Essais de Montaigne (self-édition) - Volume III
Part 58
=La langue française se prête mal, en l'état, à rendre les idées dont l'expression comporte de l'originalité et de la vigueur; mais on n'en tire pas tout ce que l'on pourrait. On apporte aussi trop d'art dans le langage employé pour les sciences.=--Notre langue me semble assez étoffée, mais manquer un peu de façon. Elle en aurait autant que besoin est, si on mettait à contribution le jargon dont nous usons à la chasse et à la guerre, qui constitue une mine de fort rendement. A l'instar des plantes, les diverses formes que revêt le langage, s'amendent et se fortifient par la transplantation. Le nôtre est suffisamment fourni, mais ne se prête pas aisément à être manié avec vigueur; il est d'ordinaire hors d'état de rendre de fortes idées. Si vous voulez en exprimer de cet ordre, vous le sentez languir et fléchir sous vous; il faut qu'à défaut de ressources qui lui sont propres, le latin pour les uns, le grec pour les autres, viennent à son secours.--Parmi ces mots de Virgile et de Lucrèce que j'ai signalés plus haut, il en est dont nous ne saisissons que difficilement l'énergie, parce que l'usage et l'emploi fréquents en ont un peu avili et par trop vulgarisé la grâce; de même dans notre langue, telle qu'on la parle communément, il y a des tournures de phrase excellentes, des métaphores dont la beauté n'est flétrie que par le long temps auquel en remonte l'emploi et dont la vivacité de couleur est ternie par un usage trop courant; mais cela ne leur ôte rien de leur goût pour ceux qui ont le palais délicat, et ne porte pas atteinte à la gloire de ceux d'entre les auteurs anciens qui, selon toute probabilité, ont été les premiers à donner à ces mots le relief qu'ils ont acquis.
On emploie pour les sciences un style trop relevé, trop artificiel, qui diffère du style naturel dont on use d'habitude. Mon page fait l'amour et en connaît le langage; lisez-lui Léon l'hébreu et Ficin, on y parle de lui, de ses pensées, de ses actions, et cependant il n'y comprend rien. Je ne reconnais * pas dans Aristote la plupart des impressions que j'éprouve ordinairement; on les a couvertes, affublées d'une autre robe, pour l'usage de l'école. Assurément ils doivent avoir raison d'en agir ainsi; toutefois si j'étais du métier, autant on apporte d'art à travestir la nature, autant je m'appliquerais à traiter l'art avec tout le naturel possible. Quant à Bembo et Equicola, je n'en parlerai même pas.
=Montaigne, quand il écrivait, aimait à s'isoler et à se passer de livres pour ne pas se laisser influencer par les conseils et ses lectures; il ne faisait exception que pour Plutarque.=--Quand j'écris, je n'ai recours ni aux livres, ni aux souvenirs que j'en conserve, de peur qu'ils n'influencent ma manière d'écrire, sans compter que les bons auteurs me désespèrent par trop et me découragent. J'imite volontiers la façon de ce peintre qui, ayant représenté des coqs d'une façon peu heureuse, défendait à ses aides, pour empêcher toute comparaison, de laisser entrer de vrais coqs dans son atelier. J'aurais plutôt besoin, pour me donner un peu de brillant, d'appliquer le procédé d'Antigénide, ce musicien qui, lorsqu'il avait à jouer sa musique, faisait en sorte qu'avant ou après qu'il s'était fait entendre, les assistants eussent à endurer l'audition de quelques autres mauvais chanteurs. Mais il m'est plus difficile de me défaire de Plutarque. Cet auteur est si universel et si complet, qu'en toutes occasions, quelque extraordinaire que soit le sujet dont vous vous occupiez, il s'ingère dans votre travail, vous tend une main libérale et vous est une source intarissable de richesses et d'embellissements; aussi ai-je peine à le voir si fort exposé à être pillé par ceux qui le hantent. Pour moi, chaque fois que je le fréquente si peu que ce soit, je ne puis m'empêcher de lui soutirer une cuisse ou une aile.
J'ai aussi à dessein décidé d'écrire cet ouvrage chez moi, en pays sauvage, où personne ne me vient en aide, ni ne me corrige; où je ne fréquente que des gens qui ne comprennent même pas le latin de leur «patenôtre», et le français encore moins. Fait ailleurs, il eût été meilleur, mais il eût été moins de moi; et son but principal, comme son mérite, sont d'être exactement moi. Je corrige bien une erreur accidentelle (elles y foisonnent, parce que j'écris au courant de la plume, sans faire attention), mais les imperfections journalières et à l'état d'habitude qui sont en moi, ce serait de la déloyauté de les faire disparaître. Quand on me dit, ou que je me suis dit à moi-même: «Tu abuses des figures,--voilà un mot des crus de la Gascogne,--c'est là une locution scabreuse (je n'en écarte aucune de celles qui, en France, s'emploient en pleine rue, et ceux qui prétendent opposer la grammaire à l'usage sont de drôles de gens),--ce passage témoigne de l'ignorance,--celui-ci est paradoxal,--en voici un par trop bouffon,--tu plaisantes trop souvent, on croit que tu parles sérieusement, alors que tu badines»;--je réponds: «C'est vrai», mais je ne corrige que les fautes d'inattention et non celles qui me sont habituelles. Est-ce que ce n'est pas ainsi que toujours je parle? Est-ce que je ne me représente pas tel que je suis? Eh bien, cela suffit. J'en suis arrivé à ce que je voulais, puisque tout le monde me reconnaît dans mon livre, et le retrouve en moi.
=Il a une grande tendance à imiter les écrivains dont il lit les ouvrages, aussi traite-t-il de préférence des sujets qui ne l'ont pas encore été; n'importe lequel, un rien lui suffit.=--J'ai, comme les singes, une forte propension à l'imitation. Quand je me mêlais de faire des vers (je n'en ai jamais fait qu'en latin), ils accusaient d'une façon évidente le poète que j'avais lu en dernier lieu; de même mes Essais: les premiers feuillets sentent un peu un terroir autre que le mien; à Paris, je parle un langage un peu différent qu'à Montaigne. Une personne que je regarde avec attention, imprime facilement en moi quelque chose d'elle; ce que je considère, je m'en empare: une attitude peu convenable, une grimace déplaisante, une forme de langage ridicule, les défauts principalement; plus ces travers me frappent, plus ils me demeurent accrochés et ils ne s'en vont qu'à force que je les secoue. On m'a vu plus souvent jurer, sous l'influence du milieu où je me trouvais, que par tempérament, imitation désastreuse comme celle de ces singes horribles par leur taille et leur force, que le roi Alexandre rencontra dans certaines contrées de l'Inde, et dont il eût été difficile de venir à bout, s'ils n'en avaient fourni eux-mêmes le moyen par leur disposition à contrefaire tout ce qu'ils voyaient faire, ce qui amena ceux qui les chassaient à leur apprendre, en le faisant eux-mêmes devant eux, à chausser des souliers en nouant force cordons, à s'affubler la tête d'accoutrements avec nœuds coulants, à oindre leurs yeux de glu, en en faisant eux-mêmes le simulacre. Ces malheureuses bêtes, dans leur esprit d'imitation, s'engluèrent, et passant leurs têtes dans les lacets, se garrottèrent * d'elles-mêmes et se mirent imprudemment de la sorte à la merci de ceux qui voulaient les capturer.--Quant à cette autre faculté de reproduire ingénieusement, en les imitant, les gestes et les paroles d'autrui, cela qui, fait à dessein, cause souvent du plaisir et excite l'admiration, je ne l'ai pas plus que ne le possède une souche. Lorsque je jure, me laissant aller à moi-même, c'est uniquement en disant: «Par Dieu!» qui, de tous les jurons, est celui qui vient le plus naturellement à l'idée. On dit que Socrate jurait par le chien; Zénon aurait employé cette même apostrophe dont se servent maintenant les Italiens: Câprier! Pythagore disait: Air et eau. Je suis tellement disposé à recevoir, sans que je m'en rende compte, ces impressions toutes superficielles que lorsque, pendant trois jours de suite, j'ai eu à la bouche ces mots de Sire et d'Altesse, huit jours encore après, il m'échappe de les employer pour Excellence ou Monseigneur; et que ce que je me suis mis à dire en badinant et plaisantant, le lendemain, je le dis fort sérieusement. Aussi, quand j'écris, c'est malgré moi que je prends des sujets déjà rebattus, de peur de ne les traiter qu'aux dépens d'autrui. Tous me sont également bons, une mouche suffit à m'en fournir; et Dieu veuille que celui dont je m'occupe en ce moment ne provienne pas du fait d'une volonté aussi volage! Je puis commencer par où il me plaît, toutes les matières qui doivent passer par ma plume, se trouvant liées les unes aux autres.
=Les idées les plus profondes, comme les plus folles, lui viennent à l'improviste, surtout lorsqu'il est à cheval, et le souvenir qu'il en conserve est des plus fugitifs.=--Ce qui me contrarie, c'est que mon âme s'abandonne d'ordinaire à ses plus profondes rêveries, et aussi à celles qui sont le plus chimériques et qui me plaisent le mieux, à l'improviste, lorsque je les recherche le moins, et qu'elles s'évanouissent subitement, parce que je n'ai rien sous la main pour les fixer sur-le-champ; c'est surtout quand je suis à cheval, à table, au lit, mais principalement à cheval, moment où je m'entretiens le plus avec moi-même.--Quand je parle, j'ai absolument besoin qu'on me prête attention et qu'on fasse silence, si je traite un sujet qui me demande un peu d'effort; si on vient à m'interrompre, je m'arrête. En voyage, l'état même des chemins amène des interruptions dans les conversations, d'autant que le plus souvent je fais route alors en compagnie de gens avec lesquels je ne puis causer longtemps de suite, ce qui me laisse tout le loisir de m'entretenir avec moi-même. J'éprouve, en pareil cas, ce qui m'arrive quand j'ai des songes; lorsque je rêve (et je me figure souvent que je rêve), je recommande à ma mémoire d'en conserver souvenir; mais, le lendemain, si je me rappelle encore que ces songes étaient de nature gaie, triste ou étrange, c'est en vain que je fais effort pour m'en remémorer les détails; plus je cherche, plus l'oubli s'accentue. De même des idées qui, par hasard, me viennent en tête: je n'en conserve qu'un vague souvenir, tout juste ce qu'il en faut pour faire que je me fatigue l'esprit et me tourmente inutilement à les retrouver.
=Montaigne estime que l'amour n'est autre que le désir d'une jouissance physique; l'acte en lui-même est tel, que les dieux semblent avoir voulu par là apparier les fous et les sages, les hommes et les bêtes.=--Laissant donc les livres de côté et envisageant les choses simplement et uniquement au point de vue matériel, je trouve qu'après tout, l'amour n'est que la soif, qui nous tient, de la jouissance que nous éprouvons avec qui est l'objet de nos désirs; et Vénus, autre chose que le plaisir que nous avons à faire que certains de nos organes se déversent, satisfaction analogue à celle que la nature nous procure également pour certaines autres parties de notre corps; soif et plaisir qui ne deviennent vicieux que lorsque nous y apportons un manque de modération ou de discrétion. Pour Socrate, l'amour était le besoin de procréer, en usant de la beauté pour intermédiaire.--En considérant attentivement l'agitation fébrile et ridicule en laquelle nous met ce plaisir, les mouvements absurdes si désordonnés, et les divagations qui, dans cet acte de folie, s'emparent de Zénon et de Cratippe eux-mêmes; analysant les émotions qu'il nous cause, cette rage sans retenue, ce visage enflammé de fureur et de cruauté au moment même où l'amour nous pénètre de ses plus douces sensations, transports auxquels succède une prostration, sorte d'extase empreinte de gravité et de sévérité; en voyant, dis-je, nos délices et nos sécrétions avoir, dans notre organisme, le même siège; notre suprême volonté nous occasionner des transes, nous arracher des plaintes comme fait la douleur, je crois que Platon est dans le vrai quand il dit que l'homme a été créé par les dieux pour leur servir de jouet: «_Cruelle manière de se jouer_ (_Claudien_)!» et que c'est pour se moquer, que la nature nous a laissé cette faculté qui, de toutes nos actions, constitue celle où nous agissons le plus à l'aveugle et qui est dans les moyens de tous; elle a voulu, par là, ravaler au même niveau les fous et les sages, nous et les bêtes. Quand je me représente l'homme le plus contemplatif, le plus prudent, passant par cet état, je le tiens pour un effronté de se prétendre un être prudent et contemplatif; ce sont les pieds du paon qui rabattent son orgueil.--«_Qu'est-ce qui empêche de dire la vérité en riant_ (_Horace_)?» Ceux qui n'admettent pas qu'on puisse émettre des idées sérieuses en se jouant, font, dit quelqu'un, comme celui qui hésite à adorer la statue d'un saint si elle lui apparaît sans être vêtue des pieds à la tête. A la vérité, nous mangeons et buvons comme font les animaux, et cela n'entrave en rien les fonctions de notre âme, ce qui fait que dans ces actes, nous conservons notre supériorité sur eux; mais, dans l'accomplissement de l'acte vénérien, toute pensée autre cesse d'exister, son impérieuse tyrannie fait que, sans en avoir conscience, toute la théologie, toute la philosophie qui sont en Platon, ne sont plus que bêtises, sans portée aucune, et nous ne nous en plaignons pas. En toutes autres choses, on peut conserver quelque décence et des règles ont pu être posées pour sauvegarder la pudeur; ici, on ne peut seulement pas en imaginer, si ce n'est de vicieuses ou de ridicules. Essayez donc de trouver un procédé sage et discret pour y satisfaire. Alexandre disait que c'était surtout par cela et le sommeil qu'il se reconnaissait appartenir à la race des mortels. Le sommeil assoupit et suspend les facultés de l'âme; ce travail les absorbe et les dissipe également. C'est certainement une marque, non seulement de notre corruption et de notre orgueil, mais aussi de notre vanité et d'un vice de conformation.
=D'autre part, pourquoi regarder comme honteuse une action si utile et commandée par la nature? On se cache et on se confine pour construire un homme, pour le détruire on recherche le grand jour et de vastes étendues.=--D'un côté la nature nous pousse à cette union des sexes, attachant au désir que nous en avons, la plus noble, la plus utile et la plus agréable de toutes ses fonctions; d'autre part, elle nous fait la taxer de manque de respect, la fuir comme déshonnête, en rougir et en recommander l'abstinence. Sommes-nous assez brutes de qualifier de brutal un acte auquel nous devons l'existence! Les peuples se sont rencontrés dans certaines de leurs pratiques religieuses, telles que les sacrifices, l'emploi de luminaires, de l'encens, le jeûne, les offrandes et aussi la prohibition de cet acte; c'est un point sur lequel toutes les religions sont d'accord, sans parler de l'usage si répandu de la circoncision, * qui en est une punition. Peut-être, après tout, est-ce avec raison que nous nous blâmons de faire une aussi sotte production qu'est l'homme, et de qualifier de honteux l'acte duquel il dérive et aussi les organes qui y ont part (les miens aujourd'hui sont bien réellement honteux * et penauds).--Les Esséniens, dont parle Pline, demeurèrent plusieurs siècles, sans avoir besoin ni de nourrices, ni de maillots; continuellement des étrangers leur arrivaient venant grossir leur secte, séduits qu'ils étaient par la belle règle qu'ils s'étaient imposée, de s'exterminer plutôt que d'avoir des relations sexuelles avec les femmes, et de voir s'éteindre la race des humains plutôt que de se prêter à en procréer un seul.--On dit que Zénon n'en connut qu'une et ne la connut qu'une fois dans sa vie; et que ce ne fut que par civilité, pour ne pas paraître les dédaigner de parti pris.--Chacun évite, à l'égard de l'homme, d'être témoin de sa naissance et accourt pour le voir mourir. Pour le détruire, on recherche un champ spacieux, en pleine lumière; pour le construire, on se cache dans une anfractuosité sombre où on soit le plus à l'abri possible. C'est un devoir de se dérober pour le faire et * d'en avoir honte, c'est une gloire à laquelle concourent plusieurs vertus que de le défaire; l'un est un acte injurieux, l'autre constitue un mérite. Aristote ne dit-il pas que, d'après certain dicton de son pays, «bonifier quelqu'un, c'est le tuer». Les Athéniens, ayant à purifier l'île de Délos et se concilier Apollon, pour faire part égale à ces deux actes de l'existence humaine, défendirent à la fois toute inhumation et tout accouchement sur le territoire de cette île: «_Nous estimons n'exister que par le fait d'une faute commise_ (_Térence_).»
=N'y a-t-il pas des hommes et même des peuples qui se cachent pour manger, des fanatiques qui se défigurent, des gens qui s'isolent du reste de l'humanité! On abandonne les lois de la nature pour suivre celles plus ou moins fantasques des préjugés.=--Il y a des peuples où l'on se couvre le bas du visage pour manger. Je connais une dame, et des plus grandes, qui est dans ces idées: elle estime que mâcher donne une contenance désagréable qui diminue de beaucoup la grâce et la beauté de la femme, et, quand elle dîne en public, elle mange le moins qu'elle peut. Je connais aussi un homme qui ne peut supporter ni voir manger, ni être vu lorsqu'il mange et qui évite toute assistance plus encore quand il se remplit que lorsqu'il se vide.--Chez les Turcs, on voit un grand nombre de gens qui, pour acquérir plus de mérite que les autres, ne se laissent jamais voir quand ils prennent leurs repas et n'en font qu'un par semaine; ils se tailladent, se déchiquettent la figure et les membres, ne parlent à personne; ce sont des fanatiques qui pensent honorer leur nature en la dénaturant, qui s'estiment de se mépriser, et pensent devenir meilleurs en se rendant pires! Quel monstrueux animal que l'homme; il se fait horreur à lui-même; ses plaisirs lui sont à charge, il recherche le mal!--Il y en a qui cachent l'existence qu'ils mènent, «_désertant par un exil volontaire leur demeure et leur doux intérieur_ (_Virgile_)»; ils la dérobent à la vue des autres et évitent la santé et l'allégresse comme autant de choses contraires et qui peuvent être nuisibles. Des sectes, et même des peuples entiers maudissent leur naissance et bénissent leur mort; il en est qui ont le soleil en abomination et adorent les ténèbres. Nous ne sommes ingénieux qu'à nous malmener; c'est à cela surtout que nous appliquons toutes les ressources de notre esprit, qui est un bien dangereux instrument de déréglement: «_Les malheureux! ils se font un crime de leurs joies_ (_Pseudo-Gallus_).» Hé! pauvre homme! tu as bien assez d'incommodités que tu es obligé de subir, sans les accroître encore par tes inventions! Ta condition est assez misérable, sans que tu t'ingénies à l'être encore davantage! Tu as en quantité bien suffisante des laideurs réelles, portant sur des points essentiels; inutile de t'en forger d'imaginaires! Te trouves-tu donc trop à l'aise, que tu te plaignes de la moitié de cette aise? Penses-tu que pour satisfaire à tous les devoirs qui te sont d'obligation et que tu tiens de la nature, il faille t'en créer de nouveaux, sans quoi elle serait * en défaut et oisive en toi! Tu ne crains pas d'offenser ses lois qui sont universelles et sur lesquelles le doute n'est pas possible, et tu te piques d'observer les tiennes qui sont fantasques et dictées par des préjugés, t'y appliquant d'autant plus qu'elles sont plus particulières, incertaines et controversées; les ordonnances spéciales à ta paroisse t'occupent et t'attachent, celles du monde ne te touchent point. Conduis-toi donc un peu suivant les considérations que je t'indique, c'est là toute ta vie.
=Parler discrètement de l'amour, comme l'ont fait Lucrèce et Virgile, c'est lui donner plus de piquant.=--Les vers de nos deux poètes traitant de la sorte avec retenue et discrétion de la lascivité, me paraissent la mettre à jour et l'éclairer de tons qui la font ressortir mieux encore. Les dames ne se couvrent-elles pas les seins d'une gaze? les prêtres ne mettent-ils pas à l'abri des regards certains objets sacrés? les peintres ne donnent-ils pas du relief à leurs tableaux par les ombres qu'ils y disposent, et ne dit-on pas que le soleil et le vent se font sentir davantage par réflexion, que lorsqu'ils nous arrivent directement?--C'était une sage réponse que celle faite par cet Égyptien à quelqu'un qui lui disait: «Que portes-tu là, caché sous ton manteau?» et auquel il répondait: «Si je le cache sous mon manteau, c'est pour que tu ne saches pas ce que c'est!» mais il est certaines autres choses qu'on ne cache que pour mieux les faire remarquer. Ovide y met moins de façon; aussi, quand il dit: «_Et, toute nue, je la pressai sur mon sein_», il est par trop cru et cela me laisse aussi insensible que si j'étais privé de virilité. Martial retroussant sa Vénus autant qu'il lui plaît, n'arrive pas davantage à nous la présenter au même degré dans la plénitude de ses attraits; qui dit tout, nous soûle et nous dégoûte. Celui qui, au contraire, regarde à s'exprimer, nous porte à en penser plus qu'il n'y en a; c'est là un genre de modestie qui tient de la traîtrise; c'est notamment ce que font Virgile et Lucrèce, en entr'ouvrant une si belle route à notre imagination; l'action et la peinture qui la représente, se ressentent du tour ingénieux que ces auteurs donnent à leurs phrases.