Essais de Montaigne (self-édition) - Volume III

Part 35

Chapter 353,593 wordsPublic domain

La deffaillance d'vne vie, est le passage à mille autres vies. Nature a empreint aux bestes, le soing d'elles et de leur conseruation. Elles vont iusques-là, de craindre leur empirement: de se heurter et blesser: que nous les encheuestrions et battions, accidents subiects à leur sens et experience. Mais que nous les tuions, elles ne le peuuent craindre, ny n'ont la faculté d'imaginer et conclurre la mort. Si dit-on encore qu'on les void, non seulement la souffrir gayement: la plus-part des cheuaux hannissent en mourant, les cygnes la chantent: mais de plus, la rechercher à leur besoing; comme portent plusieurs exemples des elephans. Outre ce, la façon d'argumenter, de laquelle se sert icy Socrates, est-elle pas admirable esgallement, en simplicité et en vehemence? Vrayment il est bien plus aisé, de parler comme Aristote, viure comme Cæsar, qu'il n'est aisé de parler et viure comme Socrates. Là, loge l'extreme degré de perfection et de difficulté: l'art n'y peut ioindre. Or nos facultez ne sont pas ainsi dressées. Nous ne les essayons, ny ne les cognoissons: nous nous inuestissons de celles d'autruy, et laissons chomer les nostres. Comme quelqu'vn pourroit dire de moy: que i'ay seulement faict icy vn amas de fleurs estrangeres, n'y ayant fourny du mien, que le filet à les lier. Certes i'ay donné à l'opinion publique, que ces parements empruntez m'accompaignent: mais ie n'entends pas qu'ils me couurent, et qu'ils me cachent: c'est le rebours de mon dessein. Qui ne veux faire montre que du mien et de ce qui est mien par nature. Et si ie m'en fusse creu, à tout hazard, i'eusse parlé tout fin seul. Ie m'en charge de plus fort, tous les iours, outre ma proposition et ma forme premiere, sur la fantasie du siecle: et par oisiueté. S'il me messied à moy, comme ie le croy, n'importe: il peut estre vtile à quelque autre. Tel allegue Platon et Homere, qui ne les vid onques: et moy, ay prins des lieux assez, ailleurs qu'en leur source. Sans peine et sans suffisance, ayant mille volumes de liures, autour de moy, en ce lieu où i'escris, i'emprunteray presentement s'il me plaist, d'vne douzaine de tels rauaudeurs, gens que ie ne fueillette guere, dequoy esmailler le traicté de la Physionomie. Il ne faut que l'epitre liminaire d'vn Allemand pour me farcir d'allegations: et nous allons quester par là vne friande gloire, à piper le sot monde. Ces pastissages de lieux communs, dequoy tant de gents mesnagent leur estude, ne seruent guere qu'à subiects communs: et seruent à nous montrer, non à nous conduire: ridicule fruict de la science, que Socrates exagite si plaisamment contre Euthydemus. I'ay veu faire des liures de choses, ny iamais estudiées ny entenduës: l'autheur commettant à diuers de ses amis sçauants, la recherche de cette-cy, et de cette autre matiere, à le bastir: se contentant pour sa part, d'en auoir proietté le dessein, et lié par son industrie, ce fagot de prouisions incogneuës: au moins est sien l'ancre, et le papier. Cela, c'est achetter, ou emprunter vn liure, non pas le faire. C'est apprendre aux hommes, non qu'on sçait faire vn liure, mais, ce dequoy ils pouuoient estre en doute, qu'on ne le sçait pas faire. Vn president se ventoit où i'estois, d'auoir amoncelé deux cens tant de lieux estrangers, en vn sien arrest presidental. En le preschant, il effaçoit la gloire qu'on luy en donnoit. Pusillanime et absurde venterie à mon gré, pour vn tel subiect et telle personne. Ie fais le contraire: et parmy tant d'emprunts, suis bien aise d'en pouuoir desrober quelqu'vn: le desguisant et difformant à nouueau seruice. Au hazard, que ie laisse dire, que c'est par faute d'auoir entendu son naturel vsage, ie luy donne quelque particuliere adresse de ma main, à ce qu'il en soit d'autant moins purement estranger. Ceux-cy mettent leurs larrecins en parade et en conte. Aussi ont-ils plus de credit aux loix que moy. Nous autres naturalistes, estimons, qu'il y aye grande et incomparable preference, de l'honneur de l'inuention, à l'honneur de l'allegation. Si i'eusse voulu parler par science, i'eusse parlé plustost. I'eusse escrit du temps plus voisin de mes estudes, que i'auois plus d'esprit et de memoire. Et me fusse plus fié à la vigueur de cet aage là, qu'à cettuy-cy, si i'eusse voulu faire mestier d'escrire. Et quoy, si cette faueur gratieuse, que la Fortune m'a n'aguere offerte par l'entremise de cet ouurage, m'eust peu rencontrer en telle saison au lieu de celle-cy; où elle est egallement desirable à posseder, et preste à perdre? Deux de mes cognoissans, grands hommes en cette faculté, ont perdu par moitié, à mon aduis, d'auoir refusé de se mettre au iour, à quarante ans, pour attendre les soixante. La maturité a ses deffaux, comme la verdeur, et pires. Et autant est la vieillesse incommode à cette nature de besongne, qu'à toute autre. Quiconque met sa decrepitude soubs la presse, faict folie, s'il espere en espreindre des humeurs, qui ne sentent le disgratié, le resueur et l'assoupy. Nostre esprit se constipe et s'espessit en vieillissant. Ie dis pompeusement et opulemment l'ignorance, et dis la science maigrement et piteusement. Accessoirement cette-cy, et accidentalement: celle-là expressément, et principallement. Et ne traicte à poinct nommé de rien, que du rien: ny d'aucune science, que de celle de l'inscience. I'ay choisi le temps, où ma vie, que i'ay à peindre, ie l'ay toute deuant moy: ce qui en reste, tient plus de la mort. Et de ma mort seulement, si ie la rencontrois babillarde, comme font d'autres, donrois-ie encores volontiers aduis au peuple, en deslogeant. Socrates a esté vn exemplaire parfaict en toutes grandes qualitez. I'ay despit, qu'il eust rencontré vn corps si disgratié, comme ils disent, et si disconuenable à la beauté de son ame, luy si amoureux et si affolé de la beauté. Nature luy fit iniustice. Il n'est rien plus vray-semblable, que la conformité et relation du corps à l'esprit. _Ipsi animi, magni refert, quali in corpore locati sint: multa enim è corpore existunt, quæ acuant mentem: multa, quæ obtundant._ Cettuy-cy parle d'vne laideur desnaturée, et difformité de membres: mais nous appellons laideur aussi, vne mesauenance au premier regard, qui loge principallement au visage: et nous desgoute par le teint, vne tache, vne rude contenance, par quelque cause souuent inexplicable, en des membres pourtant bien ordonnez et entiers. La laideur, qui reuestoit vne ame tres-belle en la Boittie, estoit de ce predicament. Cette laideur superficielle, qui est toutesfois la plus imperieuse, est de moindre preiudice à l'estat de l'esprit: et a peu de certitude en l'opinion des hommes. L'autre, qui d'vn plus propre nom, s'appelle difformité plus substantielle, porte plus volontiers coup iusques au dedans. Non pas tout soulier de cuir bien lissé, mais tout soulier bien formé, montre l'interieure forme du pied. Comme Socrates disoit de la sienne, qu'elle en accusoit iustement, autant en son ame, s'il ne l'eust corrigée par institution. Mais en le disant, ie tiens qu'il se mocquoit, suiuant son vsage: et iamais ame si excellente, ne se fit elle-mesme.

Ie ne puis dire assez souuent, combien i'estime la beauté, qualité puissante et aduantageuse. Il l'appelloit, vne courte tyrannie: et Platon, le priuilege de nature. Nous n'en auons point qui la surpasse en credit. Elle tient le premier rang au commerce des hommes. Elle se presente au deuant: seduict et preoccupe nostre iugement, auec grande authorité et merueilleuse impression. Phryné perdoit sa cause, entre les mains d'vn excellent aduocat, si, ouurant sa robbe, elle n'eust corrompu ses iuges, par l'esclat de sa beauté. Et ie trouue, que Cyrus, Alexandre, Cæsar, ces trois maistres du monde, ne l'ont pas oubliée à faire leurs grands affaires. Non a pas le premier Scipion. Vn mesme mot embrasse en Grec le bel et le bon. Et le S. Esprit appelle souuent bons, ceux qu'il veut dire beaux. Ie maintiendroy volontiers le rang des biens, selon que portoit la chanson, que Platon dit auoir esté triuiale, prinse de quelque ancien poëte: La santé, la beauté, la richesse. Aristote dit, appartenir aux beaux, le droict de commander: et quand il en est, de qui la beauté approche celle des images des Dieux, que la veneration leur est pareillement deuë. A celuy qui luy demandoit, pourquoy plus long temps, et plus souuent, on hantoit les beaux: Cette demande, feit-il, n'appartient à estre faicte, que par vn aueugle. La plus-part et les plus grands philosophes, payerent leur escholage, et acquirent la sagesse, par l'entremise et faueur de leur beauté. Non seulement aux hommes qui me seruent, mais aux bestes aussi, ie la considere à deux doigts pres de la bonté. Si me semble-il, que ce traict et façon de visage, et ces lineaments, par lesquels on argumente aucunes complexions internes, et nos fortunes à venir, est chose qui ne loge pas bien directement et simplement, soubs le chapitre de beauté et de laideur. Non plus que toute bonne odeur, et serenité d'air, n'en promet pas la santé: ny toute espesseur et puanteur, l'infection, en temps pestilent. Ceux qui accusent les dames, de contre-dire leur beauté par leurs mœurs, ne rencontrent pas tousiours. Car en vne face qui ne sera pas trop bien composée, il peut loger quelque air de probité et de fiance. Comme au rebours, i'ay leu par fois entre deux beaux yeux, des menasses d'vne nature maligne et dangereuse. Il y a des physionomies fauorables: et en vne presse d'ennemis victorieux, vous choisirez incontinent parmy des hommes incogneus, l'vn plustost que l'autre, à qui vous rendre et fier vostre vie: et non proprement par la consideration de la beauté. C'est vne foible garantie que la mine, toutesfois elle a quelque consideration. Et si i'auois à les foyter, ce seroit plus rudement, les meschans qui dementent et trahissent les promesses que Nature leur auoit plantées au front. Ie punirois plus aigrement la malice, en vne apparence debonnaire. Il semble qu'il y ait aucuns visages heureux, d'autres malencontreux. Et crois, qu'il y a quelque art, à distinguer les visages debonnaires des niais, les seueres des rudes, les malicieux des chagrins, les desdaigneux des melancholiques, et telles autres qualitez voisines. Il y a des beautez, non fieres seulement, mais aigres: il y en a d'autres douces, et encores au delà, fades. D'en prognostiquer les auantures futures, ce sont matieres que ie laisse indecises. I'ay pris, comme i'ay dict ailleurs, bien simplement et cruëment, pour mon regard, ce precepte ancien: Que nous ne sçaurions faillir à suiure Nature: que le souuerain precepte, c'est de se conformer à elle. Ie n'ay pas corrigé comme Socrates, par la force de la raison, mes complexions naturelles: et n'ay aucunement troublé par art, mon inclination. Ie me laisse aller, comme ie suis venu. Ie ne combats rien. Mes deux maistresses pieces viuent de leur grace en paix et bon accord: mais le laict de ma nourrice a esté, Dieu mercy, mediocrement sain et temperé. Diray-ie cecy en passant: que ie voy tenir en plus de prix qu'elle ne vaut, qui est seule quasi en vsage entre nous, certaine image de preud'hommie scholastique, serue des preceptes, contraincte soubs l'esperance et la crainte? Ie l'aime telle que loix et religions, non facent, mais parfacent, et authorisent: qui se sente dequoy se soustenir sans aide: née en nous de ses propres racines, par la semence de la raison vniuerselle, empreinte en tout homme non desnaturé. Cette raison, qui redresse Socrates de son vicieux ply, le rend obeïssant aux hommes et aux Dieux, qui commandent en sa ville: courageux en la mort, non parce que son ame est immortelle, mais parce qu'il est mortel. Ruineuse instruction à toute police, et bien plus dommageable qu'ingenieuse et subtile, qui persuade aux peuples, la religieuse creance suffire seule, et sans les mœurs, à contenter la diuine iustice. L'vsage nous faict veoir, vne distinction enorme, entre la deuotion et la conscience. I'ay vne apparence fauorable, et en forme et en interpretation.

_Quid dixi habere me? Imò habui Chreme!

Heu tantùm attriti corporis ossa vides!_

Et qui faict vne contraire montre à celle de Socrates. Il m'est souuent aduenu, que sur le simple credit de ma presence, et de mon air, des personnes qui n'auoient aucune cognoissance de moy, s'y sont grandement fiées, soit pour leurs propres affaires, soit pour les miennes. Et en ay tiré és païs estrangers des faueurs singulieres et rares. Mais ces deux experiences, valent à l'auanture, que ie les recite particulierement. Vn quidam delibera de surprendre ma maison et moy. Son art fut, d'arriuer seul à ma porte, et d'en presser vn peu instamment l'entrée. Ie le cognoissois de nom, et auois occasion de me fier de luy, comme de mon voisin et aucunement mon allié. Ie luy fis ouurir comme ie fais à chacun. Le voicy tout effroyé, son cheual hors d'haleine, fort harassé. Il m'entretint de cette fable: Qu'il venoit d'estre rencontré à vne demie lieuë de là, par vn sien ennemy, lequel ie cognoissois aussi, et auois ouy parler de leur querelle: que cet ennemy luy auoit merueilleusement chaussé les esperons: et qu'ayant esté surpris en desarroy et plus foible en nombre, il s'estoit ietté à ma porte à sauueté. Qu'il estoit en grand peine de ses gens, lesquels il disoit tenir pour morts ou prins. I'essayay tout naïfuement de le conforter, asseurer, et refreschir. Tantost apres, voila quatre ou cinq de ses soldats, qui se presentent en mesme contenance, et effroy, pour entrer: et puis d'autres, et d'autres encores apres, bien equippez, et bien armez: iusques à vingt cinq ou trante, feignants auoir leur ennemy aux talons. Ce mystere commençoit à taster mon soupçon. Ie n'ignorois pas en quel siecle ie viuois, combien ma maison pouuoit estre enuiée, et auois plusieurs exemples d'autres de ma cognoissance, à qui il estoit mes-aduenu de mesme. Tant y a, que trouuant qu'il n'y auoit point d'acquest d'auoir commencé à faire plaisir, si ie n'acheuois, et ne pouuant me deffaire sans tout rompre; ie me laissay aller au party le plus naturel et le plus simple, comme ie fais tousiours: commendant qu'ils entrassent. Aussi à la verité, ie suis peu deffiant et soupçonneux de ma nature. Ie panche volontiers vers l'excuse, et l'interpretation plus douce. Ie prens les hommes selon le commun ordre, et ne croy pas ces inclinations peruerses et desnaturées, si ie n'y suis forcé par grand tesmoignage; non plus que les monstres et miracles. Et suis homme en outre, qui me commets volontiers à la Fortune, et me laisse aller à corps perdu, entre ses bras. Dequoy iusques à cette heure i'ay eu plus d'occasion de me louër, que de me plaindre. Et l'ay trouuée et plus auisée, et plus amie de mes affaires, que ie ne suis. Il y a quelques actions en ma vie, desquelles on peut iustement nommer la conduite difficile; ou, qui voudra, prudente. De celles-là mesmes, posez, que la tierce partie soit du mien, certes les deux tierces sont richement à elle. Nous faillons, ce me semble, en ce que nous ne nous fions pas assez au ciel de nous. Et pretendons plus de nostre conduite, qu'il ne nous appartient. Pourtant fouruoyent si souuent nos desseins. Il est enuieux de l'estenduë, que nous attribuons aux droicts de l'humaine prudence, au preiudice des siens. Et nous les racourcit d'autant plus, que nous les amplifions. Ceux-cy se tindrent à cheual, en ma cour: le chef auec moy dans ma sale, qui n'auoit voulu qu'on establast son cheual, disant auoir à se retirer incontinent qu'il auroit eu nouuelles de ses hommes. Il se veid maistre de son entreprinse: et n'y restoit sur ce poinct, que l'execution. Souuent depuis il a dict, car il ne craignoit pas de faire ce conte, que mon visage, et ma franchise, luy auoient arraché la trahison des poings. Il remonte à cheual, ses gens ayants continuellement les yeux sur luy, pour voir quel signe il leur donneroit: bien estonnez de le voir sortir et abandonner son aduantage. Vne autre fois, me fiant à ie ne sçay quelle treue, qui venoit d'estre publiée en nos armées, ie m'acheminay à vn voyage, par païs estrangement chatoüilleux. Ie ne fus pas si tost esuenté, que voila trois ou quatre caualcades de diuers lieux pour m'attraper. L'vne me ioignit à la troisieme iournée: où ie fus chargé par quinze ou vingt Gentils-hommes masquez, suiuis d'vne ondée d'argoulets. Me voila pris et rendu, retiré dans l'espais d'vne forest voisine, desmonté, deualizé, mes cofres fouillez, ma boite prise, cheuaux et esquipage dispersé à nouueaux maistres. Nous fusmes long temps à contester dans ce halier, sur le faict de ma rançon: qu'ils me tailloient si haute, qu'il paroissoit bien que ie ne leur estois guere cogneu. Ils entrerent en grande contestation de ma vie. De vray, il y auoit plusieurs circonstances, qui me menassoyent du danger où i'en estois.

_Tunc animis opus, Ænea, tunc pectore firmo._

Ie me maintins tousiours sur le tiltre de ma trefue, à leur quitter seulement le gain qu'ils auoient faict de ma despouille, qui n'estoit pas à mespriser, sans promesse d'autre rançon. Apres deux ou trois heures, que nous eusmes esté là, et qu'ils m'eurent faict monter sur vn cheual, qui n'auoit garde de leur eschapper, et commis ma conduicte particuliere à quinze ou vingt harquebusiers, et dispersé mes gens à d'autres, ayant ordonné qu'on nous menast prisonniers, diuerses routes, et moy desia acheminé à deux ou trois harquebusades de là,

_Iam prece Pollucis, iam Castoris implorata:_

voicy vne soudaine et tres-inopinée mutation qui leur print. Ie vis reuenir à moy le chef, auec paroles plus douces: se mettant en peine de rechercher en la trouppe mes hardes escartées, et me les faisant rendre, selon qu'il s'en pouuoit recouurer, iusques à ma boite. Le meilleur present qu'ils me firent, ce fut en fin ma liberté: le reste ne me touchoit gueres en ce temps-là. La vraye cause d'vn changement si nouueau, et de ce rauisement, sans aucune impulsion apparente, et d'vn repentir si miraculeux, en tel temps, en vne entreprinse pourpensée et deliberée, et deuenue iuste par l'vsage, (car d'arriuée ie leur confessay ouuertement le party duquel i'estois, et le chemin que ie tenois) certes ie ne sçay pas bien encores quelle elle est. Le plus apparent qui se demasqua, et me fit cognoistre son nom, me redist lors plusieurs fois, que ie deuoy cette deliurance à mon visage, liberté, et fermeté de mes parolles, qui me rendoient indigne d'vne telle mes-aduenture, me demanda asseurance d'vne pareille. Il est possible, que la bonté diuine se voulut seruir de ce vain instrument pour ma conseruation. Elle me deffendit encore lendemain d'autres pires embusches, desquelles ceux-cy mesme m'auoient aduerty. Le dernier est encore en pieds, pour en faire le conte: le premier fut tué il n'y a pas long temps. Si mon visage ne respondoit pour moy, si on ne lisoit en mes yeux, et en ma voix, la simplicité de mon intention, ie n'eusse pas duré sans querelle, et sans offence, si long temps: auec cette indiscrette liberté, de dire à tort et à droict, ce qui me vient en fantasie, et iuger temerairement des choses. Cette façon peut paroistre auec raison inciuile, et mal accommodée à nostre vsage: mais outrageuse et malitieuse, ie n'ay veu personne qui l'en ait iugée: ny qui se soit piqué de ma liberté, s'il l'a receuë de ma bouche. Les paroles redites, ont comme autre son, autre sens. Aussi ne hay-ie personne. Et suis si lasche à offencer, que pour le seruice de la raison mesme, ie ne le puis faire. Et lors que l'occasion m'a conuié aux condemnations criminelles, i'ay plustost manqué à la iustice. _Vt magis peccari nolim, quàm satis animi ad vindicanda peccata habeam._ On reprochoit, dit-on, à Aristote, d'auoir esté trop misericordieux enuers vn meschant homme: I'ay esté de vray, dit-il, misericordieux enuers l'homme, non enuers la meschanceté. Les iugements ordinaires, s'exasperent à la punition par l'horreur du meffaict. Cela mesme refroidit le mien. L'horreur du premier meurtre, m'en faict craindre vn second. Et la laideur de la premiere cruauté m'en faict abhorrer toute imitation. A moy, qui ne suis qu'escuyer de trefles, peut toucher, ce qu'on disoit de Charillus Roy de Sparte: Il ne sçauroit estre bon, puis qu'il n'est pas mauuais aux meschans. Ou bien ainsi: car Plutarque le presente en ces deux sortes, comme mille autres choses diuersement et contrairement: Il faut bien qu'il soit bon, puis qu'il l'est aux meschants mesme. De mesme qu'aux actions legitimes, ie me fasche de m'y employer, quand c'est enuers ceux qui s'en desplaisent: aussi à dire verité, aux illegitimes, ie ne fay pas assez de conscience, de m'y employer, quand c'est enuers ceux qui y consentent.

CHAPITRE XIII.

_De l'Experience._

IL n'est desir plus naturel que le desir de cognoissance. Nous essayons tous les moyens qui nous y peuuent mener. Quand la raison nous faut, nous y employons l'experience.

_Per varios vsus artem experientia fecit: Exemplo monstrante viam._

Qui est vn moyen de beaucoup plus foible et plus vil. Mais la verité est chose si grande, que nous ne deuons desdaigner aucune entremise qui nous y conduise. La raison a tant de formes, que nous ne sçauons à laquelle nous prendre. L'experience n'en a pas moins. La consequence que nous voulons tirer de la conference des euenemens, est mal seure, d'autant qu'ils sont tousiours dissemblables. Il n'est aucune qualité si vniuerselle, en cette image des choses, que la diuersité et varieté. Et les Grecs, et les Latins, et nous, pour le plus expres exemple de similitude, nous seruons de celuy des œufs. Toutesfois il s'est trouué des hommes, et notamment vn en Delphes, qui recognoissoit des marques de difference entre les œufs, si qu'il n'en prenoit iamais l'vn pour l'autre. Et y ayant plusieurs poules, sçauoit iuger de laquelle estoit l'œuf. La dissimilitude s'ingere d'elle-mesme en nos ouurages, nul art peut arriuer à la similitude. Ny Perrozet ny autre, ne peut si soigneusement polir et blanchir l'enuers de ses cartes, qu'aucuns ioueurs ne les distinguent, à les voir seulement couler par les mains d'vn autre. La ressemblance ne faict pas tant, vn, comme la difference faict, autre. Nature s'est obligée à ne rien faire autre, qui ne fust dissemblable.