Essais de Montaigne (self-édition) - Volume III

Part 31

Chapter 313,462 wordsPublic domain

Toutes actions publiques sont subiectes à incertaines, et diuerses interpretations: car trop de testes en iugent. Aucuns disent, de cette mienne occupation de ville (et ie suis content d'en parler vn mot: non qu'elle le vaille, mais pour seruir de montre de mes mœurs en telles choses) que ie m'y suis porté en homme qui s'esmeut trop laschement, et d'vne affection languissante: et ils ne sont pas du tout esloignez d'apparence. I'essaye à tenir mon ame et mes pensées en repos. _Cùm semper natura, tum etiam ætate iam quietus._ Et si elles se desbauchent par fois, à quelque impression rude et penetrante, c'est à la verité sans mon conseil. De cette langueur naturelle, on ne doibt pourtant tirer aucune preuue d'impuissance: car faute de soing, et faute de sens, ce sont deux choses: et moins de mes-cognoissance et d'ingratitude enuers ce peuple, qui employa tous les plus extremes moyens qu'il eust en ses mains, à me gratifier: et auant m'auoir cogneu, et apres. Et fit bien plus pour moy, en me redonnant ma charge, qu'en me la donnant premierement. Ie luy veux tout le bien qui se peut. Et certes si l'occasion y eust esté, il n'est rien que i'eusse espargné pour son seruice. Ie me suis esbranlé pour luy, comme ie fais pour moy. C'est vn bon peuple, guerrier et genereux: capable pourtant d'obeyssance et discipline, et de seruir à quelque bon vsage, s'il y est bien guidé. Ils disent aussi, cette mienne vacation s'estre passée sans marque et sans trace. Il est bon. On accuse ma cessation, en vn temps, où quasi tout le monde estoit conuaincu de trop faire. I'ay vn agir trepignant où la volonté me charrie. Mais cette pointe est ennemye de perseuerance. Qui se voudra seruir de moy, selon moy, qu'il me donne des affaires où il face besoing de vigueur, et de liberté: qui ayent vne conduitte droicte, et courte: et encores hazardeuse: i'y pourray quelque chose. S'il la faut longue, subtile, laborieuse, artificielle, et tortue, il fera mieux de s'addresser à quelqu'autre. Toutes charges importantes ne sont pas difficiles. I'estois preparé à m'embesongner plus rudement vn peu, s'il en eust esté grand besoing. Car il est en mon pouuoir, de faire quelque chose plus que ie ne fais, et que ie n'ayme à faire. Ie ne laissay que ie sçache, aucun mouuement, que le deuoir requist en bon escient de moy. I'ay facilement oublié ceux, que l'ambition mesle au deuoir, et couure de son tiltre. Ce sont ceux, qui le plus souuent remplissent les yeux et les oreilles, et contentent les hommes. Non pas la chose, mais l'apparence les paye. S'ils n'oyent du bruict, il leur semble qu'on dorme. Mes humeurs sont contradictoires aux humeurs bruyantes. I'arresterois bien vn trouble, sans me troubler, et chastierois vn desordre sans alteration. Ay-ie besoing de cholere, et d'inflammation? ie l'emprunte, et m'en masque. Mes mœurs sont mousses, plustost fades, qu'aspres. Ie n'accuse pas vn magistrat qui dorme, pourueu que ceux qui sont soubs sa main, dorment quand et luy. Les loix dorment de mesme. Pour moy, ie louë vne vie glissante, sombre et muette. _Neque submissam et abiectam, neque se efferentem._ Ma fortune le veut ainsi. Ie suis nay d'vne famille, qui a coulé sans esclat, et sans tumulte: et de longue memoire, particulierement ambitieuse de preud'hommie. Nos hommes sont si formez à l'agitation et ostentation, que la bonté, la moderation, l'equabilité, la constance, et telles qualitez quietes et obscures, ne se sentent plus. Les corps raboteux se sentent, les polis se manient imperceptiblement. La maladie se sent, la santé, peu ou point: ny les choses qui nous oignent, au prix de celles qui nous poignent. C'est agir pour sa reputation, et proffit particulier, non pour le bien, de remettre à faire en la place, ce qu'on peut faire en la chambre du conseil: et en plain midy, ce qu'on eust faict la nuict precedente: et d'estre ialoux de faire soy-mesme, ce que son compaignon faict aussi bien. Ainsi faisoyent aucuns chirurgiens de Grece, les operations de leur art, sur des eschaffaux à la veuë des passans, pour en acquerir plus de practique, et de chalandise. Ils iugent, que les bons reglemens ne se peuuent entendre, qu'au son de la trompette. L'ambition n'est pas vn vice de petis compaignons, et de tels efforts que les nostres. On disoit à Alexandre: Vostre pere vous lairra vne grande domination, aysée, et pacifique: ce garçon estoit enuieux des victoires de son pere, et de la iustice de son gouuernement. Il n'eust pas voulu iouyr l'empire du monde, mollement et paisiblement. Alcibiades en Platon, ayme mieux mourir, ieune, beau, riche, noble, sçauant, tout cela par excellence, que de s'arrester en l'estat de cette condition. Cette maladie est à l'auanture excusable, en vne ame si forte et si plaine. Quand ces ametes naines, et chetiues, s'en vont embabouynant: et pensent espandre leur nom, pour auoir iugé à droict vn affaire, ou continué l'ordre des gardes d'vne porte de ville: ils en montrent d'autant plus le cul, qu'ils esperent en hausser la teste. Ce menu bien faire, n'a ne corps ne vie. Il va s'esuanouyssant en la premiere bouche: et ne se promeine que d'vn carrefour de ruë à l'autre. Entretenez en hardiment vostre fils et vostre valet. Comme cet ancien, qui n'ayant autre auditeur de ses loüanges, et consent de sa valeur, se brauoit auec sa chambriere, en s'escriant: O Perrete, le galant et suffisant homme de maistre que tu as! Entretenez vous en vous-mesme, au pis aller. Comme vn conseiller de ma cognoissance, ayant desgorgé vne battelée de paragraphes, d'vne extreme contention, et pareille ineptie: s'estant retiré de la chambre du conseil, au pissoir du palais: fut ouy marmotant entre les dents tout conscientieusement: _Non nobis, Domine, non nobis, sed nomini tuo da gloriam._ Qui ne peut d'ailleurs, si se paye de sa bourse. La renommée ne se prostitue pas à si vil comte. Les actions rares et exemplaires, à qui elle est deuë ne souffriroient pas la compagnie de cette foule innumerable de petites actions iournalieres. Le marbre esleuera vos titres tant qu'il vous plaira, pour auoir faict repetasser vn pan de mur, ou descroter vn ruisseau public: mais non pas les hommes, qui ont du sens. Le bruit ne suit pas toute bonté, si la difficulté et estrangeté n'y est ioincte. Voyre ny la simple estimation, n'est deuë à toute action, qui n'ait de la vertu, selon les Stoïciens. Et ne veulent, qu'on sçache seulement gré, à celuy qui par temperance, s'abstient d'vne vieille chassieuse. Ceux qui ont cognu les admirables qualitez de Scipion l'Africain, refusent la gloire, que Panætius luy attribue d'auoir esté abstinent de dons: comme gloire non tant sienne comme de son siecle. Nous auons les voluptez sortables à nostre fortune: n'vsurpons pas celles de la grandeur. Les nostres sont plus naturelles. Et d'autant plus solides et seures, qu'elles sont plus basses. Puis que ce n'est par conscience, aumoins par ambition refusons l'ambition. Desdaignons cette faim de renommée et d'honneur, basse et belistresse, qui nous le faict coquiner de toute sorte de gens: _Quæ est ista laus quæ possit è macello peti?_ par moyens abiects, et à quelque vil prix que ce soit. C'est deshonneur d'estre ainsin honnoré. Apprenons à n'estre non plus auides, que nous sommes capables de gloire. De s'enfler de toute action vtile et innocente, c'est à faire à gens à qui elle est extraordinaire et rare. Ils la veulent mettre, pour le prix qu'elle leur couste. A mesure, qu'vn bon effect est plus esclatant: ie rabats de sa bonté, le soupçon en quoy i'entre, qu'il soit produict, plus pour estre esclatant, que pour estre bon. Estalé, il est à demy vendu. Ces actions là, ont bien plus de grace, qui eschappent de la main de l'ouurier, nonchalamment et sans bruict: et que quelque honneste homme, choisit apres, et releue de l'ombre, pour les pousser en lumiere: à cause d'elles mesmes. _Mihi quidem laudabiliora videntur omnia, quæ sine venditatione, et sine populo teste fiunt_: dit le plus glorieux homme du monde. Ie n'auois qu'à conseruer et durer, qui sont effects sourds et insensibles. L'innouation est de grand lustre. Mais elle est interdicte en ce temps, où nous sommes pressez, et n'auons à nous deffendre que des nouuelletez. L'abstinence de faire, est souuent aussi genereuse, que le faire: mais elle est moins au iour. Et ce peu, que ie vaux, est quasi tout de cette espece. En somme les occasions en cette charge ont suiuy ma complexion: dequoy ie leur sçay tresbon gré. Est-il quelqu'vn qui desire estre malade, pour voir son medecin en besongne? Et faudroit-il pas fouëter le medecin, qui nous desireroit la peste, pour mettre son art en practique? Ie n'ay point eu cett'humeur inique et assez commune, de desirer que le trouble et maladie des affaires de cette cité, rehaussast et honnorast mon gouuernement. I'ay presté de bon cœur, l'espaule à leur aysance et facilité. Qui ne me voudra sçauoir gré de l'ordre, de la douce et muette tranquillité, qui a accompaigné ma conduitte: aumoins ne peut-il me priuer de la part qui m'en appartient, par le tiltre de ma bonne fortune. Et ie suis ainsi faict: que i'ayme autant estre heureux que sage: et deuoir mes succez, purement à la grace de Dieu, qu'à l'entremise de mon operation. I'auois assez disertement publié au monde mon insuffisance, en tels maniemens publiques. I'ay encore pis, que l'insuffisance: c'est qu'elle ne me desplaist guere: et que ie ne cherche guere à la guarir, veu le train de vie que i'ay desseigné. Ie ne me suis en cette entremise, non plus satisfaict à moy-mesme. Mais à peu pres, i'en suis arriué à ce que ie m'en estois promis: et si ay de beaucoup surmonté, ce que i'en auois promis à ceux, à qui i'auois à faire. Car ie promets volontiers vn peu moins de ce que ie puis, et de ce que i'espere tenir. Ie m'asseure, n'y auoir laissé ny offence ny haine. D'y laisser regret et desir de moy: ie sçay à tout le moins bien cela, que ie ne l'ay pas fort affecté:

_Méne huic confidere monstro! Méne salis placidi vultum, fluctúsque quietos Ignorare!_

CHAPITRE XI.

_Des boyteux._

IL y a deux ou trois ans, qu'on accoursit l'an de dix iours en France. Combien de changemens doiuent suyure cette reformation! Ce fut proprement remuer le ciel et la terre à la fois. Ce neantmoins, il n'est rien qui bouge de sa place. Mes voisins trouuent l'heure de leurs semences, de leur recolte, l'opportunité de leurs negoces, les iours nuisibles et propices, au mesme poinct iustement, où ils les auoyent assignez de tout temps. Ny l'erreur ne se sentoit en nostre vsage, ny l'amendement ne s'y sent. Tant il y a d'incertitude par tout: tant nostre apperceuance est grossiere, obscure et obtuse. On dit, que ce reglement se pouuoit conduire d'vne façon moins incommode: soustraiant à l'exemple d'Auguste, pour quelques années, le iour du bissexte: qui ainsi comme ainsin, est vn iour d'empeschement et de trouble: iusques à ce qu'on fust arriué à satisfaire exactement ce debte. Ce que mesme on n'a pas faict, par cette correction: et demeurons encores en arrerages de quelques iours. Et si par mesme moyen, on pouuoit prouuoir à l'aduenir, ordonnant qu'apres la reuolution de tel ou tel nombre d'années, ce iour extraordinaire seroit tousiours eclipsé: si que nostre mesconte ne pourroit d'ores-enauant exceder vingt et quatre heures. Nous n'auons autre comte du temps, que les ans. Il y a tant de siecles que le monde s'en sert: et si c'est vne mesure que nous n'auons encore acheué d'arrester. Et telle, que nous doubtons tous les iours, quelle forme les autres nations luy ont diuersement donné: et quel en estoit l'vsage. Quoy ce que disent aucuns, que les cieux se compriment vers nous en vieillissant, et nous iettent en incertitude des heures mesme et des iours? Et des moys, ce que dit Plutarque: qu'encore de son temps l'astrologie n'auoit sçeu borner le mouuement de la lune? Nous voyla bien accommodez, pour tenir registre des choses passées. Ie resuassois presentement, comme ie fais souuent, sur ce, combien l'humaine raison est vn instrument libre et vague. Ie vois ordinairement, que les hommes, aux faicts qu'on leur propose, s'amusent plus volontiers à en chercher la raison, qu'à en chercher la verité. Ils passent par dessus les presuppositions, mais ils examinent curieusement les consequences. Ils laissent les choses, et courent aux causes. Plaisans causeurs. La cognoissance des causes touche seulement celuy, qui a la conduitte des choses: non à nous, qui n'en auons que la souffrance. Et qui en auons l'vsage parfaictement plein et accompli, selon nostre besoing, sans en penetrer l'origine et l'essence. Ny le vin n'en est plus plaisant à celuy qui en sçait les facultez premieres. Au contraire: et le corps et l'ame, interrompent et alterent le droit qu'ils ont de l'vsage du monde, et de soy-mesmes, y meslant l'opinion de science. Les effectz nous touchent, mais les moyens, nullement. Le determiner et le distribuer, appartient à la maistrise, et à la regence: comme à la subiection et apprentissage, l'accepter. Reprenons nostre coustume. Ils commencent ordinairement ainsi: Comment est-ce que cela se fait? mais, se fait-il? faudroit il dire. Nostre discours est capable d'estoffer cent autres mondes, et d'en trouuer les principes et la contexture. Il ne luy faut ny matiere ny baze. Laissez le courre: il bastit aussi bien sur le vuide que sur le plain, et de l'inanité que de matiere,

_Dare pondus idonea fumo._

Ie trouue quasi par tout, qu'il faudroit dire: Il n'en est rien. Et employerois souuent cette responce: mais ie n'ose: car ils crient, que c'est vne deffaicte produicte de foiblesse d'esprit et d'ignorance. Et me faut ordinairement basteler par compaignie, à traicter des subiects, et contes friuoles, que ie mescrois entierement. Ioinct qu'à la verité, il est vn peu rude et quereleux, de nier tout sec, vne proposition de faict. Et peu de gens faillent: notamment aux choses malaysées à persuader, d'affermer qu'ils l'ont veu: ou d'alleguer des tesmoins, desquels l'authorité arreste notre contradiction. Suyuant cet vsage, nous sçauons les fondemens, et les moyens, de mille choses qui ne furent onques. Et s'escarmouche le monde, en mille questions, desquelles, et le pour et le contre, est faux. _Ita finitima sunt falsa veris, vt in præcipitem locum non debeat se sapiens committere._ La verité et le mensonge ont leurs visages conformes, le port, le goust, et les alleures pareilles: nous les regardons de mesme œil. Ie trouue que nous ne sommes pas seulement lasches à nous defendre de la piperie: mais que nous cherchons, et conuions à nous y enferrer. Nous aymons à nous embrouïller en la vanité, comme conforme à nostre estre. I'ay veu la naissance de plusieurs miracles de mon temps. Encore qu'ils s'estouffent en naissant, nous ne laissons pas de preuoir le train qu'ils eussent pris, s'ils eussent vescu leur aage. Car il n'est que de trouuer le bout du fil, on en desuide tant qu'on veut. Et y a plus loing, de rien, à la plus petite chose du monde, qu'il n'y a de celle là, iusques à la plus grande. Or les premiers qui sont abbreuuez de ce commencement d'estrangeté, venans à semer leur histoire, sentent par les oppositions qu'on leur fait, où loge la difficulté de la persuasion, et vont calfeutrant cet endroict de quelque piece fauce. Outre ce que, _insita hominibus libidine alendi de industria rumores_, nous faisons naturellement conscience, de rendre ce qu'on nous a presté, sans quelque vsure, et accession de nostre creu. L'erreur particuliere, fait premierement l'erreur publique: et à son tour apres, l'erreur publique fait l'erreur particuliere. Ainsi va tout ce bastiment, s'estoffant et formant, de main en main: de maniere que le plus eslongné tesmoin, en est mieux instruict que le plus voisin: et le dernier informé, mieux persuadé que le premier. C'est vn progrez naturel. Car quiconque croit quelque chose, estime que c'est ouurage de charité, de la persuader à vn autre. Et pour ce faire, ne craint point d'adiouster de son inuention, autant qu'il voit estre necessaire en son compte, pour suppleer à la resistance et au deffaut qu'il pense estre en la conception d'autruy. Moy-mesme, qui fais singuliere conscience de mentir: et qui ne me soucie guere de donner creance et authorité à ce que ie dis, m'apperçoy toutesfois, aux propos que i'ay en main, qu'estant eschauffé ou par la resistance d'vn autre, ou par la propre chaleur de ma narration, ie grossis et enfle mon subiect, par voix, mouuemens, vigueur et force de parolles: et encore par extention et amplification: non sans interest de la verité nayfue. Mais ie le fais en condition pourtant, qu'au premier qui me rameine, et qui me demande la verité nuë et cruë: ie quitte soudain mon effort, et la luy donne, sans exaggeration, sans emphase, et remplissage. La parole viue et bruyante, comme est la mienne ordinaire, s'emporte volontiers à l'hyperbole. Il n'est rien à quoy communement les hommes soyent plus tendus, qu'à donner voye à leurs opinions. Où le moyen ordinaire nous faut, nous y adioustons, le commandement, la force, le fer, et le feu. Il y a du mal'heur, d'en estre là, que la meilleure touche de la verité, ce soit la multitude des croyans, en vne presse où les fols surpassent de tant, les sages, en nombre. _Quasi verò quidquam sit tam valdè, quàm nil sapere vulgare. Sanitatis patrocinium est, insanientium turba._ C'est chose difficile de resouldre son iugement contre les opinions communes. La premiere persuasion prinse du subiect mesme, saisit les simples: de là elle s'espand aux habiles, soubs l'authorité du nombre et ancienneté des tesmoignages. Pour moy, de ce que ie n'en croirois pas vn, ie n'en croirois pas cent vns. Et ne iuge pas les opinions, par les ans. Il y a peu de temps, que l'vn de nos Princes, en qui la goute auoit perdu vn beau naturel, et vne allegre composition: se laissa si fort persuader, au rapport qu'on faisoit des merueilleuses operations d'vn prestre, qui par la voye des parolles et des gestes, guerissoit toutes maladies: qu'il fit vn long voyage pour l'aller trouuer: et par la force de son apprehension, persuada, et endormit ses iambes pour quelques heures, si qu'il en tira du seruice, qu'elles auoyent desapris luy faire, il y auoit long temps. Si la Fortune eust laissé emmonceler cinq ou six telles aduantures, elles estoient capables de mettre ce miracle en nature. On trouua depuis, tant de simplesse, et si peu d'art, en l'architecte de tels ouurages, qu'on le iugea indigne d'aucun chastiement. Comme si feroit on, de la plus part de telles choses, qui les recognoistroit en leur giste. _Miramur ex interuallo fallentia._ Nostre veuë represente ainsi souuent de loing, des images estranges, qui s'esuanouyssent en s'approchant. _Nunquam ad liquidum fama perducitur._ C'est merueille, de combien vains commencemens, et friuoles causes, naissent ordinairement si fameuses impressions. Cela mesmes en empesche l'information. Car pendant qu'on cherche des causes, et des fins fortes, et poisantes, et dignes d'vn si grand nom, on pert les vrayes. Elles eschapent de nostre veuë par leur petitesse. Et à la verité, il est requis vn bien prudent, attentif, et subtil inquisiteur, en telles recherches: indifferent, et non preoccupé. Iusques à cette heure, tous ces miracles, et euenemens estranges, se cachent deuant moy. Ie n'ay veu monstre et miracle au monde, plus expres, que moy-mesme. On s'appriuoise à toute estrangeté par l'vsage et le temps: mais plus ie me hante et me cognois, plus ma difformité m'estonne: moins ie m'entens en moy. Le principal droict d'auancer et produire tels accidens, est reserué à la Fortune. Passant auant hier dans vn village, à deux lieuës de ma maison, ie trouuay la place encore toute chaude, d'vn miracle qui venoit d'y faillir: par lequel le voisinage auoit esté amusé plusieurs mois, et commençoient les prouinces voisines, de s'en esmouuoir, et y accourir à grosses troupes, de toutes qualitez. Vn ieune homme du lieu, s'estoit ioüé à contrefaire vne nuict en sa maison, la voix d'vn esprit, sans penser à autre finesse, qu'à ioüir d'vn badinage present: cela luy ayant vn peu mieux succedé qu'il n'esperoit, pour estendre sa farce à plus de ressorts, il y associa vne fille de village, du tout stupide, et niaise: et furent trois en fin, de mesme aage et pareille suffisance: et de presches domestiques en firent des presches publics, se cachans soubs l'autel de l'Église, ne parlans que de nuict, et deffendans d'y apporter aucune lumiere. De paroles, qui tendoient à la conuersion du monde, et menace du iour du iugement (car ce sont subiects soubs l'authorité et reuerence desquels, l'imposture se tapit plus aisément) ils vindrent à quelques visions et mouuements, si niais, et si ridicules: qu'à peine y a-il rien si grossier au ieu des petits enfans. Si toutesfois la Fortune y eust voulu prester vn peu de faueur, qui sçait, iusques où se fust accreu ce battelage? Ces pauures diables sont à cette heure en prison; et porteront volontiers la peine de la sottise commune: et ne sçay si quelque iuge se vengera sur eux, de la sienne. On voit clair en cette-cy, qui est descouuerte: mais en plusieurs choses de pareille qualité, surpassant nostre cognoissance: ie suis d'aduis, que nous soustenions nostre iugement, aussi bien à reieter, qu'à receuoir.