Essais de Montaigne (self-édition) - Volume III

Part 39

Chapter 393,694 wordsPublic domain

Regarde ce chastiement; il est bien doux au prix d'autres, et d'vne faueur paternelle. Regarde sa tardifueté: il n'incommode et occupe, que la saison de ta vie, qui ainsi comme ainsin est mes-huy perdue et sterile; ayant faict place à la licence et plaisirs de ta ieunesse, comme par composition. La crainte et pitié, que le peuple a de ce mal, te sert de matiere de gloire. Qualité, de laquelle si tu as le iugement purgé, et en as guery ton discours, tes amis pourtant en recognoissent encore quelque teinture en ta complexion. Il y a plaisir à ouyr dire de soy: Voyla bien de la force: voila bien de la patience. On te voit suer d'ahan, pallir, rougir, trembler, vomir iusques au sang, souffrir des contractions et conuulsions estranges, degoutter par fois de grosses larmes des yeux, rendre les vrines espesses, noires, et effroyables, ou les auoir arrestées par quelque pierre espineuse et herissée qui te poinct, et escorche cruellement le col de la verge, entretenant cependant les assistans, d'vne contenance commune; bouffonant à pauses auec tes gens: tenant ta partie en vn discours tendu: excusant de parolle ta douleur, et rabbatant de ta souffrance. Te souuient-il de ces gens du temps passé, qui recherchoyent les maux auec si grand faim, pour tenir leur vertu en haleine, et en exercice? mets le cas que Nature te porte, et te pousse à cette glorieuse escole, en laquelle tu ne fusses iamais entré de ton gré. Si tu me dis, que c'est vn mal dangereux et mortel: quels autres ne le sont? Car c'est vne pipperie medecinale, d'en excepter aucuns; qu'ils disent n'aller point de droict fil à la mort. Qu'importe, s'ils y vont par accident; et s'ils glissent, et gauchissent aisément, vers la voye qui nous y meine? Mais tu ne meurs pas de ce que tu es malade: tu meurs de ce que tu es viuant. La mort te tue bien, sans le secours de la maladie. Et à d'aucuns, les maladies ont esloigné la mort: qui ont plus vescu, de ce qu'il leur sembloit s'en aller mourants. Ioint qu'il est, comme des playes, aussi des maladies medecinales et salutaires. La colique est souuent non moins viuace que vous. Il se voit des hommes, ausquels elle a continué depuis leur enfance iusques à leur extreme vieillesse; et s'ils ne luy eussent failly de compagnie, elle estoit pour les assister plus outre. Vous la tuez plus souuent qu'elle ne vous tue. Et quand elle te presenteroit l'image de la mort voisine, seroit-ce pas vn bon office, à vn homme de tel aage, de le ramener aux cogitations de sa fin? Et qui pis est, tu n'as plus pour quoy guerir. Ainsi comme ainsin, au premier jour la commune necessité t'appelle. Considere combien artificielement et doucement, elle te desgouste de la vie, et desprend du monde: non te forçant, d'vne subiection tyrannique, comme tant d'autres maux, que tu vois aux vieillards, qui les tiennent continuellement entrauez, et sans relasche de foiblesses et douleurs: mais par aduertissemens, et instructions reprises à interualles; entremeslant des longues pauses de repos, comme pour te donner moyen de mediter et repeter sa leçon à ton aise. Pour te donner moyen de iuger sainement, et prendre party en homme de cœur, elle te presente l'estat de ta condition entiere, et en bien et en mal; et en mesme iour, vne vie tres-alegre tantost, tantost insupportable. Si tu n'accoles la mort, au moins tu luy touches en paume, vne fois le mois. Par où tu as de plus à esperer, qu'elle t'attrappera vn iour sans menace. Et qu'estant si souuent conduit iusques au port: te fiant d'estre encore aux termes accoustumez, on t'aura et ta fiance, passé l'eau vn matin, inopinément. On n'a point à se plaindre des maladies, qui partagent loyallement le temps auec la santé. Ie suis obligé à la Fortune, dequoy elle m'assaut si souuent de mesme sorte d'armes. Elle m'y façonne, et m'y dresse par vsage, m'y durcit et habitue: ie sçay à peu pres mes-huy, en quoy i'en dois estre quitte. A faute de memoire naturelle, i'en forge de papier. Et comme quelque nouueau symptome suruient à mon mal, ie l'escris: d'où il aduient, qu'à cette heure, estant quasi passé par toute sorte d'exemples: si quelque estonnement me menace: feuilletant ces petits breuets descousus, comme des feuilles Sybillines, ie ne faux plus de trouuer où me consoler, de quelque prognostique fauorable, en mon experience passée. Me sert aussi l'accoustumance, à mieux esperer pour l'aduenir. Car la conduicte de ce vuidange, ayant continué si long temps; il est à croire, que Nature ne changera point ce train, et n'en aduiendra autre pire accident, que celuy que ie sens. En outre; la condition de cette maladie n'est point mal aduenante à ma complexion prompte et soudaine. Quand elle m'assault mollement, elle me faict peur, car c'est pour long temps. Mais naturellement, elle a des excez vigoureux et gaillarts. Elle me secouë à outrance, pour vn iour ou deux. Mes reins ont duré vn aage, sans alteration; il y en a tantost vn autre, qu'ils ont changé d'estat. Les maux ont leur periode comme les biens: à l'aduanture est cet accident à sa fin. L'aage affoiblit la chaleur de mon estomach; sa digestion en estant moins parfaicte, il renuoye cette matiere cruë à mes reins. Pourquoy ne pourra estre à certaine reuolution, affoiblie pareillement la chaleur de mes reins; si qu'ils ne puissent plus petrifier mon flegme; et Nature s'acheminer à prendre quelque autre voye de purgation? Les ans m'ont euidemment faict tarir aucuns rheumes. Pourquoy ces excremens, qui fournissent de matiere à la graue? Mais est-il rien doux, au prix de cette soudaine mutation; quand d'vne douleur extreme, ie viens par le vuidange de ma pierre, à recouurer, comme d'vn esclair, la belle lumiere de la santé: si libre, et si pleine: comme il aduient en noz soudaines et plus aspres coliques? Y a il rien en cette douleur soufferte, qu'on puisse contrepoiser au plaisir d'vn si prompt amendement? De combien la santé me semble plus belle apres la maladie, si voisine et si contigue, que ie les puis recognoistre en presence l'vne de l'autre, en leur plus hault appareil: où elles se mettent à l'enuy, comme pour se faire teste et contrecarre! Tout ainsi que les Stoïciens disent, que les vices sont vtilement introduicts, pour donner prix et faire espaule à la vertu: nous pouuons dire, auec meilleure raison, et coniecture moins hardie, que Nature nous a presté la douleur, pour l'honneur et seruice de la volupté et indolence. Lors que Socrates apres qu'on l'eust deschargé de ses fers, sentit la friandise de cette demangeaison, que leur pesanteur auoit causé en ses iambes: il se resiouit, à considerer l'estroitte alliance de la douleur à la volupté: comme elles sont associées d'vne liaison necessaire: si qu'à tours, elles se suyuent, et entr'engendrent: et s'escrioit au bon Esope, qu'il deust auoir pris, de cette consideration, vn corps propre à vne belle fable. Le pis que ie voye aux autres maladies, c'est qu'elles ne sont pas si griefues en leur effect, comme elles sont en leur yssue. On est vn an à se rauoir, tousiours plein de foiblesse, et de crainte. Il y a tant de hazard, et tant de degrez, à se reconduire à sauueté, que ce n'est iamais faict. Auant qu'on vous aye deffublé d'vn couurechef, et puis d'vne calote, auant qu'on vous aye rendu l'vsage de l'air, et du vin, et de vostre femme, et des melons, c'est grand cas si vous n'estes recheu en quelque nouuelle misere. Cette-cy a ce priuilege, qu'elle s'emporte tout net. Là où les autres laissent tousiours quelque impression, et alteration, qui rend le corps susceptible de nouueau mal, et se prestent la main les vns aux autres. Ceux là sont excusables, qui se contentent de leur possession sur nous, sans l'estendre, et sans introduire leur sequele. Mais courtois et gratieux sont ceux, de qui le passage nous apporte quelque vtile consequence. Depuis ma colique, ie me trouue deschargé d'autres accidens: plus ce me semble que ie n'estois auparauant, et n'ay point eu de fiebure depuis. I'argumente, que les vomissemens extremes et frequens que ie souffre, me purgent: et d'autre costé, mes degoustemens, et les ieusnes estranges, que ie passe, digerent mes humeurs peccantes: et Nature vuide en ces pierres, ce qu'elle a de superflu et nuysible. Qu'on ne me die point, que c'est vne medecine trop cher vendue. Car quoy tant de puans breuuages, cauteres, incisions, suées, sedons, dietes, et tant de formes de guarir, qui nous apportent souuent la mort, pour ne pouuoir soustenir leur violence, et importunité? Par ainsi, quand ie suis attaint, ie le prens à medecine: quand ie suis exempt, ie le prens à constante et entiere deliurance.

Voicy encore vne faueur de mon mal, particuliere. C'est qu'à peu pres, il faict son ieu à part, et me laisse faire le mien; où il ne tient qu'à faute de courage. En sa plus grande esmotion, ie l'ay tenu dix heures à cheual. Souffrez seulement, vous n'auez que faire d'autre regime. Iouez, disnez, courez, faictes cecy, et faictes encore cela, si vous pouuez; vostre desbauche y seruira plus, qu'elle n'y nuira. Dictes en autant à vn verolé, à vn goutteux, à vn hernieux. Les autres maladies, ont des obligations plus vniuerselles; gehennent bien autrement noz actions; troublent tout nostre ordre, et engagent à leur consideration, tout l'estat de la vie. Cette-cy ne faict que pinser la peau; elle vous laisse l'entendement, et la volonté en vostre disposition, et la langue, et les pieds, et les mains. Elle vous esueille plustost qu'elle ne vous assoupit. L'ame est frapée de l'ardeur d'vne fiebure, et atterrée d'vne epilepsie, et disloquée par vne aspre micraine, et en fin estonnée par toutes les maladies qui blessent la masse, et les plus nobles parties. Icy, on ne l'attaque point. S'il luy va mal, à sa coulpe. Elle se trahit elle mesme, s'abandonne, et se desmonte. Il n'y a que les fols qui se laissent persuader, que ce corps dur et massif, qui se cuyt en noz rognons, se puisse dissoudre par breuuages. Parquoy depuis qu'il est esbranlé, il n'est que de luy donner passage, aussi bien le prendra-il. Ie remarque encore cette particuliere commodité, que c'est vn mal, auquel nous auons peu à deuiner. Nous sommes dispensez du trouble, auquel les autres maux nous iettent, par l'incertitude de leurs causes, et conditions, et progrez. Trouble infiniement penible. Nous n'auons que faire de consultations et interpretations doctorales: les sens nous montrent que c'est, et où c'est. Par tels argumens, et forts et foibles, comme Cicero le mal de sa vieillesse, i'essaye d'endormir et amuser mon imagination, et graisser ses playes. Si elles s'empirent demain, demain nous y pouruoyrons d'autres eschappatoires. Qu'il soit vray. Voicy depuis de nouueau, que les plus legers mouuements espreignent le pur sang de mes reins. Quoy pour cela? ie ne laisse de me mouuoir comme deuant, et picquer apres mes chiens, d'vne iuuenile ardeur, et insolente. Et trouue que i'ay grand raison, d'vn si important accident: qui ne me couste qu'vne sourde poisanteur, et alteration en cette partie. C'est quelque grosse pierre, qui foulle et consomme la substance de mes roignons: et ma vie, que ie vuide peu à peu: non sans quelque naturelle douceur, comme vn excrement hormais superflu et empeschant. Or sens-ie quelque chose qui crousle; ne vous attendez pas que i'aille m'amusant à recognoistre mon poux, et mes vrines, pour y prendre quelque preuoyance ennuyeuse. Ie seray assez à temps à sentir le mal, sans l'allonger par le mal de la peur. Qui craint de souffrir, il souffre desia de ce qu'il craint. Ioint que la dubitation et ignorance de ceux, qui se meslent d'expliquer les ressorts de Nature, et ses internes progrez: et tant de faux prognostiques de leur art: nous doit faire cognoistre, qu'ell'a ses moyens infiniment incognuz. Il y a grande incertitude, varieté et obscurité, de ce qu'elle nous promet ou menace. Sauf la vieillesse, qui est vn signe indubitable de l'approche de la mort: de tous les autres accidents, ie voy peu de signes de l'aduenir, surquoy nous ayons à fonder nostre diuination. Ie ne me iuge que par vray sentiment, non par discours. A quoy faire? puisque ie n'y veux apporter que l'attente et la patience. Voulez vous sçauoir combien ie gaigne à cela? Regardez ceux qui font autrement, et qui dependent de tant de diuerses persuasions et conseils: combien souuent l'imagination les presse sans le corps. I'ay maintesfois prins plaisir estant en seurté, et deliure de ces accidens dangereux, de les communiquer aux medecins, comme naissans lors en moy. Ie souffrois l'arrest de leurs horribles conclusions, bien à mon aise; et en demeurois de tant plus obligé à Dieu de sa grace, et mieux instruict de la vanité de cet art. Il n'est rien qu'on doiue tant recommander à la ieunesse, que l'actiueté et la vigilance. Nostre vie, n'est que mouuement. Ie m'esbransle difficilement, et suis tardif par tout: à me leuer, à me coucher, et mes repas. C'est matin pour moy que sept heures: et où ie gouuerne, ie ne disne, ny auant onze, ny ne souppe, qu'apres six heures. I'ay autrefois attribué la cause des fiebures, et maladies où ie suis tombé, à la pesanteur et assoupissement, que le long sommeil m'auoit apporté. Et me suis tousiours repenty de me rendormir le matin. Platon veut plus de mal à l'excés du dormir, qu'à l'excés du boire. I'ayme à coucher dur, et seul; voire sans femme, à la royalle: vn peu bien couuert. On ne bassine iamais mon lict; mais depuis la vieillesse, on me donne quand i'en ay besoing, des draps, à eschauffer les pieds et l'estomach. On trouuoit à redire au grand Scipion, d'estre dormart, non à mon aduis pour autre raison, sinon qu'il faschoit aux hommes, qu'en luy seul, il n'y eust aucune chose à redire. Si i'ay quelque curiosité en mon traictement, c'est plustost au coucher qu'à autre chose; mais ie cede et m'accommode en general, autant que tout autre, à la necessité. Le dormir a occupé vne grande partie de ma vie: et le continuë encores en cet aage, huict ou neuf heures, d'vne haleine. Ie me retire auec vtilité, de cette propension paresseuse: et en vaulx euidemment mieux. Ie sens vn peu le coup de la mutation: mais c'est faict en trois iours. Et n'en voy gueres, qui viue à moins, quand il est besoin: et qui s'exerce plus constamment, ny à qui les coruées poisent moins. Mon corps est capable d'vne agitation ferme; mais non pas vehemente et soudaine. Ie fuis meshuy, les exercices violents, et qui me meinent à la sueur: mes membres se lassent auant qu'ils s'eschauffent. Ie me tiens debout, tout le long d'vn iour, et ne m'ennuye point à me promener. Mais sur le paué, depuis mon premier aage, ie n'ay aymé d'aller qu'à cheual. A pied, ie me crotte iusques aux fesses: et les petites gens, sont subiects par ces ruës, à estre chocquez et coudoyez à faute d'apparence. Et ay aymé à me reposer, soit couché, soit assis, les iambes autant ou plus haultes que le siege. Il n'est occupation plaisante comme la militaire: occupation et noble en execution (car la plus forte, genereuse, et superbe de toutes les vertus, est la vaillance) et noble en sa cause. Il n'est point d'vtilité, ny plus iuste, ny plus vniuerselle, que la protection du repos, et grandeur de son pays. La compagnie de tant d'hommes vous plaist, nobles, ieunes, actifs: la veuë ordinaire de tant de spectacles tragiques: la liberté de cette conuersation, sans art, et vne façon de vie, masle et sans ceremonie: la varieté de mille actions diuerses: cette courageuse harmonie de la musique guerriere, qui vous entretient et eschauffe, et les oreilles, et l'ame: l'honneur de cet exercice: son aspreté mesme et sa difficulté, que Platon estime si peu, qu'en sa republique il en faict part aux femmes et aux enfants. Vous vous conuiez aux rolles, et hazards particuliers, selon que vous iugez de leur esclat, et de leur importance: soldat volontaire: et voyez quand la vie mesme y est excusablement employée,

_Pulchrùmque mori succurrit in armis._

De craindre les hazards communs, qui regardent vne si grande presse; de n'oser ce que tant de sortes d'ames osent, et tout vn peuple, c'est à faire à vn cœur mol, et bas outre mesure. La compagnie asseure iusques aux enfans. Si d'autres vous surpassent en science, en grace, en force, en fortune; vous auez des causes tierces, à qui vous en prendre; mais de leur ceder en fermeté d'ame, vous n'auez à vous en prendre qu'à vous. La mort est plus abiecte, plus languissante, et penible dans vn lict, qu'en vn combat: les fiebures et les caterrhes, autant douloureux et mortels, qu'vne harquebuzade. Qui seroit faict, à porter valeureusement, les accidens de la vie commune, n'auroit point à grossir son courage, pour se rendre gendarme. _Viuere, mi Lucilli, militare est._ Il ne me souuient point de m'estre iamais veu galleux. Si est la gratterie, des gratifications de Nature les plus douces, et autant à main. Mais ell'a la penitence trop importunément voisine. Ie l'exerce plus aux oreilles, que i'ay au dedans pruantes, par secousses. Ie suis nay de tous les sens, entiers quasi à la perfection. Mon estomach est commodément bon, comme est ma teste: et le plus souuent, se maintiennent au trauers de mes fiebures, et aussi mon haleine. I'ay outrepassé l'aage auquel des nations, non sans occasion, auoient prescript vne si iuste fin à la vie, qu'elles ne permettoyent point qu'on l'excedast. Si ay-ie encore des remises: quoy qu'inconstantes et courtes, si nettes, qu'il y a peu à dire de la santé et indolence de ma ieunesse. Ie ne parle pas de la vigueur et allegresse: ce n'est pas raison qu'elle me suyue hors ses limites:

_Non hoc amplius est liminis, aut aquæ Cœlestis, patiens latus._

Mon visage et mes yeux me descouurent incontinent. Tous mes changemens commencent par là: et vn peu plus aigres, qu'ils ne sont en effect. Ie fais souuent pitié à mes amis, auant que i'en sente la cause. Mon miroüer ne m'estonne pas: car en la ieunesse mesme, il m'est aduenu plus d'vne fois, de chausser ainsin vn teinct, et vn port trouble, et de mauuais prognostique, sans grand accident: en maniere que les medecins, qui ne trouuoyent au dedans cause qui respondist à cette alteration externe, l'attribuoient à l'esprit, et à quelque passion secrette, qui me rongeast au dedans. Ils se trompoyent. Si le corps se gouuernoit autant selon moy, que faict l'ame, nous marcherions vn peu plus à nostre aise. Ie l'auois lors, non seulement exempte de trouble, mais encore pleine de satisfaction, et de feste: comme elle est le plus ordinairement: moytié de sa complexion, moytié de son dessein:

_Nec vitiant artus ægræ contagia mentis._

Ie tiens, que cette sienne temperature, a releué maintesfois le corps de ses cheutes. Il est souuent abbatu; que si elle n'est eniouée, elle est au moins en estat tranquille et reposé. I'euz la fiebure quarte, quatre ou cinq mois, qui m'auoit tout desuisagé: l'esprit alla tousiours non paisiblement, mais plaisamment. Si la douleur est hors de moy, l'affoiblissement et langueur ne m'attristent guere. Ie vois plusieurs deffaillances corporelles, qui font horreur seulement à nommer, que ie craindrois moins que mille passions d'esprit que ie vois en vsage. Ie prens party de ne plus courre, c'est assez que ie me traine; ny ne me plains de la decadance naturelle qui me tient,

_Quis tumidum guttur miratur in Alpibus?_

Non plus, que ie ne regrette, que ma durée ne soit aussi longue et entiere que celle d'vn chesne. Ie n'ay point à me plaindre de mon imagination: i'ay eu peu de pensées en ma vie qui m'ayent seulement interrompu le cours de mon sommeil, si elles n'ont esté du desir, qui m'esueillast sans m'affliger. Ie songe peu souuent; et lors c'est des choses fantastiques et des chimeres, produictes communément de pensées plaisantes: plutost ridicules que tristes. Et tiens qu'il est vray, que les songes sont loyaux interpretes de noz inclinations; mais il y a de l'art à les assortir et entendre.

_Res quæ in vita vsurpant homines, cogitant, curant, vident, Quæque agunt vigilantes, agitántque, ea sicut in somno accidunt, Minus mirandum est._

Platon dit dauantage, que c'est l'office de la prudence d'en tirer des instructions diuinatrices pour l'aduenir. Ie ne voy rien à cela, sinon les merueilleuses experiences, que Socrates, Xenophon, Aristote en recitent, personnages d'authorité irreprochable. Les histoires disent, que les Atlantes ne songent iamais: qui ne mangent aussi rien, qui aye prins mort. Ce que i'adiouste, d'autant que c'est à l'aduenture l'occasion, pourquoy ils ne songent point. Car Pythagoras ordonnoit certaine preparation de nourriture, pour faire les songes à propos. Les miens sont tendres: et ne m'apportent aucune agitation de corps, ny expression de voix. I'ay veu plusieurs de mon temps, en estre merueilleusement agitez. Theon le philosophe, se promenoit, en songeant: et le valet de Pericles sur les tuilles mesmes et faiste de la maison. Ie ne choisis guere à table; et me prens à la premiere chose et plus voisine: et me remue mal volontiers d'vn goust à vn autre. La presse des plats, et des seruices me desplaist, autant qu'autre presse. Ie me contente aisément de peu de mets; et hay l'opinion de Fauorinus, qu'en vn festin, il faut qu'on vous desrobe la viande où vous prenez appetit, et qu'on vous en substitue tousiours vne nouuelle: et que c'est vn miserable soupper, si on n'a saoullé les assistans de crouppions de diuers oyseaux; et que le seul bequefigue merite qu'on le mange entier. I'vse familierement de viandes sallées; si ayme-ie mieux le pain sans sel. Et mon boulanger chez moy, n'en sert pas d'autre pour ma table, contre l'vsage du pays. On a eu en mon enfance principalement à corriger, le refus, que ie faisois des choses que communément on ayme le mieux, en cet aage; succres, confitures, pieces de four. Mon gouuerneur combatit cette hayne de viandes delicates, comme vne espece de delicatesse. Aussi n'est elle autre chose, que difficulté de goust, où qu'il s'applique. Qui oste à vn enfant, certaine particuliere et obstinée affection au pain bis, et au lard, ou à l'ail, il luy oste la friandise. Il en est, qui font les laborieux, et les patiens pour regretter le bœuf, et le iambon, parmy les perdris. Ils ont bon temps: c'est la delicatesse des delicats; c'est le goust d'vne molle fortune, qui s'affadit aux choses ordinaires et accoustumées, _Per quæ luxuria diuitiarum tædio ludit_. Laisser à faire bonne chere de ce qu'vn autre la faict; auoir vn soing curieux de son traictement; c'est l'essence de ce vice;

_Si modica cœnare times olus omne patella._