Essais de Montaigne (self-édition) - Volume III
Part 4
Sur quoy ie veux faire deux comtes. Le Baron de Caupene en Chalosse, et moy, auons en commun le droit de patronage d'vn benefice, qui est de grande estenduë, au pied de noz montaignes, qui se nomme Lahontan. Il est des habitans de ce coin, ce qu'on dit de ceux de la valée d'Angrougne; ils auoient vne vie à part, les façons, les vestemens, et les mœurs à part: regis et gouuernez par certaines polices et coustumes particulieres, receuës de pere en filz, ausquelles ils s'obligeoient sans autre contrainte, que de la reuerence de leur vsage. Ce petit estat s'estoit continué de toute ancienneté en vne condition si heureuse, qu'aucun iuge voisin n'auoit esté en peine de s'informer de leur affaire; aucun aduocat employé à leur donner aduis, ny estranger appellé pour esteindre leurs querelles; et n'auoit on iamais veu aucun de ce destroit à l'aumosne. Ils fuyoient les alliances et le commerce de l'autre monde, pour n'alterer la pureté de leur police: iusques à ce, comme ils recitent, que l'vn d'entre eux, de la memoire de leurs peres, ayant l'ame espoinçonnée d'vne noble ambition, alla s'aduiser pour mettre son nom en credit et reputation, de faire l'vn de ses enfans maistre Iean, ou maistre Pierre: et l'ayant faict instruire à escrire en quelque ville voisine, en rendit en fin vn beau notaire de village. Cettuy-cy, deuenu grand, commença à desdaigner leurs anciennes coustumes, et à leur mettre en teste la pompe des regions de deça. Le premier de ses comperes, à qui on escorna vne cheure, il luy conseilla d'en demander raison aux iuges Royaux d'autour de là; et de cettuy-cy à vn autre, iusques à ce qu'il eust tout abastardy. A la suitte de cette corruption, ils disent, qu'il y en suruint incontinent vn' autre, de pire consequence, par le moyen d'vn medecin, à qui il print enuie d'espouser vne de leurs filles, et de s'habituer parmy eux. Cettuy-cy commença à leur apprendre premierement le nom des fiebures, des rheumes, et des apostemes, la situation du cœur, du foye, et des intestins, qui estoit vne science iusques lors tres esloignée de leur cognoissance: et au lieu de l'ail, dequoy ils auoyent apris à chasser toutes sortes de maux, pour aspres et extremes qu'ils fussent, il les accoustuma pour vne toux, ou pour vn morfondement, à prendre les mixtions estrangeres, et commença à faire trafique, non de leur santé seulement, mais aussi de leur mort. Ils iurent que depuis lors seulement, ils ont apperçeu que le serain leur appesantissoit la teste, que le boire ayant chault apportoit nuisance, et que les vents de l'automne estoyent plus griefs que ceux du printemps: que depuis l'vsage de cette medecine, ils se trouuent accablez d'vne legion de maladies inaccoustumées, et qu'ils apperçoiuent vn general deschet, en leur ancienne vigueur, et leurs vies de moitié raccourcies. Voyla le premier de mes comtes. L'autre est, qu'auant ma subiection graueleuse, oyant faire cas du sang de bouc à plusieurs, comme d'vne manne celeste enuoyée en ces derniers siecles, pour la tutelle et conseruation de la vie humaine; et en oyant parler à des gens d'entendement comme d'vne drogue admirable, et d'vne operation infaillible: moy qui ay tousiours pensé estre en bute à tous les accidens, qui peuuent toucher tout autre homme, prins plaisir en pleine santé à me prouuoir de ce miracle; et commanday chez moy qu'on me nourrist vn bouc selon la recepte. Car il faut que ce soit aux mois les plus chaleureux de l'esté, qu'on le retire: et qu'on ne luy donne à manger que des herbes aperitiues, et à boire que du vin blanc. Ie me rendis de fortune chez moy le iour qu'il deuoit estre tué: on me vint dire que mon cuysinier trouuoit dans la panse deux ou trois grosses boules, qui se chocquoient l'vne l'autre parmy sa mangeaille. Ie fus curieux de faire apporter toute cette tripaille en ma presence, et fis ouurir cette grosse et large peau: il en sortit trois gros corps, legers comme des esponges, de façon qu'il semble qu'ils soyent creuz, durs au demeurant par le dessus et fermes, bigarrez de plusieurs couleurs mortes: l'vn parfaict en rondeur, à la mesure d'vne courte boule: les autres deux, vn peu moindres, ausquels l'arrondissement est imparfaict, et semble qu'il s'y acheminast. I'ai trouué, m'en estant faict enquerir à ceux, qui ont accoustumé d'ouurir de ces animaux, que c'est vn accident rare et inusité. Il est vray-semblable que ce sont des pierres cousines des nostres. Et s'il est ainsi, c'est vne esperance bien vaine aux graueleux, de tirer leur guerison du sang d'vne beste, qui s'en alloit elle mesme mourir d'vn pareil mal. Car de dire que le sang ne se sent pas de cette contagion, et n'en altere sa vertu accoustumée, il est plustost à croire, qu'il ne s'engendre rien en vn corps que par la conspiration et communication de toutes les parties: la masse agist tout' entiere, quoy que l'vne piece y contribue plus que l'autre, selon la diuersité des operations. Parquoy il y a grande apparence qu'en toutes les parties de ce bouc, il y auoit quelque qualité petrifiante. Ce n'estoit pas tant pour la crainte de l'aduenir, et pour moy, que i'estoy curieux de cette experience: comme c'estoit, qu'il aduient chez moy, ainsi qu'en plusieurs maisons, que les femmes y font amas de telles menues drogueries, pour en secourir le peuple: vsant de mesme recepte à cinquante maladies, et de telle recepte, qu'elles ne prennent pas pour elles, et si triomphent en bons euenemens. Au demeurant, i'honore les medecins, non pas suiuant le precepte, pour la necessité (car à ce passage on en oppose vn autre du prophete, reprenant le Roy Asa d'auoir eu recours au medecin) mais pour l'amour d'eux mesmes, en ayant veu beaucoup d'honnestes hommes et dignes d'estre aymez. Ce n'est pas à eux que i'en veux, c'est à leur art, et ne leur donne pas grand blasme de faire leur profit de nostre sottise, car la plus part du monde faict ainsi. Plusieurs vacations et moindres et plus dignes que la leur, n'ont fondement, et appuy qu'aux abuz publiques. Ie les appelle en ma compagnie, quand ie suis malade, s'ils se rencontrent à propos, et demande à en estre entretenu, et les paye comme les autres. Ie leur donne loy, de me commander de m'abrier chauldement, si ie l'ayme mieux ainsi, que d'autre sorte: ils peuuent choisir d'entre les porreaux et les laictues, dequoy il leur plaira que mon bouillon se face, et m'ordonner le blanc ou le clairet: et ainsi de toutes autres choses, qui sont indifferentes à mon appetit et vsage. I'entens bien que ce n'est rien faire pour eux, d'autant que l'aigreur et l'estrangeté sont accidens de l'essence propre de la medecine. Lycurgus ordonnoit le vin aux Spartiates malades. Pourquoy? par ce qu'ils en haissoyent l'vsage, sains. Tout ainsi qu'vn Gentil-homme mon voisin s'en sert pour drogue tressalutaire à ses fiebures, par ce que de sa nature il en hait mortellement le goust. Combien en voyons nous d'entr' eux, estre de mon humeur? desdaigner la medecine pour leur seruice, et prendre vne forme de vie libre, et toute contraire à celle qu'ils ordonnent à autruy? Qu'est-ce cela, si ce n'est abuser tout destroussément de nostre simplicité? Car ils n'ont pas leur vie et leur santé moins chere que nous; et accommoderoient leurs effects à leur doctrine, s'ils n'en cognoissoyent eux mesmes la faulceté. C'est la crainte de la mort et de la douleur, l'impatience du mal, vne furieuse et indiscrete soif de la guerison, qui nous aueugle ainsi. C'est pure lascheté qui nous rend nostre croyance si molle et maniable. La plus part pourtant ne croyent pas tant, comme ils endurent et laissent faire: car ie les oy se plaindre et en parler, comme nous. Mais ils se resoluent en fin: Que feroy-ie donc? Comme si l'impatience estoit de soy quelque meilleur remede, que la patience. Y a il aucun de ceux qui se sont laissez aller à cette miserable subiection, qui ne se rende esgalement à toute sorte d'impostures? qui ne se mette à la mercy de quiconque a cette impudence, de luy donner promesse de sa guerison? Les Babyloniens portoyent leurs malades en la place: le medecin c'estoit le peuple: chacun des passants ayant par humanité et ciuilité à s'enquerir de leur estat: et, selon son experience, leur donner quelque aduis salutaire. Nous n'en faisons guere autrement: il n'est pas vne simple femmelette, de qui nous n'employons les barbottages et les breuets: et selon mon humeur, si i'auoy à en accepter quelqu'vne, i'accepterois plus volontiers cette medecine qu'aucune autre: d'autant qu'aumoins il n'y a nul dommage à craindre. Ce qu'Homere et Platon disoyent des Ægyptiens, qu'ils estoyent tous medecins, il se doit dire de tous peuples. Il n'est personne, qui ne se vante de quelque recepte, et qui ne la hazarde sur son voisin, s'il l'en veut croire. I'estoy l'autre iour en vne compagnie, où ie ne sçay qui, de ma confrairie, apporta la nouuelle d'vne sorte de pillules compilées de cent, et tant d'ingrediens de comte fait: il s'en esmeut vne feste et vne consolation singuliere: car quel rocher soustiendroit l'effort d'vne si nombreuse batterie? I'entens toutesfois par ceux qui l'essayerent, que la moindre petite graue ne daigna s'en esmouuoir. Ie ne me puis desprendre de ce papier, que ie n'en die encore ce mot, sur ce qu'ils nous donnent pour respondant de la certitude de leurs drogues, l'experience qu'ils ont faicte. La plus part, et ce croy-ie, plus des deux tiers des vertus medecinales, consistent en la quinte essence, ou proprieté occulte des simples; de laquelle nous ne pouuons auoir autre instruction que l'vsage. Car quinte essence, n'est autre chose qu'vne qualité, de laquelle par nostre raison nous ne sçauons trouuer la cause. En telles preuues, celles qu'ils disent auoir acquises par l'inspiration de quelque dæmon, ie suis content de les receuoir, (car quant aux miracles, ie n'y touche iamais) ou bien encore les preuues qui se tirent des choses, qui pour autre consideration tombent souuent en nostre vsage: comme si en la laine, dequoy nous auons accoustumé de nous vestir, il s'est trouué par accident, quelque occulte proprieté desiccatiue, qui guerisse les mules au talon; et si au reffort, que nous mangeons pour la nourriture, il s'est rencontré quelque operation aperitiue. Galen recite, qu'il aduint à vn ladre de receuoir guerison par le moyen du vin qu'il beut, d'autant que de fortune, vne vipere s'estoit coulée dans le vaisseau. Nous trouuons en cet exemple le moyen, et vne conduitte vray-semblable à cette experience. Comme aussi en celles, ausquelles les medecins disent, auoir esté acheminez par l'exemple d'aucunes bestes. Mais en la plus part des autres experiences, à quoy ils disent auoir esté conduis par la fortune, et n'auoir eu autre guide que le hazard, ie trouue le progrez de cette information incroyable. I'imagine l'homme, regardant au tour de luy le nombre infiny des choses, plantes, animaux, metaulx. Ie ne sçay par où luy faire commencer son essay: et quand sa premiere fantasie se iettera sur la corne d'vn elan, à quoy il faut prester vne creance bien molle et aisée: il se trouue encore autant empesché en sa seconde operation. Il luy est proposé tant de maladies, et tant de circonstances, qu'auant qu'il soit venu à la certitude de ce poinct, où doit ioindre la perfection de son experience, le sens humain y perd son Latin: et auant qu'il ait trouué parmy cette infinité de choses, que c'est cette corne: parmy cette infinité de maladies, l'epilepsie: tant de complexions, au melancholique: tant de saisons, en hyuer: tant de nations, au François: tant d'aages, en la vieillesse: tant de mutations celestes, en la conionction de Venus et de Saturne: tant de parties du corps au doigt. A tout cela n'estant guidé ny d'argument, ny de coniecture, ny d'exemple, ny d'inspiration diuine, ains du seul mouuement de la fortune, il faudroit que ce fust par vne fortune, parfaictement artificielle, reglée et methodique. Et puis, quand la guerison fut faicte, comment se peut il asseurer, que ce ne fust, que le mal estoit arriué à sa periode; ou vn effect du hazard? ou l'operation de quelque autre chose, qu'il eust ou mangé, ou beu, ou touché ce iour là? ou le merite des prieres de sa mere-grand? Dauantage, quand cette preuue auroit esté parfaicte, combien de fois fut elle reiterée? et cette longue cordée de fortunes et de rencontres, r'enfilée, pour en conclure vne regle? Quand elle sera conclue, par qui est-ce? de tant de millions, il n'y a que trois hommes qui se meslent d'enregistrer leurs experiences. Le sort aura il r'encontré à poinct nommé l'vn de ceux-cy? Quoy si vn autre, et si cent autres, ont faict des experiences contraires? A l'aduanture y verrions nous quelque lumiere, si tous les iugements, et raisonnements des hommes, nous estoyent cogneuz. Mais que trois tesmoings et trois docteurs, regentent l'humain genre, ce n'est pas la raison: il faudroit que l'humaine nature les eust deputez et choisis, et qu'ils fussent declarez nos syndics par expresse procuration.
A MADAME DE DVRAS.
Madame, vous me trouuastes sur ce pas dernierement, que vous me vinstes voir. Par ce qu'il pourra estre, que ces inepties se rencontreront quelque fois entre vos mains: ie veux aussi qu'elles portent tesmoignage, que l'autheur se sent bien fort honoré de la faueur que vous leur ferez. Vous y recognoistrez ce mesme port, et ce mesme air, que vous auez veu en sa conuersation. Quand i'eusse peu prendre quelque autre façon que la mienne ordinaire, et quelque autre forme plus honorable et meilleure, ie ne l'eusse pas faict: car ie ne veux tirer de ces escrits, sinon qu'ils me representent à vostre memoire, au naturel. Ces mesmes conditions et facultez, que vous auez pratiquées et recueillies, Madame, auec beaucoup plus d'honneur et de courtoisie qu'elles ne meritent, ie les veux loger, mais sans alteration et changement, en vn corps solide, qui puisse durer quelques années, ou quelques iours apres moy, où vous les retrouuerez, quand il vous plaira vous en refreschir la memoire, sans prendre autrement la peine de vous en souuenir: aussi ne le vallent elles pas. Ie desire que vous continuez en moy, la faueur de vostre amitié, par ces mesmes qualitez, par le moyen desquelles, elle a esté produite. Ie ne cherche aucunement qu'on m'ayme et estime mieux, mort, que viuant. L'humeur de Tybere est ridicule, et commune pourtant, qui auoit plus de soin d'estendre sa renommée à l'aduenir, qu'il n'auoit de se rendre estimable et aggreable aux hommes de son temps. Si i'estoy de ceux, à qui le monde peut deuoir loüange, ie l'en quitteroy pour la moitié, et qu'il me la payast d'auance. Qu'elle se hastast et ammoncelast tout autour de moy, plus espesse qu'alongée, plus pleine que durable. Et qu'elle s'euanouit hardiment, quand et ma cognoissance, et quand ce doux son ne touchera plus mes oreilles. Ce seroit vne sotte humeur, d'aller à cet'heure, que ie suis prest d'abandonner le commerce des hommes, me produire à eux, par vne nouuelle recommandation. Ie ne fay nulle recepte des biens que ie n'ay peu employer à l'vsage de ma vie. Quel que ie soye, ie le veux estre ailleurs qu'en papier. Mon art et mon industrie ont esté employez à me faire valoir moy-mesme. Mes estudes, à m'apprendre à faire, non pas à escrire. I'ay mis tous mes efforts à former ma vie. Voyla mon mestier et mon ouurage. Ie suis moins faiseur de liures, que de nulle autre besongne. I'ay desiré de la suffisance, pour le seruice de mes commoditez presentes et essentielles, non pour en faire magasin, et reserue à mes heritiers. Qui a de la valeur, si le face cognoistre en ses mœurs, en ses propos ordinaires: à traicter l'amour, ou des querelles, au ieu, au lict, à la table, à la conduicte de ses affaires, à son œconomie. Ceux que ie voy faire des bons liures sous des meschantes chausses, eussent premierement faict leurs chausses, s'ils m'en eussent creu. Demandez à vn Spartiate, s'il ayme mieux estre bon rhetoricien que bon soldat: non pas moy, que bon cuisinier, si ie n'auoy qui m'en seruist. Mon Dieu, Madame, que ie haïrois vne telle recommandation, d'estre habile homme par escrit, et estre vn homme de neant, et vn sot, ailleurs. I'ayme mieux encore estre vn sot, et icy, et là, que d'auoir si mal choisi, où employer ma valeur. Aussi il s'en faut tant que i'attende à me faire quelque nouuel honneur par ces sottises, que ie feray beaucoup, si ie n'y en pers point, de ce peu que i'en auois aquis. Car, outre ce que cette peinture morte, et muete, desrobera à mon estre naturel, elle ne se raporte pas à mon meilleur estat, mais beaucoup descheu de ma premiere vigueur et allegresse, tirant sur le flestry et le rance. Ie suis sur le fond du vaisseau, qui sent tantost le bas et la lye. Au demeurant, Madame, ie n'eusse pas osé remuer si hardiment les mysteres de la medecine, attendu le credit que vous et tant d'autres luy donnez, si ie n'y eusse esté acheminé par ses autheurs mesmes. Ie croy qu'ils n'en n'ont que deux anciens Latins, Pline, et Celsus. Si vous les voyez quelque iour, vous trouuerez qu'ils parlent bien plus rudement à leur art, que ie ne fay: ie ne fay que la pincer, ils l'esgorgent. Pline se mocque entre autres choses, dequoy quand ils sont au bout de leur corde, ils ont inuenté cette belle deffaite, de r'enuoyer les malades qu'ils ont agitez et tormentez pour neant, de leurs drogues et regimes, les vns, au secours des vœuz, et miracles, les autres aux eaux chaudes. Ne vous courroussez pas, Madame, il ne parle pas de celles de deça, qui sont soubs la protection de vostre maison, et toutes Gramontoises. Ils ont vne tierce sorte de deffaite, pour nous chasser d'aupres d'eux, et se descharger des reproches, que nous leur pouuons faire du peu d'amendement, à noz maux, qu'ils ont eu si long temps en gouuernement, qu'il ne leur reste plus aucune inuention à nous amuser: c'est de nous enuoyer chercher la bonté de l'air de quelque autre contrée. Madame en voyla assez: vous me donnez bien congé de reprendre le fil de mon propos, duquel ie m'estoy destourné, pour vous entretenir.
Ce fut ce me semble, Pericles, lequel estant enquis, comme il se portoit: Vous le pouuez, dit-il, iuger par là: montrant des breuets, qu'il auoit attachez au col et au bras. Il vouloit inferer, qu'il estoit bien malade, puis qu'il en estoit venu iusques-là, d'auoir recours à choses si vaines, et de s'estre laissé equipper en cette façon. Ie ne dy pas que ie ne puisse estre emporté vn iour à cette opinion ridicule, de remettre ma vie, et ma santé, à la mercy et gouuernement des medecins: ie pourray tomber en cette resuerie: ie ne me puis respondre de ma fermeté future: mais lors aussi si quelqu'vn s'enquiert à moy, comment ie me porte, ie luy pourray dire, comme Pericles: Vous le pouuez iuger par là, montrant ma main chargée de six dragmes d'opiate: ce sera vn bien euident signe d'vne maladie violente: i'auray mon iugement merueilleusement desmanché. Si l'impatience et la frayeur gaignent cela sur moy, on en pourra conclure vne bien aspre fiéure en mon ame. I'ay pris la peine de plaider cette cause, que i'entens assez mal, pour appuyer vn peu et conforter la propension naturelle, contre les drogues, et pratique de nostre medecine: qui s'est deriuée en moy, par mes ancestres: à fin que ce ne fust pas seulement vne inclination stupide et temeraire, et qu'elle eust vn peu plus de forme. Aussi que ceux qui me voyent si ferme contre les exhortemens et menaces, qu'on me fait, quand mes maladies me pressent, ne pensent pas que ce soit simple opiniastreté: qu'il y ait quelqu'vn si fascheux, qui iuge encore, que ce soit quelque esguillon de gloire. Ce seroit vn desir bien assené, de vouloir tirer honneur d'vne action, qui m'est commune, auec mon iardinier et mon muletier. Certes ie n'ay point le cœur si enflé, ny si venteux, qu'vn plaisir solide, charnu, et moëlleux, comme la santé, ie l'allasse eschanger, pour vn plaisir imaginaire, spirituel, et aëré. La gloire, voire celle des quatre fils Aymon, est trop cher achetée à vn homme de mon humeur, si elle luy couste trois bons accez de colique. La santé de par Dieu! Ceux qui ayment nostre medecine, peuuent auoir aussi leurs considerations bonnes, grandes, et fortes: ie ne hay point les fantasies contraires aux miennes. Il s'en faut tant que ie m'effarouche, de voir de la discordance de mes iugemens à ceux d'autruy, et que ie me rende incompatible à la société des hommes, pour estre d'autre sens et party que le mien: qu'au rebours, (comme c'est la plus generale façon que Nature aye suiuy, que la varieté, et plus aux esprits, qu'aux corps: d'autant qu'ils sont de substance plus souple et susceptible de formes) ie trouue bien plus rare, de voir conuenir nos humeurs, et nos desseins. Et ne fut iamais au monde, deux opinions pareilles, non plus que deux poils, ou deux grains. Leur plus vniuerselle qualité, c'est la diuersité.
FIN DV SECOND LIVRE. (ORIGINAL)
LIVRE TROISIÈME. (ORIGINAL)
CHAPITRE I.
_De l'vtile et de l'honeste._
PERSONNE n'est exempt de dire des fadaises: le malheur est, de les dire curieusement:
_Næ iste magno conatu magnas nugas dixerit._
Cela ne me touche pas; les miennes m'eschappent aussi nonchallamment qu'elles le valent. D'où bien leur prend. Ie les quitterois soudain, à peu de coust qu'il y eust. Et ne les achette, ny ne les vends, que ce qu'elles poisent. Ie parle au papier, comme ie parle au premier que ie rencontre. Qu'il soit vray, voicy dequoy.
A qui ne doit estre la perfidie detestable, puis que Tybere la refusa à si grand interest? On luy manda d'Allemaigne, que s'il le trouuoit bon, on le defferoit d'Arminius par poison. C'estoit le plus puissant ennemy que les Romains eussent, qui les auoit si vilainement traictez soubs Varus, et qui seul empeschoit l'accroissement de sa domination en ces contrees là. Il fit responce, que le peuple Romain auoit accoustumé de se venger de ses ennemis par voye ouuerte, les armes en main, non par fraude, et en cachette: il quitta l'vtile pour l'honeste. C'estoit, me direz-vous, vn affronteur. Ie le croy: ce n'est pas grand miracle, à gens de sa profession. Mais la confession de la vertu, ne porte pas moins en la bouche de celuy qui la hayt: d'autant que la verité la luy arrache par force, et que s'il ne la veult receuoir en soy, aumoins il s'en couure, pour s'en parer. Nostre bastiment et public et priué, est plein d'imperfection: mais il n'y a rien d'inutile en Nature, non pas l'inutilité mesmes, rien ne s'est ingeré en cet vniuers, qui n'y tienne place opportune. Nostre estre est simenté de qualitez maladiues: l'ambition, la ialousie, l'enuie, la vengeance, la superstition, le desespoir, logent en nous, d'vne si naturelle possession, que l'image s'en recognoist aussi aux bestes. Voire et la cruauté, vice si desnaturé: car au milieu de la compassion, nous sentons dedans, ie ne sçay quelle aigre-douce poincte de volupté maligne, à voir souffrir autruy: et les enfans la sentent:
_Suaue, mari magno, turbantibus æquora ventis, E terra magnum alterius spectare laborem._