Essais de Montaigne (self-édition) - Volume III
Part 60
=Montaigne reconnaît la licence de son style, mais il est obligé par les mœurs de son temps à cette grande liberté de langage qu'il est le premier à regretter.=--Je dois, pour le public, me peindre tout entier. Ces Essais sont instructifs, parce que la vérité, la réalité, y règnent d'une façon absolue. Je dédaigne de considérer comme un devoir réel de m'astreindre à ces règles étroites, factices que l'usage a introduites suivant les pays, et m'en tiens à celles d'application générale et constante que la nature nous a tracées et dont sont filles, mais filles bâtardes, la civilité et les conventions sociales. Qu'importent les vices que nous semblons avoir, à côté de ceux que nous avons réellement? Quand nous en aurons fini avec ceux-ci, nous nous attaquerons aux autres, si nous croyons nécessaire de les combattre; car il y a danger à ce que nous nous imaginions des devoirs nouveaux, pour excuser la négligence que nous apportons à remplir ceux que nous avons naturellement et arriver à faire confusion entre eux. C'est ainsi qu'on voit dans les contrées où les fautes sont des crimes, les crimes n'être que des fautes; et, chez les nations où les lois de la bienséance ne sont qu'en petit nombre et peu observées, celles plus primitives, émanant du bon sens, être mieux pratiquées. La multitude innombrable de devoirs aussi multipliés réclame une telle attention, que nous en arrivons à les négliger et à les perdre de vue; trop d'application pour les choses * sans importance, nous détourne de celles qui * en ont davantage. Que ces hommes, qui voient les choses superficiellement, ont donc une route facile comparée à la nôtre! Toutes ces conventions ne sont que des ombrages derrière lesquels nous nous abritons et qui servent à régler nos comptes entre nous. Mais elles ne nous permettent pas de nous libérer, elles ne font au contraire que grever notre dette envers ce grand juge qui, rejetant les draperies et les haillons qui dérobent à la vue nos parties honteuses, n'hésite pas à nous examiner de toutes parts, jusque et y compris nos méfaits les plus intimes et les plus secrets; si, au moins, notre prétendue décence à l'égard de notre pudeur virginale avait ce côté utile de nous préserver de nous voir ainsi mis à nu! Aussi celui qui ferait perdre à l'homme la niaiserie qui lui fait apporter cette si scrupuleuse superstition dans l'emploi de certains mots, ne causerait-il pas grand préjudice au monde. Notre vie est faite partie de folie, partie de circonspection; qui ne traite que de ce qui est considéré comme convenable et régulier, en laisse de côté plus de la moitié.--Ce que je dis là n'est pas pour m'excuser; si je m'excusais de quelque chose, ce serait des excuses qu'il a pu m'arriver de présenter plutôt que de mes fautes proprement dites; ce sont des explications que je donne à ceux d'idées opposées aux miennes et qui sont en plus grand nombre que ceux qui peuvent penser comme moi. Par égard pour eux, car je désire contenter tout le monde, ce qui est à la vérité * fort difficile, «_parce qu'il y n'a pas un seul homme qui puisse se conformer à cette si grande variété de mœurs, de jugement et de volonté_ (_Q. Cicéron_)», j'ajouterai qu'ils ne doivent pas me reprocher les citations que je fais d'autorités reçues et approuvées depuis des siècles. Ce n'est pas une raison, en effet, parce que je m'écarte des règles admises, pour qu'ils me refusent la tolérance dont jouissent, même de notre temps, chez nous, jusqu'à des personnes d'état ecclésiastique des plus en vue, ainsi qu'en témoignent, parmi tant d'autres, les deux exemples que voici: «_Que je meure, si l'orifice par lequel j'ai accès en toi, n'est pas pour moi la source de toutes les voluptés_ (_Théodore de Bèze_).»--«_Le membre viril d'un ami la contente toujours, et toujours reçoit bon accueil_ (_Saint-Gelais_).»--J'aime la décence, et ce n'est pas de propos délibéré, qu'en écrivant, j'emploie des expressions scandaleuses, c'est la nature qui en a fait choix pour moi. Je ne loue ce mode, pas plus que je ne loue toute manière de faire contraire aux usages reçus; mais je l'excuse et estime que des circonstances, aussi bien générales que particulières, atténuent l'anathème dont il peut être l'objet. Poursuivons.
=Il est injuste d'abuser du pouvoir que les femmes nous donnent sur elles, en nous cédant; Montaigne n'a rien à se reprocher a cet égard.=--D'où peut provenir cette usurpation d'autorité souveraine que vous prenez sur les femmes qui, à leurs propres risques, vous accordent leurs faveurs, «_lorsque dans l'obscurité de la nuit, elles vous accueillent furtivement pendant quelques moments_ (_Catulle_)»? Pourquoi * vous croyez-vous aussitôt autorisés à vous immiscer dans leurs faits et gestes, à les traiter avec froideur, vous arrogeant les droits d'un mari? C'est une convention qui vous laisse libres tous deux, que celle qui existe entre vous; que ne vous considérez-vous lié par elle, comme vous voulez qu'elle les lie à vous? il n'y a pas de règles qui régissent les choses concédées bénévolement. Ma thèse va, il est vrai, à l'encontre des usages, et cependant, en mon temps, j'en suis passé par là et, en vérité, dans les marchés de cette sorte, j'ai observé, autant que leur nature le permet, la même conscience que dans tout autre marché et y ai apporté une certaine justice; je ne leur ai témoigné d'affection que dans la mesure où j'en ressentais pour elles, et leur en ai bien naïvement laissé voir la naissance, l'apogée, la décadence, les accès et les défaillances, car on n'est pas toujours en bonnes dispositions. J'ai tellement évité de me prodiguer en promesses, que je crois avoir tenu plus que je n'avais promis et que je ne devais; elles m'ont trouvé fidèle jusqu'à favoriser leurs inconstances, je parle d'inconstances avouées et qui parfois ont été multipliées. Je n'ai jamais rompu avec elles tant que je leur ai conservé de l'attachement, si faible qu'il fût; et quelles que soient les occasions qu'elles m'ont données, je ne me suis jamais séparé d'elles en conservant à leur égard du mépris ou de la haine, considérant que de telles privautés entre elles et moi, même lorsqu'elles dérivent des plus honteux marchés, m'obligent quand même à quelque bienveillance à leur égard. Il m'est arrivé de me mettre parfois en colère et d'avoir des impatiences un peu indiscrètes à propos de leurs ruses, de leurs faux-fuyants et dans les contestations qui se sont élevées entre nous, car, par tempérament, je suis sujet à éprouver de brusques émotions qui, bien que légères et courtes, me font sortir souvent de ma règle de conduite. Lorsqu'elles ont voulu essayer de s'emparer de ma liberté de jugement, je n'ai pas hésité à leur adresser des admonestations paternelles, plutôt mordantes, ne ménageant pas leur point faible.--Si je leur ai donné sujet de se plaindre de moi, c'est plutôt pour les avoir aimées d'une façon qui, auprès de celle dont on use actuellement avec elles, peut être dite sottement consciencieuse; je leur ai tenu parole sur des choses pour lesquelles elles m'en auraient aisément dispensé; il en est qui parfois se sont rendues, alors que leur réputation était intacte, à des conditions qu'elles eussent souffert, sans trop de difficulté, que leur vainqueur n'observât pas. Plus d'une fois, dans l'intérêt de leur honneur, il m'est arrivé de renoncer au plaisir au moment où il eût été le plus grand; et, quand la raison me le commandait, je les ai défendues contre moi-même, si bien qu'en s'en remettant franchement à moi, leurs intérêts se trouvaient plus sûrement et plus sévèrement sauvegardés que si elles avaient suivi leurs propres inspirations. J'ai, autant que j'ai pu, assumé sur moi seul, pour les leur épargner, les risques de nos rendez-vous, et ai toujours organisé nos parties inopinément et dans des conditions plutôt incommodes; et cela, pour moins éveiller les soupçons et aussi pour nous heurter, à mon avis, à moins de difficultés, parce qu'en pareil cas, c'est par où l'on se croit le plus en sûreté qu'on est le plus souvent pris; on observe et on gêne moins ce qui ne semble pas à craindre; on peut oser plus facilement ce que les gens ne supposent pas que vous oserez et qui devient facile par sa difficulté même. Jamais homme, dans ces rapports, n'évita avec plus de soin de faire courir à la femme risque de maternité.--C'est là une façon d'aimer des plus correctes, mais bien ridicule à notre époque et peu pratiquée; personne ne le sait mieux que moi; et cependant je ne me repens pas d'avoir agi ainsi, quoique je n'aie fait qu'y perdre. Aujourd'hui que «_le tableau votif que j'ai appendu aux murs du temple de Neptune, indique à tous que j'ai consacré à ce dieu mes vêtements encore tout mouillés du naufrage_ (_Horace_)», autrement dit, qu'après bien des traverses je suis débarrassé de cette dangereuse passion, je puis en parler ouvertement. A quelqu'un autre qui s'exprimerait comme je le fais, peut-être répondrais-je: Mon ami, tu rêves; l'amour de ton temps ne se croyait pas tenu à beaucoup de bonne foi et de loyauté; «_si tu prétends l'assujettir à des règles, c'est que tu veux marier la folie avec la raison_ (_Térence_).» Il n'est pas moins vrai qu'à l'encontre de cette appréciation, si j'avais à recommencer, je me conduirais certainement comme je l'ai fait, suivant la même marche, bien que le résultat n'ait guère été fructueux; l'insuffisance et la sottise sont en effet louables dans une action qui ne l'est pas, et autant je m'éloigne en cela des idées prédominantes, autant j'abonde dans les miennes.
=Même dans ses transports les plus vifs, il conservait sa raison; tant qu'on reste maître de soi et que ses forces ne sont point altérées, on peut s'abandonner à l'amour.=--Au surplus, dans ces marchés, je ne me livrais pas complètement; j'y cherchais le plaisir, mais ne m'y oubliais pas; je conservais intact, dans l'intérêt de ma compagne du moment comme dans le mien, le peu de réflexion et de discernement que je tiens de la nature; j'éprouvais de l'émotion, mais ne me perdais pas dans le rêve.--Ma conscience allait bien jusqu'à la débauche, au déréglement de mœurs, mais jamais jusqu'à l'ingratitude, la trahison, la méchanceté, la cruauté. Je n'achetais pas à tout prix le plaisir que donne ce vice, je me contentais simplement d'en passer par ce qu'il comporte d'ordinaire, car «_aucun vice n'est sans conséquences_ (_Sénèque_)». Je hais presque au même degré une oisiveté croupissante et endormie, qu'une occupation ardue et pénible; celle-ci m'agite, celle-là m'assoupit. J'aime autant les blessures que les meurtrissures, les coups qui pourfendent que ceux qui ne font pas plaie. En agissant de la sorte, j'en suis arrivé, dans les rapports de cette nature, alors que je pouvais davantage m'y livrer, à observer un juste milieu entre ces deux extrêmes. L'amour est une agitation éveillée, vive et gaie; je n'en étais ni troublé, ni affligé; mais seulement échauffé, et je ménageais mes forces; il faut s'en tenir là, il n'est nuisible qu'aux fous.--Un jeune homme demandait au philosophe Panétius s'il convenait au sage d'être amoureux: «Laissons là le sage, lui répondit-il, ni toi ni moi ne le sommes, et ne nous engageons pas dans une chose qui émeut si violemment, qu'elle nous fait l'esclave d'autrui et nous rend méprisables à nous-mêmes.» Il disait vrai, il ne faut pas engager son âme dans une affaire aussi entraînante par elle-même qu'est l'amour, si elle n'est en état d'en soutenir les effets et de contredire par la réalité ce mot d'Agésilas: «la sagesse et l'amour ne vont pas ensemble». C'est, j'en conviens, une occupation frivole, qui blesse les convenances, honteuse, illégitime; mais, conduite comme je l'indique, je la crois utile à la santé, propre à dégourdir un esprit et un corps alourdis; et si j'étais médecin, je la conseillerais, aussi bien que tout autre traitement, à un homme de ma complexion et en ma situation, pour l'éveiller, le maintenir en force longtemps encore quand viennent les ans et retarder pour lui les étreintes de la vieillesse. Tant que nous n'en sommes qu'aux approches, que notre pouls bat encore, «_alors que ne font qu'apparaître nos premiers cheveux blancs et les premières atteintes de l'âge, qu'il reste encore à la Parque de quoi filer pour nous, que nous avons encore l'usage de nos jambes et qu'un bâton ne nous est pas encore indispensable_ (_Juvénal_)», nous avons besoin d'être sollicités et chatouillés par quelque sensation comme celle-ci qui nous agite et nous stimule. Voyez combien l'amour a rendu de jeunesse, de vigueur et de gaîté au sage Anacréon. Socrate, à un âge plus avancé que le mien, ne disait-il pas, en parlant d'une personne pour laquelle il concevait ce sentiment: «Ayant mon épaule appuyée contre la sienne comme si nous regardions ensemble un livre, sans mentir, je ressentis soudain une piqûre dans l'épaule, semblant produite par une morsure d'insecte; et cette impression de fourmillement persista pendant cinq jours, m'occasionnant au cœur une démangeaison continue.» Ainsi le contact tout fortuit, rien que d'une épaule, échauffait et faisait sortir de son état ordinaire cette âme déjà refroidie et énervée par l'âge et qui, entre toutes celles des hommes, a approché le plus de la perfection. Et pourquoi pas? Socrate était homme et ne voulait ni être ni sembler être autre chose.--La philosophie ne s'élève pas contre les voluptés qui sont dans l'ordre de la nature, pourvu qu'on n'en abuse pas. Elle prêche d'en user modérément et non de les fuir; ses efforts tendent à nous détourner de celles qui sont contre nature ou qui, tout en en procédant, sont abâtardies. Elle dit que l'esprit ne doit pas intervenir pour accroître nos besoins physiques, et nous avertit, avec juste raison, de ne pas éveiller notre faim par des excès, de * ne pas vouloir nous gorger au lieu de nous borner à nous nourrir, comme aussi d'éviter toute jouissance qui nous met en appétit et toutes viandes et boissons qui nous affament et nous altèrent. De même, en ce qui concerne l'amour, elle nous invite à ne nous y donner que pour la satisfaction de nos besoins physiques et faire que l'âme n'en soit pas troublée, parce que cela ne la regarde pas et qu'elle n'a simplement qu'à suivre et à assister le corps. Mais ne suis-je pas dans le vrai quand j'estime que ces préceptes, que je considère pourtant comme un peu excessifs, visent un corps en état de bien remplir son rôle; et que, pour un corps débilité comme pour un estomac délabré, il est excusable de le réchauffer et de le soutenir par des procédés artificiels, et de recourir à l'imagination pour lui rendre l'appétit et l'allégresse que de lui-même il ne possède plus?
=Dans l'usage des plaisirs le corps et l'âme doivent s'entendre et y participer chacun dans la mesure où il le peut, ainsi que cela se produit dans la douleur.=--Ne pouvons-nous pas dire que tant que nous demeurons en cette prison terrestre, il n'y a rien en nous qui affecte exclusivement soit le corps, soit l'âme; que c'est bien à tort que, par cette distinction, nous démembrons l'homme tout vif, et qu'il semble rationnel que nous ressentions le plaisir aussi bien au moins que nous ressentons la souffrance?--Ainsi, par exemple, la douleur causée par leurs péchés, grâce à l'esprit de pénitence qui les pénétrait, était ressentie par l'âme des saints avec une intensité qui les amenait à la perfection; et, en raison de l'union intime existant entre elle et le corps, cette douleur affectait naturellement celui-ci, bien qu'il eût peu de part à ce qui la produisait. Mais ils ne se contentaient pas de ce qu'il se bornât simplement à suivre et à assister l'âme dans ses souffrances, ils le soumettaient lui aussi à des tourments atroces s'attaquant à lui personnellement, afin que tous deux, le corps comme l'âme, rivalisant entre eux, plongeassent l'homme dans la douleur qu'ils estimaient d'autant plus salutaire qu'elle était plus aiguë.--Ici, dans le cas des plaisirs sensuels, n'y a-t-il pas injustice à faire que l'âme s'en désintéresse et à dire qu'il faut qu'elle soit entraînée à y participer, comme s'il s'agissait de quelque obligation servile imposée par la nécessité? N'est-ce pas plutôt à elle de les concevoir et de les préparer, puis y conviant le corps, à y assister et à en conserver la direction, comme il lui appartient également, à mon avis, quand il s'agit de plaisirs qui lui sont propres, d'en inspirer et infuser au corps la sensation dans la mesure où il est capable de l'éprouver, et de s'étudier à ce qu'ils lui soient doux et salutaires. On a raison de dire que le corps ne doit pas suivre ses penchants s'ils peuvent être préjudiciables à l'esprit, mais pourquoi ne serait-ce pas aussi chose raisonnable que l'esprit ne s'abandonnât pas aux siens, quand ils peuvent être préjudiciables au corps?