Essais de Montaigne (self-édition) - Volume III

Part 37

Chapter 373,514 wordsPublic domain

Le iugement tient chez moy vn siege magistral, au moins il s'en efforce soigneusement. Il laisse mes appetis aller leur train: et la haine et l'amitié, voire et celle que ie me porte à moy mesme, sans s'en alterer et corrompre. S'il ne peut reformer les autres parties selon soy, au moins ne se laisse il pas difformer à elles: il faict son ieu à part.

L'aduertissement à chacun de se cognoistre, doit estre d'vn important effect, puisque ce Dieu de science et de lumiere le fit planter au front de son temple: comme comprenant tout ce qu'il auoit à nous conseiller. Platon dict aussi, que prudence n'est autre chose, que l'execution de cette ordonnance: et Socrates, le verifie par le menu en Xenophon. Les difficultez et l'obscurité, ne s'apperçoyuent en chacune science, que par ceux qui y ont entree. Car encore faut il quelque degré d'intelligence, à pouuoir remarquer qu'on ignore: et faut pousser à vne porte, pour sçauoir qu'elle nous est close. D'où naist cette Platonique subtilité, que ny ceux qui sçauent, n'ont à s'enquerir, d'autant qu'ils sçauent: ny ceux qui ne sçauent, d'autant que pour s'enquerir, il faut sçauoir, dequoy on s'enquiert. Ainsin, en cette cy de se cognoistre soy-mesme: ce que chacun se voit si resolu et satisfaict, ce que chacun y pense estre suffisamment entendu, signifie que chacun n'y entend rien du tout, comme Socrates apprend à Euthydeme. Moy, qui ne fais autre profession, y trouue vne profondeur et varieté si infinie, que mon apprentissage n'a autre fruict, que de me faire sentir, combien il me reste à apprendre. A ma foiblesse si souuent recognuë, ie dois l'inclination que i'ay à la modestie: à l'obeïssance des creances qui me sont prescrites: à vne constante froideur et moderation d'opinions: et la haine de cette arrogance importune et quereleuse, se croyant et fiant toute à soy, ennemie capitale de discipline et de verité. Oyez les regenter. Les premieres sottises qu'ils mettent en auant, c'est au style qu'on establit les religions et les loix. _Nihil est turpius, quàm cognitioni et perceptioni assertionem approbationémque præcurrere._ Aristarchus disoit, qu'anciennement, à peine se trouua-il sept sages au monde: et que de son temps à peine se trouuoit-il sept ignorans. Aurions nous pas plus de raison que luy, de le dire en nostre temps? L'affirmation et l'opiniastreté, sont signes exprez de bestise. Cestuy-ci aura donné du nez à terre, cent fois pour vn iour: le voyla sur ses ergots, aussi resolu et entier que deuant. Vous diriez qu'on luy a infus depuis, quelque nouuelle ame, et vigueur d'entendement. Et qu'il luy aduient, comme à cet ancien fils de la terre, qui reprenoit nouuelle fermeté, et se renforçoit par sa cheute.

_Cui cum tetigere parentem, Iam defecta vigent renouato robore membra._

Ce testu indocile, pense-il pas reprendre vn nouuel esprit, pour reprendre vne nouuelle dispute? C'est par mon experience, que i'accuse l'humaine ignorance. Qui est, à mon aduis, le plus seur party de l'escole du monde. Ceux qui ne la veulent conclure en eux, par vn si vain exemple que le mien, ou que le leur, qu'ils la recognoissent par Socrates, le maistre des maistres. Car le philosophe Antisthenes, à ses disciples, Allons, disoit-il, vous et moy ouyr Socrates. Là ie seray disciple auec vous. Et soustenant ce dogme, de sa secte Stoïque, que la vertu suffisoit à rendre vne vie plainement heureuse, et n'ayant besoin de chose quelconque, sinon de la force de Socrates, adioustoit-il. Cette longue attention que i'employe à me considerer, me dresse à iuger aussi passablement des autres. Et est peu de choses, dequoy ie parle plus heureusement et excusablement. Il m'aduient souuent, de voir et distinguer plus exactement les conditions de mes amis, qu'ils ne font eux mesmes. I'en ay estonné quelqu'vn, par la pertinence de ma description: et l'ay aduerty de soy. Pour m'estre dés mon enfance, dressé à mirer ma vie dans celle d'autruy, i'ay acquis vne complexion studieuse en cela. Et quand i'y pense, ie laisse eschaper autour de moy peu de choses qui y seruent: contenances, humeurs, discours. I'estudie tout: ce qu'il me faut fuïr, ce qu'il me faut suyure. Ainsin à mes amis, ie descouure par leurs productions, leurs inclinations internes. Non pour renger cette infinie varieté d'actions si diuerses et si descouppees, à certains genres et chapitres, et distribuer distinctement mes partages et diuisions, en classes et regions cognuës,

_Sed neque quàm multæ species, et nomina quæ sint, Est numerus._

Les sçauans parlent, et denotent leurs fantasies, plus specifiquement, et par le menu. Moy, qui n'y voy qu'autant que l'vsage m'en informe, sans regle, presente generalement les miennes, et à tastons. Comme en cecy: Ie prononce ma sentence par articles descousus: c'est chose qui ne se peut dire à la fois, et en bloc. La relation, et la conformité, ne se trouuent point en telles ames que les nostres, basses et communes. La sagesse est vn bastiment solide et entier, dont chaque piece tient son rang et porte sa marque. _Sola sapientia in se tota conuersa est._ Ie laisse aux artistes, et ne sçay s'ils en viennent à bout, en chose si meslee, si menue et fortuite, de renger en bandes, cette infinie diuersité de visages; et arrester nostre inconstance, et la mettre par ordre. Non seulement ie trouue malaysé, d'attacher nos actions les vnes aux autres: mais chacune à part soy, ie trouue malaysé, de la designer proprement, par quelque qualité principale: tant elles sont doubles et bigarrees à diuers lustres. Ce qu'on remarque pour rare, au Roy de Macedoine, Perseus, que son esprit, ne s'attachant à aucune condition, alloit errant par tout genre de vie: et representant des mœurs, si essorees et vagabondes qu'il n'estoit cogneu ny de luy ny d'autre, quel homme ce fust, me semble à peu pres conuenir à tout le monde. Et par dessus tous, i'ay veu quelque autre de sa taille, à qui cette conclusion s'appliqueroit plus proprement encore, ce croy-ie. Nulle assiette moyenne: s'emportant tousiours de l'vn à l'autre extreme, par occasions indiuinables: nulle espece de train, sans trauerse, et contrarieté merueilleuse: nulle faculté simple: si que le plus vray-semblablement qu'on en pourra feindre vn iour, ce sera, qu'il affectoit, et estudioit de se rendre cogneu, par estre mescognoissable. Il faict besoin d'oreilles bien fortes, pour s'ouyr franchement iuger. Et par ce qu'il en est peu, qui le puissent souffrir sans morsure: ceux qui se hazardent de l'entreprendre enuers nous, nous montrent vn singulier effect d'amitié. Car c'est aimer sainement, d'entreprendre à blesser et offencer, pour profiter. Ie trouue rude de iuger celuy là, en qui les mauuaises qualitez surpassent les bonnes. Platon ordonne trois parties, à qui veut examiner l'ame d'vn autre, science, bienueillance, hardiesse. Quelquefois on me demandoit, à quoy i'eusse pensé estre bon, qui se fust aduisé de se seruir de moy, pendant que i'en auois l'aage:

_Dum melior vires sanguis dabat, æmula necdum Temporibus geminis canebat sparsa senectus._

A rien, fis-ie. Et m'excuse volontiers de ne sçauoir faire chose, qui m'esclaue à autruy. Mais i'eusse dit ses veritez à mon maistre, et eusse contrerollé ses mœurs, s'il eust voulu. Non en gros, par leçons scholastiques, que ie ne sçay point, et n'en vois naistre aucune vraye reformation, en ceux qui les sçauent. Mais les obseruant pas à pas, à toute opportunité: et en iugeant à l'œil, piece à piece, simplement et naturellement. Luy faisant voir quel il est en l'opinion commune: m'opposant à ses flatteurs. Il n'y a nul de nous, qui ne valust moins que les Roys, s'il estoit ainsi continuellement corrompu, comme ils sont, de cette canaille de gens. Comment, si Alexandre, ce grand et Roy et philosophe, ne peut s'en deffendre? I'eusse eu assez de fidelité, de iugement, et de liberté, pour cela. Ce seroit vn office sans nom; autrement il perdroit son effect et sa grace. Et est vn roolle qui ne peut indifferemment appartenir à tous. Car la verité mesme, n'a pas ce priuilege, d'estre employee à toute heure, et en toute sorte: son vsage tout noble qu'il est, a ses circonscriptions, et limites. Il aduient souuent, comme le monde est, qu'on la lasche à l'oreille du Prince, non seulement sans fruict, mais dommageablement, et encore iniustement. Et ne me fera lon pas accroire, qu'vne sainte remonstrance, ne puisse estre appliquee vitieusement: et que l'interest de la substance, ne doyue souuent ceder à l'interest de la forme. Ie voudrois à ce mestier, vn homme contant de sa fortune,

_Quod sit, esse velit, nihilque malit:_

et nay de moyenne fortune. D'autant, que d'vne part, il n'auroit point de crainte de toucher viuement et profondement le cœur du maistre, pour ne perdre par là, le cours de son auancement. Et d'autre part, pour estre d'vne condition moyenne, il auroit plus aysee communication à toute sorte de gens. Ie le voudroy à vn homme seul: car respandre le priuilege de cette liberté et priuauté à plusieurs, engendreroit vne nuisible irreuerence. Ouy, et de celuy là, ie requerroy sur tout la fidelité du silence. Vn Roy n'est pas à croire, quand il se vante de sa constance, à attendre le rencontre de l'ennemy, pour sa gloire: si pour son profit et amendement, il ne peut souffrir la liberté des parolles d'vn amy, qui n'ont autre effort, que de luy pincer l'ouye: le reste de leur effect estant en sa main. Or il n'est aucune condition d'homme, qui ait si grand besoing, que ceux-là, de vrais et libres aduertissemens. Ils soutiennent vne vie publique, et ont à agreer à l'opinion de tant de spectateurs, que comme on a accoustumé de leur taire tout ce qui les diuertit de leur route, ils se trouuent sans le sentir, engagez en la haine et detestation de leurs peuples, pour des occasions souuent, qu'ils eussent peu euiter, à nul interest de leurs plaisirs mesme, qui les en eust aduisez et redressez à temps. Communement leurs fauorits regardent à soy, plus qu'au maistre. Et il leur va de bon: d'autant qu'à la verité, la plus part des offices de la vraye amitié, sont enuers le souuerain, en vn rude et perilleux essay. De maniere, qu'il y fait besoin, non seulement de beaucoup d'affection et de franchise, mais encore de courage. En fin, toute cette fricassee que ie barbouille ici, n'est qu'vn registre des essais de ma vie: qui est pour l'interne santé exemplaire assez, à prendre l'instruction à contrepoil. Mais quant à la santé corporelle, personne ne peut fournir d'experience plus vtile que moy: qui la presente pure, nullement corrompue et alteree par art, et par opination. L'experience est proprement sur son fumier au subiect de la medecine, où la raison luy quitte toute la place. Tybere disoit, que quiconque auoit vescu vingt ans, se deuoit respondre des choses qui luy estoient nuisibles ou salutaires, et se sçauoir conduire sans medecine. Et le pouuoit auoir apprins de Socrates: lequel conseillant à ses disciples soigneusement, et comme vn tres principal estude, l'estude de leur santé, adioustoit, qu'il estoit malaisé, qu'vn homme d'entendement, prenant garde à ses exercices à son boire et à son manger, ne discernast mieux que tout medecin, ce qui luy estoit bon ou mauuais. Si fait la medecine profession d'auoir tousiours l'experience, pour touche de son operation. Ainsi Platon auoit raison de dire, que pour estre vray medecin, il seroit necessaire que celuy qui l'entreprendroit, eust passé par toutes les maladies, qu'il veut guerir, et par tous les accidens et circonstances dequoy il doit iuger. C'est raison qu'ils prennent la verole, s'ils la veulent sçauoir penser. Vrayement ie m'en fierois à celuy là. Car les autres nous guident, comme celuy qui peint les mers, les escueils et les ports, estant assis, sur sa table, et y faict promener le modele d'vn nauire en toute seurté. Iettez-le à l'effect, il ne sçait par où s'y prendre. Ils font telle description de nos maux, que faict vn trompette de ville, qui crie vn cheual ou vn chien perdu, tel poil, telle hauteur, telle oreille: mais presentez le luy, il ne le cognoit pas pourtant. Pour Dieu, que la medecine me face vn iour quelque bon et perceptible secours, voir comme ie crieray de bonne foy,

_Tandem efficaci do manus scientiæ!_

Les arts qui promettent de nous tenir le corps en santé, et l'ame en santé, nous promettent beaucoup: mais aussi n'en est-il point, qui tiennent moins ce qu'elles promettent. Et en nostre temps, ceux qui font profession de ces arts entre nous, en montrent moins les effects que tous autres hommes. On peut dire d'eux, pour le plus, qu'ils vendent les drogues medecinales: mais qu'ils soient medecins, cela ne peut on dire. I'ay assez vescu, pour mettre en comte l'vsage, qui m'a conduict si loing. Pour qui en voudra gouster: i'en ay faict l'essay, son eschançon. En voyci quelques articles, comme la souuenance me les fournira. Ie n'ay point de façon, qui ne soit allee variant selon les accidents. Mais i'enregistre celles, que i'ay plus souuent veu en train: qui ont eu plus de possession en moy iusqu'à cette heure.

Ma forme de vie, est pareille en maladie comme en santé: mesme lict, mesmes heures, mesmes viandes me seruent, et mesme breuuage. Ie n'y adiouste du tout rien, que la moderation du plus et du moins, selon ma force et appetit. Ma santé, c'est maintenir sans destourbier mon estat accoustumé. Ie voy que la maladie m'en desloge d'vn costé: si ie crois les medecins, ils m'en destourneront de l'autre: et par fortune, et par art, me voyla hors de ma routte. Ie ne crois rien plus certainement que cecy: que ie ne sçauroy estre offencé par l'vsage des choses que i'ay si long temps accoustumees. C'est à la coustume de donner forme à nostre vie, telle qu'il luy plaist, elle peult tout en cela. C'est le breuuage de Circé, qui diuersifie nostre nature, comme bon luy semble. Combien de nations, et à trois pas de nous, estiment ridicule la craincte du serein, qui nous blesse si apparemment: et nos bateliers et nos paysans s'en moquent. Vous faites malade vn Alleman, de le coucher sur vn matelas: comme vn Italien sur la plume, et vn François sans rideau et sans feu. L'estomach d'vn Espagnol, ne dure pas à nostre forme de manger, ny le nostre à boire à la Souysse. Vn Allemand me feit plaisir à Auguste, de combattre l'incommodité de nos fouyers, par ce mesme argument, dequoy nous nous seruons ordinairement à condamner leurs poyles. Car à la verité, cette chaleur croupie, et puis la senteur de cette matiere reschauffée, dequoy ils sont composez, enteste la plus part de ceux qui n'y sont experimentez: moy non. Mais au demeurant, estant cette chaleur egale, constante et vniuerselle, sans lueur, sans fumée, sans le vent que l'ouuerture de nos cheminées nous apporte, elle a bien par ailleurs, dequoy se comparer à la nostre. Que n'imitons nous l'architecture Romaine? Car on dit, qu'anciennement, le feu ne se faisoit en leurs maisons que par le dehors, et au pied d'icelles: d'où s'inspiroit la chaleur à tout le logis, par les tuyaux practiquez dans l'espais du mur, lesquels alloient embrassant les lieux qui en deuoient estre eschauffez. Ce que i'ay veu clairement signifié, ie ne sçay où, en Seneque. Cestuy-cy, m'oyant louër les commoditez, et beautez de sa ville: qui le merite certes: commença à me plaindre, dequoy i'auois à m'en eslongner. Et des premiers inconueniens qu'il m'allega, ce fut la poisanteur de teste, que m'apporteroient les cheminées ailleurs. Il auoit ouï faire cette plainte à quelqu'vn, et nous l'attachoit, estant priué par l'vsage de l'apperceuoir chez luy. Toute chaleur qui vient du feu, m'affoiblit et m'appesantit. Si disoit Euenus, que le meilleur condiment de la vie, estoit le feu. Ie prens plustost toute autre façon d'eschaper au froid. Nous craignons les vins au bas: en Portugal, cette fumée est en delices, et est le breuuage des Princes. En somme, chasque nation a plusieurs coustumes et vsances, qui sont non seulement incognues, mais farouches et miraculeuses à quelque autre nation. Que ferons nous à ce peuple, qui ne fait recepte que de tesmoignages imprimez, qui ne croit les hommes s'ils ne sont en liure, ny la verité, si elle n'est d'aage competant? Nous mettons en dignité nos sottises, quand nous les mettons en moule. Il y a bien pour luy, autre poix, de dire; ie l'ay leu: que si vous dictes: ie l'ay ouy dire. Mais moy, qui ne mescrois non plus la bouche, que la main des hommes: et qui sçay qu'on escript autant indiscretement qu'on parle: et qui estime ce siecle, comme vn autre passé, i'allegue aussi volontiers vn mien amy, que Aulugelle, et que Macrobe: et ce que i'ay veu, que ce qu'ils ont escrit. Et comme ils tiennent de la vertu, qu'elle n'est pas plus grande, pour estre plus longue: i'estime de mesme de la verité, que pour estre plus vieille, elle n'est pas plus sage. Ie dis souuent que c'est pure sottise, qui nous fait courir apres les exemples estrangers et scholastiques. Leur fertilité est pareille à cette heure à celle du temps d'Homere et de Platon. Mais n'est-ce pas, que nous cherchons plus l'honneur de l'allegation, que la verité du discours? Comme si c'estoit plus d'emprunter, de la boutique de Vascosan, ou de Plantin, nos preuues, que de ce qui se voit en nostre village. Ou bien certes, que nous n'auons pas l'esprit, d'esplucher, et faire valoir, ce qui se passe deuant nous, et le iuger assez vifuement, pour le tirer en exemple. Car si nous disons, que l'authorité nous manque, pour donner foy à nostre tesmoignage, nous le disons hors de propos. D'autant qu'à mon aduis, des plus ordinaires choses, et plus communes, et cognuës, si nous sçauons trouuer leur iour, se peuuent former les plus grands miracles de nature, et les plus merueilleux exemples, notamment sur le subiect des actions humaines. Or sur mon subiect, laissant les exemples que ie sçay par les liures: et ce que dit Aristote d'Andron Argien, qu'il trauersoit sans boire les arides sablons de la Lybie: vn Gentil-homme qui s'est acquitté dignement de plusieurs charges, disoit où i'estois qu'il estoit allé de Madrid à Lisbonne, en plain esté, sans boire. Il se porte vigoureusement pour son aage, et n'a rien d'extraordinaire en l'vsage de sa vie, que cecy, d'estre deux ou trois mois, voire vn an, ce m'a-il dit, sans boire. Il sent de l'alteration, mais il la laisse passer: et tient, que c'est vn appetit qui s'alanguit aiséement de soy-mesme: et boit plus par caprice, que pour le besoing, ou pour le plaisir. En voicy d'vn autre. Il n'y a pas long temps, que ie rencontray l'vn des plus sçauans hommes de France, entre ceux de non mediocre fortune, estudiant au coin d'vne sale, qu'on luy auoit rembarré de tapisserie: et autour de luy, vn tabut de ses valets, plain de licence. Il me dit, et Seneque quasi autant de soy, qu'il faisoit son profit de ce tintamarre: comme si battu de ce bruict, il se ramenast et reserrast plus en soy, pour la contemplation, et que cette tempeste de voix repercutast ses pensées au dedans. Estant escholier à Padoüe, il eut son estude si long temps logé à la batterie des coches, et du tumulte de la place, qu'il se forma non seulement au mespris, mais à l'vsage du bruit, pour le seruice de ses estudes. Socrates respondit à Alcibiades, s'estonnant comme il pouuoit porter le continuel tintamarre de la teste de sa femme: Comme ceux, qui sont accoustumez à l'ordinaire bruit des rouës à puiser de l'eau. Ie suis bien au contraire: i'ay l'esprit tendre et facile à prendre l'essor. Quand il est empesché à part soy, le moindre bourdonnement de mousche l'assassine. Seneque en sa ieunesse, ayant mordu chaudement, à l'exemple de Sextius, de ne manger chose, qui eust prins mort, s'en passoit dans vn an, auec plaisir, comme il dit. Et s'en deporta seulement, pour n'estre soupçonné, d'emprunter cette regle d'aucunes religions nouuelles, qui la semoyent. Il print quand et quand des preceptes d'Attalus, de ne se coucher plus sur des loudiers, qui enfondrent: et employa iusqu'à la vieillesse ceux qui ne cedent point au corps. Ce que l'vsage de son temps, luy faict compter à rudesse, le nostre, nous le faict tenir à mollesse. Regardez la difference du viure de mes valets à bras, à la mienne: les Scythes et les Indes n'ont rien plus eslongné de ma force, et de ma forme. Ie sçay, auoir retiré de l'aumosne, des enfans pour m'en seruir, qui bien tost apres m'ont quicté et ma cuisine, et leur liurée: seulement, pour se rendre à leur premiere vie. Et en trouuay vn, amassant depuis, des moules, emmy la voirie, pour son disner, que par priere, ny par menasse, ie ne sçeu distraire de la saueur et douceur, qu'il trouuoit en l'indigence. Les gueux ont leurs magnificences, et leurs voluptez, comme les riches: et, dit-on, leurs dignitez et ordres politiques. Ce sont effects de l'accoustumance. Elle nous peut duire, non seulement à telle forme qu'il luy plaist (pourtant, disent les sages, nous faut-il planter à la meilleure, qu'elle nous facilitera incontinent) mais aussi au changement et à la variation: qui est le plus noble, et le plus vtile de ses apprentissages. La meilleure de mes complexions corporelles, c'est d'estre flexible et peu opiniastre. I'ay des inclinations plus propres et ordinaires, et plus aggreables, que d'autres. Mais auec bien peu d'effort, ie m'en destourne, et me coule aiséement à la façon contraire. Vn ieune homme, doit troubler ses regles, pour esueiller sa vigueur: la garder de moisir et s'apoltronir. Et n'est train de vie, si sot et si debile, que celuy qui se conduict par ordonnance et discipline.

_Ad primum lapidem vectari cùm placet, hora Sumitur ex libro; si prurit frictus ocelli Angulus, inspecta genesi collyria quærit._