Essais de Montaigne (self-édition) - Volume III

Part 41

Chapter 413,435 wordsPublic domain

_O fortes peioràque passi Mecum sæpe viri, nunc vino pellite curas, Cras ingens iterabimus æquor._

Soit par gosserie, soit à certes, que le vin theologal et Sorbonique est passé en prouerbe, et leurs festins: ie trouue que c'est raison, qu'ils en disnent d'autant plus commodément et plaisamment, qu'ils ont vtilement et serieusement employé la matinée à l'exercice de leur eschole. La conscience d'auoir bien dispensé les autres heures, est vn iuste et sauoureux condiment des tables. Ainsin ont vescu les sages. Et cette inimitable contention à la vertu, qui nous estonne en l'vn et l'autre Caton, cette humeur seuere iusques à l'importunité, s'est ainsi mollement submise, et pleuë aux loix de l'humaine condition, et de Venus et de Bacchus. Suiuant les preceptes de leur secte, qui demandent le sage parfaict, autant expert et entendu à l'vsage des voluptez qu'en tout autre deuoir de la vie. _Cui cor sapiat, ei et sapiat palatus._ Le relaschement et facilité honore ce semble à merueilles, et sied mieux à vne ame forte et genereuse. Epaminondas n'estimoit pas que de se mesler à la dance des garçons de sa ville, de chanter, de sonner, et s'y embesongner auec attention, fust chose qui derogeast à l'honneur de ses glorieuses victoires, et à la parfaicte reformation des mœurs qui estoit en luy. Et parmy tant d'admirables actions de Scipion l'ayeul, personnage digne de l'opinion d'vne geniture celeste, il n'est rien qui luy donne plus de grace, que de le voir nonchalamment et puerilement baguenaudant à amasser et choisir des coquilles, et ioüer à cornichon va deuant, le long de la marine auec Lælius. Et s'il faisoit mauuais temps, s'amusant et se chatouillant, à representer par escript en comedies, les plus populaires et basses actions des hommes. Et la teste pleine de cette merueilleuse entreprinse d'Annibal et d'Afrique; visitant les escholes en Sicile, et se trouuant aux leçons de la philosophie, iusques à en auoir armé les dents de l'aueugle enuie de ses ennemis à Rome. Ny chose plus remarquable en Socrates, que ce que tout vieil, il trouue le temps de se faire instruire à baller, et iouër des instrumens: et le tient pour bien employé. Cettuy-cy, s'est veu en ecstase debout, vn iour entier et vne nuict, en presence de toute l'armée Grecque, surpris et rauy par quelque profonde pensée. Il s'est veu le premier parmy tant de vaillants hommes de l'armée, courir au secours d'Alcibiades, accablé des ennemis: le couurir de son corps, et le descharger de la presse, à viue force d'armes. En la bataille Delienne, releuer et sauuer Xenophon, renuersé de son cheual. Et emmy tout le peuple d'Athenes, outré, comme luy, d'vn si indigne spectacle, se presenter le premier à recourir Theramenes, que les trente tyrans faisoient mener à la mort par leurs satellites: et ne desista cette hardie entreprinse, qu'à la remontrance de Theramenes mesme: quoy qu'il ne fust suiuy que de deux, en tout. Il s'est veu, recherché par vne beauté, de laquelle il estoit esprins, maintenir au besoing vne seuere abstinence. Il s'est veu continuellement marcher à la guerre, et fouler la glace les pieds nuds; porter mesme robbe en hyuer et en esté: surmonter tous ses compaignons en patience de trauail, ne manger point autrement en festin qu'en son ordinaire. Il s'est veu vingt et sept ans, de pareil visage, porter la faim, la pauureté, l'indocilité de ses enfants, les griffes de sa femme. Et en fin la calomnie, la tyrannie, la prison, les fers, et le venin. Mais cet homme là estoit-il conuié de boire à lut par deuoir de ciuilité? c'estoit aussi celuy de l'armée, à qui en demeuroit l'aduantage. Et ne refusoit ny à iouër aux noisettes auec les enfans, ny à courir auec eux sur vn cheual de bois, et y auoit bonne grace: car toutes actions, dit la philosophie, sieent egallement bien et honnorent egallement le sage. On a dequoy, et ne doit-on iamais se lasser de presenter l'image de ce personnage à tous patrons et formes de perfection. Il est fort peu d'exemples de vie, pleins et purs. Et faict-on tort à nostre instruction, de nous en proposer tous les iours, d'imbecilles et manques: à peine bons à vn seul ply: qui nous tirent arriere plustost: corrupteurs plustost que correcteurs. Le peuple se trompe: on va bien plus facilement par les bouts, où l'extremité sert de borne, d'arrest et de guide, que par la voye du milieu large et ouuerte, et selon l'art, que selon nature; mais bien moins noblement aussi, et moins recommendablement. La grandeur de l'ame n'est pas tant, tirer à mont, et tirer auant, comme sçauoir se ranger et circonscrire. Elle tient pour grand, tout ce qui est assez. Et montre sa hauteur, à aimer mieux les choses moyennes, que les eminentes. Il n'est rien si beau et legitime, que de faire bien l'homme et deuëment. Ny science si arduë que de bien sçauoir viure cette vie. Et de nos maladies la plus sauuage, c'est mespriser nostre estre. Qui veut escarter son ame, le face hardiment s'il peut, lors que le corps se portera mal, pour la descharger de cette contagion. Ailleurs au contraire: qu'elle l'assiste et fauorise, et ne refuse point de participer à ses naturels plaisirs, et de s'y complaire coniugalement: y apportant, si elle est plus sage, la moderation, de peur que par indiscretion, ils ne se confondent auec le desplaisir. L'intemperance, est peste de la volupté: et la temperance n'est pas son fleau: c'est son assaisonnement. Eudoxus, qui en establissoit le souuerain bien, et ses compaignons, qui la monterent à si haut prix, la sauourerent en sa plus gracieuse douceur, par le moyen de la temperance, qui fut en eux singuliere et exemplaire. I'ordonne à mon ame, de regarder et la douleur, et la volupté, de veuë pareillement reglée: _eodem enim vitio est effusio animi in lætitia, quo in dolore contractio_: et pareillement ferme: mais gayement l'vne, l'autre seuerement. Et selon ce qu'elle y peut apporter, autant soigneuse d'en esteindre l'vne, que d'estendre l'autre. Le voir sainement les biens, tire apres soy le voir sainement les maux. Et la douleur a quelque chose de non euitable, en son tendre commencement: et la volupté quelque chose d'euitable en sa fin excessiue. Platon les accouple: et veut, que ce soit pareillement l'office de la fortitude combattre à l'encontre de la douleur, et à l'encontre des immoderées et charmeresses blandices de la volupté. Ce sont deux fontaines, ausquelles, qui puise, d'où, quand et combien il faut, soit cité, soit homme, soit beste, il est bien heureux. La premiere, il la faut prendre par medecine et par necessité, plus escharsement: l'autre par soif, mais non iusques à l'yuresse. La douleur, la volupté, l'amour, la haine, sont les premieres choses, que sent vn enfant: si la raison suruenant elles s'appliquent à elle: cela c'est vertu. I'ay vn dictionaire tout à part moy: ie passe le temps, quand il est mauuais et incommode; quand il est bon, ie ne le veux pas passer, ie le retaste, ie m'y tiens. Il faut courir le mauuais, et se rassoir au bon. Cette fraze ordinaire de passe-temps, et de passer le temps, represente l'vsage de ces prudentes gens, qui ne pensent point auoir meilleur conte de leur vie, que de la couler et eschaper: de la passer, gauchir, et autant qu'il est en eux, ignorer et fuir; comme chose de qualité ennuyeuse et desdaignable. Mais ie la cognois autre: et la trouue, et prisable et commode, voire en son dernier decours, où ie la tiens. Et nous l'a nature mise en main, garnie de telles circonstances et si fauorables, que nous n'auons à nous plaindre qu'à nous, si elle nous presse; et si elle nous eschappe inutilement. _Stulti vita ingrata est, trepida est, tota in futurum fertur._ Ie me compose pourtant à la perdre sans regret: mais comme perdable de sa condition, non comme moleste et importune. Aussi ne sied-il proprement bien, de ne se desplaire à mourir qu'à ceux, qui se plaisent à viure. Il y a du mesnage à la iouyr: ie la iouis au double des autres: car la mesure en la iouissance, depend du plus ou moins d'application, que nous y prestons. Principalement à cette heure, que i'apperçoy la mienne si briefue en temps, ie la veux estendre en poix. Ie veux arrester la promptitude de sa fuite par la promptitude de ma saisie: et par la vigueur de l'vsage, compenser la hastiueté de son escoulement. A mesure que la possession du viure est plus courte, il me la faut rendre plus profonde, et plus pleine. Les autres sentent la douceur d'vn contentement, et de la prosperité: ie la sens ainsi qu'eux: mais ce n'est pas en passant et glissant. Si la faut-il estudier, sauourer et ruminer, pour en rendre graces condignes à celuy qui nous l'ottroye. Ils iouyssent les autres plaisirs, comme ils font celuy du sommeil, sans les cognoistre. A celle fin que le dormir mesme ne m'eschappast ainsi stupidement, i'ay autresfois trouué bon qu'on me le troublast, afin que ie l'entreuisse. Ie consulte d'vn contentement auec moy: ie ne l'escume pas, ie le sonde, et plie ma raison à le recueillir, deuenuë chagrigne et desgoustée. Me trouué-ie en quelque assiette tranquille, y a il quelque volupté qui me chatouille, ie ne la laisse pas friponner aux sens; i'y associe mon ame. Non pas pour s'y engager, mais pour s'y agreer; non pas pour s'y perdre, mais pour s'y trouuer. Et l'employe de sa part, à se mirer dans ce prospere estat, à en poiser et estimer le bon heur, et l'amplifier. Elle mesure combien c'est qu'elle doit à Dieu, d'estre en repos de sa conscience et d'autres passions intestines; d'auoir le corps en sa disposition naturelle: iouissant ordonnément et competemment, des functions molles et flatteuses, par lesquelles il luy plaist compenser de sa grace, les douleurs, dequoy sa iustice nous bat à son tour. Combien luy vaut d'estre logee en tel poinct, que où qu'elle iette sa veuë, le ciel est calme autour d'elle: nul desir, nulle crainte ou doubte, qui luy trouble l'air: aucune difficulté passée, presente, future, par dessus laquelle son imagination ne passe sans offence. Cette consideration prend grand lustre de la comparaison des conditions differentes. Ainsi, ie me propose en mille visages, ceux que la fortune, ou que leur propre erreur emporte et tempeste. Et encores ceux cy plus pres de moy, qui reçoiuent si laschement, et incurieusement leur bonne fortune. Ce sont gens qui passent voirement leur temps; ils outrepassent le present, et ce qu'ils possedent, pour seruir à l'esperance, et pour des ombrages et vaines images, que la fantasie leur met au deuant,

_Morte obita quales fama est volitare figuras, Aut quæ sopitos deludunt somnia sensus;_

lesquelles hastent et allongent leur fuitte, à mesme qu'on les suit. Le fruict et but de leur poursuitte, c'est poursuiure: comme Alexandre disoit que la fin de son trauail, c'estoit trauailler.

_Nihil actum credens, cùm quid superesset agendum._

Pour moy donc, i'ayme la vie, et la cultiue, telle qu'il a pleu à Dieu nous l'octroyer. Ie ne vay pas desirant, qu'elle eust à dire la necessité de boire et de manger. Et me sembleroit faillir non moins excusablement, de desirer qu'elle l'eust double. _Sapiens diuitiarum naturalium quæsitor acerrimus._ Ny que nous nous substantassions, mettans seulement en la bouche vn peu de cette drogue par laquelle Epimenides se priuoit d'appetit, et se maintenoit. Ny qu'on produisist stupidement des enfans, par les doigts, ou par les talons, ains parlant en reuerence, que plustost encores, on les produisist voluptueusement, par les doigts, et par les talons. Ny que le corps fust sans desir et sans chatouillement. Ce sont plaintes ingrates et iniques. I'accepte de bon cœur et recognoissant, ce que nature a faict pour moy: et m'en aggree et m'en loue. On faict tort à ce grand et tout puissant donneur, de refuser son don, l'annuller et desfigurer, tout bon, il a faict tout bon. _Omnia, quæ secundum naturam sunt, æstimatione digna sunt._ Des opinions de la philosophie, i'embrasse plus volontiers celles qui sont les plus solides: c'est à dire les plus humaines, et nostres. Mes discours sont conformément à mes mœurs, bas et humbles. Elle faict bien l'enfant à mon gré, quand elle se met sur ses ergots, pour nous prescher. Que c'est vne farrouche alliance, de marier le diuin auec le terrestre, le raisonnable auec le desraisonnable, le seuere à l'indulgent, l'honneste au des-honneste. Que la volupté, est qualité brutale, indigne que le sage la gouste. Le seul plaisir, qu'il tire de la iouyssance d'vne belle ieune espouse, que c'est le plaisir de sa conscience, de faire vne action selon l'ordre. Comme de chausser ses bottes pour vne vtile cheuauchee. N'eussent ses suyuans, non plus de droit, et de nerfs, et de suc, au despucelage de leurs femmes, qu'en a sa leçon.

Ce n'est pas ce que dit Socrates, son precepteur et le nostre. Il prise, comme il doit, la volupté corporelle: mais il prefere celle de l'esprit, comme ayant plus de force, de constance, de facilité, de varieté, de dignité. Cette cy ne va nullement seule, selon luy; il n'est pas si fantastique: mais seulement, premiere. Pour luy, la temperance est moderatrice, non aduersaire des voluptez. Nature est vn doux guide: mais non pas plus doux, que prudent et iuste. _Intrandum est in rerum naturam, et penitus quid ea postulet, peruidendum._ Ie queste par tout sa piste: nous l'auons confondüe de traces artificielles. Et ce souuerain bien Academique, et Peripatetique, qui est viure selon icelle: deuient à cette cause difficile à borner et expliquer. Et celuy des Stoïciens, voisin à celuy-là, qui est, consentir à nature. Est-ce pas erreur, d'estimer aucunes actions moins dignes de ce qu'elles sont necessaires? Si ne m'osteront-ils pas de la teste, que ce ne soit vn tres-conuenable mariage, du plaisir auec la necessité, auec laquelle, dit vn ancien, les Dieux complottent tousiours. A quoy faire desmembrons nous en diuorce, vn bastiment tissu d'vne si ioincte et fraternelle correspondance? Au rebours, renouons le par mutuels offices: que l'esprit esueille et viuifie la pesanteur du corps, le corps arreste la legereté de l'esprit, et la fixe, _Qui velut summum bonum laudat animæ naturam, et tanquam malum naturam carnis accusat, profectò et animam carnaliter appetit et carnem carnaliter fugit, quoniam id vanitate sentit humana, non veritate diuina_. Il n'y a piece indigne de nostre soing, en ce present que Dieu nous a faict: nous en deuons comte iusques à vn poil. Et n'est pas vne commission par acquit à l'homme, de conduire l'homme selon sa condition. Elle est expresse, naïfue et tres-principale: et nous l'a le Createur donnee serieusement et seuerement. L'authorité peut seule enuers les communs entendemens: et poise plus en langage peregrin. Reschargeons en ce lieu. _Stultitiæ proprium quis non dixerit, ignauè et contumaciter facere quæ facienda sunt: et alio corpus impellere, alio animum: distrahique inter diuersissimos motus?_ Or sus pour voir, faictes vous dire vn iour, les amusemens et imaginations, que celuy-là met en sa teste, et pour lesquelles il destourne sa pensee d'vn bon repas, et plainct l'heure qu'il employe à se nourrir: vous trouuerez qu'il n'y a rien si fade, en tous les mets de vostre table, que ce bel entretien de son ame (le plus souuent il nous vaudroit mieux dormir tout à faict, que de veiller à ce, à quoy nous veillons) et trouuerez que son discours et intentions, ne valent pas vostre capirotade. Quand ce seroient les rauissemens d'Archimedes mesme, que seroit-ce? Ie ne touche pas icy, et ne mesle point à cette marmaille d'hommes que nous sommes, et à cette vanité de desirs et cogitations, qui nous diuertissent, ces ames venerables, esleuees par ardeur de deuotion et religion, à vne constante et conscientieuse meditation des choses diuines, lesquelles preoccupans par l'effort d'vne viue et vehemente esperance, l'vsage de la nourriture eternelle, but final, et dernier arrest des Chrestiens desirs: seul plaisir constant, incorruptible: desdaignent de s'attendre à nos necessiteuses commoditez, fluides et ambigues: et resignent facilement au corps, le soin et l'vsage, de la pasture sensuelle et temporelle. C'est vn estude priuilegé. Entre nous, ce sont choses, que i'ay tousiours veuës de singulier accord: les opinions supercelestes, et les mœurs sousterraines. Esope ce grand homme vid son maistre qui pissoit en se promenant, Quoy donq, fit-il, nous faudra-il chier en courant? Mesnageons le temps, encore nous en reste-il beaucoup d'oisif, et mal employé. Nostre esprit n'a volontiers pas assez d'autres heures, à faire ses besongnes, sans se desassocier du corps en ce peu d'espace qu'il luy faut pour sa necessité. Ils veulent se mettre hors d'eux, et eschapper à l'homme. C'est folie: au lieu de se transformer en Anges, ils se transforment en bestes: au lieu de se hausser, ils s'abbattent. Ces humeurs transcendentes m'effrayent, comme les lieux hautains et inaccessibles. Et rien ne m'est facheux à digerer en la vie de Socrates, que ses ecstases et ses demoneries. Rien si humain en Platon, que ce pourquoy ils disent, qu'on l'appelle diuin. Et de nos sciences, celles-là me semblent plus terrestres et basses, qui sont les plus haut montees. Et ie ne trouue rien si humble et si mortel en la vie d'Alexandre, que ses fantasies autour de son immortalisation. Philotas le mordit plaisamment par sa responce. Il s'estoit coniouy auec luy par lettre, de l'oracle de Iupiter Hammon, qui l'auoit logé entre les Dieux. Pour ta consideration, i'en suis bien ayse: mais il y a dequoy plaindre les hommes, qui auront à viure auec vn homme, et luy obeyr, lequel outrepasse, et ne se contente de la mesure d'vn homme. _Diis te minorem quòd geris, imperas._ La gentille inscription, dequoy les Atheniens honnorerent la venue de Pompeius en leur ville, se conforme à mon sens:

_D'autant es tu Dieu, comme Tu te recognois homme._

C'est vne absoluë perfection, et comme diuine, de sçauoir iouyr loyallement de son estre. Nous cherchons d'autres conditions, pour n'entendre l'vsage des nostres: et sortons hors de nous, pour ne sçauoir quel il y faict. Si auons nous beau monter sur des eschasses, car sur des eschasses encores faut-il marcher de nos iambes. Et au plus esleué throne du monde, si ne sommes nous assis, que sus nostre cul. Les plus belles vies, sont à mon gré celles, qui se rangent au modelle commun et humain auec ordre: mais sans miracle, sans extrauagance. Or la vieillesse a vn peu besoin d'estre traictee plus tendrement. Recommandons la à ce Dieu protecteur de santé et de sagesse: mais gaye et sociale:

_Frui paratis et valido mihi, Latoe, dones; et precor, integra Cum mente, nec turpem senectam Degere, nec Cythara carentem._

FIN DES ESSAIS. (ORIGINAL)

LIVRE SECOND. (TRADUCTION)

(_Suite._)

CHAPITRE XXXVI.

_A quels hommes entre tous donner la prééminence._

Si on me demandait de choisir entre tous les hommes venus à ma connaissance, je crois possible d'en trouver trois que je placerais au-dessus de tous les autres.

=Prééminence d'Homère sur les plus grands génies; estime que l'on en a faite dans tous les temps.=--L'un est Homère, non qu'Aristote ou Varron, par exemple, n'aient pas été aussi savants que lui, ni encore que, dans son art même, Virgile ne puisse lui être comparé, je laisse à juger de ce dernier point à ceux qui les connaissent tous deux; moi, qui n'en connais qu'un, je ne puis que dire, dans la mesure où je suis à même de me prononcer, que je ne crois pas que les Muses elles-mêmes puissent surpasser le poète latin: «_Il chante sur sa lyre savante des vers pareils à ceux qu'Apollon lui-même module sur la sienne_ (_Properce_).» Toutefois, en jugeant ainsi, ne faudrait-il pas oublier que c'est surtout d'après Homère que Virgile s'est formé, qu'il l'a pris pour guide, pour maître d'école, et qu'un seul passage de l'Iliade a suffi à fournir le sujet et les développements de cette grande et divine Énéide. Mais ce n'est pas ainsi que je calcule, je tiens compte des particularités diverses qui font qu'Homère est admirable et presque au-dessus des conditions humaines; et, en vérité, je m'étonne souvent que lui, dont le génie a créé et mis en faveur de par le monde un certain nombre de divinités, n'ait pas été lui-même élevé au rang des dieux. Il était aveugle, indigent et vivait avant que les sciences eussent été codifiées et que les observations d'où elles sont nées eussent acquis de la certitude; il les a, nonobstant, tellement connues que tous ceux qui, depuis, ont entrepris d'organiser l'administration d'un état, diriger des guerres, écrire sur la religion, sur la philosophie, quelle que fût la secte dont il s'agissait, sur les arts, ont usé de lui comme d'une autorité très sûre par ses connaissances en toutes choses, et de ses livres comme d'une bibliothèque suffisant à tout: «_Il nous dit, bien mieux et plus clairement que Chrysippe et Crantor, ce qui est honnête ou ce qui ne l'est pas; ce qu'il faut faire et ce qu'il faut éviter_ (_Horace_).» Il est, comme l'exprime un autre: «_La source intarissable où les poètes viennent tour à tour s'enivrer des eaux sacrées du Permesse_ (_Ovide_).» Un autre dit: «_Ajoutez-y les compagnons des Muses, parmi lesquels Homère tient le sceptre_ (_Lucrèce_)»; un autre: «_Source abondante qui a coulé avec profusion dans les vers de la postérité, fleuve immense divisé en mille petits ruisseaux; héritage d'un seul, qui profite à tous_ (_Manilius_).»