Essais de Montaigne (self-édition) - Volume III

Part 40

Chapter 403,873 wordsPublic domain

Il y a bien vrayement cette difference, qu'il vaut mieux obliger son desir, aux choses plus aisées à recouurer; mais c'est tousiours vice de s'obliger. I'appellois autresfois, delicat vn mien parent, qui auoit desapris en noz galeres, à se seruir de noz licts, et se despouiller pour se coucher. Si i'auois des enfans masles, ie leur desirasse volontiers ma fortune. Le bon pere que Dieu me donna (qui n'a de moy que la recognoissance de sa bonté, mais certes bien gaillarde) m'enuoya dés le berceau, nourrir à vn pauure village des siens, et m'y tint autant que ie fus en nourrisse, et encores au delà: me dressant à la plus basse et commune façon de viure: _Magna pars libertatis est benè moratus venter_. Ne prenez iamais, et donnez encore moins à vos femmes, la charge de leur nourriture: laissez les former à la fortune, souz des loix populaires et naturelles: laissez à la coustume, de les dresser à la frugalité et à l'austerité; qu'ils ayent plustot à descendre de l'aspreté, qu'à monter vers elle. Son humeur visoit encore à vne autre fin. De me rallier auec le peuple, et cette condition d'hommes, qui a besoin de nostre ayde: et estimoit que ie fusse tenu de regarder plustost, vers celuy qui me tend les bras, que vers celuy, qui me tourne le dos. Et fut cette raison, pourquoy aussi il me donna à tenir sur les fons, à des personnes de la plus abiecte fortune, pour m'y obliger et attacher. Son dessein n'a pas du tout mal succedé. Ie m'adonne volontiers aux petits; soit pour ce qu'il y a plus de gloire: soit par naturelle compassion, qui peut infiniement en moy. Le party que ie condemneray en noz guerres, ie le condemneray plus asprement, fleurissant et prospere. Il sera pour me concilier aucunement à soy quand ie le verray miserable et accablé. Combien volontiers ie considere la belle humeur de Chelonis, fille et femme de Roys de Sparte! Pendant que Cleombrotus son mary, aux desordres de sa ville, eut auantage sur Leonidas son pere, elle fit la bonne fille: se r'allie auec son pere, en son exil, en sa misere, s'opposant au victorieux. La chance vint elle à tourner? la voila changée de vouloir avec la fortune, se rangeant courageusement à son mary: lequel elle suiuit par tout, où sa ruine le porta: n'ayant ce me semble autre choix, que de se ietter au party, où elle faisoit le plus de besoin, et où elle se montroit plus pitoyable. Ie me laisse plus naturellement aller apres l'exemple de Flaminius, qui se prestoit à ceux qui auoyent besoin de luy, plus qu'à ceux qui luy pouuoient bien-faire: que ie ne fais à celuy de Pyrrhus, propre à s'abaisser soubs les grands, et à s'enorgueillir sur les petits. Les longues tables m'ennuyent, et me nuisent: car soit pour m'y estre accoustumé enfant, à faute de meilleure contenance, ie mange autant que i'y suis. Pourtant chez moy, quoy qu'elle soit des courtes, ie m'y mets volontiers vn peu apres les autres; sur la forme d'Auguste: mais ie ne l'imite pas, en ce qu'il en sortoit aussi auant les autres. Au rebours, i'ayme à me reposer long temps apres, et en ouyr comter: pourueu que ie ne m'y mesle point; car ie me lasse et me blesse de parler, l'estomach plain: autant comme ie trouue l'exercice de crier, et contester, auant le repas, tressalubre et plaisant. Les anciens Grecs et Romains auoyent meilleure raison que nous, assignans à la nourriture, qui est vne action principale de la vie, si autre extraordinaire occupation ne les en diuertissoit, plusieurs heures, et la meilleure partie de la nuict: mangeans et beuuans moins hastiuement que nous, qui passons en poste toutes noz actions: et estendans ce plaisir naturel, à plus de loisir et d'vsage, y entresemans diuers offices de conuersation, vtiles et aggreables.

Ceux qui doiuent auoir soing de moy, pourroyent à bon marché me desrober ce qu'ils pensent m'estre nuisible: car en telles choses, ie ne desire iamais, ny ne trouue à dire, ce que ie ne vois pas: mais aussi de celles qui se presentent, ils perdent leur temps de m'en prescher l'abstinence. Si que quand ie veux ieusner, il me faut mettre à part des souppeurs; et qu'on me presente iustement, autant qu'il est besoin pour vne reglée collation: car si ie me mets à table, i'oublie ma resolution. Quand i'ordonne qu'on change d'apprest à quelque viande; mes gens sçauent, que c'est à dire, que mon appetit est allanguy, et que ie n'y toucheray point. En toutes celles qui le peuuent souffrir, ie les ayme peu cuittes. Et les ayme fort mortifiées: et iusques à l'alteration de la senteur, en plusieurs. Il n'y a que la dureté qui generalement me fasche (de toute autre qualité, ie suis aussi nonchalant et souffrant qu'homme que i'aye cogneu) si que contre l'humeur commune, entre les poissons mesme, il m'aduient d'en trouuer, et de trop frais, et de trop fermes. Ce n'est pas la faute de mes dents, que i'ay eu tousiours bonnes iusques à l'excellence; et que l'aage ne commence de menasser qu'à cette heure. I'ay apprins dés l'enfance, à les frotter de ma seruiette, et le matin, et à l'entrée et issuë de la table. Dieu faict grace à ceux à qui il soustrait la vie par le menu. C'est le seul benefice de la vieillesse. La derniere mort en sera d'autant moins plaine et nuisible: elle ne tuera plus qu'vn demy, ou vn quart d'homme. Voila vne dent qui me vient de choir, sans douleur, sans effort: c'estoit le terme naturel de sa durée. Et cette partie de mon estre, et plusieurs autres, sont desia mortes, autres demy mortes, des plus actiues, et qui tenoyent le premier rang pendant la vigueur de mon aage. C'est ainsi que ie fons, et eschappe à moy. Quelle bestise sera-ce à mon entendement, de sentir le sault de cette cheute, desia si auancée, comme si elle estoit entiere? Ie ne l'espere pas. A la verité, ie reçoy vne principale consolation aux pensées de ma mort, qu'elle soit des iustes et naturelles: et que mes-huy ie ne puisse en cela, requerir ni esperer de la destinée, faueur qu'illegitime. Les hommes se font accroire, qu'ils ont eu autres-fois, comme la stature, la vie aussi plus grande. Mais ils se trompent: et Solon, qui est de ces vieux temps-là, en taille pourtant l'extreme durée à soixante et dix ans. Moy qui ay tant adoré et si vniuersellement cet αριστον μετρον, du temps passé: et qui ay tant pris pour la plus parfaicte, la moyenne mesure: pretendray-ie vne desmesurée et prodigieuse vieillesse? Tout ce qui vient au reuers du cours de nature, peut estre fascheux: mais ce, qui vient selon elle, doibt estre tousiours plaisant. _Omnia, quæ secundum naturam fiunt, sunt habenda in bonis._ Par ainsi, dit Platon, la mort, que les playes ou maladies apportent, soit violente: mais celle, qui nous surprend, la vieillesse nous y conduisant, est de toutes la plus legere, et aucunement delicieuse. _Vitam adolescentibus vis aufert, senibus maturitas._ La mort se mesle et confond par tout à nostre vie: le declin præoccupe son heure, et s'ingere au cours de nostre auancement mesme. I'ay des portraits de ma forme de vingt et cinq, et de trente cinq ans: ie les compare auec celuy d'asteure. Combien de fois, ce n'est plus moy: combien est mon image presente plus eslongnée de celles là, que de celle de mon trespas. C'est trop abusé de nature, de la tracasser si loing, qu'elle soit contrainte de nous quitter: et abandonner nostre conduite, nos yeux, nos dens, nos iambes, et le reste, à la mercy d'vn secours estranger et mandié: et nous resigner entre les mains de l'art, las de nous suyure. Ie ne suis excessiuement desireux, ny de salades, ny de fruits: sauf les melons. Mon pere haïssoit toute sorte de sauces, ie les ayme toutes. Le trop manger m'empesche: mais par sa qualité, ie n'ay encore cognoissance bien certaine, qu'aucune viande me nuise: comme aussi ie ne remarque, ny lune plaine, ny basse, ny l'automne du printemps. Il y a des mouuemens en nous, inconstans et incognuz. Car des refors, pour exemple, ie les ay trouuez premierement commodes, depuis fascheux, à present de rechef commodes. En plusieurs choses, ie sens mon estomach et mon appetit aller ainsi diuersifiant. I'ay rechangé du blanc au clairet, et puis du clairet au blanc. Ie suis friand de poisson, et fais mes iours gras des maigres: et mes festes des iours de ieusne. Ie croy ce qu'aucuns disent, qu'il est de plus aisée digestion que la chair. Comme ie fais conscience de manger de la viande, le iour de poisson: aussi fait mon goust, de mesler le poisson à la chair. Cette diuersité me semble trop eslongnée. Dés ma ieunesse, ie desrobois par fois quelque repas: ou à fin d'esguiser mon appetit au lendemain (car comme Epicurus ieusnoit et faisoit des repas maigres, pour accoustumer sa volupté à se passer de l'abondance: moy au rebours, pour dresser ma volupté, à faire mieux son profit, et se seruir plus alaigrement, de l'abondance) ou ie ieusnois, pour conseruer ma vigueur au seruice de quelque action de corps ou d'esprit: car et l'vn et l'autre, s'apparesse cruellement en moy, par la repletion: (et sur tout, ie hay ce sot accouplage, d'vne Deesse si saine et si alegre, auec ce petit Dieu indigest et roteur, tout bouffy de la fumée de sa liqueur) ou pour guarir mon estomach malade: ou pour estre sans compaignie propre. Car ie dy comme ce mesme Epicurus, qu'il ne faut pas tant regarder ce qu'on mange, qu'auec qui on mange. Et louë Chilon, de n'auoir voulu promettre de se trouuer au festin de Periander, auant que d'estre informé, qui estoyent les autres conuiez. Il n'est point de si doux apprest pour moy, ny de sauce si appetissante, que celle qui se tire de la societé. Ie croys qu'il est plus sain, de manger plus bellement et moins: et de manger plus souuent. Mais ie veux faire valoir l'appetit et la faim: ie n'aurois nul plaisir à trainer à la medecinale, trois ou quatre chetifs repas par iour, ainsi contrains. Qui m'asseureroit que le goust ouuert, que i'ay ce matin, ie le retrouuasse encore à souper? Prenons, sur tout les vieillards: le premier temps opportun qui nous vient. Laissons aux faiseurs d'almanachs les esperances et les prognostiques. L'extreme fruict de ma santé, c'est la volupté: tenons nous à la premiere presente et cognuë. I'euite la constance en ces loix de ieusne. Qui veut qu'vne forme luy serue, fuye à la continuer: nous nous y durcissons, nos forces s'y endorment: six mois apres, vous y aurez si bien acoquiné vostre estomach, que vostre proffit, ce ne sera que d'auoir perdu la liberté d'en vser autrement sans dommage. Ie ne porte les iambes, et les cuisses, non plus couuertes en hyuer qu'en esté, vn bas de soye tout simple. Ie me suis laissé aller pour le secours de mes reumes, à tenir la teste plus chaude, et le ventre, pour ma colique. Mes maux s'y habituerent en peu de iours, et desdaignerent mes ordinaires prouisions. I'estois monté d'vne coiffe à vn couurechef, et d'vn bonnet à vn chapeau double. Les embourreures de mon pourpoint, ne me seruent plus que de galbe: ce n'est rien: si ie n'y adiouste vne peau de lieure ou de vautour: vne calote à ma teste. Suyuez cette gradation, vous irez beau train. Ie n'en feray rien. Et me dedirois volontiers du commencement que i'y ay donné, si i'osois. Tombez vous en quelque inconuenient nouueau? cette reformation ne vous sert plus: vous y estes accoustumé, cherchez en vne autre. Ainsi se ruinent ceux qui se laissent empestrer à des regimes contraincts, et s'y astreignent superstitieusement: il leur en faut encore, et encore apres, d'autres au delà: ce n'est iamais fait. Pour nos occupations, et le plaisir: il est beaucoup plus commode, comme faisoyent les anciens, de perdre le disner, et remettre à faire bonne chere à l'heure de la retraicte et du repos, sans rompre le iour: ainsi le faisois-ie autresfois. Pour la santé, ie trouue depuis par experience au contraire, qu'il vaut mieux disner, et que la digestion se faict mieux en veillant. Ie ne suis guere subiect à estre alteré ny sain ny malade: i'ay bien volontiers lors la bouche seche, mais sans soif. Et communement, ie ne bois que du desir qui m'en vient en mangeant, et bien auant dans le repas. Ie bois assez bien, pour vn homme de commune façon. En esté, et en vn repas appetissant, ie n'outrepasse point seulement les limites d'Auguste, qui ne beuuoit que trois fois precisement: mais pour n'offenser la regle de Democritus, qui deffendoit de s'arrester à quattre, comme à vn nombre mal fortuné, ie coule à vn besoing, iusques à cinq: trois demysetiers, enuiron. Car les petis verres sont les miens fauoris: et me plaist de les vuider, ce que d'autres euitent comme chose mal seante. Ie trempe mon vin plus souuent à moitié, par fois au tiers d'eau. Et quand ie suis en ma maison, d'vn ancien vsage que son medecin ordonnoit à mon pere, et à soy, on mesle celuy qu'il me faut, des la sommelerie, deux ou trois heures auant qu'on serue. Ils disent, que Cranaus Roy des Atheniens fut inuenteur de cet vsage, de tremper le vin: vtilement ou non, i'en ay veu debattre. I'estime plus decent et plus sain, que les enfans n'en vsent qu'apres seize ou dix-huict ans. La forme de viure plus vsitée et commune, est la plus belle. Toute particularité, m'y semble à euiter: et haïrois autant vn Aleman qui mist de l'eau au vin, qu'vn François qui le buroit pur. L'vsage publiq donne loy à telles choses. Ie crains vn air empesché, et fuys mortellement la fumée: (la premiere reparation où ie courus chez moy, ce fut aux cheminées, et aux retraicts, vice commun des vieux bastimens, et insupportable) et entre les difficultez de la guerre, comte ces espaisses poussieres, dans lesquelles on nous tient enterrez au chault, tout le long d'vne iournée. I'ay la respiration libre et aysée: et se passent mes morfondements le plus souuent sans offence du poulmon, et sans toux. L'aspreté de l'esté m'est plus ennemie que celle de l'hyuer: car outre l'incommodité de la chaleur, moins remediable que celle du froid, et outre le coup que les rayons du soleil donnent à la teste: mes yeux s'offencent de toute lueur esclatante: ie ne sçaurois à cette heure disner assiz, vis à vis d'vn feu ardent, et lumineux. Pour amortir la blancheur du papier, au temps que i'auois plus accoustumé de lire, ie couchois sur mon liure, vne piece de verre, et m'en trouuois fort soulagé. I'ignore iusques à present, l'vsage des lunettes: et vois aussi loing, que ie fis onques, et que tout autre. Il est vray, que sur le declin du iour, ie commence à sentir du trouble, et de la foiblesse à lire: dequoy l'exercice a tousiours trauaillé mes yeux: mais sur tout nocturne. Voyla vn pas en arriere: à toute peine sensible. Ie reculeray d'vn autre; du second au tiers, du tiers au quart, si coïement qu'il me faudra estre aueugle formé, auant que ie sente la decadence et vieillesse de ma veuë. Tant les Parques destordent artificiellement nostre vie. Si suis-ie en doubte, que mon ouïe marchande à s'espaissir: et verrez que ie l'auray demy perdue, que ie m'en prendray encore à la voix de ceux qui parlent à moy. Il faut bien bander l'ame, pour luy faire sentir, comme elle s'escoule.

Mon marcher est prompt et ferme: et ne sçay lequel des deux, ou l'esprit ou le corps, i'ay arresté plus mal-aisément, en mesme poinct. Le prescheur est bien de mes amys, qui oblige mon attention, tout vn sermon. Aux lieux de ceremonie, où chacun est si bandé en contenance, où i'ay veu les dames tenir leurs yeux mesmes si certains, ie ne suis iamais venu à bout, que quelque piece des miennes n'extrauague tousiours: encore que i'y sois assis, i'y suis peu rassis. Comme la chambriere du Philosophe Chrysippus, disoit de son maistre, qu'il n'estoit yure que par les iambes: car il auoit cette coustume de les remuer, en quelque assiette qu'il fust: et elle le disoit, lors que le vin esmouuant ses compaignons, luy n'en sentoit aucune alteration. On a peu dire aussi dés mon enfance, que i'auoy de la follie aux pieds, ou de l'argent vif: tant i'y ay de remuement et d'inconstance naturelle, en quelque lieu, que ie les place. C'est indecence, outre ce qu'il nuit à la santé, voire et au plaisir, de manger gouluement, comme ie fais. Ie mors souuent ma langue, par fois mes doigts, de hastiueté. Diogenes, rencontrant vn enfant qui mangeoit ainsin, en donna vn soufflet à son precepteur. Il y auoit des hommes à Rome, qui enseignoyent à mascher, comme à marcher, de bonne grace. I'en pers le loisir de parler, qui est vn si doux assaisonnement des tables, pourueu que ce soyent des propos de mesme, plaisans et courts. Il y a de la ialousie et enuie entre nos plaisirs, ils se choquent et empeschent l'vn l'autre. Alcibiades, homme bien entendu à faire bonne chere, chassoit la musique mesme des tables, pour qu'elle ne troublast la douceur des deuis, par la raison, que Platon luy preste. Que c'est vn vsage d'hommes populaires, d'appeller des ioüeurs d'instruments et des chantres aux festins, à faute de bons discours et aggreables entretiens, dequoy les gens d'entendement sçauent s'entrefestoyer. Varro demande cecy au conuiue: l'assemblée de personnes belles de presence, et aggreables de conuersation, qui ne soyent ny muets ny bauarts: netteté et delicatesse aux viures, et au lieu: et le temps serein. Ce n'est pas vne feste peu artificielle, et peu voluptueuse, qu'vn bon traittement de table. Ny les grands chefs de guerre, ny les grands philosophes, n'en ont desdaigné l'vsage et la science. Mon imagination en a donné trois en garde à ma memoire, que la fortune me rendit de souueraine douceur, en diuers temps de mon aage plus fleurissant. Mon estat present m'en forclost. Car chacun pour soy y fournit de grace principale, et de saueur, selon la bonne trampe de corps et d'ame, en quoy lors il se trouue. Moy qui ne manie que terre à terre, hay cette inhumaine sapience, qui nous veut rendre desdaigneux et ennemis de la culture du corps. I'estime pareille iniustice, de prendre à contre cœur les voluptez naturelles, que de les prendre trop à cœur. Xerxes estoit un fat, qui enueloppé en toutes les voluptez humaines, alloit proposer prix à qui luy en trouueroit d'autres. Mais non guere moins fat est celuy, qui retranche celles, que nature luy a trouuées. Il ne les faut ny suyure ny fuyr: il les faut receuoir. Ie les reçois vn peu plus grassement et gratieusement, et me laisse plus volontiers aller vers la pente naturelle. Nous n'auons que faire d'exaggerer leur inanité: elle se faict assez sentir, et se produit assez. Mercy à nostre esprit maladif, rabat-ioye, qui nous desgouste d'elles, comme de soy-mesme. Il traitte et soy, et tout ce qu'il reçoit, tantost auant, tantost arriere, selon son estre insatiable, vagabond et versatile:

_Sincerum est nisi vas, quodcunque infundis, acescit._

Moy, qui me vente d'embrasser si curieusement les commoditez de la vie, et si particulierement: n'y trouue, quand i'y regarde ainsi finement, à peu pres que du vent. Mais quoy? nous sommes par tout vent. Et le vent encore, plus sagement que nous s'ayme à bruire, à s'agiter: et se contente en ses propres offices: sans desirer la stabilité, la solidité, qualitez non siennes. Les plaisirs purs de l'imagination, ainsi que les desplaisirs, disent aucuns, sont les plus grands: comme l'exprimoit la balance de Critolaüs. Ce n'est pas merueille. Elle les compose à sa poste, et se les taille en plein drap. I'en voy tous les iours, des exemples insignes, et à l'aduenture desirables. Mais moy, d'vne condition mixte, grossier, ne puis mordre si à faict, à ce seul obiect, si simple: que ie ne me laisse tout lourdement aller aux plaisirs presents, de la loy humaine et generale. Intellectuellement sensibles, sensiblement intellectuels. Les philosophes Cyrenaïques veulent, que comme les douleurs, aussi les plaisirs corporels soyent plus puissants: et comme doubles, et comme plus iustes. Il en est, comme dit Aristote, qui d'vne farouche stupidité, en font les desgoustez. I'en cognoy d'autres qui par ambition le font. Que ne renoncent ils encore au respirer? que ne viuent-ils du leur, et ne refusent la lumiere, de ce qu'elle est gratuite: ne leur coutant ny inuention ny vigueur? Que Mars, ou Pallas, ou Mercure, les substantent pour voir, au lieu de Venus, de Cerez, et de Bacchus. Chercheront ils pas la quadrature du cercle, iuchez sur leurs femmes? Ie hay, qu'on nous ordonne d'auoir l'esprit aux nues, pendant que nous auons le corps à table. Ie ne veux pas que l'esprit s'y clouë, ny qu'il s'y veautre: mais ie veux qu'il s'y applique: qu'il s'y see, non qu'il s'y couche. Aristippus ne defendoit que le corps, comme si nous n'auions pas d'ame: Zenon n'embrassoit que l'ame, comme si nous n'auions pas de corps. Touts deux vicieusement. Pythagoras, disent-ils, a suiuy vne philosophie toute en contemplation: Socrates, toute en mœurs et en action: Platon en a trouué le temperament entre les deux. Mais ils le disent, pour en conter. Et le vray temperament se trouue en Socrates; et Platon est plus Socratique, que Pythagorique: et luy sied mieux. Quand ie dance, ie dance: quand ie dors, ie dors. Voire, et quand ie me promeine solitairement en vn beau verger, si mes pensees se sont entretenuës des occurrences estrangeres quelque partie du temps: quelque autre partie, ie les rameine à la promenade, au verger, à la douceur de cette solitude, et à moy.

Nature a maternellement obserué cela, que les actions qu'elle nous a enioinctes pour nostre besoing, nous fussent aussi voluptueuses. Et nous y conuie, non seulement par la raison: mais aussi par l'appetit: c'est iniustice de corrompre ses regles. Quand ie vois, et Cæsar, et Alexandre, au plus espaiz de sa grande besongne, iouïr si plainement des plaisirs humains et corporels, ie ne dis pas que ce soit relascher son ame, ie dis que c'est la roidir: sousmettant par vigueur de courage, à l'vsage de la vie ordinaire, ces violentes occupations et laborieuses pensées. Sages, s'ils eussent creu, que c'estoit là leur ordinaire vocation, cette-cy, l'extraordinaire. Nous sommes de grands fols. Il a passé sa vie en oisiueté, disons-nous: ie n'ay rien faict d'auiourd'huy. Quoy? auez-vous pas vescu? C'est non seulement la fondamentale, mais la plus illustre de vos occupations. Si on m'eust mis au propre des grands maniements, i'eusse montré ce que ie sçauoy faire. Auez vous sceu mediter et manier vostre vie? vous auez faict la plus grande besoigne de toutes. Pour se montrer et exploicter, nature n'a que faire de fortune. Elle se montre egallement en tous estages: et derriere, comme sans rideau. Auez-vous sceu composer vos mœurs: vous auez bien plus faict que celuy qui a composé des liures. Auez-vous sceu prendre du repos: vous auez plus faict, que celuy qui a pris des Empires et des villes. Le glorieux chef-d'œuure de l'homme, c'est viure à propos. Toutes autres choses: regner, thesauriser, bastir, n'en sont qu'appendicules et adminicules, pour le plus. Ie prens plaisir de voir vn general d'armée au pied d'vne breche qu'il veut tantost attaquer, se prestant tout entier et deliure, à son disner, au deuis, entre ses amis. Et Brutus, ayant le ciel et la terre conspirez à l'encontre de luy, et de la liberté Romaine, desrober à ses rondes, quelque heure de nuict, pour lire et breueter Polybe en toute securité. C'est aux petites ames enseuelies du poix des affaires, de ne s'en sçauoir purement desmesler: de ne les sçauoir et laisser et reprendre.