Essais de Montaigne (self-édition) - Volume III
Part 56
=Mieux vaudrait renseigner de bonne heure la femme sur les choses de l'amour que de laisser son imagination travailler; en somme, dans toutes les règles qu'il a édictées à ce sujet, l'homme n'a que lui-même en vue.=--Ce même législateur, qui ordonna cet acte de vandalisme, eût bien dû s'aviser aussi que ce serait peut-être une mesure plus chaste et d'un résultat plus certain, de renseigner de bonne heure les femmes sur ce qui en est, plutôt que de laisser leur esprit livré à lui-même et, plus ou moins échauffé, chercher à deviner; le désir, l'espérance leur font substituer à la réalité des conceptions trois fois plus extravagantes; j'ai connu quelqu'un qui s'est perdu, pour avoir fait en lui la découverte de ce don de la nature en un lieu où il ne convenait pas d'en user dans toute la mesure où, en vue du rôle auquel il est destiné, nous en avons la possibilité.--Que de mal font ces images monstrueuses que les enfants en tracent sur les murs et les portes des édifices publics! cela induit la femme à un cruel mépris à notre égard quand elle constate la disproportion avec ce dont la nature nous a gratifiés. Sait-on si Platon n'a pas été guidé par cette considération quand, à l'instar d'autres républiques dont les institutions sont des modèles, il ordonnait que, dans les gymnases où se pratiquaient les exercices physiques, hommes et femmes, quel que fût l'âge, se présentassent nus aux yeux les uns des autres.--Les Indiennes qui, continuellement, voient les hommes ainsi, se trouvent, de ce fait, avoir au moins un de leurs sens, celui de la vue, qui échappe à toute exagération. Dans ce grand royaume de Pégu, elles n'ont elles-mêmes, pour se couvrir, à partir de la ceinture, qu'une bande d'étoffe fendue sur le devant et tellement étroite que, quels que soient les efforts qu'elles peuvent faire pour sauvegarder la décence, à chaque pas elles sont complètement à découvert. Bien qu'on dise que c'est là un usage ayant pour but d'attirer les hommes à elles et de distinguer les sexes chez ce peuple, où chacun est libre de s'abandonner à ses instincts, il se pourrait que cette coutume aboutît à un effet contraire à ce que l'on en attend; la faim demeurée entière est plus pénible à supporter que si elle a déjà été en partie satisfaite, comme cela arrive dans le cas actuel, au moins par les yeux; c'est ce qui faisait dire à Livie que, pour une honnête femme, un homme nu n'est pas plus qu'une image.--Les Lacédémoniennes, qui, femmes, étaient plus vierges d'imagination que ne sont nos filles, voyaient tous les jours les jeunes gens de leur ville dépourvus de tout vêtement, quand ils se livraient à leurs exercices; elles-mêmes ne prenaient guère soin, quand elles marchaient, que leurs cuisses demeurassent couvertes, estimant, comme fait Platon, que leur vertu les protégeait assez, sans qu'il fût encore besoin de jupes bouffantes. Par contre ceux-là, dont parle saint Augustin, ont attribué un pouvoir prodigieux à la tentation que fait naître la nudité, qui mettent en doute si, au jugement universel, les femmes conserveront leur sexe à la résurrection ou prendront le nôtre, pour ne pas nous induire encore en tentation quand nous jouirons de la béatitude éternelle.--En résumé, on les provoque et on les surexcite par tous les moyens; sans cesse nous échauffons et nous excitons leur imagination, puis nous en faisons reproche à leur ventre. Confessons donc la vérité: il n'en est guère parmi nous qui ne redoute plus la honte qui peut lui advenir par les fautes de sa femme que par les siennes; qui ne se préoccupe plus (ô merveilleuse charité!) de la conscience de son épouse qu'il veut irréprochable, que de la sienne; qui ne préférerait être lui-même un voleur et un sacrilège et que sa femme fût meurtrière et hérétique, que de ne pas la voir plus chaste que son mari; quelle inique appréciation du vice! Nous et elles sommes capables de mille corruptions, qui causent plus de dommages et sont plus contraires aux lois naturelles que n'est la luxure, mais nous estimons qu'une chose constitue un vice, et un vice plus ou moins grave, non d'après sa nature, mais selon notre intérêt; et c'est là la raison pour laquelle il y a tant d'inégalité dans nos appréciations sur son degré de gravité.
=Il est bien difficile, dans l'état actuel de nos mœurs, qu'une femme soit toujours chaste et fidèle.=--La rigueur que nous avons édictée contre la femme qui succombe à ces tentations, leur en fait un crime beaucoup plus grand que cela ne vaut et a pour elles des conséquences hors de proportion avec la chose elle-même; mieux leur vaudrait aller au palais plaider pour faire fortune, ou à la guerre conquérir un grand nom, plutôt que d'avoir charge, au milieu de l'oisiveté et des satisfactions de tous genres, de faire une défense si difficile. Ne voient-elles pas qu'il n'y a ni marchand, ni procureur, ni soldat qui ne quittent leurs occupations professionnelles pour se livrer à cette autre guerre dirigée contre elles, et qu'il en est de même du moindre crocheteur, du plus misérable savetier, si harcelés et épuisés qu'ils soient par le travail et la faim? «_Tous les trésors d'Achéménès, toutes les richesses de l'Arabie et de la Phrygie, pourraient-ils payer un seul des cheveux de Licymnie dans ces doux moments où, tournant la tête, elle apporte sa bouche à tes baisers, ou que, par un doux caprice, elle refuse ce qu'elle veut se laisser ravir, sauf à te prévenir bientôt elle-même_ (_Horace_)?» Je ne sais si les exploits de César et d'Alexandre surpassent en difficulté la résolution d'une femme jeune et belle, élevée à notre façon, dans la fréquentation d'un monde où elle brille, ayant contre elle tant d'exemples contraires et se maintenant dans toute sa pureté, au milieu de mille poursuites continues et pressantes. Rien de ce qu'elle pourrait faire n'est aussi épineux et n'exige qu'elle se démène davantage que ce qu'elle ne fait pas. Je trouve plus aisé de porter toute la vie une cuirasse qu'un pucelage; et c'est parce qu'il est le plus pénible de tous, que le vœu de virginité est le plus noble: «_La puissance de Satan a son siège dans les rognons_,» dit S. Jérôme.
=Elles n'en ont que plus de mérite lorsqu'elles parviennent à demeurer sages, mais ce n'est pas en se montrant prudes et revêches qu'elles feront croire davantage à leur vertu; l'indiscrétion des hommes est un grand tourment pour elles.=--Certes le plus ardu des devoirs imposés à l'humanité, celui qui nécessite le plus d'efforts, nous l'avons abdiqué entre les mains des dames et leur en abandonnons la gloire. C'est là un stimulant suffisamment puissant pour qu'elles s'opiniâtrent à l'observer, et un terrain éminemment favorable pour nous défier et fouler aux pieds cette illusoire supériorité de valeur et de vertu que nous prétendons avoir sur elles; pour peu qu'elles veillent à ne pas s'en départir, elles y gagnent non seulement une plus grande estime, mais encore qu'on les aime davantage. Un galant homme ne discontinue pas ses poursuites parce qu'il a éprouvé un refus, si ce refus est motivé par la chasteté et non parce qu'il ne plaît pas; nous avons beau jurer, menacer et nous plaindre, nous ne les en aimons que mieux, et mentons quand nous affirmons le contraire; il n'est rien qui nous attire davantage qu'une femme qui se maintient sage sans cesser d'être douce et bienveillante. Il est lâche et stupide de persister à poursuivre de ses assiduités une femme qui vous témoigne de la haine et du mépris; mais vis-à-vis de celle qui ne vous objecte qu'une résolution dictée de parti pris par la vertu et à laquelle se mêle de sa part de la gratitude, ne pas rompre toute relation est le fait d'une âme noble et généreuse. Il est possible à la femme de nous être, dans une certaine mesure, reconnaissante de nos attentions et de nous marquer, sans manquer aux règles de l'honnêteté, qu'elle ne nous dédaigne pas; cette loi qu'on leur fait de nous avoir en horreur parce que nous les adorons, de nous haïr parce que nous les aimons, est cruelle, ne serait-ce que par sa difficulté d'application. Pourquoi n'écouteraient-elles pas nos offres et nos demandes, si elles ne transgressent pas ce dont la modestie leur fait un devoir? est-ce parce qu'on suppose qu'en elles résonne quelque sens que ces propos peuvent émoustiller? Une reine, de nos jours, disait avec beaucoup d'esprit que «refuser de prêter l'oreille à ces avances, est un témoignage de faiblesse, c'est dénoncer sa propension à céder, et qu'une dame qui n'a pas été exposée à la tentation, ne peut se vanter de la chasteté qu'elle a gardée».--L'honneur n'est pas renfermé dans de si étroites limites; il peut se détendre, se donner quelque liberté sans se rendre coupable; au delà de son domaine, il est une zone neutre où l'on est libre, où ce qui se passe est sans conséquence; qui a pu le chasser et l'acculer aux confins extrêmes pour arriver à vaincre sa résistance finale, est bien difficile, s'il n'est satisfait d'une semblable fortune; l'importance du succès se mesure à la difficulté surmontée. Voulez-vous savoir l'impression que vous faites sur le cœur d'une femme par vos hommages et vos mérites? jugez-en d'après son caractère. Telle donne plus, qui ne donne pas autant; une faveur vaut uniquement par le prix qu'y attache celle qui l'octroie; les autres circonstances qui l'accompagnent ne sont que des accidents fortuits qui n'y ajoutent rien, et sont comme si elles n'existaient pas; le peu que celle-là concède, peut lui coûter plus à donner, qu'à sa compagne de se livrer tout entière. Si en quelque chose la rareté ajoute au prix d'un objet, c'est bien ici; ne regardez pas combien peu vous obtenez, mais combien peu l'ont obtenu; la valeur d'une pièce de monnaie dépend du lieu où elle a été frappée et de la marque qu'elle porte.--Quelque chose que le dépit et l'indiscrétion de quelques-uns les amènent à dire dans l'excès de leur mécontentement, toujours la vertu et la vérité finissent par reprendre le dessus. J'ai vu des femmes dont la réputation était demeurée longtemps injustement compromise, regagner l'approbation de tous en persévérant tout simplement dans leur ligne de conduite, sans qu'elles se soient préoccupées de ce qui pouvait se dire, ni recourir à aucun artifice; chacun en vint à se repentir et à confesser son erreur. Alors qu'elles n'étaient pas mariées, on les avait un peu en suspicion; devenues dames, elles tiennent aujourd'hui le premier rang parmi celles que l'on estime.--Quelqu'un disait à Platon: «Tout le monde parle mal de vous.--Laissez dire, répondit-il, je vivrai de façon qu'il faudra bien que l'on change de langage.»--Outre que la crainte de Dieu et la valeur d'une gloire qui s'acquiert si rarement doivent les inciter à ne pas succomber, la corruption de ce siècle leur en fait une obligation; et si j'étais à leur place, il n'y a rien que je ne fisse plutôt que de livrer ma réputation à la merci de gens si dangereux. De mon temps, le plaisir de conter ses bonnes fortunes (plaisir qui ne doit guère le céder en douceur à la chose elle-même) n'était permis qu'à ceux qui avaient un ami unique et fidèle, qu'ils prenaient pour confident; à présent, dans les réunions et à table, on passe le temps à se vanter des faveurs obtenues et l'on révèle les plus intimes secrets de l'alcôve. C'est vraiment trop d'abjection et de bassesse de cœur, que de révéler ainsi ouvertement et donner en pâture aux commentaires et à la malignité de tous, ces épanchements intimes si tendres, si délicats; c'est le fait de personnes ingrates, indiscrètes et volages.
=La jalousie est une passion inique; le préjugé qui nous fait regarder comme une honte l'infidélité de la femme, n'est pas plus raisonnable.=--Notre exaspération inique et immodérée contre les faiblesses de la femme, vient de cette maladie qu'est la jalousie, la plus malsaine d'entre celles qui affligent l'âme humaine en laquelle elle soulève les plus violents orages. «_Qu'est-ce qui empêche de prendre de la lumière à la lumière? celle-ci s'en trouve-t-elle diminuée_ (_Ovide_)?» La jalousie et l'envie sa sœur me paraissent les plus ineptes de toutes nos infirmités morales. De cette dernière, qui passe pour être une passion si tenace et si puissante, je ne puis guère parler ne l'ayant, Dieu merci, jamais ressentie; quant à la jalousie, je la connais au moins de vue. Les bêtes l'éprouvent: Une de ses chèvres étant tombée amoureuse du berger Cratis, son bouc, par jalousie, vint, pendant qu'il dormait, choquer sa tête contre la sienne et la lui écrasa.--Nous avons, à l'exemple de certaines nations barbares, exagéré cette fièvre; comme de juste, les âmes les mieux disciplinées n'y échappent naturellement pas, mais sans en perdre la raison: «_Jamais un homme adultère, percé de l'épée d'un mari, n'a rougi de son sang les eaux du Styx_ (_Jean Second_).» Lucullus, César, Pompée, Antoine, Caton et autres de bravoure incontestable, furent des maris trompés et le surent, sans en faire autrement de tapage; il n'y eut, à cette époque, qu'un Lépide qui fut assez sot pour s'en tourmenter au point d'en mourir: «_Malheureux! si ton mauvais destin veut que tu sois pris sur le fait, tu seras traîné par les pieds hors du logis, et par les voies qui leur seront ménagées, raves et surmulets s'introduiront en toi_ (_Catulle_)!»--Quand Vulcain, au dire du poète, surprit sa femme avec un autre dieu, il se contenta de les livrer tous deux à la risée de tous les autres dieux, «_ce qui fit dire à l'un d'eux des moins austères, qu'il consentirait bien, lui aussi, à subir une telle honte_ (_Ovide_)». Vulcain ne se dérobe pas, pour cela, aux * douces caresses que lui offre l'infidèle et, tout en se réchauffant sur son sein, lui reproche la défiance dont, en raison de cette vengeance maritale, semble empreinte son affection: «_A quoi bon tant de détours? pourquoi, déesse, ne pas vous fier à votre époux_ (_Virgile_)?» Quant à elle, elle lui adresse une requête pour Enée, un de ses bâtards: «_C'est une mère qui vous demande des armes pour son fils_ (_Virgile_)»; ce qu'il lui accorde généreusement, s'exprimant en outre de la façon la plus honorable sur ce rejeton: «_Il s'agit de faire des armes pour un héros_ (_Virgile_).» C'est là, à la vérité, une abnégation qui dépasse ce dont l'homme est capable, et je conviens qu'un tel excès de mansuétude demeure l'apanage des dieux; «_on ne saurait, en effet, établir de comparaison entre les hommes et eux_ (_Catulle_)».
=Chez la femme, la jalousie est encore plus terrible que chez l'homme; elle pervertit tout ce qu'il y a en elle de beau et la rend susceptible des plus grands méfaits.=--Pour ce qui est de la confusion qui en résulte entre les enfants, fruits de ces unions tant légitimes qu'illégitimes, outre que les plus graves législateurs ordonnent de n'en pas tenir compte et ont fait prévaloir cette manière de faire dans toutes les constitutions qu'ils ont données, cela ne touche pas les femmes qui, elles, n'ont pas d'hésitation sur ceux qui leur appartiennent; plus que nous cependant, et je ne sais comment cela se fait, elles sont en proie à cette passion: «_Souvent la jalousie de Junon ne trouva que trop à s'exercer dans les infidélités quotidiennes de son époux_ (_Catulle_).»--Lorsque la jalousie s'empare de ces pauvres âmes faibles et incapables de résistance, c'est pitié avec quelle cruauté elle les tiraille et les tyrannise; elle s'introduit en elles sous couleur d'amitié; mais, une fois dans la place, les mêmes causes qui, auparavant, faisaient éclore leur bienveillance, deviennent des sujets de haine mortelle. Elle est, d'entre les maladies de l'esprit, celle à laquelle tout fournit le plus d'aliments et qui comporte le moins de remède: la santé, la vertu, le mérite, la réputation du mari sont autant de prétextes qui surexcitent leur dépit et leur rage: «_Il n'y a pas de haines plus implacables que celles de l'amour_ (_Properce_).» Cette fièvre enlaidit et corrompt tout ce que, sous d'autres rapports, il y a de beau et de bon en elles. Tout ce que fait une femme jalouse, si chaste, si bonne ménagère soit-elle, a quelque chose d'aigre et d'importun; elle est possédée d'une agitation enragée qui indispose contre elle, produisant un effet tout contraire à ce qu'elle en attend. Ce fut bien le cas, à Rome, d'un certain Octavius: il avait couché avec Pontia Posthumia; son affection pour elle s'accrut par la jouissance qu'il en avait eue. Il lui adressa instances sur instances pour qu'elle consentit à l'épouser; ne pouvant l'y décider, l'amour extrême qu'elle lui inspirait, le porta à agir comme s'il eût été son plus cruel et mortel ennemi, il la tua.--Les symptômes ordinaires de cette maladie inhérente à l'amour, sont de même ordre; ce sont des haines intestines, de sourdes menées, des complots incessants: «_on sait jusqu'où peut aller la fureur d'une femme_ (_Virgile_)»; c'est une rage qui se ronge elle-même, d'autant plus que, pour excuser ses méfaits, elle est obligée de se couvrir d'intentions bienveillantes à l'égard de celui qu'elle poursuit.
=La chasteté est-elle chez la femme une question de volonté? Pour réussir auprès d'elles tout dépend des occasions, et il faut savoir oser; du reste, ce que nous entendons leur interdire est assez mal défini.=--La chasteté est un devoir susceptible d'une grande extension. Est-ce par exemple la volonté de la femme que, par elle, nous cherchons à maîtriser? Si c'est sa volonté: sa souplesse, sa soudaineté font qu'elle est beaucoup trop prompte à exécuter ce qu'elle conçoit, pour que la chasteté ait possibilité de l'arrêter. Un songe suffit pour l'engager au point qu'elle ne peut se dédire. Il n'est pas en son pouvoir de se défendre par elle-même contre les concupiscences et les désirs, même avec l'aide de la chasteté qui, elle aussi du sexe féminin, est de ce fait en butte aux mêmes assauts. Si, seule, sa volonté nous importe, où cela nous conduit-il? Supposez quelqu'un de nous, sans yeux ni langue, ayant le don de se trouver à point nommé, ne voyant pas, ne parlant pas, dans la couche de toute femme disposée à lui faire bon accueil; avec quel empressement elles le rechercheraient! Les femmes scythes ne crevaient-elles pas les yeux à leurs esclaves et à leurs prisonniers de guerre, pour pouvoir en user plus librement et sans être reconnues.--Oh! quel immense avantage que de savoir profiter de l'occasion. A qui me demanderait ce qui importe le plus en amour, je répondrais que c'est tout d'abord de savoir saisir le moment opportun; en second lieu cela encore, et, en troisième lieu toujours cela. C'est de là que tout dépend.--Il m'est arrivé souvent de manquer une bonne fortune; parfois, pour n'avoir pas été assez entreprenant; que Dieu garde de tout mal quiconque, à cet égard, en est encore à se moquer de moi! En ce siècle, il faut plus de témérité que je n'en ai, témérité dont les jeunes gens s'excusent en la mettant sur le compte de la chaleur qui les transporte, mais que, si elles y regardaient de près, les femmes reconnaîtraient provenir plutôt du mépris qu'on a pour leur vertu. C'était une superstition chez moi que de craindre de les offenser, car je suis porté à respecter ce que j'aime; de plus, indépendamment de ce qu'en pareille circonstance un manque de respect déprécie la faveur qui nous est faite, j'aime qu'on s'y comporte un peu comme un enfant, qu'on se montre timide et qu'on soit aux petits soins.--J'ai d'ailleurs, sinon toute, du moins quelque peu de cette honte qui est sottise dont parle Plutarque, et j'ai eu à en pâtir et à le regretter sous maints rapports dans le cours de ma vie; c'est là un défaut qui s'accorde assez mal avec ma nature en général, mais ne sommes-nous pas un composé de sentiments et d'idées en perpétuelle contradiction? J'ai de la peine quand j'éprouve un refus, comme aussi lorsque c'est moi qui refuse; il m'en coûte tant de causer de la contrariété à autrui, que dans les occasions où c'est un devoir pour moi d'essayer de décider quelqu'un à une chose qui lui est pénible et où l'hésitation est permise, je n'insiste que faiblement et à contre-cœur. Dans les affaires de ce genre où je suis directement intéressé, bien qu'Homère dise avec raison «que chez un indigent la honte est une sotte vertu», je charge d'ordinaire un tiers de subir ce désagrément à ma place, de même que je décline toute mission de ce genre quand on veut m'y employer; car ma timidité est telle sur ce point qu'il m'est arrivé parfois d'avoir la volonté de refuser et de n'en avoir pas la force.