passer chez elles sur la faiblesse de leur esprit? Par exemple, ce que je n'ai jamais vu, c'est que la beauté de l'esprit si cultivé, si accompli qu'il fût, leur ait fait faire bon accueil à un corps tant soit peu tombé en décadence. Que ne prend-il fantaisie à quelqu'une d'elles d'appliquer cette noble idée digne de Socrate, de troquer son corps pour acquérir de l'esprit, et prostituant sa personne au plus haut prix qu'elle en pourra obtenir, acheter, avec les bénéfices, l'intelligence de la philosophie et le développement de son esprit!--Platon prescrit dans ses lois que celui qui, à la guerre, se sera signalé par un fait d'armes important et utile, ne puisse, durant tout le cours des opérations, quels que soient sa laideur ou son âge, se voir refuser un baiser ou toute autre faveur de galanterie, de qui il le désirerait. Ce que ce philosophe trouve équitable comme récompense de la valeur militaire, pourquoi ne le serait-ce pas pour tout autre mérite; et que ne vient-il à l'idée de chacune de ces vertus, pouvant ainsi mériter récompense, de prendre le pas sur les autres pour avoir la gloire d'obtenir cette marque d'amour qui ne porte pas atteinte à la chasteté? je dis à la chasteté «_parce que, si l'on en vient au combat, l'amour est alors comme un grand feu de paille qui s'éteint en un instant_ (_Virgile_)»; les vices mort-nés dans notre esprit ne sont pas de ceux qui sont les plus redoutables.
=En somme, hommes et femmes sont sortis du même moule, et un sexe n'a pas le droit de critiquer l'autre.=--Ce long commentaire m'a échappé à force de bavarder, donnant lieu à un flux de paroles peu mesurées parfois et qui peuvent n'être pas sans inconvénient: «_Ainsi tombe du chaste sein d'une jeune vierge une pomme, don furtif de son amant; oubliant qu'elle l'a cachée sous sa robe, elle se lève à l'approche de sa mère et la fait rouler à ses pieds; la rougeur qui lui couvre subitement le visage, révèle la faute dont elle s'est rendue coupable_ (_Catulle_).»--Pour terminer, je dis que mâles et femelles sortent du même moule et que, sauf leur éducation et les mœurs, la différence n'en est pas grande. Platon, dans sa République, convie indifféremment les uns et les autres à participer à tous les exercices, études et professions, aussi bien à ceux qui s'appliquent à la guerre qu'à ceux relatifs aux occupations du temps de paix; et le philosophe Antisthène, lui, ne faisait aucune distinction entre la vertu de la femme et la nôtre. Il est bien plus aisé de porter une accusation contre un sexe que de trouver des excuses à l'autre, et c'est ici le cas d'appliquer le dicton: «La pelle se moque du fourgon», autrement dit: tel raille autrui, qui lui-même prête plus encore aux mêmes critiques.
CHAPITRE VI.
_Des coches._
=Différence des opinions des philosophes sur les causes de divers usages et accidents: sur «Dieu vous bénisse» dit à qui éternue, sur le mal de mer; digression sur la peur.=--Il est aisé de constater que les grands auteurs, traitant des causes de tels et tels faits, ne donnent pas uniquement celles qu'ils croient être les véritables, mais souvent aussi en citent qu'ils n'estiment pas telles, pourvu qu'elles soient ingénieuses ou élégantes; en cela, ils sont réellement utiles si leurs dires sont appuyés de bonnes raisons. Ne pouvant être certains de la cause principale, nous en énumérons plusieurs; peut-être se trouvera-t-elle par hasard dans le nombre: «_Ce n'est pas assez de n'indiquer qu'une cause, il faut en donner plusieurs, quoiqu'il n'y en ait qu'une de bonne_ (_Lucrèce_).»
Désirez-vous savoir d'où vient cette habitude de dire: «Dieu vous bénisse!» à ceux qui éternuent? Voici: nous produisons trois sortes de vents: L'un, qui sort d'en bas, est fort malpropre; un autre, qui sort par la bouche, accuse que nous avons trop mangé; le troisième est l'éternuement, il vient du cerveau et ne prête à aucune critique, d'où l'accueil honnête que nous lui faisons. Ne vous moquez pas de cette explication; si subtile qu'elle vous paraisse, elle est, dit-on, d'Aristote.
Il me semble avoir vu dans Plutarque (l'auteur qui, à ma connaissance a le mieux su allier l'art à la nature et le jugement au savoir) qu'après avoir donné quelques preuves que la crainte peut produire le mal de mer, il attribue à cette cause les soulèvements d'estomac qu'éprouvent ceux qui voyagent sur mer. Moi qui suis fort sujet à ce mal, je sais pertinemment que, chez moi, la crainte n'en est pas la cause, et je le sais non par conjectures mais par expérience. Sans mettre en avant ce qu'on m'a dit, que les animaux, et en particulier les pourceaux, l'éprouvent en dehors de toute appréhension de danger, ni ce qu'une de mes connaissances m'a raconté sur elle-même que, bien qu'y étant fort sujet, l'envie de vomir lui est passée deux ou trois fois, pendant de violentes tempêtes, par suite de la frayeur où elle était, se trouvant, comme dit Sénèque, «_trop préoccupée du péril qu'elle courait pour songer à elle-même_»; je n'ai jamais craint sur l'eau pas plus qu'ailleurs au point d'en être troublé et d'en perdre la tête, quoique ayant souvent couru des risques où la peur eût été bien justifiée si toutefois elle l'est quand ce n'est que la mort qu'on a à redouter.--La peur naît parfois faute de jugement, aussi bien que faute de cœur; tous les dangers que j'ai courus, je les ai envisagés les yeux ouverts sans que mes idées s'en soient trouvées affectées, entravées ou amoindries; pour craindre, il faut encore du courage. Bien m'en prit autrefois d'être ainsi et non comme tant d'autres; cela m'a permis de me diriger et de conserver mon sang-froid alors que j'étais en fuite; j'ai pu par là m'en tirer, sinon sans crainte, du moins sans effroi ni étonnement; j'étais ému, mais non étourdi et éperdu. Les grandes âmes vont bien plus loin et nous donnent le spectacle de retraites non seulement calmes et couronnées de succès, mais encore exécutées fièrement. Voici, à ce propos, ce que conte Alcibiade sur Socrate dont, en cette circonstance, il était le compagnon d'armes: «Je le trouvai, dit-il, Lachez et lui, après la déroute de notre armée, fermant la marche derrière les fuyards. Je l'observais tout à mon aise, n'ayant rien à craindre pour moi-même parce que j'étais sur un bon cheval et qu'il était à pied; il en avait du reste été ainsi pendant toute la durée du combat. Je remarquai surtout combien il était avisé et résolu, en comparaison de Lachez; et aussi la crânerie de son allure qui ne différait en rien de celle qu'il avait d'ordinaire. Il avait conservé sa fermeté et sa lucidité d'esprit, observait et se rendait compte de ce qui se passait autour de lui, regardant tantôt les uns, tantôt les autres, amis et ennemis; encourageant les uns de ce même regard qui signifiait aux autres qu'il était décidé à vendre bien cher son sang et sa vie à qui tenterait de les lui ôter; et cela les sauva, car on n'attaque pas volontiers ceux qui montrent de telles dispositions, tandis qu'on court sur ceux que la peur entraîne.» Tel est le témoignage de ce grand capitaine, qui nous apprend, ce que nous constatons tous les jours, qu'il n'est rien qui nous expose davantage au danger qu'un soin exagéré de nous en préserver: «_D'ordinaire, moins il y a de crainte, moins il y a de danger_ (_Tite-Live_).» C'est à tort qu'on dit dans le peuple: «Un tel craint la mort», quand on veut exprimer que quelqu'un y songe et la prévoit. La prévoyance s'applique également à ce qui nous touche en bien comme en mal; considérer et apprécier le danger est, en quelque sorte, le contraire de s'en effrayer.--Je ne me sens pas assez fort pour résister à cette violente secousse que nous cause la peur, pas plus qu'à toute autre passion aussi véhémente; si une fois j'en étais frappé, j'en serais atterré et ne m'en relèverais jamais complètement; qui aurait fait perdre pied à mon âme, ne parviendrait jamais à la remettre en place bien d'aplomb; elle aurait beau se tâter, s'étudier avec soin et au plus profond d'elle-même, malgré cela elle n'arriverait jamais à fermer et consolider la plaie dont elle aurait été atteinte. Cela a été une grande chance pour moi que, jusqu'ici, aucune maladie ne l'ait jetée hors d'elle-même. A chaque épreuve qui m'arrive, j'y fais face en appelant à moi tout ce que j'ai de force de résistance; aussi, la première qui l'emporterait, me laisserait-elle à bout de ressources pour continuer la lutte. Je ne suis pas à même de renouveler mon effort; si, par quelque endroit, le mal rompt la digue que je lui oppose, me voilà désemparé et je suis noyé sans pouvoir échapper. Épicure dit que le sage ne peut jamais en arriver à un état d'âme qui soit contraire aux principes qu'il s'est une fois posés; je suis porté à prendre la contrepartie de cette maxime, et crois que celui qui, une seule fois, aurait été réellement fou, ne sera jamais bien sage. Dieu * qui mesure le froid à ses créatures selon la fourrure qui les protège, me mesure mes passions, à la force que j'ai pour leur résister. La nature m'a laissé à découvert d'un côté et m'a couvert de l'autre; elle m'a désarmé en m'ôtant la force, mais armé d'insensibilité et aussi de ce fait qu'en moi, la peur est raisonnée et sans beaucoup de prise.
Je ne puis supporter longtemps, et quand j'étais jeune je les supportais encore moins, les coches, les litières, les bateaux; je hais, à la ville comme à la campagne, tout moyen de locomotion autre que le cheval; la litière m'incommode plus encore que les coches, par la même raison qui fait que j'endure plus aisément une mer agitée lors même qu'elle peut donner des inquiétudes que le mouvement qu'on ressent en temps calme. La légère secousse que produisent les rames, sous l'action desquelles le navire se dérobe sous nous, me barbouille, je ne sais pourquoi, la tête et l'estomac, de même que je ne puis me sentir assis sur un siège qui vacille. Quand la voile ou le courant nous emporte d'un mouvement régulier, ou que nous allons à la remorque, l'absence d'à coups fait que je n'éprouve pas de gêne; ce que je ne puis souffrir, ce sont les mouvements saccadés, et plus ils sont lents plus ils m'incommodent; je ne sais trop comment les dépeindre avec plus de précision. Les médecins m'ont conseillé, pour remédier à cette disposition, de me contenir le bas-ventre avec une serviette bien serrée; c'est un moyen dont je n'ai pas essayé, parce que j'ai pour habitude de réagir contre les défauts que je puis avoir pour les dompter par ma seule volonté.
=Variété d'emploi des chars; comment ils ont été parfois utilisés à la guerre et pendant la paix.=--Si ma mémoire me le permettait, je ne considérerais pas comme du temps perdu d'énumérer ici la variété infinie, au dire des historiens, des divers modes d'emploi des chars à la guerre. Ils ont varié suivant les nations et les temps, semblent avoir été d'un grand effet et étaient devenus une nécessité; aussi est-il étonnant que nous ne soyons pas mieux documentés sur ce point.--Je ne ferai que rappeler qu'à une époque assez rapprochée, du temps de nos pères, les Hongrois s'en servirent avec succès contre les Turcs: sur chacun se trouvaient un soldat armé d'un bouclier et un mousquetaire, avec nombre d'arquebuses chargées et disposées prêtes à faire feu, le tout couvert d'une forte bâche, comme le sont les galiotes. Ils en avaient jusqu'à trois mille semblables, établis sur le front de bataille. Après que le canon avait joué, ceux qui montaient ces chars, déchargeaient * tout d'abord sur l'ennemi les armes à feu qui y avaient été placées, ce qui n'était pas sans donner un certain avantage, puis on se portait contre lui. Ils les employaient aussi en les lançant contre la cavalerie de l'adversaire, pour la rompre et y faire brèche; et cela indépendamment du secours qu'ils en * tiraient, quand ils craignaient des surprises, pour garder leurs flancs lorsqu'ils étaient en marche en rase campagne, ou encore pour couvrir en hâte et fortifier un lieu de stationnement.--De mon temps, sur l'une de nos frontières, un gentilhomme qui était peu dispos de sa personne, ne trouvant pas de cheval capable de le porter en raison de son poids et redoutant une attaque, parcourait le pays sur un char semblable à ceux que je viens de décrire et s'en trouvait bien. Bornons-nous là pour les chars employés à la guerre.
Les derniers rois de notre première race, dont la fainéantise ressortait cependant bien déjà suffisamment autrement, voyageaient et se promenaient sur un char tiré par quatre bœufs. Marc-Antoine fut le premier qui, en compagnie d'une jeune musicienne, se fit conduire dans Rome par des lions attelés à son char. Postérieurement, Héliogabale en fit autant, se disant être Cybèle la mère des dieux; il allait aussi attelant des tigres pour figurer Bacchus et il lui arriva d'atteler son char de deux cerfs, une autre fois de quatre chiens, une autre de quatre jeunes filles qui, toutes nues, le traînaient en grande pompe, lui-même étant en pareil état de nudité. L'empereur Firmus attelait quatre autruches de grandeur étonnante, si bien qu'il semblait voler plutôt que rouler.