Essais de Montaigne (self-édition) - Volume III

Part 49

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=Chacun devrait être son propre juge, les autres n'ont, pour nous juger, qu'une fausse mesure à leur disposition.=--Chercher, dans l'approbation d'autrui, la récompense des actions vertueuses, c'est prendre une base d'appréciation trop incertaine et mal définie, surtout dans un siècle corrompu et ignorant comme celui-ci, où l'estime que vous témoigne la foule est injurieuse, et où on ne sait à qui se fier qui soit à même de distinguer ce qui mérite d'être loué! Dieu me garde d'être un homme de bien semblable à ceux auxquels tous les jours je vois, pour leur faire honneur, attribuer cette qualification: «_Les vices d'autrefois sont devenus les mœurs d'aujourd'hui_ (_Sénèque_).»--Certains de mes amis ont, parfois, entrepris de me chapitrer et de me censurer en toute sincérité, soit de leur propre mouvement, soit sollicités par moi, parce que c'est là un service qui, pour une âme bien faite, surpasse comme bon procédé, aussi bien qu'en utilité, tous ceux que l'amitié peut nous rendre. Tout en faisant à ces critiques l'accueil le plus courtois et le plus reconnaissant, je puis dire aujourd'hui en conscience que j'ai souvent constaté si peu de justesse dans leurs reproches comme dans leurs louanges, qu'il ne s'en est pas fallu de beaucoup qu'en m'y prenant à leur manière, je ne fisse mal plutôt que bien. Surtout nous autres particuliers, dont les sentiments ne se manifestent guère au dehors de nous, avons besoin d'avoir au dedans un juge qui prononce sur la valeur de nos actes et qui tantôt nous encourage, tantôt nous châtie selon ce qu'il apprécie. Pour juger des miens, j'ai des lois et une cour de justice qui me sont propres, et c'est à elles que j'ai le plus souvent recours; je modifie bien mes actions suivant le jugement d'autrui, mais c'est uniquement d'après moi que je les juge. Il n'y a que vous qui sachiez si vous êtes lâche et cruel, si vous êtes loyal, si vous avez des idées religieuses; les autres ne vous voient pas, ils vous devinent d'après des conjectures incertaines; ce n'est pas tant votre naturel qu'ils aperçoivent que l'apparence que, par l'effet de l'art, vous êtes arrivé à vous donner; ne vous en rapportez donc pas à leur sentence, tenez-vous-en à la vôtre: «_Usez de votre propre jugement... Le témoignage qu'en vous-mêmes se rendent le vice et la vertu est d'un grand poids; en dehors de lui, tout le reste n'est rien_ (_Cicéron_).»

=Le repentir est, dit-on, la suite inévitable d'une faute; cela n'est pas exact pour les vices enracinés en nous.=--On dit que le repentir suit de près la faute, cela ne semble pas s'appliquer à celle montée à un si haut diapason, qu'elle a fait élection de domicile en nous au point d'y être comme chez elle. On peut désavouer et renier les vices qui ne sont qu'accidentels et vers lesquels la passion nous a une fois entraînés; mais ceux qui, à la suite d'une longue habitude, se sont enracinés et ancrés par l'effet d'une volonté forte et persistante, ne sont pas sujets à résipiscence. Le repentir n'est autre qu'un dédit de notre volonté, une révolte qui nous passe par l'esprit, une contradiction avec nous-mêmes qui fait que nous allons en tous sens; il amène l'un à désavouer le vice, un autre sa vertu et sa continence des temps passés: «_Que n'avais-je autrefois l'expérience que j'ai aujourd'hui; et que mes joues n'ont-elles conservé le duvet de la jeunesse_ (_Horace_)!»

=La vie extérieure d'un homme n'est pas sa vie réelle; il n'est lui-même que dans sa vie intérieure.=--C'est une existence exquise que celle qui, jusque dans la vie privée, ne se départit jamais de la règle. Tout le monde peut faire le métier de bateleur et, sur les tréteaux, représenter un personnage honnête; mais au dedans de nous, dans notre for intérieur où nous régnons en maître et où tout ce qui se passe demeure caché, ne pas nous écarter de cette règle-là est le difficile. C'est approcher de cette perfection que d'être pondéré chez soi, dans nos actions ordinaires dont nous n'avons de comptes à rendre à personne, qui se font sans que nous les étudiions à l'avance et sans apprêts.--C'est dans cet esprit que Bias traçait son tableau d'une famille modèle, «dont le chef, disait-il, est au dedans par sa propre vertu, ce qu'il est au dehors par la crainte des lois et de l'opinion publique»; et, c'est une parole digne d'être rapportée que celle de Livius Drusus répondant aux ouvriers qui lui offraient de mettre, pour trois mille écus, sa maison à l'abri des vues que ses voisins y avaient: «Je vous en donnerai six mille, si vous faites que partout chacun puisse voir ce qui s'y passe.» Agésilas avait une habitude qui lui faisait honneur: quand il était en voyage, il logeait dans les temples, afin que le peuple et les dieux eux-mêmes fussent témoins incessants de ses faits et gestes.--Tel passe aux yeux du monde pour avoir accompli des miracles, chez lequel ni sa femme, ni son valet de chambre n'ont rien aperçu qui soit même digne de remarque; peu d'hommes ont été un sujet d'admiration pour leurs domestiques; nul n'a été prophète dans sa maison, ni même dans son pays, disent les enseignements de l'histoire. Il en est de même des choses sans importance; et si insignifiant que soit ce qui se passe à mon sujet, c'est exactement ce qui a lieu chez les grands: dans ma province de Gascogne, on trouve drôle de me voir imprimé; et plus ceux qui entendent parler de moi habitent loin de mon manoir, plus ils font cas de moi; en Guyenne il me faut payer mes imprimeurs, ailleurs ce sont eux qui m'achètent.--De ce qu'il en est ainsi, certains, qui de leur vivant et alors qu'ils sont là restent ignorés, espèrent acquérir de la réputation quand ils seront morts et qu'ils ne seront plus; je préfère avoir moins de succès posthumes, et ne me donne au monde que pour ce que je puis en retirer; du reste, je l'en tiens quitte. Celui qu'au retour d'une cérémonie publique, le peuple ébaubi reconduit jusqu'à sa porte, cesse son rôle en quittant la robe qu'il a revêtue pour le jouer et retombe d'autant plus bas que, il y a un instant, il était monté plus haut; chez lui, dans son intérieur, tout est tumultueux et vil.--Alors même que les actions les plus humbles de notre vie privée seraient toujours ordonnées, il faudrait un jugement pénétrant et particulièrement apte pour le constater, d'autant que l'ordre est une vertu sans éclat qui ne provoque pas l'attention. Enlever une brèche, diriger une ambassade, gouverner un peuple, sont des actions qui ressortent; réprimander, rire, vendre, acheter, aimer, haïr, causer avec les siens et avec soi-même et cela toujours doucement, raisonnablement sans jamais ni se négliger, ni se démentir, sont choses plus rares, plus difficiles et moins remarquables. Ceux qui mènent une existence retirée du monde ont en cela à satisfaire, quoi qu'on en dise, à des devoirs aussi pénibles, aussi tendus sinon plus, que ceux qui vivent autrement; et les simples particuliers, dit Aristote, pratiquent la vertu dans des conditions plus difficiles et plus hautes que ne font ceux qui remplissent des charges publiques; c'est par le désir d'arriver à la gloire, plus que par conscience, que nous recherchons les situations élevées.--Le moyen le plus prompt d'acquérir de la gloire devrait être de faire par conscience ce que nous faisons pour la gloire. Le courage même d'Alexandre me semble représenter sur le théâtre où il s'est exercé, une somme d'énergie notablement inférieure à celle qu'il a fallu à Socrate pour pratiquer ses vertus dans le milieu peu élevé et obscur où il a vécu. Je me figure aisément Socrate à la place d'Alexandre, je ne puis m'imaginer Alexandre à la place de Socrate; demandez à celui-là ce qu'il sait faire, il vous dira: «Subjuguer le monde»; posez la même question à celui-ci, il vous dira: «Vivre de la vie humaine dans les conditions que nous a faites la nature»; science bien plus vaste, plus lourde et qui a plus sa raison d'être.

=La grandeur d'âme se manifeste surtout chez les hommes de condition sociale médiocre.=--Le mérite de l'âme n'est pas de s'élever haut, mais d'aller d'une façon ordonnée; sa grandeur ne se manifeste pas dans la grandeur, mais dans la médiocrité. Ceux qui scrutent ce qui est en dedans de nous et nous jugent d'après ce qu'ils y constatent, ne tiennent pas grand compte de la lueur que peuvent répandre les actes de notre vie publique; ils voient que ce ne sont que de minces filets d'eau, émergeant en gouttelettes d'un fond en somme limoneux et épais; quant à ceux qui nous jugent sur ces apparences brillantes qui s'aperçoivent de dehors, ils concluent qu'intérieurement nous sommes tels; ils ne peuvent accoupler les facultés communes, semblables aux leurs qui sont également en nous, avec ces autres facultés qui les étonnent et sont si loin de ce à quoi ils songent à atteindre. C'est ainsi que nous attribuons aux démons des formes étranges. Qui ne se représente Tamerlan avec des sourcils relevés, de larges narines, un visage affreux, une taille démesurée que notre imagination conçoit tels, d'après le bruit qui s'est fait autour de son nom? Qui m'eût jadis montré Érasme, m'aurait difficilement empêché de voir autre chose que des maximes et des sentences dans tout ce qu'il disait à son domestique et à son hôtesse. Nous nous représentons bien plus un artisan sur sa garde-robe ou sur sa femme, qu'un premier président vénérable par son maintien et ses capacités; il nous semble que de ces trônes si haut placés, on ne s'abaisse pas à daigner vivre. Les âmes vicieuses sont souvent incitées à bien faire par quelque cause étrangère; réciproquement, les âmes vertueuses sont parfois sollicitées au mal; il ne faut donc, par suite, les juger que lorsqu'elles sont dans leur état normal, quand elles sont chez elles, s'il leur arrive quelquefois d'y être, ou, au moins, quand elles sont à peu près au calme et dans leur assiette naturelle.

=Ceux qui entreprennent de réformer les mœurs se trompent en croyant y arriver; ils ne parviennent à changer que l'apparence.=--Les penchants naturels se développent et se fortifient par l'éducation, mais ne se modifient guère ni ne se surmontent. De mon temps, mille natures ont dévié soit vers la vertu, soit vers le vice, malgré un système d'éducation qui eût dû produire un résultat opposé: «_Ainsi les bêtes fauves déshabituées de leurs forêts, semblant s'être adoucies en captivité, dépouillant leur mine farouche, souffrent enfin l'empire de l'homme; mais si, d'aventure, un peu de sang vient à toucher leurs lèvres enflammées, leur rage se réveille, leur gosier en est altéré, elles brûlent de s'en assouvir; et c'est à peine si, dans leur fureur, elles se retiennent de déchirer leur maître pâle de frayeur_ (_Lucain_).» On ne déracine pas des qualités originelles, on n'arrive qu'à les dissimuler, à les cacher. Ainsi, la langue latine est comme ma langue maternelle, je la comprends mieux que le français; mais il y a quarante ans que je ne m'en suis plus du tout servi pour parler et guère pour écrire; cependant quand de très fortes émotions se sont emparées subitement de moi, ce qui m'est arrivé deux ou trois fois dans ma vie, dont l'une en voyant mon père, en pleine santé, tomber inanimé dans mes bras, les premières paroles qui me sont échappées du fond du cœur, ont toujours été en latin, la nature se faisant jour par la force même des choses, bien que tenue depuis longtemps à l'écart; et de cela, on cite bien d'autres exemples.

Ceux qui essaient de corriger les mœurs publiques de notre époque en modifiant les idées ayant cours, ne réforment que ce que l'apparence a de vicieux, mais non le fond des choses qui demeure, si même il ne s'aggrave. L'aggravation est à craindre, parce que ces modifications ne portant que sur des questions de forme, laissées à l'appréciation de chacun *, coûtant moins à pratiquer et nous faisant valoir davantage, font qu'on s'abstient de tout autre changement susceptible de concourir à notre amélioration et que, de la sorte, nous pouvons, à bon marché, nous abandonner aux autres vices inhérents à notre nature et que nous recélons à l'état latent. Regardez un peu ce qui se passe dans la réalité: il n'est personne, s'il s'examine, qui ne découvre en soi une disposition qui lui soit propre, disposition maîtresse qui résiste aux effets de l'éducation et aux assauts de toutes les passions contraires à ce penchant dominant.--Pour moi, je n'éprouve guère de ces secousses; je suis presque toujours dans mon assiette naturelle, comme il arrive des corps massifs qui ont du poids; si je ne suis pas en possession de moi-même, je suis toujours bien près d'y être. Mes écarts ne sont jamais considérables, n'ont rien d'excessif ni d'étrange, et mes retours en moi-même sont toujours sérieux et sincères.

=Les hommes en général, même dans leur repentir, ne s'amendent pas; s'ils cherchent à être autres, c'est qu'ils espèrent s'en mieux trouver. Pour lui, son jugement a toujours dirigé sa conscience.=--Ce qui nous est une véritable condamnation et s'applique à notre manière de faire à tous, c'est que lorsque nous revenons sur nos erreurs, notre repentir même est entaché de corruption et de mauvaises intentions; nous n'avons que confusément l'idée de nous amender, nous éludons la pénitence que nous en faisons, et nous nous y comportons d'une façon à peu près aussi fautive que lorsque nous cédions au péché. Quelques-uns, soit parce que le vice est dans leur nature, soit parce que depuis longtemps il est dans leurs habitudes, n'en saisissent plus la laideur; chez d'autres, du nombre desquels je suis, il leur est à charge, mais mettant en balance le plaisir ou tout autre avantage qu'ils en retirent, ils le supportent ou s'y prêtent, moyennant une transaction qui ne laisse pas d'être encore du vice et de la lâcheté. Cependant on peut concevoir parfois entre le vice et le plaisir qu'il procure une disproportion telle, qu'avec quelque raison elle excuse le péché, comme nous disons d'une faute légère dont nous retirons des avantages importants; et cela, non seulement s'il s'agit de plaisirs accidentels dont on ne jouit que hors du péché, c'est-à-dire qu'après qu'il a été commis, tels que ceux que procure le larcin, mais même de ces plaisirs qu'on ressent à l'instant même où se produit la faute, comme il arrive quand on entre en jouissance de la femme, à laquelle nous induit une tentation violente, quelquefois même irrésistible, dit-on.--J'étais l'autre jour en Armagnac, dans le domaine d'un de mes parents; j'y vis un paysan qu'on désigne par ce surnom: le Larron. Il racontait ainsi son existence: Né de parents adonnés à la mendicité, et trouvant que s'il lui fallait gagner sa vie en travaillant honnêtement, il n'arriverait jamais à se mettre à l'abri de la misère, il s'avisa de se faire voleur, métier qu'il pratiqua durant toute sa jeunesse, sans jamais se compromettre en raison de sa force physique. Il allait moissonner et vendanger les terres d'autrui; mais au loin et sur des étendues telles qu'on ne pouvait supposer qu'un homme seul pût, sur ses épaules, emporter des récoltes en aussi grande quantité en une seule nuit; de plus, il avait soin de répartir sur divers le dommage qu'il commettait, de sorte que les pertes subies étaient de moindre importance pour chacun. Aujourd'hui qu'il est vieux, grâce à ce mode d'opérer qu'il confesse ouvertement, il est riche pour un homme de sa condition. Pour entrer en arrangement avec Dieu au sujet de ces biens mal acquis, il dit, que tous les jours il indemnise par ses bienfaits les successeurs de ceux qu'il a pillés; et que, s'il n'arrive pas à les désintéresser complètement (ce qu'il ne peut faire d'une seule fois), il en chargera ses héritiers, étant seul à même de les renseigner à cet égard, parce que seul il connaît le préjudice causé à chacun. Que cette histoire soit vraie ou fausse, celui qui l'a contée, considère le larcin comme une chose déshonnête et l'a en haine, mais moins encore que l'indigence; il se repent d'une façon générale d'y avoir eu recours, mais étant donnés les avantages qu'il en a retirés et la réparation qu'il y apporte, il ne s'en repent pas. Ce n'est pas là assurément le cas d'habitudes qui font que le vice s'incarne en nous et oblitère notre entendement; ce n'est pas davantage le fait d'un ouragan qui, ébranlant violemment notre âme, la trouble, l'aveugle et, sur le moment, précipite notre jugement et, avec lui, tout notre être, en la puissance du vice.

D'ordinaire, je suis tout entier à ce que je fais et vais tout d'une pièce; je n'ai guère de mouvement qui se dérobe, échappe à ma raison, et qui ne se produise d'accord avec à peu près toutes les parties de moi-même, sans qu'il y ait division ou antagonisme entre elles; mon jugement en porte uniquement la faute ou le mérite, et lorsque, sur un point, il y a erreur de sa part, c'est pour toujours, car depuis presque ma naissance il n'a pas varié; ses penchants, sa voie, sa force sont les mêmes et, sur les questions d'ordre général, dès l'enfance j'ai conçu les opinions que j'ai toujours gardées depuis.--Il y a des péchés impétueux, prompts, subits: ne nous en occupons pas; mais il y en a d'autres qui se reproduisent si souvent en nous, sur lesquels nous délibérons et consultons sans cesse, qui tiennent à notre tempérament, à notre profession, à la charge que nous remplissons, et je ne puis comprendre que ceux-ci nous demeurent si longtemps sans que nous ayons le courage de nous y soustraire, si la raison et la conscience de celui chez lequel ils existent ne voulaient et ne se prêtaient constamment à ce qu'il en soit ainsi; aussi j'imagine et conçois difficilement que le repentir, qu'à un moment donné il prétend ressentir, soit réel. Je ne comprends pas la secte de Pythagore, quand elle dit «que les hommes prennent une âme nouvelle, quand ils approchent des images des dieux pour recueillir leurs oracles», si cela ne signifie «qu'il faut bien que, pour la circonstance, notre âme soit étrangère à elle-même, soit nouvelle, qu'elle nous ait été momentanément prêtée; parce que telle qu'elle est, elle témoigne trop peu qu'elle se soit purifiée et ait atteint le degré de netteté qui convient pour approcher la divinité».

Nous faisons tout l'opposé de ce que prônent les Stoïciens qui, tout en nous ordonnant de corriger les imperfections et les vices que nous reconnaissons en nous, nous défendent de faire que ce soit un sujet de trouble pour le repos de notre âme. Nous, nous cherchons à faire croire que nous en avons un grand regret et que le remords nous dévore intérieurement; mais que nous nous amendions, que nous nous corrigions, que nous interrompions nos progrès dans la mauvaise voie, il n'y paraît pas. Il n'y a de guérison que si on se décharge de son mal; un repentir sincère mis dans un plateau de la balance, l'emporterait aisément sur le péché placé dans l'autre. Je ne vois aucune qualité si aisée à contrefaire que la dévotion, si on n'y conforme ni ses mœurs, ni sa vie; elle est, par essence, cachée et difficile à pénétrer, l'apparence en est facile et produit fort bel effet.

=Il ne se repent aucunement de sa vie passée, et les erreurs qu'il a pu commettre, c'est à la fortune et non à son jugement qu'il en impute la faute.=--Personnellement, je puis souhaiter, d'une façon générale, être autre que je suis; je puis me condamner et me déplaire dans mon ensemble, supplier Dieu de me modifier du tout au tout et lui demander d'excuser ma faiblesse naturelle; mais, cela, je ne saurais l'appeler du repentir, pas plus que je ne nomme ainsi le déplaisir que j'éprouve de n'être ni un ange, ni un Caton. Mes actions sont réglées et conformes à ce que je suis et à ma condition; je ne puis faire mieux, et le repentir ne s'applique pas aux choses qui sont au-dessus de nos forces, tout au plus est-ce du regret que nous pouvons en éprouver. J'imagine qu'il existe des natures infiniment plus élevées et mieux ordonnées que la mienne; cela ne fait pas que je puisse perfectionner mes qualités, pas plus que ni mon bras, ni mon esprit n'acquièrent plus de vigueur, parce que j'en conçois qui en aient davantage. Si imaginer et désirer agir plus noblement que nous ne le faisons, avait pour effet que nous nous repentions de ce que nous avons fait, nous aurions à nous repentir de nos actions les plus innocentes, d'autant que nous nous rendons bien compte que chez une nature meilleure que la nôtre, elles eussent été accomplies avec plus de perfection et de dignité, et nous voudrions faire de même. Lorsque, maintenant que j'ai atteint la vieillesse, je réfléchis à la manière dont je me suis comporté dans ma jeunesse, je trouve que je me suis presque toujours conduit avec ordre; selon ce qui m'était possible, j'ai opposé au mal toute la résistance dont j'étais capable. En ceci je ne me flatte pas et, en pareilles circonstances, je serais, encore et toujours, tel que j'ai été; ce n'est pas une tache qui est en moi, c'est mon teint général qui est ainsi. Je ne connais pas de repentir superficiel, mitigé ou de pure cérémonie; pour qu'il y ait repentir, il faut, selon moi, que rien ne demeure hors de son atteinte, qu'il me tenaille les entrailles, les meurtrisse aussi profondément que pénètre le regard de Dieu et que, comme lui, il s'étende à tout mon être.

Pour ce qui est de mes affaires d'intérêt, j'en ai manqué plusieurs de très avantageuses, faute de les avoir bien menées; les réflexions qui les avaient précédées n'ont pourtant jamais cessé d'être justes, eu égard aux circonstances qui se présentaient; du reste, je me résous toujours au parti le plus facile et le plus sûr. En revenant aujourd'hui sur ce passé, je trouve qu'en observant toujours cette règle, j'ai sagement procédé vu l'état de la question sur laquelle j'avais à prononcer et, qu'en pareilles occasions, je ferais de même dans mille ans d'ici; je ne considère pas, bien entendu, ce qui est à l'heure présente, mais ce qui était quand j'ai eu à décider; la valeur d'une décision est toute momentanée, les circonstances et les matières auxquelles elle a trait, allant roulant et se modifiant sans cesse.--J'ai, dans mon existence, commis quelques lourdes erreurs, importantes même, non parce que je n'ai pas vu juste, mais par malchance. Il y a, dans toute affaire que l'on traite, des points cachés que l'on ne peut deviner, particulièrement ceux ayant trait à la nature des hommes; des conditions qui n'apparaissent, ni ne se révèlent, parfois même inconnues de celui chez lequel elles existent, et qui ne s'éveillent et ne surgissent que parce que l'occasion survient. Si ma prudence n'a pu les pénétrer, ni les prophétiser, je ne lui en sais pas mauvais gré; elle a agi dans les limites de ce qui lui incombait. Si l'événement me trahit, s'il favorise la solution que j'ai écartée, il n'y a pas de remède; mais je ne m'en prends pas à moi, j'accuse la fortune et non ce que j'ai fait. Cela, non plus, n'est pas du repentir.

=Les conseils sont indépendants des événements. Montaigne en demandait peu et en donnait rarement; une fois l'affaire finie, il ne se tourmentait pas de la suite à laquelle elle avait abouti.=--Phocion avait donné aux Athéniens un conseil qui ne fut pas adopté; l'affaire ayant cependant réussi contre ce qu'il en avait pensé, quelqu'un lui dit: «Eh bien, Phocion, es-tu content de voir que cela marche si bien?»--«Je suis content, répondit-il, que les choses aient ainsi tourné, mais je ne me repens pas du conseil que j'ai donné.»--Quand mes amis s'adressent à moi pour avoir un avis, je le leur donne librement, nettement, sans m'inquiéter, comme fait presque tout le monde, de ce que, si la chose est hasardeuse, il peut arriver qu'elle tourne à l'inverse de ce que j'ai cru, et qu'on pourra me reprocher le conseil que j'ai émis; cette éventualité m'importe peu, ceux qui m'en feraient reproche auraient tort et cela ne saurait faire que j'eusse dû leur refuser ce service.