Essais de Montaigne (self-édition) - Volume III

Part 34

Chapter 342,662 wordsPublic domain

En ce lieu, mon meilleur reuenu est manuel. Ce que cent hommes trauailloient pour moy, chauma pour long temps. Or lors, quel exemple de resolution ne vismes nous, en la simplicité de tout ce peuple? Generalement, chacun renonçoit au soing de la vie. Les raisins demeurerent suspendus aux vignes, le bien principal du pays: tous indifferemment se preparans et attendans la mort, à ce soir, ou au lendemain: d'vn visage et d'vne voix si peu effroyee, qu'il sembloit qu'ils eussent compromis à cette necessité, et que ce fust vne condemnation vniuerselle et ineuitable. Elle est tousiours telle. Mais à combien peu, tient la resolution au mourir? La distance et difference de quelques heures: la seule consideration de la compagnie, nous en rend l'apprehension diuerse. Voyez ceux-cy: pour ce qu'ils meurent en mesme mois: enfans, ieunes, vieillards, ils ne s'estonnent plus, ils ne se pleurent plus. I'en vis qui craignoient de demeurer derriere, comme en vne horrible solitude. Et n'y cogneu communément, autre soing que des sepultures: il leur faschoit de voir les corps espars emmy les champs, à la mercy des bestes: qui y peuplerent incontinent. Comment les fantasies humaines se descouppent! Les Neorites, nation qu'Alexandre subiugua, iettent les corps des morts au plus profond de leurs bois, pour y estre mangez. Seule sepulture estimee entr'eux heureuse. Tel sain faisoit desia sa fosse: d'autres s'y couchoient encore viuans. Et vn maneuure des miens, auec ses mains, et ses pieds, attira sur soy la terre en mourant. Estoit ce pas s'abrier pour s'endormir plus à son aise? D'vne entreprise en hauteur aucunement pareille à celle des soldats Romains, qu'on trouua apres la iournee de Cannes, la teste plongee dans des trous, qu'ils auoient faicts et comblez de leurs mains, en s'y suffoquant. Somme toute vne nation fut incontinent par vsage, logee en vne marche, qui ne cede en roideur à aucune resolution estudiee et consultee. La plus part des instructions de la science, à nous encourager, ont plus de montre que de force, et plus d'ornement que de fruict. Nous auons abandonné Nature, et luy voulons apprendre sa leçon: elle, qui nous menoit si heureusement et si seurement. Et ce pendant, les traces de son instruction, et ce peu qui par le benefice de l'ignorance, reste de son image, empreint en la vie de cette tourbe rustique d'hommes impollis: la science est contrainte, de l'aller tous les iours empruntant, pour en faire patron à ses disciples, de constance, d'innocence, et de tranquillité. Il fait beau voir, que ceux-cy plains de tant de belle cognoissance, ayent à imiter cette sotte simplicité: et à l'imiter, aux premieres actions de la vertu. Et que nostre sapience, apprenne des bestes mesmes, les plus vtiles enseignemens, aux plus grandes et necessaires parties de nostre vie. Comme il nous faut viure et mourir, mesnager nos biens, aymer et esleuer nos enfans, entretenir iustice. Singulier tesmoignage de l'humaine maladie: et que cette raison qui se manie à nostre poste, trouuant tousiours quelque diuersité et nouuelleté, ne laisse chez nous aucune trace apparente de la Nature. Et en ont faict les hommes, comme les parfumiers de l'huile: ils l'ont sophistiquee de tant d'argumentations, et de discours appellez du dehors, qu'elle en est deuenue variable, et particuliere à chacun: et a perdu son propre visage, constant, et vniuersel. Et nous faut en chercher tesmoignage des bestes, non subiect à faueur, corruption, ny à diuersité d'opinions. Car il est bien vray, qu'elles mesmes ne vont pas tousiours exactement dans la route de Nature, mais ce qu'elles en desuoyent, c'est si peu, que vous en apperceuez tousiours l'orniere. Tout ainsi que les cheuaux qu'on meine en main, font bien des bonds, et des escapades, mais c'est à la longueur de leurs longes: et suyuent neantmoins tousiours les pas de celuy qui les guide: et comme l'oiseau prend son vol, mais sous la bride de sa filiere. _Exilia, tormenta, bella, morbos, naufragia meditare, vt nullo sis malo tyro._ A quoy nous sert cette curiosité, de preoccuper tous les inconueniens de l'humaine nature, et nous preparer auec tant de peine à l'encontre de ceux mesme, qui n'ont à l'auanture point à nous toucher? (_Parem passis tristitiam facit, pati posse._ Non seulement le coup, mais le vent et le pet nous frappe). Ou comme les plus fieureux, car certes c'est fieure, aller dés à cette heure vous faire donner le fouët, par ce qu'il peut aduenir, que Fortune vous le fera souffrir vn iour: et prendre vostre robe fourree dés la S. Iean, pour ce que vous en aurez besoing à Noel? Iettez vous à l'experience de tous les maux qui vous peuuent arriuer, nommement des plus extremes: esprouuez vous là, disent-ils, asseurez vous là. Au rebours; le plus facile et plus naturel, seroit en descharger mesme sa pensee. Ils ne viendront pas assez tost, leur vray estre ne nous dure pas assez, il faut que nostre esprit les estende et les allonge, et qu'auant la main il les incorpore en soy, et s'en entretienne, comme s'ils ne poisoient pas raisonnablement à nos sens. Ils poiseront assez, quand ils y seront (dit vn des maistres, non de quelque tendre secte, mais de la plus dure) cependant fauorise toy: croy ce que tu aimes le mieux: que te sert il d'aller recueillant et preuenant ta male fortune: et de perdre le present, par la crainte du futur: et estre dés cette heure miserable, par ce que tu le dois estre auec le temps? Ce sont ses mots. La science nous faict volontiers vn bon office, de nous instruire bien exactement des dimensions des maux.

_Curis acuens mortalia corda._

Ce seroit dommage, si partie de leur grandeur eschappoit à nostre sentiment et cognoissance. Il est certain, qu'à la plus part, la preparation à la mort, a donné plus de torment, que n'a faict la souffrance. Il fut iadis veritablement dict, et par vn bien iudicieux autheur: _Minus afficit sensus fatigatio, quàm cogitatio._ Le sentiment de la mort presente, nous anime par fois de soy mesme, d'vne prompte resolution, de ne plus euiter chose du tout ineuitable. Plusieurs gladiateurs se sont veus au temps passé, apres auoir couardement combattu, aualler courageusement la mort; offrans leur gosier au fer de l'ennemy, et le conuians. La veue esloignee de la mort aduenir, a besoing d'vne fermeté lente, et difficile par consequent à fournir. Si vous ne sçauez pas mourir, ne vous chaille. Nature vous en informera sur le champ, plainement et suffisamment; elle fera exactement cette besongne pour vous, n'en empeschez vostre soing.

_Incertam frustra, mortales, funeris horam Quæritis, et qua sit mors aditura via.

Pœna minor certam subito perferre ruinam, Quod timeas grauius sustinuisse diu._

Nous troublons la vie par le soing de la mort, et la mort par le soing de la vie. L'vne nous ennuye, l'autre nous effraye. Ce n'est pas contre la mort, que nous nous preparons, c'est chose trop momentanee. Vn quart d'heure de passion sans consequence, sans nuisance, ne merite pas des preceptes particuliers. A dire vray, nous nous preparons contre les preparations de la mort. La philosophie nous ordonne, d'auoir la mort tousiours deuant les yeux, de la preuoir et considerer auant le temps: et nous donne apres, les regles et les precautions, pour prouuoir à ce, que cette preuoyance, et cette pensee ne nous blesse. Ainsi font les medecins qui nous iettent aux maladies, afin qu'ils ayent où employer leurs drogues et leur art. Si nous n'auons sçeu viure, c'est iniustice de nous apprendre à mourir et difformer la fin de son total. Si nous auons sçeu viure, constamment et tranquillement, nous sçaurons mourir de mesme. Ils s'en venteront tant qu'il leur plaira. _Tota philosophorum vita commentatio mortis est._ Mais il m'est aduis, que c'est bien le bout, non pourtant le but de la vie. C'est sa fin, son extremité, non pourtant son obiect. Elle doit estre elle mesme à soy, sa visee, son dessein. Son droit estude est se regler, se conduire, se souffrir. Au nombre de plusieurs autres offices, que comprend le general et principal chapitre de sçauoir viure, est cet article de sçauoir mourir. Et des plus legers, si nostre crainte ne luy donnoit poids. A les iuger par l'vtilité, et par la verité naifue, les leçons de la simplicité, ne cedent gueres à celles que nous presche la doctrine au contraire. Les hommes sont diuers en sentiment et en force: il les faut mener à leur bien, selon eux: et par routes diuerses. _Quò me cumque rapit tempestas, deferor hospes._ Ie ne vy iamais paysan de mes voisins, entrer en cogitation de quelle contenance, et asseurance, il passeroit cette heure derniere. Nature luy apprend à ne songer à la mort, que quand il se meurt. Et lors il y a meilleure grace qu'Aristote: lequel la mort presse doublement, et par elle, et par vne si longue premeditation. Pourtant fut-ce l'opinion de Cæsar, que la moins premeditee mort, estoit la plus heureuse, et plus deschargee. _Plus dolet quàm necesse est, qui antê dolet quàm necesse est._ L'aigreur de cette imagination, naist de nostre curiosité. Nous nous empeschons tousiours ainsi: voulans deuancer et regenter les prescriptions naturelles. Ce n'est qu'aux docteurs, d'en disner plus mal, tous sains, et se renfroigner de l'image de la mort. Le commun, n'a besoing ny de remede ny de consolation, qu'au heurt, et au coup. Et n'en considere qu'autant iustement qu'il en souffre. Est-ce pas ce que nous disons, que la stupidité, et faute d'apprehension, du vulgaire, luy donne cette patience aux maux presens, et cette profonde nonchalance des sinistres accidens futurs? Que leur ame pour estre plus crasse, et obtuse, est moins penetrable et agitable? Pour Dieu s'il est ainsi, tenons d'ores en auant escole de bestise. C'est l'extreme fruit, que les sciences nous promettent, auquel ceste-cy conduict si doucement ses disciples. Nous n'aurons pas faute de bons regens, interpretes de la simplicité naturelle. Socrates en sera l'vn. Car de ce qu'il m'en souuient, il parle enuiron en ce sens, aux iuges qui deliberent de sa vie: I'ay peur, messieurs, si ie vous prie de ne me faire mourir, que ie m'enferre en la delation de mes accusateurs; qui est: Que ie fais plus l'entendu que les autres: comme ayant quelque cognoissance plus cachee, des choses qui sont au dessus et au dessous de nous. Ie sçay que ie n'ay ni frequenté, ny recogneu la mort, ni n'ay veu personne qui ait essayé ses qualitez, pour m'en instruire. Ceux qui la craignent presupposent la cognoistre: quant à moy, ie ne sçay ny quelle elle est, ny quel il faict en l'autre monde. A l'auanture est la mort chose indifferente, à l'auanture desirable. Il est à croire pourtant, si c'est vne transmigration d'vne place à autre, qu'il y a de l'amendement, d'aller viure auec tant de grands personnages trespassez: et d'estre exempt d'auoir plus affaire à iuges iniques et corrompus. Si c'est vn aneantissement de nostre estre, c'est encore amendement d'entrer en vne longue et paisible nuit. Nous ne sentons rien de plus doux en la vie, qu'vn repos et sommeil tranquille, et profond sans songes. Les choses que ie sçay estre mauuaises, comme d'offencer son prochain, et desobeir au superieur, soit Dieu, soit homme, ie les euite soigneusement: celles desquelles ie ne sçay, si elles sont bonnes ou mauuaises, ie ne les sçaurois craindre. Si ie m'en vay mourir, et vous laisse en vie: les Dieux seuls voyent, à qui, de vous ou de moy, il en ira mieux. Parquoy pour mon regard, vous en ordonnerez, comme il vous plaira. Mais selon ma façon de conseiller les choses iustes et vtiles, ie dy bien, que pour vostre conscience vous ferez mieux de m'eslargir, si vous ne voyez plus auant que moy en ma cause. Et iugeant selon mes actions passees, et publiques, et priuees, selon mes intentions, et selon le profit, que tirent tous les iours de ma conuersation tant de nos citoyens, ieunes et vieux, et le fruit, que ie vous fay à tous, vous ne pouuez duëment vous descharger enuers mon merite, qu'en ordonnant, que ie sois nourry, attendu ma pauureté, au Prytanee, aux despens publiques: ce que souuent ie vous ay veu à moindre raison, octroyer à d'autres. Ne prenez pas à obstination ou desdaing, que, suyuant la coustume, ie n'aille vous suppliant et esmouuant à commiseration. I'ay des amis et des parents, n'estant, comme dict Homere, engendré ny de bois, ny de pierre non plus que les autres: capables de se presenter, avec des larmes, et le dueil: et ay trois enfans esplorez, dequoy vous tirer à pitié. Mais ie feroy honte à nostre ville, en l'aage que ie suis, et en telle reputation de sagesse, que m'en voyci en preuention, de m'aller desmettre à si lasches contenances. Que diroit-on des autres Atheniens? I'ay tousiours admonnesté ceux qui m'ont ouy parler, de ne racheter leur vie, par vne action deshonnete. Et aux guerres de mon pays à Amphipolis, à Potidee, à Delie, et autres où ie me suis trouué, i'ay montré par effect, combien i'estoy loing de garantir ma seureté par ma honte. D'auantage i'interesserois vostre deuoir, et vous conuierois à choses laydes: car ce n'est pas à mes prieres de vous persuader: c'est aux raisons pures et solides de la iustice. Vous auez iuré aux Dieux d'ainsi vous maintenir. Il sembleroit, que ie vous vousisse soupçonner et recriminer, de ne croire pas, qu'il y en aye. Et moy mesme tesmoigneroy contre moy, de ne croire point en eux, comme ie doy: me deffiant de leur conduicte, et ne remettant purement en leurs mains mon affaire. Ie m'y fie du tout: et tiens pour certain, qu'ils feront en cecy, selon qu'il sera plus propre à vous et à moy. Les gens de bien ny viuans, ny morts, n'ont aucunement à se craindre des Dieux. Voyla pas vn playdoyé puerile, d'vne hauteur inimaginable et employé en quelle necessité? Vrayement ce fut raison, qu'il le preferast à celuy, que ce grand orateur Lysias, auoit mis par escrit pour luy: excellemment façonné au stile iudiciaire: mais indigne d'vn si noble criminel. Eust on ouï de la bouche de Socrates vne voix suppliante? Cette superbe vertu, eust elle calé, au plus fort de sa montre? Et sa riche et puissante nature, eust elle commis à l'art sa defense: et en son plus haut essay, renoncé à la verité et naïueté, ornemens de son parler, pour se parer du fard, des figures, et feintes, d'vne oraison apprinse? Il feit tressagement, et selon luy, de ne corrompre vne teneur de vie incorruptible, et vne si saincte image de l'humaine forme, pour allonger d'vn an sa decrepitude: et trahir l'immortelle memoire de cette fin glorieuse. Il deuoit sa vie, non pas à soy, mais à l'exemple du monde. Seroit ce pas dommage publique, qu'il eust acheuee d'vne oysiue et obscure façon? Certes vne si nonchallante et molle consideration de sa mort, meritoit que la posterité la considerast d'autant plus pour luy. Ce qu'elle fit. Et il n'y a rien en la iustice si iuste, que ce que la Fortune ordonna pour sa recommandation. Car les Atheniens eurent en telle abomination ceux, qui en auoient esté cause, qu'on les fuyoit comme personnes excommuniees. On tenoit pollu tout ce, à quoy ils auoient touché: personne à l'estuue ne lauoit auec eux, personne ne les saluoit ni accointoit: si qu'en fin ne pouuant plus porter cette haine publique, ils se pendirent eux mesmes. Si quelqu'vn estime, que parmy tant d'autres exemples que i'auois à choisir pour le seruice de mon propos, és dits de Socrates, i'aye mal trié cestuy-cy: et qu'il iuge, ce discours estre esleué au dessus des opinions communes: ie l'ay faict à escient: car ie iuge autrement. Et tiens que c'est vn discours, en rang, et en naïfueté bien plus arriere, et plus bas, que les opinions communes. Il represente en vne hardiesse inartificielle et securité enfantine la pure et premiere impression et ignorance de nature. Car il est croyable, que nous auons naturellement crainte de la douleur; mais non de la mort, à cause d'elle. C'est vne partie de nostre estre, non moins essentielle que le viure. A quoy faire, nous en auroit Nature engendré la haine et l'horreur, veu qu'elle luy tient rang de tres-grande vtilité, pour nourrir la succession et vicissitude de ses ouurages? Et qu'en cette republique vniuerselle, elle sert plus de naissance et d'augmentation, que de perte ou ruyne:

_Sic rerum summa nouatur:

Mille animas vna necata dedit._