Essais de Montaigne (self-édition) - Volume III
Part 57
Donc c'est folie d'entreprendre de combattre chez les femmes un désir si cuisant et si naturel. Aussi lorsque je les entends se vanter que, de par leur volonté, leur imagination est demeurée vierge et insensible, je me moque d'elles, elles reculent par trop. Si c'est une vieille décrépite, n'ayant plus de dents, ou une jeune qui soit étique et s'en aille de la poitrine qui tient ce langage, elles peuvent avoir l'apparence de dire vrai sans toutefois être complètement à croire; mais dans la bouche de celles qui se meuvent et respirent encore, c'est vouloir trop prouver, elles n'en rendent leur vertu que plus suspecte. Les excuses inconsidérées qu'elles mettent en avant témoignent contre elles, comme il arriva à un gentilhomme de mes voisins qu'on soupçonnait d'impuissance, «_insensible aux plus lascives caresses, jamais il n'avait donné le moindre signe de vigueur_ (_Catulle_)». Trois ou quatre jours après ses noces, ce gentilhomme, pour faire croire aux moyens qui lui manquaient, jurait sans sourciller que vingt fois dans la nuit précédente il avait approché sa femme, propos dont on usa depuis pour le convaincre que jamais il ne l'avait connue et casser son mariage. Une pareille assertion ne signifie rien, puisqu'il ne saurait y avoir ni continence ni vertu, qu'autant qu'on a résisté à la tentation qui pousse à y manquer; la seule chose qu'elles soient fondées à dire, c'est qu'elles ne sont pas disposées à se rendre; les saints eux-mêmes s'expriment de la sorte. Je parle ici, bien entendu, des femmes qui, sachant bien ce qu'elles disent, se vantent de leur froideur et de leur insensibilité, et veulent qu'on prenne leurs affirmations au sérieux; car je n'y trouve pas à redire quand cela vient de celles dont, en parlant ainsi, le visage minaude et les yeux démentent les paroles et qui ne font qu'user d'une forme de langage qui leur est propre, où tout se qui se dit est à prendre à contre-pied. Je suis fort épris de la naïveté et de la liberté; mais il n'y a pas de milieu, et il faut que ces qualités conservent leur simplicité enfantine, sinon ce n'est plus qu'ineptie fort déplacée en pareil cas chez des dames et qui tourne immédiatement à l'impudence. Ces formes déguisées qu'elles emploient, aussi bien que leurs mines, ne trompent que les sots; le mensonge y occupe une place d'honneur, et, bien qu'avec elles on n'avance que par voie détournée, on n'en arrive pas moins à la vérité par une fausse porte.--Puisque nous ne pouvons contenir l'imagination de la femme, que voulons-nous donc d'elle? Est-ce d'en combattre les effets? Mais combien sont ignorés, qui n'en portent pas moins atteinte à la chasteté: «_Souvent la femme fait ce qui peut se faire sans témoin_ (_Martial_)»; ce que nous craignons le moins est parfois ce qui est le plus à redouter; et, d'entre leurs péchés, ceux que rien ne trahit sont encore les pires: «_Je hais moins une femme vicieuse lorsqu'elle ne dissimule pas ses vices_ (_Martial_).» Il est des actes qui peuvent les déflorer, sans qu'il y ait impudicité de leur part, et qui plus est, sans qu'elles s'en doutent: «_Il est telle sage-femme qui, en inspectant de la main si une jeune fille est vierge, lui en fait perdre le caractère, soit sciemment, soit inconsciemment, soit par accident_ (_S. Augustin_)»; cela est arrivé à des jeunes filles cherchant à se rendre compte, à d'autres en se jouant. Nous ne saurions circonscrire avec précision ce que nous leur défendons, nous ne pouvons formuler nos exigences que d'une façon vague et générale; parfois même, l'idée que nous nous faisons de leur chasteté est ridicule. Parmi les exemples les plus singuliers que j'en puis donner, je citerai celui de Fatua femme de Faunus, qui, après ses noces, ne laissa plus apercevoir ses traits par aucun homme, et celui de la femme de Hiéron qui ne s'apercevait pas que son mari exhalait par le nez une odeur désagréable, s'imaginant que c'était là une particularité commune à tous les hommes. Pour que nous ayons satisfaction, il faudrait qu'elles devinssent insensibles et invisibles.
=C'est d'après l'intention qu'il faut juger si la femme manque ou non à ses devoirs; son infidélité ne peut toujours lui être reprochée; et puis, quel profit retirons-nous de prendre trop de souci de la sagesse de nos femmes?=--Reconnaissons donc que c'est principalement d'après l'intention qu'il faut juger s'il y a, ou non, manquement à ce devoir. Il y a des maris qui ont éprouvé ce genre d'infortune, non seulement sans le reprocher à leur femme, sans y voir d'offense de leur part, mais en leur en ayant une grande obligation, trouvant même, dans leur conduite, une confirmation de leur vertu: telle qui préférait l'honneur à la vie, s'est prostituée et livrée aux embrassements forcenés d'un ennemi mortel pour obtenir la vie de son mari, faisant pour lui ce qu'elle n'eût jamais fait pour elle-même. Ce n'est pas ici le moment d'en citer des exemples; ils sont d'une nature trop élevée et trop riche pour prendre place dans ce cadre, réservons-les pour les produire en plus noble exposition. Mais, parmi ceux inspirés par des considérations plus vulgaires, ne voyons-nous pas tous les jours, autour de nous, des femmes qui se prêtent pour simplement être utiles à leurs maris, parfois sur leur ordre exprès et par leur entremise? Dans l'antiquité Phaulius d'Argos offrit la sienne par ambition au roi Philippe; et, par civilité, un certain Galba, qui avait donné à souper à Mécène et voyait sa femme et son hôte commencer à se faire les yeux doux et échanger des signes d'intelligence, se laissa aller sur son coussin, feignant d'être accablé de sommeil, pour se prêter à leurs amours; ce qu'il avoua du reste d'assez bonne grâce, car un valet ayant été assez osé pour, à ce moment, faire main basse sur les vases qui étaient sur la table, il lui cria sans ambages: «Comment, coquin! tu ne vois donc pas que ce n'est que pour Mécène, que je suis endormi?»--Il y a des femmes de mœurs légères, dont la volonté est moins contaminée que chez d'autres qui ont une conduite d'apparence plus régulière. Il y en a qui se plaignent d'avoir été vouées à la chasteté avant d'avoir atteint l'âge où elles ont eu leur pleine connaissance; de même j'en ai vu se plaindre, en toute sincérité, d'avoir été livrées à la débauche avant cet âge: peut-être était-ce par la faute de parents vicieux, peut-être par la misère qui est un rude conseiller. Aux Indes orientales, où la chasteté est particulièrement en honneur, il était admis par l'usage qu'une femme mariée pouvait s'abandonner à qui lui faisait présent d'un éléphant; la gloire d'être estimée un si haut prix, l'excusait. Le philosophe Phédon, qui était de bonne famille, fit métier, pour vivre, après la conquête de l'Elide son pays, de se prostituer contre argent comptant, à qui voulut de lui, et cela dura aussi longtemps que sa beauté le lui permit. Solon fut, dit-on, le premier qui, en Grèce, concéda aux femmes, par ses lois, la liberté de pourvoir par la prostitution aux besoins de l'existence, coutume qui, dit Hérodote, avait été introduite avant lui dans les institutions de plusieurs peuples.--Finalement, quel fruit nous rapporte ce souci qui nous est si pénible? si fondée que soit notre jalousie, encore faudrait-il voir si cette passion nous torture utilement? Eh bien, est-il quelqu'un qui pense avoir un moyen efficace de maîtriser la femme? «_Mettez-la sous clef, donnez-lui des gardiens; mais qui les gardera eux-mêmes? Elle est rusée, c'est par eux qu'elle commencera_ (_Juvénal_)»; la moindre facilité, en ce siècle si raffiné, lui suffit pour échapper.
=Il vaut mieux ignorer que connaître leur mauvaise conduite; un honnête homme n'est pas moins estimé parce que sa femme le trompe; c'est un mal qu'il faut garder secret. Mais c'est là un conseil qu'une femme jalouse ne saurait admettre, tant cette passion, qui l'amène à rendre la vie intolérable à son mari, la domine une fois qu'elle s'est emparée d'elle.=--La curiosité est toujours un défaut, mais ici, elle est pernicieuse: c'est folie de vouloir s'éclairer sur un mal qui ne comporte pas de traitement qui ne l'accroisse et ne l'aggrave, dont la honte s'augmente et acquiert de la publicité surtout par la jalousie, dont la vengeance qu'on en tire blesse plus nos enfants qu'elle ne nous guérit. Vous vous desséchez, vous mourrez à la peine, en voulant élucider une question aussi malaisée à vérifier. Combien piteusement y sont arrivés ceux qui, de mon temps, en sont venus à bout! Si celui qui vous dénonce l'infidélité de votre femme ne vous apporte en même temps le remède qui vous tire d'embarras, l'avis qu'il vous donne constitue une injure qui mérite plus un coup de poignard que s'il vous donnait un démenti. On ne se moque pas moins de celui qui se met en peine de se venger, que de celui qui ignore; la tache d'un mari trompé est indélébile, celui qui une fois l'a été l'est pour toujours; le châtiment affirme son infortune plus encore que ne le fait la faute elle-même. Il est étrange de voir arracher de l'ombre et du doute nos malheurs privés et, en leur donnant des conséquences tragiques, les publier en quelque sorte à son de trompe; d'autant que ce sont des malheurs que nous ne ressentons que par la connaissance que nous en avons, car «Bonne femme» et «Bon ménage» se disent non de qui l'est, mais de qui l'on se tait. Il y a plus d'esprit à éviter cette ennuyeuse et inutile connaissance; aussi les Romains avaient-ils coutume, lorsqu'ils revenaient de voyage, de se faire précéder chez eux de quelqu'un chargé d'annoncer leur arrivée à leurs femmes, afin de ne pas les surprendre. C'est aussi pour cela que chez certaine nation, avait été établi l'usage que le prêtre couchât le premier avec la mariée, le jour des noces, pour ôter au mari le doute et la curiosité de chercher à savoir, dès ses premiers rapports avec elle, si elle lui venait vierge, ou déflorée par un autre qui l'aurait possédée avant lui.
Mais, dira-t-on, il y a les propos du monde. Je sais cent honnêtes gens qui sont des maris trompés, sans qu'on en parle, ni que cela ait fait esclandre. On plaint un galant homme auquel cela arrive, mais l'estime qu'on a pour lui n'en est pas altérée. Faites donc qu'en raison de votre vertu votre infortune passe inaperçue, que les gens de bien vous gardent leur sympathie, et qu'à celui qui vous a outragé la pensée en soit odieuse. Et puis, à qui, depuis le plus petit jusqu'au plus grand, «_jusqu'au général qui a commandé tant de légions et qui, en tout, est supérieur à un misérable comme toi_ (_Lucrèce_)», ne prête-t-on pas pareille mésaventure? C'est une imputation qu'en ta présence tu vois adresser à tant de personnes honorables, que tu peux bien penser que tu ne dois pas être épargné quand tu n'es pas là. Il n'est pas jusqu'aux dames qui n'en plaisantent; mais de quoi plaisante-t-on davantage, en ces temps-ci, si ce n'est d'un ménage paisible et bien assorti? Chacun de vous a infligé cet affront à quelqu'un: attendez-vous à la pareille, car compensations et représailles sont dans l'ordre naturel des choses. La fréquence de cet accident doit aujourd'hui en tempérer l'amertume, car il est presque passé en coutume.
Malheureuse passion! qui a encore le désagrément qu'on ne peut s'en entretenir avec autrui: «_Le sort nous envie jusqu'à la consolation de faire entendre nos plaintes_ (_Catulle_)!» A quel ami, en effet, confier nos doléances sans que, s'il n'en rit, cela ne lui donne l'idée et ne le renseigne sur la possibilité de prendre part, lui aussi, à la curée! Les sages gardent le secret sur les amertumes comme sur les douceurs du mariage; et, parmi les désagréments que présente le cas qui nous occupe, l'un des principaux pour un homme bavard, comme je le suis, c'est qu'il est dans les usages qu'il est indécent de communiquer à des tiers ce que l'on en sait et ce que l'on en ressent, et qu'il y a même inconvénient à le faire.
Ce serait temps perdu que de donner ce même conseil aux femmes pour les dégoûter d'être jalouses; elles sont par nature si soupçonneuses, si frivoles, si curieuses, qu'il ne faut pas espérer les guérir en les traitant suivant les règles. Elles se corrigent souvent de ce défaut, mais en revenant à la santé dans des conditions beaucoup plus à redouter que n'était la maladie elle-même; car il en est ici comme de ces enchantements qui ne vous débarrassent de votre mal qu'en le transmettant à un autre: quand cette fièvre les quitte, c'est d'ordinaire qu'elles la passent à leurs maris.--Je ne sais, à vrai dire, si quelque chose peut nous faire plus souffrir que leur jalousie; c'est le plus dangereux état d'esprit en lequel elles peuvent se trouver, comme la tête est des parties de leur corps ce qu'elles ont de pire. Pittacus disait que «chacun avait son infirmité; que la sienne c'était la mauvaise tête de sa femme, et que, n'était cela, il s'estimerait heureux sous tous rapports». C'est un bien grand inconvénient; et s'il a pesé si lourdement sur l'existence d'un homme si juste, si sage, si vaillant, que toute sa vie il en ait souffert, qu'en advient-il de nous qui sommes de si minces personnages?--Le sénat de Marseille jugea sainement, en accédant à la requête de ce mari qui demandait l'autorisation de se tuer pour échapper à la vie infernale que lui faisait sa femme, car c'est là un mal qui ne disparaît qu'en emportant la pièce et auquel il n'est d'autre expédient que la fuite ou la souffrance, solutions toutes deux également fort difficiles. Celui-là s'y entendait, ce me semble, qui a dit que «pour qu'un mariage soit bon, il faut la femme aveugle et le mari sourd».
=Un mari ne gagne rien à user de trop de contrainte envers sa femme; toute gêne aiguise les désirs de la femme et ceux de ses poursuivants.=--Prenons garde d'un autre côté que ces obligations que nous leur imposons, par l'extension et la rigueur que nous y mettons, ne conduisent à deux résultats contraires à ce que nous nous proposons: qu'elles ne soient un stimulant pour ceux qui les harcèlent de leurs poursuites, et qu'elles-mêmes n'en deviennent que plus faciles à se rendre.--Pour ce qui est du premier point, par ce fait que nous augmentons la valeur de la femme, nous surexcitons le désir de la conquérir et ajoutons au prix qu'on y attache. Ne serait-ce pas Vénus qui a ainsi fait adroitement renchérir sa marchandise, sachant bien qu'on transgresserait ces lois qui, par leurs sottes exigences, ne font que surexciter l'imagination et surélever les prix, car en somme, pour me servir de l'expression de l'hôte de Flaminius: toutes tant qu'elles sont, ne sont qu'un même gibier que différencie seule la sauce qui l'accompagne. Cupidon est un dieu rebelle, il met son plaisir à lutter contre la dévotion et la justice, et sa gloire à opposer sa toute-puissance à toute autre puissance que ce soit, à ce que toute règle cède devant la sienne: «_Sans cesse il cherche l'occasion de nouveaux excès_ (_Ovide_).»--Quant au second point, serions-nous autant trompés, si nous craignions moins de l'être? C'est dans le tempérament de la femme; mais la défense même qui lui en est faite l'y incite et l'y convie: «_Voulez-vous, elles ne veulent plus; ne voulez-vous plus, elles veulent_ (_Tacite_); _il leur répugne de suivre une roule qui leur est permise_ (_Lucain_).» Quelle meilleure preuve en avons-nous que le fait de Messaline, l'épouse de Claude? Au début, elle trompe son mari en cachette, ainsi que cela se fait; mais la stupidité de celui-ci lui rendant ses intrigues trop faciles, subitement elle dédaigne d'observer cet usage et la voilà qui se met à faire l'amour à découvert, avouant ses amants, les entretenant, leur donnant ses faveurs à la vue de tous; elle veut que son époux en prenne ombrage. Mais rien de tout cela ne pouvant donner l'éveil à cette brute, et la trop lâche facilité avec laquelle il tolérait ses débordements, qu'il paraissait autoriser et légitimer, ôtant à ses plaisirs leur saveur et leur piquant, que fait-elle? Femme d'un empereur plein de vie et de santé, à Rome, en plein midi, à la face du monde entier, au milieu des fêtes et au cours d'une cérémonie publique, un jour que son mari était absent de la ville, elle épouse Silius qui depuis longtemps déjà était son amant! Ne semble-t-il pas que la nonchalance de son mari l'amenait à devenir chaste, ou qu'elle cherchait, en en épousant un autre, à accroître en elle l'ardeur de ses propres désirs par la jalousie qu'elle inspirerait à ce second époux, qu'elle surexciterait à son tour en lui résistant? Mais la première difficulté à laquelle elle se heurta fut aussi la dernière. La bête s'éveilla en sursaut et, comme il n'y a de pire que d'avoir affaire à ces gens qui font les sourds et semblent endormis, qu'en outre, ainsi que j'en ai fait l'expérience, cette patience excessive, quand elle vient à prendre fin, se traduit par des vengeances qui n'en sont que plus âpres, parce que, prenant feu subitement, la colère et la fureur qui se sont accumulées en nous éclatent du premier coup avec toute leur intensité; «_lâchant la bride à ses transports_ (_Virgile_)», Claude la fit mettre à mort, elle et un grand nombre de ceux auxquels elle s'était donnée, y compris certains qui n'en pouvaient mais, à l'égard desquels elle avait dû employer le fouet pour les décider à venir prendre place dans son lit.
=Lucrèce a peint les amours de Vénus et de Mars avec des couleurs plus naturelles que Virgile décrivant les rapports matrimoniaux de Vénus et de Vulcain; quelle vigueur dans ces deux tableaux si expressifs! Caractère de la véritable éloquence.=--Ce que Virgile dit des rapports matrimoniaux de Vénus et de Vulcain, Lucrèce l'avait exprimé avec plus de naturel encore en décrivant ses moments d'abandon entre elle et Mars: «_Souvent le dieu des combats, le redoutable Mars, enivré de ton amour, se départit de sa fierté et s'effondre dans tes bras... Penché avidement sur ton sein, son souffle suspendu à tes lèvres, il ne peut assez se repaître de la vue de tes charmes. Alors que tu le tiens enlacé de ton beau corps, ô déesse, c'est le moment opportun pour lui parler en faveur des Romains_ (_Lucrèce_).»--Quand me reviennent à l'esprit les mots employés par ces deux poètes et dont la traduction atténue si notablement l'expression: _reiicit_ (s'effondre dans tes bras),--_pascit_ (il ne peut assez se repaître de tes charmes),--_pudet_, _inhians_ (penché avidement sur ton sein, son souffle suspendu à tes lèvres),--_molli favet_ (l'échauffe dans un tendre embrassement),--_medullas_, _labefacta_ (la chaleur l'envahit de partout et le pénètre jusqu'à la moelle des os),--_percurrit_ (sillonné de ses rubans de feu),--et ce _circumfusa_ (tu le tiens enlacé) si noble et mère de cet autre si gracieux _infusus_ (incarné en elle), j'ai du dédain pour ces locutions qui veulent être piquantes et sont si peu expressives, pour ces mots à allusions qui sont nés depuis. A ces bonnes gens qu'étaient les anciens, ce n'était pas un style de temps à autre incisif et subtil qu'il fallait, mais un langage disant bien ce qu'il voulait dire, naturel, ne se départissant jamais de son énergie; l'épigramme se rencontre constamment chez eux, non seulement dans la conclusion, mais au commencement et au milieu; non seulement à la queue, mais à la tête, à l'estomac, aux pieds. Il n'y a rien de forcé, de traînant, tout y va à même allure, «_leur discours est d'une contexture virile, ils ne s'attachent pas à l'orner de fleurs_ (_Sénèque_)». Ce n'est pas une éloquence efféminée, où rien ne choque; elle est nerveuse, solide, elle satisfait et ravit plus encore qu'elle ne plaît, et les esprits sont conquis d'autant plus qu'ils sont mieux trempés.--Quand je vois cette façon audacieuse de s'exprimer, si vive, si profonde, je ne dis pas que c'est «bien dire», je dis que c'est «bien penser». C'est la hardiesse de l'imagination qui élève et donne du poids aux paroles, «_c'est le cœur qui rend éloquent_ (_Quintilien_)»; de nos jours, on nomme jugement ce qui n'est que verbiage, et les belles phrases sont dites des conceptions ayant de l'ampleur. Ce que peignaient les anciens ne révèle pas tant la dextérité de main, que la forte impression que le sujet qu'ils traitaient faisait sur leur âme. Gallus parle simplement, parce qu'il conçoit de même. Horace ne se contente pas d'une expression superficielle, elle ne rendrait pas son idée; il voit plus clair et plus profondément; son esprit crochète le magasin aux mots et aux expressions et y fouille pour y prendre ce qui peindra le mieux sa pensée; il lui faut plus que ce qu'on y trouve d'ordinaire, comme sa conception dépasse, elle aussi, ce qui est courant. Plutarque dit qu'il apprit le latin par les choses qui lui étaient décrites en cette langue; il en est ici de même, le sens éclaire et fait ressortir les termes employés; ce ne sont plus simplement des sons; ils ont chair et os; ils signifient plus qu'ils ne disent, et il n'est pas jusqu'aux imbéciles qui ne saisissent quelque chose de ce dont il s'agit.--En Italie, je disais tout ce qui me plaisait en fait de conversations banales; mais quand elles portaient sur des points sérieux, je n'aurais pas osé me fier à un idiome que je n'étais pas en état de plier et d'adapter à mon sujet, en dehors des acceptions communes; en pareil cas, je veux pouvoir y mettre quelque chose de moi.
=Enrichir et perfectionner leur langue est le propre des beaux écrivains; combien sont peu nombreux ceux du siècle de Montaigne se trouvant être de cette catégorie.=--Les beaux esprits ajoutent à la richesse de la langue par la manière dont ils la manient et l'emploient; non pas tant en innovant qu'en y introduisant plus de vigueur et la rendant apte à plus d'applications diverses, en l'étirant et lui donnant de l'élasticité. Ils n'y apportent pas de mots nouveaux, mais ils donnent de la valeur à ceux auxquels ils ont recours, les accentuent et fixent leur signification et leur usage; ils font admettre des tournures de phrase nouvelles et tout cela avec prudence et à propos. Mais à combien peu est-il donné qu'il en soit ainsi! on peut en juger par nombre d'écrivains français de ce siècle. Ils sont assez hardis et dédaigneux du passé, pour ne pas suivre la voie commune, mais leur peu d'invention et de discrétion les perd; on ne voit chez eux qu'une affectation assez misérable pour ce qui est étrange, des circonlocutions froides et absurdes qui, au lieu de relever le sujet, le rabaissent; pourvu qu'ils produisent quelque nouveauté qui leur fournisse de quoi s'applaudir, peu leur importe son plus ou moins de justesse; pour la satisfaction de produire un mot nouveau, ils cessent de se servir de ceux employés d'habitude, qui souvent ont plus de force et d'énergie.