Essais de Montaigne (self-édition) - Volume III
Part 48
=Ceux qui consentent à être les bourreaux de leurs parents et de leurs compagnons méritent la réprobation publique.=--Amurat I, pour aggraver le châtiment de ceux de ses sujets qui avaient appuyé la rébellion de son fils * contre lui et s'étaient faits complices de ce parricide, ordonna que leurs plus proches parents prêteraient la main à leur exécution. Je trouve très honorable le refus qu'opposèrent certains d'entre eux qui préférèrent être considérés à tort comme complices du forfait commis par un autre, plutôt que de se rendre eux-mêmes coupables d'un crime semblable en s'associant à l'œuvre de la justice.--Dans quelques bicoques qui ont été prises d'assaut dans les guerres de notre temps, j'ai vu des coquins qui, pour sauver leur vie, acceptaient de pendre leurs amis et alliés; je les tiens de pire condition que les pendus.--On dit que Witolde, prince de Lithuanie, établit dans cette nation que tout criminel condamné à mort devrait se détruire lui-même, trouvant étrange qu'un tiers, innocent de la faute, fût employé à commettre un homicide et en eût charge.
=Les princes sont quelquefois dans la nécessité de manquer à leur parole; on ne saurait les en absoudre que s'ils se sont trouvés dans l'impossibilité absolue d'assurer autrement les intérêts publics dont ils ont charge.=--Le prince qu'une circonstance urgente et quelque accident violent et inopiné inhérent à sa position obligent à manquer à sa parole et à la foi qu'il a donnée, ou qui encore le jettent en dehors de ce qui est ordinairement son devoir, doit considérer cette nécessité dans laquelle il est placé, comme une épreuve que Dieu lui impose. Chez lui, ce n'est pas vice; sa raison est contrainte de céder à une autre plus puissante que la sienne et qui s'étend sur tout; mais c'est certainement un malheur. A quelqu'un qui me demandait quel remède pouvait y être apporté: Il n'y en a pas, ai-je répondu, si véritablement ce prince est pressé entre ces deux partis extrêmes: «_mais surtout qu'il se garde bien de chercher des prétextes à son parjure_ (_Cicéron_)»; il a ainsi agi, parce qu'il s'y trouvait obligé; mais s'il a satisfait sans regret à cette nécessité, s'il ne lui en a pas coûté de manquer à sa foi, c'est signe que sa conscience est véreuse.--S'il s'en trouvait un de conscience si scrupuleuse que nulle nécessité ne lui parût justifier un si grave remède, je ne l'en estimerais pas moins; on ne saurait perdre ses états d'une façon plus excusable et plus honorable. Nous ne pouvons tout; aussi faut-il souvent nous en remettre au ciel de la direction de notre navire; la protection divine est notre dernière ancre de salut. Quelle nécessité justifie davantage qu'il s'adresse à elle? Est-il quelque chose à quoi un prince puisse moins consentir, qu'à ce qu'il ne peut faire qu'aux dépens de sa foi et de son honneur qui, dans certaines circonstances, doivent lui être plus chers que son propre salut, * oui assurément, et même que le salut de son peuple? Quand, les bras croisés, il appellerait simplement Dieu à son aide, n'a-t-il pas à espérer que la bonté divine ne lui refusera pas, à lui dont la cause est juste et bonne, la faveur d'un appui auquel tout est possible? Ce sont là de dangereux exemples qui sont des dérogations rares et malsaines aux règles naturelles; il faut y céder, mais avec une grande modération et beaucoup de circonspection; nul intérêt privé ne mérite que nous fassions à notre conscience une pareille violence, qui dans l'intérêt public est admissible, lorsque l'utilité en est bien apparente et qu'elle est d'importance capitale.
=Comment le sénat de Corinthe s'en remit à la fortune du jugement qu'il avait à porter sur Timoléon, qui venait de tuer son propre frère.=--Timoléon se préserva de la réprobation que son acte étrange était susceptible de soulever contre lui par les larmes abondantes que lui fit répandre la pensée constante que c'était lui, son frère, qui avait tué le tyran; et c'est justice si sa conscience a souffert de ce qu'il avait été dans l'absolue nécessité de sacrifier à l'intérêt public sa rectitude de mœurs. Le sénat lui-même, qu'il avait ainsi délivré, n'osa se prononcer nettement sur un fait de cette importance et se trouva hésitant entre ces deux considérations, toutes deux d'un si grand poids. Les Syracusains vinrent fort à propos, à ce moment, solliciter des Corinthiens leur protection et l'envoi d'un chef capable de rendre à leur ville son ancienne splendeur et de purger la Sicile de l'oppression de plusieurs petits tyrans. Le sénat leur envoya Timoléon, en prenant avec lui-même cet arrangement de nouvelle sorte: Selon qu'il s'acquitterait bien ou mal de la mission qu'on lui confiait, l'arrêt que ce corps politique avait à rendre, lui serait, ou favorable ne considérant en lui que le libérateur de son pays, ou défavorable ne l'envisageant que comme le meurtrier de son frère. Cette singulière conclusion s'explique par le danger résultant d'un semblable exemple et la gravité d'un acte si en dehors de ce qui se voit d'ordinaire; les Corinthiens eurent raison de ne pas s'en rapporter à leur propre jugement et de faire intervenir, pour trancher la question, des considérations tirées d'un autre ordre de faits. La conduite de Timoléon dans cette mission éclaira rapidement sur ce qu'il fallait penser de lui tant il se comporta, sous tous rapports, avec dignité et vertu; le bonheur avec lequel il se tira des grosses difficultés qu'il eut à surmonter dans sa tâche, sembla lui avoir été envoyé pour sa justification par les dieux conspirant en sa faveur.
=Acte inexcusable du sénat romain revenant sur un traité qu'il avait ratifié.=--Le but qui avait fait agir Timoléon l'excuse, autant qu'un acte de cette nature peut être excusé. Mais le bénéfice que retira le trésor public et qui fut le prétexte dont usa le Sénat romain en la circonstance, n'est pas suffisant pour faire admettre une injustice comme celle qu'il commit dans cette affaire malpropre que je vais rapporter: Certaines villes s'étaient rachetées à prix d'argent et avaient recouvré leurs franchises sur ordonnances rendues par le Sénat, qui avait ratifié cette mesure prise par Sylla. Celui-ci mort, le Sénat, saisi à nouveau de la question, replaça ces villes sous le régime de la taille et décida que l'argent qu'elles avaient payé pour leur rachat, ne leur serait pas rendu. Les guerres civiles produisent souvent d'aussi vilains exemples: nous punissons les particuliers de ce qu'ils nous ont crus, quand nous étions autres que nous ne sommes devenus; le magistrat fait porter la peine du changement qui s'est produit en lui, à qui n'en peut mais; le maître d'école fouette son écolier pour avoir été trop docile; le clairvoyant, l'aveugle auquel il sert de guide. Quelle horrible image de la justice cela nous donne!
=L'intérêt privé ne doit jamais prévaloir sur la foi donnée; ce n'est que si on s'est engagé à quelque chose d'inique ou de criminel, que l'on peut manquer à sa parole.=--Il y a en philosophie des règles qui sont fausses et par trop élastiques. L'exemple ci-après qu'on nous propose comme un cas où l'intérêt particulier peut primer la foi engagée, ne tire pas des circonstances mêmes que l'on indique, une autorité suffisante: Des brigands se sont emparés de vous, et vous ont rendu la liberté après vous avoir fait jurer de leur payer comme rançon une somme déterminée; est-on fondé à prétendre qu'un homme de bien, une fois hors de leurs mains, est dégagé de son serment, s'il ne paie pas? Non; ce que la crainte m'a fait vouloir, je dois le vouloir encore, lorsque je n'ai plus à craindre; et lors même que c'est cette crainte qui a contraint ma langue à prononcer ce que ma volonté ne ratifiait pas, je suis encore tenu d'observer exactement ma parole.--Chez moi, quand parfois la parole a été inconsidérément plus loin que la pensée, je ne m'en suis pas moins fait un cas de conscience de ne pas me désavouer; autrement, de degré en degré, nous arriverions à abolir tout droit qu'un tiers peut fonder sur nos promesses et * nos serments: «_La violence peut-elle quelque chose sur un homme de cœur_ (_Cicéron_)?» L'intérêt privé ne peut être pour nous une excuse de manquer à nos promesses que dans le cas où nous aurions promis une chose mauvaise et injuste par elle-même, parce que les droits de la vertu doivent l'emporter sur tous autres dont nous avons contracté l'obligation.
=Chez Épaminondas l'esprit de justice et la délicatesse de sentiments ont toujours été prédominants; son exemple montre qu'il est des actes qu'un homme ne peut se permettre même pour le service de son roi, même pour le bien de son pays.=--J'ai, plus haut, mis Épaminondas au premier rang des hommes les meilleurs; je ne m'en dédis pas. A quelle hauteur ne plaçait-il pas ce qu'il considérait comme son devoir personnel, lui qui ne tua jamais un homme qu'il avait vaincu; qui, même dans le but au plus haut point estimable de rendre la liberté à son pays, se faisait conscience de tuer, en dehors des formes de la justice, un tyran ou ses complices; qui jugeait méchant, si bon citoyen qu'il fût, celui qui, dans une bataille, n'épargnait dans les rangs ennemis ni son ami, ni son hôte! Voilà une âme richement composée: dans l'accomplissement des actes les plus rudes et les plus violents de l'humanité, il demeurait bon et humain, et cela dans les conditions les plus délicates que conçoive l'enseignement de la philosophie. Ce courage si grand, si manifeste, si opiniâtre contre la douleur, la mort, la pauvreté, est-ce à la nature ou à l'art qu'il devait de l'avoir attendri au point d'en être arrivé à cette extrême douceur et à cette bonté qui s'étaient incarnées en lui? Horrible sous le fer et le sang qui le couvrent, il va fracassant, rompant une nation invincible pour tous, sauf pour lui, et, au milieu des plus effroyables mêlées, se détourne s'il se trouve en présence d'un hôte ou d'un ami! En vérité, celui-là commandait bien à la guerre, qui avait su lui imposer sa bonté, comme un frein qu'elle subissait même aux plus forts moments du combat, alors qu'elle était dans toute sa surexcitation, écumant de fureur et de meurtre. C'est miracle de pouvoir mêler à de telles actions quelque image de la justice, et à la rigueur de principes d'Épaminondas appartient seul d'avoir pu y associer la douceur et la pratique des mœurs les plus tolérantes, l'innocence dans toute sa pureté. Là où l'un dit aux Mamertins «que les traités n'ont plus cours, quand on est en armes»; un autre, à un tribun du peuple, «que le temps de la justice et celui de la guerre sont deux»; un troisième, «que le bruit des armes l'empêche d'entendre la voix des lois», Épaminondas entendait même celle de la civilité et de la simple courtoisie. N'avait-il pas été jusqu'à emprunter à ses ennemis l'usage de sacrifier aux Muses en marchant au combat pour atténuer, par la douceur et la gaîté qu'elles répandent, la furie et la rudesse du guerrier? N'hésitons donc pas à penser après un si grand modèle que, même contre un ennemi, tout n'est pas permis; que l'intérêt général n'est pas autorisé à tout revendiquer au mépris des intérêts privés: «_Le souvenir du droit privé subsiste au milieu des dissensions publiques_ (_Tite Live_)»; «_Il n'y a pas de puissance qui puisse nous faire enfreindre les droits de l'amitié_ (_Ovide_)»; disons-nous qu'il y a des choses interdites à un homme de bien qui sert son roi, ou la cause de l'ordre et des lois, «_car la patrie n'étouffe pas tous les devoirs, et il lui importe d'avoir des citoyens qui soient pieux envers leurs parents_ (_Cicéron_)». C'est là une éducation à répandre à notre époque. Nous n'avons que faire de principes exclusifs; c'est assez que nos épaules soient bardées de fer sans que nos âmes le soient; c'est assez de tremper nos plumes dans l'encre, sans encore que nous les trempions dans le sang. Si c'est le comble du courage, l'effet d'une vertu particulièrement rare que de mépriser l'amitié, les obligations que nous avons les uns envers les autres, la parole donnée, les liens de parenté pour le bien commun et l'obéissance aux magistrats, il suffit bien, pour nous excuser de ne point posséder une telle grandeur de sentiments, qu'elle n'ait point pris place dans ce qui faisait la grandeur d'âme d'Épaminondas.
J'abomine les appels à la violence de cette autre âme en délire: «_Tant que l'épée sera tirée du fourreau, chassez toute pitié de vos cœurs, que la vue même de vos pères dans le camp adverse ne vous arrête pas, frappez du fer ces têtes vénérables_ (_Lucain_).» Otons à ceux qui, par nature, sont méchants, sanguinaires et traîtres, ce prétexte à se livrer à leurs penchants; laissons là cette justice excessive qui ne nous appartient pas et tenons-nous-en à des exemples plus empreints des droits de l'humanité.--A cet égard l'époque et l'exemple peuvent beaucoup. Durant la guerre civile, dans un engagement contre Cinna, un soldat de Pompée ayant, par mégarde, tué son frère qui était dans les rangs opposés, se tua lui-même sur le champ par honte et par regret. Quelques années après, dans le cours d'une autre guerre civile, toujours chez ce même peuple, un soldat qui avait tué son frère demandait, pour ce fait, une récompense à ses chefs.
=En résumé, l'utilité d'une action ne suffit pas pour la rendre honorable.=--C'est à tort qu'on voudrait justifier de * l'honnêteté et de la beauté d'une action par ce fait seul qu'elle est utile, et en conclure que chacun peut être tenu de l'accomplir et doit l'estimer honnête en raison de son utilité: «_Toutes choses ne conviennent pas également à tous_ (_Properce_).» Considérons celle qui est la plus nécessaire et la plus utile à la société humaine, le mariage; le conseil des saints ne trouve-t-il pas qu'il est plus honnête de s'en abstenir, réprouvant ainsi, parmi les devoirs de l'homme, celui qui est le plus respectable, comme nous-mêmes en agissons vis-à-vis des animaux, en envoyant dans les haras ceux dont nous faisons le moins de cas.
CHAPITRE II.
_Du repentir._
=Tout, en ce monde, est soumis à des changements continuels; c'est ce qui fait que Montaigne, qui se dépeint au jour le jour, peut ne pas se montrer constamment avec les mêmes sentiments et les mêmes idées.=--Les autres auteurs se proposent l'éducation de l'homme; je me borne à le décrire. Celui que je dépeins est bien mal composé; si j'avais à le façonner à nouveau, je le ferais certainement tout autre qu'il n'est, mais aujourd'hui c'est chose faite. Les traits sous lesquels je le présente, sont bien tels, quoique changeant et se diversifiant; car le monde n'est autre qu'un mouvement perpétuel; tout y est continuellement en branle; la terre, les rochers du Caucase, les pyramides d'Égypte participent du mouvement général et de celui qui leur est propre; l'immobilité elle-même n'est qu'un mouvement moins accentué. Je ne puis fixer l'objet que je veux représenter: il se meut vague et chancelant comme sous l'influence d'une ivresse naturelle; je le prends tel qu'il est à l'instant où mon intention se porte sur lui; je ne le peins pas tel qu'il est, mais tel qu'il m'apparaît au passage; passage non d'un âge à un autre, ni, comme on dit dans le peuple, de sept ans en sept ans, mais de jour en jour, de minute en minute. C'est donc sur le moment même qu'il me faut achever ma description; un instant plus tard, je pourrais me trouver non seulement en présence d'une physionomie qui s'est modifiée, mais encore les idées d'après lesquelles je l'apprécie n'être plus elles-mêmes celles que j'avais le moment d'avant. Je relève les accidents divers et variables qui se produisent en moi et les conceptions plus ou moins fugitives qu'engendre mon imagination, lesquelles souvent sont le contraire les unes des autres, soit qu'à certains moments je sois autre que moi-même, soit que ce qui en est l'objet m'apparaisse dans un cadre et sous un jour autres; si bien qu'il m'arrive de temps en temps de me contredire et cependant, comme disait Demade, jamais je ne cesse d'être vrai. Si mon âme pouvait se fixer, je ne serais pas hésitant, je parlerais nettement, en homme sûr de lui-même; mais elle est sans cesse cherchant sa voie et s'essayant.
=Quoique sa vie n'offre rien de particulier, l'étude qu'il en fait n'en a pas moins son utilité, d'autant que jamais auteur n'a mieux connu son sujet.=--J'expose une vie tout à fait des plus ordinaires, qui ne présente rien de saillant, ce qui est tout un. La vie intime de l'homme du peuple est du reste un sujet de philosophie et de moralité au même degré qu'une vie vécue dans de plus brillantes conditions; dans chaque homme se retrouve l'homme tout entier. Les auteurs traitent communément des sujets spéciaux auxquels leur personnalité demeure étrangère; dérogeant à cette habitude, ce qui est la première fois que cela arrive, c'est moi-même, dans ma plus complète intégrité, que je livre au public, c'est Michel de Montaigne en personne et non Michel de Montaigne grammairien, poète ou jurisconsulte. Si le monde se plaint de ce que je parle trop de moi, je me plains de ce que lui ne pense seulement pas à lui-même. Mais est-il raisonnable, ne vivant que pour moi, de prétendre initier le public à la connaissance de moi-même? Est-ce raisonnable aussi de présenter dans toute leur crudité, au monde auprès duquel la façon et l'art ont tant de poids et sont tant prisés, de simples effets de la nature, et encore d'une nature qui n'a que bien peu de ressort? N'est-ce pas vouloir construire un mur sans avoir de pierres, ou entreprendre toute autre chose du même genre, que d'écrire un livre sans la science et le talent * voulus? C'est l'art qui permet d'adapter la musique aux idées que l'on veut rendre; les miennes ne procèdent que du hasard. J'ai du moins pour moi ceci de conforme à la règle, c'est que personne n'a traité un sujet, le possédant avec plus de connaissance que je n'ai de celui qui m'occupe; je suis à cet égard plus savant que qui que ce soit; en second lieu, jamais personne ne l'a scruté davantage, n'en a plus analysé les diverses parties et les conséquences qui en découlent, et n'a une idée plus exacte et plus complète du but qu'il se propose. Pour mener à bien ce travail, je n'ai besoin que de sincérité, et cette qualité-là s'y trouve aussi réelle, aussi pure qu'il se peut. Je dis la vérité, non pas aussi nette que je voudrais, mais que je l'ose, et j'ose un peu plus au fur et à mesure que je vieillis, parce que j'ai remarqué qu'aux gens avancés en âge on concède une plus grande liberté de bavarder et de s'étendre complaisamment sur ce qui les touche. Ici, il n'y a pas à craindre, ce qui arrive souvent, que l'artisan et le travail qu'il produit soient en contradiction, et qu'on vienne dire: «Comment se peut-il qu'un homme qui cause si bien, ait écrit un ouvrage aussi sot?» ou encore: «Comment cet ouvrage, qui dénote tant de savoir, a-t-il pu être écrit par un homme qui a une si faible conversation?» Quand la société de quelqu'un est banale et que ses ouvrages ont de la valeur, c'est que la capacité qu'il y montre, provient d'une source à laquelle il l'emprunte et n'est pas de son cru. Un savant n'est pas savant en toutes choses, mais l'homme capable, l'est en tout, jusque dans son ignorance. Mon livre et moi sommes si bien assortis, que nous allons de pair; ailleurs, on peut apprécier ou ne pas apprécier l'ouvrage et avoir une idée autre sur l'auteur; tel n'est pas ici le cas, le jugement porté sur l'un s'applique à l'autre. Celui qui jugera sans se rendre compte, se fera plus de tort qu'à moi; celui qui jugera en connaissance de cause, aura pleinement satisfait à ce que je souhaite. Je serai plus heureux que je ne le mérite, si j'arrive à me concilier suffisamment l'approbation publique pour que les gens qui ont du bon sens, veuillent bien admettre que j'eusse été capable de tirer profit de la science si j'en avais eu, et qu'il est regrettable que ma mémoire ne m'ait pas mieux servi.
Expliquons ici ce que je répète souvent: que je ne me repens que rarement et que ma conscience se contente de son propre témoignage, non comme si j'avais la conscience d'un ange ou d'une bête, mais comme fait une conscience humaine; à quoi j'ajouterai cette redite continuelle qui n'est pas chez moi un vain étalage de mots, mais un acte de soumission complète et absolue: «Ce que je dis, est le fait de quelqu'un qui ne sait pas et qui s'enquiert; et, comme conclusion, je m'en remets purement et simplement aux croyances universellement admises et qui nous ont été légitimement transmises.» Je n'enseigne pas, je raconte.
=Tout vice laisse dans l'âme une plaie qui la tourmente sans cesse; une bonne conscience procure, au contraire, une satisfaction durable.=--Il n'y a pas de vice, méritant réellement cette qualification, qui ne nous offense et que ne fasse ressortir un jugement sain. La laideur et les inconvénients du vice sont, en effet, si apparents que peut-être ceux-là ont-ils raison, qui disent qu'il est surtout le résultat de la bêtise et de l'ignorance, tant il est difficile d'imaginer qu'on puisse le connaître sans le haïr. La méchanceté résorbe la majeure partie de son propre venin et s'en empoisonne elle-même. Le vice amène un remords dans l'âme, qui est comme un ulcère dans les chairs; toujours elle s'égratigne et s'ensanglante elle-même. La raison efface toutes les autres tristesses, toutes les autres douleurs, tandis qu'elle entretient celles qui nous viennent du remords, qui est d'autant plus aigu qu'il naît au dedans de nous, semblable en cela au froid et au chaud qui, occasionnés par la fièvre, nous sont plus pénibles que lorsqu'ils proviennent de causes externes. J'appelle vice (chacun toutefois dans la mesure qui lui est propre), non seulement ce que condamnent la nature et la raison, mais aussi ce qu'à tort ou à raison l'homme a décrété tel, lorsque les lois et l'usage l'ont ratifié.
De même, tout ce qui est bon réjouit une nature bien née; bien faire procure toujours je ne sais quelle satisfaction qui nous réconforte dans notre for intérieur et nous inspire cette généreuse fierté compagne d'une bonne conscience; une âme qui apporte du courage dans le vice, peut, par exception, se donner la sécurité, mais n'arrive ni à se complaire, ni à être satisfaite. Ce n'est pas un léger contentement que l'on éprouve, de se sentir préservé de la contagion d'un siècle si contaminé et de pouvoir se dire en soi-même: «Qui plongerait ses regards jusque dans le fond de mon âme, ne me trouverait, jusqu'à présent, coupable ni d'avoir affligé ou ruiné quelqu'un, ni de m'être vengé ou avoir porté envie, non plus que d'avoir attenté publiquement aux lois, d'avoir contribué à faire prévaloir des nouveautés, participé aux troubles, manqué à ma parole; et, bien que la licence des temps l'ait permis et appris à chacun à le pratiquer, je n'ai mis la main ni sur les biens, ni sur la bourse d'aucun Français; je n'ai vécu que de la mienne, aussi bien pendant la guerre que pendant la paix, et n'ai jamais usé du travail de personne sans le payer.» De pareils témoignages de conscience plaisent; et cette satisfaction intime, qui est la seule récompense qui jamais ne nous fasse défaut, est d'un grand prix.