Essais de Montaigne (self-édition) - Volume III

Part 55

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=Montaigne a cédé à l'exemple et aux usages, mais il répugnait au mariage; il en a, nonobstant, observé les lois à un degré dont il ne se croyait pas capable; ceux qui se marient avec la résolution contraire ont grand tort.=--A suivre mon inclination naturelle, je me serais enfui plutôt que d'épouser la sagesse en personne, si elle m'eût voulu; mais nous avons beau dire, les coutumes et les usages admis de tous nous entraînent. La plupart de mes actes sont une conséquence des exemples que j'ai eus sous les yeux, bien plus qu'ils ne découlent de mes préférences; à celui-ci notamment je ne suis pas venu de moi-même, on m'y a amené; j'y ai été porté par des circonstances qui y étaient étrangères, car même les choses qui présentent des inconvénients peuvent, par le fait de quelques particularités et accidents, devenir acceptables, et il n'en est aucune si laide, si vicieuse, si évitable soit-elle, qui ne puisse en arriver là, tant les dispositions de l'homme sont versatiles. J'y ai été porté, certainement plus mal préparé alors et plus à contre-cœur que je ne le suis aujourd'hui après en avoir essayé; et, pour si licencieux qu'on me tienne, j'ai, en vérité, plus sévèrement observé les lois du mariage que je ne l'avais promis et espéré. Il n'est plus temps de se montrer récalcitrant, quand on s'est laissé entraver; il faut se garder d'engager imprudemment sa liberté, mais après qu'on en a accepté les obligations, il faut observer les lois d'un devoir qui est réciproque, ou au moins faire effort à cet effet.--Ceux qui se prêtent à ce marché avec des sentiments de haine et de mépris, en agissent d'une façon fort injuste, qui deviendra pour eux une source de difficulté; et les femmes qui acceptent comme un oracle sacré, cette belle règle que je les vois se passer de mains en mains: «Sers ton mari comme ton maître, et t'en garde comme d'un traître», ce qui veut dire: «Conserve vis-à-vis de lui une déférence contrainte, hostile et méfiante», se rallient à un cri de guerre et de défi qui, lui aussi, est injurieux et sera la source de relations difficiles. Je n'ai pas assez d'énergie pour me jeter dans une voie aussi épineuse; et à vrai dire, je n'en suis pas encore arrivé à cette perfection d'habileté et de galanterie d'esprit qui fait confondre raison avec injustice, et tourner en ridicule tout ordre, toute règle qui ne s'accordent pas avec mes désirs; de ce que je hais la superstition, je ne me jette pas, tête baissée, dans l'irréligion. Si on ne satisfait pas toujours au devoir, encore faut-il toujours le reconnaître et l'aimer; et c'est une trahison que de se marier, sans remplir ses obligations conjugales. Assez sur ce point, continuons.

=Différence entre le mariage et l'amour; une femme peut céder à un homme dont elle ne voudrait pas pour mari.=--Virgile nous dépeint un mariage où règne l'accord, qui satisfait aux convenances et dans lequel cependant il n'y a pas beaucoup de loyauté. A-t-il voulu dire qu'il n'est pas impossible de céder aux instigations de l'amour, tout en se réservant de satisfaire dans une certaine mesure aux devoirs matrimoniaux; qu'on peut manquer à ces devoirs, sans s'y dérober tout à fait? il y a des valets qui volent leurs maîtres, sans pour cela les haïr!--La beauté, l'opportunité, la destinée, car la destinée y met aussi la main: «_Il y a une fatalité qui pèse sur ces organes que cachent nos vêtements, car si les astres ne te protègent, il ne te servira de rien d'avoir les plus belles apparences de virilité_ (_Juvénal_)», toutes ces causes font que l'épouse s'attache à un étranger, sans se livrer pourtant si complètement à lui qu'il ne subsiste encore quelque lien par lequel elle tient à son mari. Ce sont là deux idées distinctes, qui procèdent différemment et ne sauraient être confondues: Une femme peut se donner à tel individu qu'elle ne voudrait absolument pas pour époux, je ne dis pas en raison seulement de sa situation dans le monde, mais pour lui-même. Peu de gens ont épousé des amies, qui ne s'en soient repentis; cela se voit jusque dans l'autre monde; quel mauvais ménage a fait, dit-on, Jupiter avec sa femme qu'il avait connue avant le mariage et avec laquelle il avait déjà fait l'amour! C'est ce qui se traduit par: «Se soulager dans un panier et le mettre ensuite sur sa tête.» J'ai vu de mon temps dans des milieux fort honorables le mariage mettre fin à l'amour entre personnes qui le pratiquaient d'une façon immorale et scandaleuse; c'est qu'aussi ce sont là deux états qui relèvent de considérations qui sont bien loin d'être les mêmes. Nous sommes portés, de nous-mêmes, à deux choses différentes et qui se contrarient. Isocrate disait qu'Athènes était une ville qui plaisait, à la mode de ces femmes qu'on fréquente parce qu'elles se prêtent à l'amour; chacun aimait à s'y promener et à y passer un moment, mais nul ne l'aimait en vue de l'épouser, c'est-à-dire pour y élire domicile et y passer sa vie.--J'ai vu avec dépit des maris haïr leurs femmes, pour cette seule raison qu'ils avaient des torts envers elles. Au moins ne faudrait-il pas les aimer moins parce qu'on s'est mis en faute; le repentir et la compassion devraient au contraire nous les rendre plus chères.

=Nos lois sont trop sévères envers les femmes; nous voulons qu'elles maîtrisent leurs désirs plus ardents que les nôtres que nous n'essayons pas même pas de modérer.=--Les buts poursuivis sont autres, ajoutait Isocrate, sans toutefois être incompatibles. Le mariage a pour lui son utilité, sa légitimité, son honorabilité, sa permanence; il procure un plaisir modéré, mais qui s'étend à tout. L'amour, lui, ne vise que le plaisir, mais il est vrai qu'il est plus excitant, plus vif, plus pénétrant; c'est un plaisir qu'attise la difficulté et où il faut du piquant, du mordant; ce n'est plus l'amour, s'il n'a ni ses flèches, ni son feu. Dans le mariage, les dames se donnent à nous avec trop de prodigalité, ce qui émousse l'acuité de notre affection et de nos désirs. Voyez combien, pour éviter cet inconvénient, Lycurgue et Platon se donnent de peine dans leurs lois.

Les femmes ne sont pas du tout dans leur tort, quand elles refusent de reconnaître les règles de conduite qu'a posées la société, d'autant que ces règles faites par les hommes, l'ont été sans leur participation. Par la force même des choses, ce sont constamment entre elles et nous des finasseries et de petites querelles; et dans les moments mêmes où, d'un consentement réciproque, nous sommes le plus étroitement unis à elles, il y a désordre et dispute. De l'avis de ce même Isocrate, nous ne tenons pas suffisamment compte de ce que nous savons cependant bien, que la femme est, sans comparaison, plus ardente que l'homme aux effets de l'amour. Ce prêtre de l'antiquité, qui fut tantôt homme, tantôt femme et «_connaissait les plaisirs des deux sexes_ (_Ovide_)», en a témoigné.--Nous avons aussi à cet égard les déclarations que nous tenons de leur propre bouche, faites autrefois en des siècles différents, par un empereur et une impératrice de Rome, passés maîtres et des plus fameux en la matière: lui, en une nuit, dépucela il est vrai jusqu'à dix vierges sarmates ses captives; mais elle, dans le même laps de temps, se livra bel et bien vingt-cinq fois, changeant de compagnie suivant qu'il en était besoin, ou que la fantaisie l'en prenait: «_jusqu'à ce que, épuisée mais non rassasiée, elle dût s'arrêter brûlante encore de volupté_ (_Juvénal_)».--Relevons également le différend soulevé en Catalogne par une femme qui se plaignait des assauts par trop répétés qu'elle avait à subir de la part de son mari; plainte motivée, suivant moi, moins par l'incommodité qu'elle en éprouvait (c'eût été là un miracle et je ne crois aux miracles qu'en matière de foi), que pour, en se soustrayant partiellement sous ce prétexte à cet acte base fondamentale du mariage, contester l'autorité du mari sur la femme et montrer que l'humeur querelleuse et la malice de ce sexe vont plus loin que la couche nuptiale et foulent aux pieds jusqu'aux dons et aux douceurs dont nous sommes redevables à Vénus. A cette plainte, le mari, doué, à la vérité, d'un tempérament exceptionnellement brutal, répondait que, même les jours de jeûne, il ne savait se passer de l'approcher moins de dix fois. L'affaire donna lieu à cet arrêt singulier de la reine d'Aragon, rendu après mûre délibération du conseil, par lequel cette bonne souveraine, afin d'établir une règle et fixer les idées sur la modération et la réserve à apporter en tous temps, dans les rapports entre époux légalement unis, ordonnait comme limite légitime et nécessaire de ces rapprochements le nombre de six par jour; le dit arrêt, disait la reine, restreignant et sacrifiant de beaucoup les besoins et les désirs de son sexe «pour établir une règle d'application facile et par conséquent permanente et immuable». Sur quoi, les docteurs comparant ces besoins avoués à ceux de l'homme, de s'écrier: «Quels doivent donc être l'appétit et l'ardeur amoureuse de la femme, puisqu'il faut en arriver à ce degré, pour y satisfaire dans des conditions raisonnables, prévenir tout écart et sauvegarder leur vertu», alors que Solon, le modèle de ceux qui veulent que toute chose soit réglée par la loi, ne taxe cette fréquentation de la femme par le mari qu'à trois fois par mois, afin que celui-ci soit toujours en mesure de remplir ce devoir!--Et c'est, dis-je, nonobstant cette donnée, et tout en admettant que chez la femme les besoins de cette nature sont plus grands que chez l'homme, que nous avons été leur imposer la continence, à elles exclusivement, allant jusqu'à édicter à cet égard les châtiments les plus sévères et même la peine de mort.

=Il n'y a pas de passion plus impérieuse, et nous nous opposons à ce qu'elles en tempèrent les effets ou reçoivent entière satisfaction.=--Il n'y a pas de passion plus impérieuse que celle-ci à laquelle nous voulons qu'elles seules résistent, non simplement dans la mesure que cela comporte, mais comme à un vice abominable, exécrable, pire que l'irréligion et le parricide; tandis que nous autres hommes, nous nous y abandonnons sans que ce soit pour nous une faute, sans que cela nous vaille un reproche. Ceux d'entre nous qui ont essayé d'en triompher, ont assez avoué quelle difficulté ils ont éprouvée, ou plutôt en quelle impossibilité ils ont été d'y parvenir, bien qu'ayant eu recours à un régime spécial pour mater, affaiblir et refroidir les révoltes de la chair; et elles, nous les voulons, au contraire, bien portantes, vigoureuses, bien à point, en bonnes dispositions et chastes tout à la fois; c'est-à-dire chaudes et froides en même temps!--Le mariage qui, à ce que nous prétendons, doit les empêcher de se consumer, leur procure en l'état de nos mœurs bien peu d'apaisement: si le mari qu'elles prennent est encore à un âge où le sang bouillonne, il se fera gloire de se dépenser ailleurs: «_Aie enfin de la pudeur, Bassus, ou allons en justice; tu m'as vendu cet organe, je l'ai payé très cher, il n'est donc plus à toi_ (_Martial_).» C'est à bon droit que Polémon le philosophe fut cité en justice par sa femme, parce qu'il allait semant en terrain stérile la semence qu'il eût dû répandre en terrain propice à la fécondation. Quant aux femmes qui épousent des hommes usés, elles sont, bien que mariées, dans une condition pire que les vierges et les veuves. Nous les tenons pour suffisamment loties, dès qu'elles ont un homme auprès d'elles, comme firent les Romains quand ils tinrent pour violée Clodia Læta que Caligula avait approchée, quoiqu'il fût avéré qu'il ne l'avait pas possédée, tandis qu'au contraire, par là, on avive en elles ce besoin de la nature, l'attouchement et la compagnie d'un mâle quel qu'il soit, réveillant la chaleur de leurs sens, qui demeureraient plus calmes si on les laissait seules. Aussi, est-ce vraisemblablement dans le but de rendre, par ce moyen et ses effets, leur chasteté plus méritoire, que Boleslas roi de Pologne et Kinge sa femme, selon un vœu formé de commun accord le jour même de leurs noces, se privèrent, bien que couchant ensemble, ce jour-là et à tout jamais, des satisfactions que leur permettait le mariage.

=L'éducation qu'on donne aux jeunes filles, tout opposée à ce qu'on exige d'elles, éveille constamment en elles ce sentiment; elles n'entendent parler que d'amour et ce qu'on leur en cache, souvent maladroitement, elles le devinent.=--Nous les formons dès l'enfance en vue de les préparer à l'amour; leurs grâces, leur parure, leur savoir, leur langage, toute leur éducation sont dirigés en conséquence; leurs gouvernantes ne cessent d'en entretenir leur imagination, ne serait-ce qu'en s'appliquant continuellement à les en dégoûter. Ma fille (le seul enfant que j'aie) est à l'âge où les lois tolèrent que se marient celles chez lesquelles les sens parlent de bonne heure; son développement est tardif, elle est fluette et d'un tempérament lymphatique, contre lequel ne réagit pas sa mère qui l'élève près d'elle, la produisant peu, si bien qu'elle ne fait que commencer à se défaire des naïvetés de l'enfance. Elle lisait ces jours-ci, devant moi, un livre français où se rencontrait le mot «fouteau», qui sert parfois à désigner un arbre assez connu; la femme chargée de s'occuper d'elle, l'arrêta court et assez rudement sur ce mot à double sens, lui faisant sauter le passage scabreux où il figurait. Je la laissai faire pour ne pas troubler sa manière ordinaire de procéder dans laquelle je n'interviens pas; mais il faut convenir que la direction imprimée à la femme est bien singulière et qu'elle est à changer. Ou je me trompe bien, ou la fréquentation de vingt laquais pendant six mois n'aurait pas fait travailler l'imagination de ma fille pour trouver l'usage et la signification de l'autre sens de ces syllabes incriminées, comme le fit cette bonne vieille par sa réprimande et son interdiction de les prononcer: «_La vierge nubile se plaît à apprendre des danses lascives, jusqu'à s'en courbaturer les membres; elle rêve dès l'enfance à des amours impudiques_ (_Horace_).»--Lorsque les femmes viennent à se relâcher un peu de leur attitude cérémonieuse, qu'elles se laissent aller à parler en toute liberté, nous ne sommes que des enfants, comparés à elles, sous le rapport de ce qu'elles savent sur ce sujet. Écoutez-les causer de nos poursuites et des propos que nous leur tenons, vous arriverez bientôt à vous convaincre que nous ne leur apprenons rien qu'elles ne sachent et sur quoi elles ne soient éclairées autrement que par nous. Serait-ce, comme le dit Platon, parce que, dans une vie antérieure, elles ont été garçons et adonnées à la débauche? Je me trouvais une fois dans un endroit, d'où j'entendais, sans que ma présence pût être soupçonnée, une conversation qu'elles tenaient; que ne puis-je la reproduire? Sainte Vierge, me dis-je, nous pouvons bien, à cette heure, pour acquérir de l'habileté, étudier les phrases d'Amadis et les vocabulaires de Boccace et de l'Arétin, c'est vraiment bien employer notre temps! Il n'est pas un mot, pas un acte, pas une rouerie qu'elles ne connaissent mieux que nos livres ne les relatent; elles ont cela dans le sang, «_Vénus elle-même le leur a inspiré_ (_Virgile_)»; ces bons maîtres d'école que sont la nature, la jeunesse, la santé le leur soufflent continuellement dans l'âme, elles n'ont que faire de l'apprendre, elles l'engendrent: «_Jamais colombe, ou tel autre oiseau plus lascif encore que vous pourrez nommer, n'a, par de douces morsures, sollicité plus amoureusement les baisers, qu'une femme qui s'abandonne à sa passion_ (_Catulle_).»

=Du reste, c'est l'amour, c'est l'union des sexes qui est la grande affaire de ce monde; aussi ne faut-il pas s'étonner si les plus grands philosophes ont écrit sur ce sujet.=--Si la fougue naturelle de leurs désirs n'eût été un peu tenue en bride par la crainte et les idées d'honneur qu'on leur a inculquées, nous prêterions tous au ridicule. Tout le mouvement du monde a cette conjonction des sexes pour objectif et aboutit à elle; elle se retrouve partout; elle est le centre vers lequel tendent toutes choses. Il subsiste encore des ordonnances de Rome antique et sage, traitant de questions afférentes à l'amour; Socrate donne des préceptes pour l'instruction des courtisanes; «_souvent ces petits livres qui tiennent sur les coussins de soie de nos belles, sont l'ouvrage de Stoïciens_ (_Horace_)». Zénon, dans ses lois, va jusqu'à parler des écarquillements et des secousses qui se produisent dans le dépucelage. Sur quoi portaient le livre du philosophe Straton, intitulé «l'Œuvre de chair»; ceux de Théophraste ayant pour titre, l'un «l'Amoureux», l'autre «de l'Amour»; celui d'Aristippe, «Délices des temps passés»? A quoi tendaient les descriptions si étendues, si imagées de Platon, des pratiques amoureuses * autrement éhontées, auxquelles on se livrait de son temps; l'ouvrage «de l'Amoureux», de Démétrius de Phalère; «Clinias, ou l'amoureux malgré lui», d'Héraclide du Pont; celui d'Antisthène, «des Noces ou l'art de faire les enfants»; et cet autre du même auteur, «du Maître et de l'amant»; celui d'Ariston, «des Ébats amoureux»; ceux de Cléanthe, «de l'Amour» et «de l'Art d'aimer»; les dialogues amoureux de Sphéreus; la fable, effrontée au dernier point, de Jupiter et de Junon, par Chrysippe, et les cinquante lettres si lascives qu'il a écrites? Je laisse de côté les ouvrages des philosophes de l'école d'Épicure, qui était favorable à la volupté et la prônait.--Aux temps anciens, cinquante divinités étaient préposées à cet acte, et il a existé une nation où, pour endormir la concupiscence de ceux qui venaient faire leurs dévotions, on avait dans les temples des filles * et des garçons dont on pouvait se procurer la jouissance; il entrait dans le cérémonial du culte, d'en user avant d'approcher des autels: «_Parce que l'incontinence est nécessaire pour observer la continence, et que l'incendie s'éteint par le feu._»

=Dans l'antiquité, les organes de la génération étaient déifiés; aujourd'hui comme alors, tout, du fait de l'homme comme de celui de la nature, rappelle constamment l'amour aux yeux de chacun.=--Dans la majeure partie du monde, cette pièce de notre corps était déifiée; dans une contrée, il y en avait qui se l'écorchaient pour en offrir et en consacrer quelque parcelle à la divinité, tandis que c'était leur semence que d'autres offraient et consacraient. Dans une autre région, les jeunes gens se la perçaient en public et, dans les ouvertures ainsi pratiquées, introduisaient, entre la peau et la chair, des broches en bois, les plus longues et les plus grosses qu'ils pouvaient endurer, qu'ils brûlaient ensuite en holocauste à leurs dieux; ceux qui tressaillaient sous l'intensité de cette cruelle douleur, étaient jugés n'être ni vigoureux, ni chastes. Ailleurs, la désignation du grand pontife et la considération dont il jouissait, étaient basées sur la dimension de cet organe, dont l'effigie, dans les cérémonies en l'honneur de certaines divinités, était promenée en grande pompe.--En Égypte, à la fête des Bacchanales, les dames en portaient au cou une image en bois d'une grande richesse d'ornementation, de fortes proportions et lourde suivant la force de chacune; en outre, la statue du dieu en présentait un qui excédait presque en dimension le reste du corps.--Près de nous, les femmes mariées en font prendre, sur leur front, la forme à leur voilette, pour se glorifier de la jouissance qu'elles en ont; et si elles deviennent veuves, elles le rejettent en arrière sous leur coiffure où il se perd.--A Rome, les matrones les plus sages tenaient à honneur d'offrir des fleurs et des couronnes au dieu Priape; et, le jour de leurs noces, on faisait asseoir celles qui étaient vierges sur les parties les moins honnêtes de sa statue.--Je ne sais trop si, de nos jours, on ne peut relever certaines pratiques se rattachant à cette même dévotion? Quelle signification avait cette pièce ridicule des hauts de chausses ou culotte de nos pères, qui se voit encore dans ceux que portent nos Suisses? Dans quel but, à l'heure actuelle, faisons-nous que, sous ce vêtement, nos parties génitales se dessinent d'une façon si apparente et, ce qui est pire, accroissant souvent par artifice et imposture leur dimension naturelle? Je suis porté à croire que cette disposition a été inventée dans des siècles meilleurs où régnait plus de bonne foi qu'aujourd'hui, pour ne tromper personne et que chacun apparût en public tel qu'il était, comme il arrive encore chez les peuples de mœurs plus simples, qui portent des vêtements accusant dans leur réalité les formes des parties qu'elles recouvrent, ce qui permettait d'apprécier l'ouvrier par ce dont il semblait capable, comme sous d'autres rapports nous le jugeons d'après les proportions de son bras ou de son pied.--Ce bonhomme qui, au temps de ma jeunesse, fit, dans sa capitale, châtrer tant de belles et antiques statues, pour qu'elles ne blessent pas la vue, appliquant cette maxime de cet autre non moins pudibond de l'antiquité: «_C'est une cause de déréglements, que d'étaler en public des nudités_ (_Ennius_)», eût dû s'aviser aussi que, comme dans la célébration des mystères de la bonne déesse d'où tout ce qui rappelait le sexe masculin était banni, cela ne l'avançait en rien, s'il ne faisait encore châtrer les chevaux, les ânes, toute la nature enfin: «_Sur la terre, les hommes, les bêtes fauves, les animaux domestiques; dans l'eau, les poissons; dans l'air, les oiseaux aux mille couleurs, tout brûle, tout éprouve les fureurs de l'amour_ (_Virgile_).» Les dieux, dit Platon, nous ont pourvus d'un membre qui ne connaît pas l'obéissance et qui nous tyrannise; qui, comme un animal furieux, prétend, dans la violence de ses appétits, tout soumettre à lui; les femmes ont pareillement le leur qui, à la façon d'un animal glouton et avide, délire quand on lui refuse des aliments alors que le moment de lui en donner est venu, et ne souffre pas qu'on le fasse attendre; il fait passer en leur corps la rage qui l'anime, il en trouble le fonctionnement, arrête la respiration, est cause de mille maux de toutes sortes, jusqu'à ce qu'ayant aspiré le fruit de la soif commune qui dévore et l'homme et la femme, il en ait largement arrosé et ensemencé le fond de la matrice.