Essais de Montaigne (self-édition) - Volume III

Part 5

Chapter 54,915 wordsPublic domain

Desquelles qualitez, qui osteroit les semences en l'homme, destruiroit les fondamentales conditions de nostre vie. De mesme, en toute police: il y a des offices necessaires, non seulement abiects, mais encores vicieux. Les vices y trouuent leur rang, et s'employent à la cousture de nostre liaison: comme les venins à la conseruation de nostre santé. S'ils deuiennent excusables, d'autant qu'ils nous font besoing, et que la necessité commune efface leur vraye qualité: il faut laisser iouer cette partie, aux citoyens plus vigoureux, et moins craintifs, qui sacrifient leur honneur et leur conscience, comme ces autres anciens sacrifierent leur vie, pour le salut de leur pays. Nous autres plus foibles prenons des rolles et plus aysez et moins hazardeux. Le bien public requiert qu'on trahisse, et qu'on mente, et qu'on massacre: resignons cette commission à gens plus obeissans et plus soupples. Certes i'ay eu souuent despit, de voir des iuges, attirer par fraude et fauces esperances de faueur ou pardon, le criminel à descouurir son fait, et y employer la piperie et l'impudence. Il seruiroit bien à la iustice, et à Platon mesme, qui fauorise cet vsage, de me fournir d'autres moyens plus selon moy. C'est vne iustice malicieuse: et ne l'estime pas moins blessee par soy-mesme, que par autruy. Ie respondy, n'y a pas long temps, qu'à peine trahirois-ie le Prince pour vn particulier, qui serois tres-marry de trahir aucun particulier, pour le Prince. Et ne hay pas seulement à piper, mais ie hay aussi qu'on se pipe en moy: ie n'y veux pas seulement fournir de matiere et d'occasion. En ce peu que i'ay eu à negocier entre nos Princes, en ces diuisions, et subdiuisions, qui nous deschirent auiourd'huy: i'ay curieusement euité, qu'ils se mesprinssent en moy, et s'enferrassent en mon masque. Les gens du mestier se tiennent les plus couuerts, et se presentent et contrefont les plus moyens, et les plus voysins qu'ils peuuent: moy, ie m'offre par mes opinions les plus viues, et par la forme plus mienne. Tendre negotiateur et nouice: qui ayme mieux faillir à l'affaire, qu'à moy. Ç'a esté pourtant iusques à cette heure, auec tel heur, car certes Fortune y a la principalle part, que peu ont passé de main à autre, auec moins de soupçon, plus de faueur et de priuauté. I'ay vne façon ouuerte, aisee à s'insinuer, et à se donner credit, aux premieres accointances. La naifueté et la verité pure, en quelque siecle que ce soit, trouuent encore leur opportunité et leur mise. Et puis de ceux-là est la liberté peu suspecte, et peu odieuse, qui besongnent sans aucun leur interest. Et peuuent veritablement employer la responce de Hipperides aux Atheniens, se plaignans de l'aspreté de son parler: Messieurs, ne considerez pas si ie suis libre, mais si ie le suis, sans rien prendre, et sans amender par là mes affaires. Ma liberté m'a aussi aiséement deschargé du soupçon de faintise, par sa vigueur (n'espargnant rien à dire pour poisant et cuisant qu'il fust: ie n'eusse peu dire pis absent) et en ce, qu'elle a vne montre apparente de simplesse et de nonchalance. Ie ne pretens autre fruict en agissant, que d'agir, et n'y attache longues suittes et propositions. Chasque action fait particulierement son ieu: porte s'il peut. Au demeurant, ie ne suis pressé de passion, ou hayneuse, ou amoureuse, enuers les grands: ny n'ay ma volonté garrotee d'offence, ou d'obligation particuliere. Ie regarde nos Roys d'vne affection simplement legitime et ciuile, ny emeuë ny demeuë par interest priué, dequoy ie me sçay bon gré. La cause generale et iuste ne m'attache non plus, que moderément et sans fiéure. Ie ne suis pas subiet à ces hypoteques et engagemens penetrans et intimes. La cholere et la hayne sont au delà du deuoir de la iustice: et sont passions seruans seulement à ceux, qui ne tiennent pas assez à leur deuoir, par la raison simple: _Vtatur motu animi, qui vti ratione non potest._ Toutes intentions legitimes sont d'elles mesmes temperees: sinon, elles s'alterent en seditieuses et illegitimes. C'est ce qui me faict marcher par tout, la teste haute, le visage, et le cœur ouuert. A la verité, et ne crains point de l'aduouer, ie porterois facilement au besoing, vne chandelle à Sainct Michel, l'autre à son serpent, suiuant le dessein de la vieille. Ie suiuray le bon party iusques au feu, mais exclusiuement si ie puis. Que Montaigne s'engouffre quant et la ruyne publique, si besoing est: mais s'il n'est pas besoing, ie sçauray bon gré à la Fortune qu'il se sauue: et autant que mon deuoir me donne de corde, ie l'employe à sa conseruation. Fut-ce pas Atticus, lequel se tenant au iuste party, et au party qui perdit, se sauua par sa moderation, en cet vniuersel naufrage du monde, parmy tant de mutations et diuersitez? Aux hommes, comme luy priuez, il est plus aisé. Et en telle sorte de besongne, ie trouue qu'on peut iustement n'estre pas ambitieux à s'ingerer et conuier soy-mesmes. De se tenir chancelant et mestis, de tenir son affection immobile, et sans inclination aux troubles de son pays, et en vne diuision publique, ie ne le trouue ny beau, ny honneste: _Ea non media, sed nulla via est, velut euentum expectantium, quò fortunæ consilia sua applicent._ Cela peut estre permis enuers les affaires des voysins: et Gelon tyran de Syracuse, suspendoit ainsi son inclination en la guerre des Barbares contre les Grecs, tenant vne Ambassade à Delphes, auec des presents pour estre en eschauguette, à veoir de quel costé tomberoit la fortune, et prendre l'occasion à poinct, pour le concilier aux victorieux. Ce seroit vne espece de trahison, de le faire aux propres et domestiques affaires, ausquels necessairement il faut prendre party: mais de ne s'embesongner point, à homme qui n'a ny charge, ny commandement exprez qui le presse, ie le trouue plus excusable (et si ne practique pour moy cette excuse) qu'aux guerres estrangeres: desquelles pourtant, selon nos loix, ne s'empesche qui ne veut. Toutesfois ceux encore qui s'y engagent tout à faict, le peuuent, auec tel ordre et attrempance, que l'orage debura couler par dessus leur teste, sans offence. N'auions nous pas raison de l'esperer ainsi du feu Euesque d'Orleans, sieur de Moruilliers? Et i'en cognois entre ceux qui y ouurent valeureusement à cette heure, de mœurs ou si equables, ou si douces, qu'ils seront, pour demeurer debout, quelque iniurieuse mutation et cheute que le ciel nous appreste. Ie tiens que c'est aux Roys proprement, de s'animer contre les Roys: et me moque de ces esprits, qui de gayeté de cœur se presentent à querelles si disproportionnees. Car on ne prend pas querelle particuliere auec vn Prince, pour marcher contre luy ouuertement et courageusement, pour son honneur, et selon son deuoir: s'il n'aime vn tel personnage, il fait mieux, il l'estime. Et notamment la cause des loix, et defence de l'ancien estat, a tousiours cela, que ceux mesmes qui pour leur dessein particulier le troublent, en excusent les defenseurs, s'ils ne les honorent. Mais il ne faut pas appeller deuoir, comme nous faisons tous les iours, vne aigreur et vne intestine aspreté, qui naist de l'interest et passion priuee, ny courage, vne conduitte traistresse et malitieuse. Ils nomment zele, leur propension vers la malignité, et violence. Ce n'est pas la cause qui les eschauffe, c'est leur interest. Ils attisent la guerre, non par ce qu'elle est iuste: mais par ce que c'est guerre. Rien n'empesche qu'on ne se puisse comporter commodément entre des hommes qui se sont ennemis, et loyalement: conduisez vous y d'vne, sinon par tout esgale affection (car elle peut souffrir differentes mesures) au moins temperee, et qui ne vous engage tant à l'vn, qu'il puisse tout requerir de vous. Et vous contentez aussi d'vne moienne mesure de leur grace: et de couler en eau trouble, sans y vouloir pescher. L'autre maniere de s'offrir de toute sa force aux vns et aux autres, a encore moins de prudence que de conscience. Celuy enuers qui vous en trahissez vn, duquel vous estes pareillement bien venu: sçait-il pas, que de soy vous en faites autant à son tour? Il vous tient pour vn meschant homme: ce pendant il vous oit, et tire de vous, et fait ses affaires de vostre desloyauté. Car les hommes doubles sont vtiles, en ce qu'ils apportent: mais il se faut garder, qu'ils n'emportent que le moins qu'on peut. Ie ne dis rien à l'vn, que ie ne puisse dire à l'autre, à son heure, l'accent seulement vn peu changé: et ne rapporte que les choses ou indifferentes, ou cogneuës, ou qui seruent en commun. Il n'y a point d'vtilité, pour laquelle ie me permette de leur mentir. Ce qui a esté fié à mon silence, ie le cele religieusement: mais ie prens à celer le moins que ie puis. C'est vne importune garde, du secret des Princes, à qui n'en a que faire. Ie presente volontiers ce marché, qu'ils me fient peu: mais qu'ils se fient hardiment, de ce que ie leur apporte. I'en ay tousiours plus sceu que ie n'ay voulu. Vn parler ouuert, ouure vn autre parler, et le tire hors, comme fait le vin et l'amour. Philippides respondit sagement à mon gré, au Roy Lysimachus, qui luy disoit, Que veux-tu que ie te communique de mes biens? Ce que tu voudras, pourueu que ce ne soit de tes secrets. Ie voy que chacun se mutine, si on luy cache le fonds des affaires ausquels on l'employe, et si on luy en a desrobé quelque arriere-sens. Pour moy, ie suis content qu'on ne m'en die non plus, qu'on veut que i'en mette en besoigne: et ne desire pas, que ma science outrepasse et contraigne ma parole. Si ie dois seruir d'instrument de tromperie, que ce soit aumoins sauue ma conscience. Ie ne veux estre tenu seruiteur, ny si affectionné, ny si loyal, qu'on me treuue bon à trahir personne. Qui est infidelle à soy-mesme, l'est excusablement à son maistre. Mais ce sont Princes, qui n'acceptent pas les hommes à moytié, et mesprisent les seruices limitez et conditionnez. Il n'y a remede: ie leur dis franchement mes bornes: car esclaue, ie ne le doibs estre que de la raison, encore n'en puis-ie bien venir à bout. Et eux aussi ont tort, d'exiger d'vn homme libre, telle subiection à leur seruice, et telle obligation, que de celuy, qu'ils ont faict et achetté: ou duquel la fortune tient particulierement et expressement à la leur. Les loix m'ont osté de grand peine, elles m'ont choisi party, et donné vn maistre: toute autre superiorité et obligation doibt estre relatiue à celle-là, et retranchee. Si n'est-ce pas à dire, quand mon affection me porteroit autrement, qu'incontinent i'y portasse la main: la volonté et les desirs se font loy eux mesmes, les actions ont à la receuoir de l'ordonnance publique. Tout ce mien proceder, est vn peu bien dissonant à nos formes: ce ne seroit pas pour produire grands effets, ny pour y durer: l'innocence mesme ne sçauroit à cette heure ny negotier sans dissimulation, ny marchander sans menterie. Aussi ne sont aucunement de mon gibier, les occupations publiques: ce que ma profession en requiert, ie l'y fournis, en la forme que ie puis la plus priuee. Enfant, on m'y plongea iusques aux oreilles, et il succedoit: si m'en desprins ie de belle heure. I'ay souuent depuis éuité de m'en mesler, rarement accepte, iamais requis, tenant le dos tourné à l'ambition: mais sinon comme les tireurs d'auiron, qui s'auancent ainsin à reculons: tellement toutesfois, que de ne m'y estre poinct embarqué, i'en suis moins obligé à ma resolution, qu'à ma bonne fortune. Car il y a des voyes moins ennemyes de mon goust, et plus conformes à ma portee, par lesquelles si elle m'eust appellé autrefois au seruice public, et à mon auancement vers le credit du monde, ie sçay que i'eusse passé par dessus la raison de mes discours, pour la suyure. Ceux qui disent communement contre ma profession, que ce que i'appelle franchise, simplesse, et naifueté, en mes mœurs, c'est art et finesse: et plustost prudence, que bonté: industrie, que nature: bon sens, que bonheur: me font plus d'honneur qu'ils ne m'en ostent. Mais certes ils font ma finesse trop fine. Et qui m'aura suyui et espié de pres, ie luy donray gaigné, s'il ne confesse, qu'il n'y a point de regle en leur escole, qui sçeust rapporter ce naturel mouuement, et maintenir vne apparence de liberté, et de licence, si pareille, et inflexible, parmy des routes si tortues et diuerses: et que toute leur attention et engin, ne les y sçauroit conduire. La voye de la verité est vne et simple, celle du profit particulier, et de la commodité des affaires, qu'on a en charge, double, inegale, et fortuite. I'ay veu souuent en vsage, ces libertez contrefaites, et artificielles, mais le plus souuent, sans succez. Elles sentent volontiers leur asne d'Esope: lequel par emulation du chien, vint à se ietter tout gayement, à deux pieds, sur les espaules de son maistre: mais autant que le chien receuoit de caresses, de pareille feste, le pauure asne, en reçeut deux fois autant de bastonnades. _Id maximè quemque decet, quod est cuiusque suum maximè._ Ie ne veux pas priuer la tromperie de son rang, ce seroit mal entendre le monde: ie sçay qu'elle a seruy souuent profitablement, et qu'elle maintient et nourrit la plus part des vacations des hommes. Il y a des vices legitimes, comme plusieurs actions, ou bonnes, ou excusables, illegitimes. La iustice en soy, naturelle et vniuerselle, est autrement reglee, et plus noblement, que n'est cette autre iustice speciale, nationale, contrainte au besoing de nos polices: _Veri iuris germanæque iustitiæ solidam et expressam effigiem nullam tenemus: vmbra et imaginibus vtimur._ Si que le sage Dandamys, oyant reciter les vies de Socrates, Pythagoras, Diogenes, les iugea grands personnages en toute autre chose, mais trop asseruis à la reuerence des loix. Pour lesquelles auctoriser, et seconder, la vraye vertu a beaucoup à se desmettre de sa vigueur originelle: et non seulement par leur permission, plusieurs actions vitieuses ont lieu, mais encores à leur suasion. _Ex Senatusconsultis plebisquescitis scelera exercentur._ Ie suy le langage commun, qui fait difference entre les choses vtiles, et les honnestes: si que d'aucunes actions naturelles, non seulement vtiles, mais necessaires, il les nomme deshonnestes et sales. Mais continuons nostre exemple de la trahison. Deux pretendans au royaume de Thrace, estoient tombez en debat de leurs droicts, l'Empereur les empescha de venir aux armes: mais l'vn d'eux, sous couleur de conduire vn accord amiable, par leur entreueuë, ayant assigné son compagnon, pour le festoyer en sa maison, le fit emprisonner et tuer. La iustice requeroit, que les Romains eussent raison de ce forfaict: la difficulté en empeschoit les voyes ordinaires. Ce qu'ils ne peurent legitimement, sans guerre, et sans hazard, ils entreprindrent de le faire par trahison: ce qu'ils ne peurent honnestement, ils le firent vtilement. A quoy se trouua propre vn Pomponius Flaccus. Cettuy-cy, soubs feintes parolles, et asseurances, ayant attiré cest homme dans ses rets: au lieu de l'honneur et faueur qu'il luy promettoit, l'enuoya pieds et poings liez à Rome. Vn traistre y trahit l'autre, contre l'vsage commun. Car ils sont pleins de desfiance, et est mal-aisé de les surprendre par leur art: tesmoing la poisante experience, que nous venons d'en sentir. Sera Pomponius Flaccus qui voudra, et en est assez qui le voudront. Quant à moy, et ma parolle et ma foy, sont, comme le demeurant, pieces de ce commun corps: leur meilleur effect, c'est le seruice public: ie tiens cela pour presupposé. Mais comme si on me commandoit, que ie prinse la charge du Palais, et des plaids, ie respondroy, Ie n'y entens rien: ou la charge de conducteur de pionniers, ie diroy, Ie suis appellé à vn rolle plus digne: de mesmes, qui me voudroit employer, à mentir, à trahir, et à me pariurer, pour quelque seruice notable, non que d'assassiner ou empoisonner: ie diroy, Si i'ay volé ou desrobé quelqu'vn, enuoyez moy plustost en gallere. Car il est loysible à vn homme d'honneur, de parler ainsi que les Lacedemoniens, ayants esté deffaicts par Antipater, sur le poinct de leurs accords: Vous nous pouuez commander des charges poisantes et dommageables, autant qu'il vous plaira: mais de honteuses, et deshonnestes, vous perdrez vostre temps de nous en commander. Chacun doit auoir iuré à soy mesme, ce que les Roys d'Ægypte faisoient solennellement iurer à leurs iuges, qu'ils ne se desuoyeroient de leur conscience, pour quelque commandement qu'eux mesmes leur en fissent. A telles commissions il y a note euidente d'ignominie, et de condemnation. Et qui vous la donne, vous accuse, et vous la donne, si vous l'entendez bien, en charge et en peine. Autant que les affaires publiques s'amendent de vostre exploict, autant s'en empirent les vostres: vous y faictes d'autant pis, que mieux vous y faictes. Et ne sera pas nouueau, ny à l'auanture sans quelque air de iustice, que celuy mesmes vous ruïne, qui vous aura mis en besongne. Si la trahison doit estre en quelque cas excusable: lors seulement elle l'est, qu'elle s'employe à chastier et trahir la trahison. Il se trouue assez de perfidies, non seulement refusees, mais punies, par ceux en faueur desquels elles auoient esté entreprises. Qui ne sçait la sentence de Fabritius, à l'encontre du medecin de Pyrrhus? Mais cecy encore se trouue: que tel l'a commandee, qui par apres l'a vengee rigoureusement, sur celuy qu'il y auoit employé: refusant vn credit et pouuoir si effrené, et desaduouant vn seruage et vne obeïssance si abandonnee, et si lasche. Iaropelc Duc de Russie, practiqua vn Gentil-homme de Hongrie, pour trahir le Roy de Poulongne Boleslaus, en le faisant mourir, ou donnant aux Russiens moyen de luy faire quelque notable dommage. Cettuy-cy s'y porta en galand homme: s'addonna plus que deuant au seruice de ce Roy, obtint d'estre de son conseil, et de ses plus feaux. Auec ces aduantages, et choisissant à point l'opportunité de l'absence de son maistre, il trahit aux Russiens Visilicie, grande et riche cité: qui fut entierement saccagee, et arse par eux, auec occision totale, non seulement des habitans d'icelle, de tout sexe et aage, mais de grand nombre de noblesse de là autour, qu'il y auoit assemblé à ces fins. Iaropelc assouuy de sa vengeance, et de son courroux, qui pourtant n'estoit pas sans tiltre, (car Boleslaus l'auoit fort offencé, et en pareille conduitte) et saoul du fruict de cette trahison, venant à en considerer la laideur nuë et seule, et la regarder d'vne veuë saine, et non plus troublee par sa passion, la print à vn tel remors, et contre-cœur, qu'il en fit creuer les yeux, et couper la langue, et les parties honteuses, à son executeur. Antigonus persuada les soldats Argyraspides, de luy trahir Eumenes, leur capitaine general, son aduersaire. Mais l'eut-il faict tuer, apres qu'ils le luy eurent liuré, il desira luy mesme estre commissaire de la iustice diuine, pour le chastiment d'vn forfaict si detestable: et les consigna entre les mains du gouuerneur de la prouince, luy donnant tres-expres commandement, de les perdre, et mettre à male fin, en quelque maniere que ce fust. Tellement que de ce grand nombre qu'ils estoient, aucun ne vit onques puis, l'air de Macedoine. Mieux il en auoit esté seruy, d'autant le iugea il auoir esté plus meschamment et punissablement. L'esclaue qui trahit la cachette de P. Sulpicius son maistre, fut mis en liberté, suiuant la promesse de la proscription de Sylla: mais suiuant la promesse de la raison publique, tout libre, il fut precipité du roc Tarpeien. Et nostre Roy Clouis, au lieu des armes d'or qu'il leur auoit promis, fit pendre les trois seruiteurs de Cannacre, apres qu'ils luy eurent trahy leur maistre, à quoy il les auoit pratiquez. Ils les font pendre auec la bourse de leur payement au col. Ayant satisfaict à leur seconde foy, et speciale, ils satisfont à la generale et premiere. Mahomed second, se voulant deffaire de son frere, pour la ialousie de la domination, suiuant le stile de leur race, y employa l'vn de ses officiers: qui le suffoqua, l'engorgeant de quantité d'eau, prinse trop à coup. Cela faict, il liura, pour l'expiation de ce meurtre, le meurtrier entre les mains de la mere du trespassé (car ils n'estoient freres que de pere): elle, en sa presence, ouurit à ce meurtrier l'estomach: et tout chaudement de ses mains, fouillant et arrachant son cœur, le ietta manger aux chiens. Et à ceux mesmes qui ne valent rien, il est si doux, ayant tiré l'vsage d'vne action vicieuse, y pouuoir hormais coudre en toute seureté, quelque traict de bonté, et de iustice: comme par compensation, et correction conscientieuse. Ioint qu'ils regardent les ministres de tels horribles malefices, comme gents, qui les leur reprochent: et cherchent par leur mort d'estouffer la cognoissance et tesmoignage de telles menees. Or si par fortune on vous en recompence, pour ne frustrer la necessité publique, de cet extreme et desesperé remede: celuy qui le fait, ne laisse pas de vous tenir, s'il ne l'est luy-mesme, pour vn homme maudit et execrable: et vous tient plus traistre, que ne faict celuy, contre qui vous l'estes: car il touche la malignité de vostre courage, par voz mains, sans desadueu, sans obiect. Mais il vous employe, tout ainsi qu'on faict les hommes perdus, aux executions de la haute iustice: charge autant vtile, comme elle est peu honneste. Outre la vilité de telles commissions, il y a de la prostitution de conscience. La fille à Seïanus ne pouuant estre punie à mort, en certaine forme de iugement à Rome, d'autant qu'elle estoit vierge, fut, pour donner passage aux loix, forcee par le bourreau, auant qu'il l'estranglast. Non sa main seulement, mais son ame, est esclaue à la commodité publique. Quand le premier Amurath, pour aigrir la punition contre ses subiects, qui auoient donné support à la parricide rebellion de son fils, ordonna, que leurs plus proches parents presteroient la main à cette execution: ie trouue tres-honeste à aucuns d'iceux, d'auoir choisi plustost, d'estre iniustement tenus coulpables du parricide d'vn autre, que de seruir la iustice de leur propre parricide. Et où en quelques bicoques forcees de mon temps, i'ay veu des coquins, pour garantir leur vie, accepter de pendre leurs amis et consorts, ie les ay tenus de pire condition que les pendus. On dit que Vuitolde Prince de Lituanie, introduisit en cette nation, que le criminel condamné à mort, eust luy mesme de sa main, à se deffaire: trouuant estrange, qu'vn tiers innocent de la faute, fust employé et chargé d'vn homicide. Le Prince, quand vne vrgente circonstance, et quelque impetueux et inopiné accident, du besoing de son estat, luy fait gauchir sa parolle et sa foy, ou autrement le iette hors de son deuoir ordinaire, doibt attribuer cette necessité, à vn coup de la verge diuine. Vice n'est-ce pas, car il a quitté sa raison, à vne plus vniuerselle et puissante raison: mais certes c'est malheur. De maniere qu'à quelqu'vn qui me demandoit: Quel remede? nul remede, fis-ie, s'il fut veritablement gehenné entre ces deux extremes (_sed videat ne quæratur latebra periurio_) il le falloit faire: mais s'il le fit, sans regret, s'il ne luy greua de le faire, c'est signe que sa conscience est en mauuais termes. Quand il s'en trouueroit quelqu'vn de si tendre conscience, à qui nulle guarison ne semblast digne d'vn si poisant remede, ie ne l'en estimeroy pas moins. Il ne se sçauroit perdre plus excusablement et decemment. Nous ne pouuons pas tout. Ainsi comme ainsi nous faut-il souuent, comme à la derniere anchre, remettre la protection de nostre vaisseau à la pure conduitte du ciel. A quelle plus iuste necessité se reserue il? Que luy est-il moins possible à faire que ce qu'il ne peut faire, qu'aux despens de sa foy et de son honneur? choses, qui à l'auenture luy doiuent estre plus cheres que son propre salut, et que le salut de son peuple. Quand les bras croisez il appellera Dieu simplement à son aide, n'aura-il pas à esperer, que la diuine bonté n'est pour refuser la faueur de sa main extraordinaire à vne main pure et iuste? Ce sont dangereux exemples, rares, et maladifues exceptions, à nos regles naturelles: il y faut ceder, mais auec grande moderation et circonspection. Aucune vtilité priuee, n'est digne pour laquelle nous facions cet effort à nostre conscience: la publique bien, lors qu'elle est et tres-apparente, et tres-importante. Timoleon se garantit à propos, de l'estrangeté de son exploit, par les larmes qu'il rendit, se souuenant que c'estoit d'vne main fraternelle qu'il auoit tué le tyran. Et cela pinça iustement sa conscience, qu'il eust esté necessité d'achetter l'vtilité publique, à tel prix de l'honnesteté de ses mœurs. Le Senat mesme deliuré de seruitude par son moyen, n'osa rondement decider d'vn si haut faict, et deschiré en deux si poisants et contraires visages. Mais les Syracusains ayans tout à point, à l'heure mesme, enuoyé requerir les Corinthiens de leur protection, et d'vn chef digne de restablir leur ville en sa premiere dignité, et nettoyer la Sicile de plusieurs tyranneaux, qui l'oppressoient: il y deputa Timoleon, auec cette nouuelle deffaitte et declaration: Que selon qu'il se porteroit bien ou mal en sa charge, leur arrest prendroit party, à la faueur du liberateur de son païs, ou à la desfaueur du meurtrier de son frere. Cette fantastique conclusion, a quelque excuse, sur le danger de l'exemple et importance d'vn faict si diuers. Et feirent bien, d'en descharger leur iugement, ou de l'appuier ailleurs, et en des considerations tierces. Or les deportements de Timoleon en ce voyage rendirent bien tost sa cause plus claire, tant il s'y porta dignement et vertueusement, en toutes façons. Et le bon heur qui l'accompagna aux aspretez qu'il eut à vaincre en cette noble besongne, sembla luy estre enuoyé par les Dieux conspirants et fauorables à sa iustification. La fin de cettuy cy est excusable, si aucune le pouuoit estre. Mais le profit de l'augmentation du reuenu publique, qui seruit de pretexte au Senat Romain à cette orde conclusion, que ie m'en vay reciter, n'est pas assez fort pour mettre à garand vne telle iniustice. Certaines citez s'estoient rachetees à prix d'argent, et remises en liberté, auec l'ordonnance et permission du Senat, des mains de L. Sylla. La chose estant tombee en nouueau iugement, le Senat les condamna à estre taillables comme auparauant: et que l'argent qu'elles auoyent employé pour se rachetter, demeureroit perdu pour elles. Les guerres ciuiles produisent souuent ces vilains exemples: Que nous punissons les priuez, de ce qu'ils nous ont creu, quand nous estions autres. Et vn mesme magistrat fait porter la peine de son changement, à qui n'en peut mais. Le maistre foitte son disciple de docilité, et la guide son aueugle. Horrible image de iustice. Il y a des regles en la philosophie et faulses et molles. L'exemple qu'on nous propose, pour faire preualoir l'vtilité priuee, à la foy donnee, ne reçoit pas assez de poids par la circonstance qu'ils y meslent. Des voleurs vous ont prins, ils vous ont remis en liberté, ayans retiré de vous serment du paiement de certaine somme. On a tort de dire, qu'vn homme de bien, sera quitte de sa foy, sans payer, estant hors de leurs mains. Il n'en est rien. Ce que la crainte m'a fait vne fois vouloir, ie suis tenu de le vouloir encore sans crainte. Et quand elle n'aura forcé que ma langue, sans la volonté: encore suis ie tenu de faire la maille bonne de ma parole. Pour moy, quand par fois ell'a inconsiderément deuancé ma pensee, i'ay faict conscience de la desaduoüer pourtant. Autrement de degré en degré, nous viendrons à abolir tout le droit qu'vn tiers prend de nos promesses. _Quasi verò forti viro vis possit adhiberi._ En cecy seulement a loy, l'interest priué, de nous excuser de faillir à nostre promesse, si nous auons promis chose meschante, et inique de soy. Car le droit de la vertu doibt preualoir le droit de nostre obligation. I'ay autrefois logé Epaminondas au premier rang des hommes excellens: et ne m'en desdy pas. Iusques où montoit-il la consideration de son particulier deuoir? qui ne tua iamais homme qu'il eust vaincu: qui pour ce bien inestimable, de rendre la liberté à son païs, faisoit conscience de tuer vn tyran, ou ses complices, sans les formes de la iustice: et qui iugeoit meschant homme, quelque bon citoyen qu'il fust, celuy qui entre les ennemis, et en la bataille, n'espargnoit son amy et son hoste. Voyla vne ame de riche composition. Il marioit aux plus rudes et violentes actions humaines, la bonté et l'humanité, voire la plus delicate, qui se treuue en l'escole de la philosophie. Ce courage si gros, enflé, et obstiné contre la douleur, la mort, la pauureté, estoit-ce nature, ou art, qui l'eust attendry, iusques au poinct d'vne si extreme douceur, et debonnaireté de complexion? Horrible de fer et de sang, il va fracassant et rompant vne nation inuincible contre tout autre, que contre luy seul: et gauchit au milieu d'vne telle meslee, au rencontre de son hoste et de son amy. Vrayment celuy là proprement commandoit bien à la guerre, qui luy faisoit souffrir le mors de la benignité, sur le point de sa plus forte chaleur: ainsin enflammee qu'elle estoit, et toute escumeuse de fureur et de meurtre. C'est miracle, de pouuoir mesler à telles actions quelque image de iustice: mais il n'appartient qu'à la roideur d'Epaminondas, d'y pouuoir mesler la douceur et la facilité des mœurs les plus molles, et la pure innocence. Et où l'vn dit aux Mammertins, que les statuts n'auoient point de mise enuers les hommes armez: l'autre, au Tribun du peuple, que le temps de la iustice, et de la guerre estoient deux: le tiers, que le bruit des armes l'empeschoit d'entendre la voix des loix: cettuy-cy n'estoit pas seulement empesché d'entendre celles de la ciuilité, et pure courtoisie. Auoit-il pas emprunté de ses ennemis, l'vsage de sacrifier aux Muses, allant à la guerre, pour destremper par leur douceur et gayeté, cette furie et aspreté martiale? Ne craignons point apres vn si grand precepteur, d'estimer qu'il y a quelque chose illicite contre les ennemys mesmes: que l'interest commun ne doibt pas tout requerir de tous, contre l'interest priué: _manente memoria, etiam in dissidio publicorum fœderum, priuati iuris:_