Essais de Montaigne (self-édition) - Volume III

Part 3

Chapter 33,339 wordsPublic domain

C'estoit vne bonne regle en leur art, et qui accompagne toutes les arts fanatiques, vaines, et supernaturelles, qu'il faut que la foy du patient, preoccupe par bonne esperance et asseurance, leur effect et operation. Laquelle regle ils tiennent iusques là, que le plus ignorant et grossier medecin, ils le trouuent plus propre à celuy, qui a fiance en luy, que le plus experimenté, et incognu. Le choix mesmes de la plus part de leurs drogues est aucunement mysterieux et diuin. Le pied gauche d'vne tortue, l'vrine d'vn lezart, la fiante d'vn elephant, le foye d'vne taupe, du sang tiré soubs l'aile droite d'vn pigeon blanc: et pour nous autres coliqueux (tant ils abusent desdaigneusement de nostre misere) des crottes de rat puluerisées, et telles autres singeries, qui ont plus le visage d'vn enchantement magicien, que de science solide. Ie laisse à part le nombre imper de leurs pillules: la destination de certains iours et festes de l'année: la distinction des heures, à cueillir les herbes de leurs ingrediens: et cette grimace rebarbatiue et prudente, de leur port et contenance, dequoy Pline mesme se mocque. Mais ils ont failly, veux-ie dire, de ce qu'à ce beau commencement, ils n'ont adiousté cecy, de rendre leurs assemblées et consultations plus religieuses et secretes: aucun homme profane n'y deuoit auoir accez, non plus qu'aux secretes ceremonies d'Æsculape. Car il aduient de cette faute, que leur irresolution, la foiblesse de leurs argumens, diuinations et fondements, l'aspreté de leurs contestations, pleines de haine, de ialousie, et de consideration particuliere, venants à estre descouuertes à vn chacun, il faut estre merueilleusement aueugle, si on ne se sent bien hazardé entre leurs mains. Qui vid iamais medecin se seruir de la recepte de son compagnon, sans y retrancher ou adiouster quelque chose? Ils trahissent assez par là leur art: et nous font voir qu'ils y considerent plus leur reputation, et par consequent leur profit, que l'interest de leurs patiens. Celuy là de leurs docteurs est plus sage, qui leur a anciennement prescript, qu'vn seul se mesle de traiter vn malade: car s'il ne fait rien qui vaille, le reproche à l'art de la medecine, n'en sera pas fort grand pour la faute d'vn homme seul: et au rebours, la gloire en sera grande, s'il vient à bien rencontrer: là où quand ils sont beaucoup, ils descrient à tous les coups le mestier: d'autant qu'il leur aduient de faire plus souuent mal que bien. Ils se deuoient contenter du perpetuel desaccord, qui se trouue és opinions des principaux maistres et autheurs anciens de cette science, lequel n'est cogneu que des hommes versez aux liures, sans faire voir encore au peuple les controuerses et inconstances de iugement, qu'ils nourrissent et continuent entre eux. Voulons nous vn exemple de l'ancien debat de la medecine? Hierophilus loge la cause originelle des maladies aux humeurs: Erasistratus, au sang des arteres: Asclepiades, aux atomes inuisibles s'escoulants en noz pores: Alcmæon, en l'exuperance ou deffaut des forces corporelles: Diocles, en l'inequalité des elemens du corps, et en la qualité de l'air, que nous respirons: Strato, en l'abondance, crudité, et corruption de l'alimant que nous prenons: Hippocrates la loge aux esprits. Il y a l'vn de leurs amis, qu'ils cognoissent mieux que moy, qui s'escrie à ce propos, que la science la plus importante qui soit en nostre vsage, comme celle qui a charge de nostre conseruation et santé, c'est de mal'heur, la plus incertaine, la plus trouble, et agitée de plus de changemens. Il n'y a pas grand danger de nous mescomter à la hauteur du soleil, ou en la fraction de quelque supputation astronomique: mais icy, où il va de tout nostre estre, ce n'est pas sagesse, de nous abandonner à la mercy de l'agitation de tant de vents contraires.

Auant la guerre Peloponnesiaque, il n'estoit pas grands nouuelles de cette science: Hippocrates la mit en credit: tout ce que cettuy-cy auoit estably, Chrysippus le renuersa: depuis Erasistratus petit fils d'Aristote, tout ce que Chrysippus en auoit escrit. Apres ceux-cy, suruindrent les Empiriques, qui prindrent vne voye toute diuerse des anciens, au maniement de cet art. Quand le credit de ces derniers commença à s'enuieillir, Herophilus mit en vsage vne autre sorte de medecine, qu'Asclepiades vint à combattre et aneantir à son tour. A leur reng gaignerent authorité les opinions de Themison, et depuis de Musa, et encore apres celles de Vexius Valens, medecin fameux par l'intelligence qu'il auoit auec Messalina. L'empire de la medecine tomba du temps de Neron à Thessalus, qui abolit et condamna tout ce qui en auoit esté tenu iusques à luy. La doctrine de cettuy-cy fut abbattue par Crinas de Marseille, qui apporta de nouueau, de regler toutes les operations medecinales, aux ephemerides et mouuemens des astres, manger, dormir, et boire à l'heure qu'il plairoit à la lune et à Mercure. Son authorité fut bien tost apres supplantée par Charinus, medecin de cette mesme ville de Marseille. Cettuy-cy combattoit non seulement la medecine ancienne, mais encore l'vsage des bains chauds, public, et tant de siecles auparauant accoustumé. Il faisoit baigner les hommes dans l'eau froide, en hyuer mesme, et plongeoit les malades dans l'eau naturelle des ruisseaux. Iusques au temps de Pline aucun Romain n'auoit encore daigné exercer la medecine: elle se faisoit par des estrangers, et Grecs: comme elle se fait entre nous François, par des Latineurs. Car comme dit vn tres-grand medecin, nous ne receuons pas aisément la medecine que nous entendons; non plus que la drogue que nous cueillons. Si les nations, desquelles nous retirons le gayac, la salseperille, et le bois d'esquine, ont des medecins, combien pensons nous par cette mesme recommendation de l'estrangeté, la rareté, et la cherté, qu'ils façent feste de noz choulx, et de nostre persil? car qui oseroit mespriser les choses recherchées de si loing, au hazard d'vne si longue peregrination et si perilleuse? Depuis ces anciennes mutations de la medecine, il y en a eu infinies autres iusques à nous; et le plus souuent mutations entieres et vniuerselles; comme sont celles que produisent de nostre temps, Paracelse, Fiorauanti et Argenterius: car ils ne changent pas seulement vne recepte, mais, à ce qu'on me dit, toute la contexture et police du corps de la medecine, accusans d'ignorance et de pipperie, ceux qui en ont faict profession iusques à eux. Ie vous laisse à penser où en est le pauure patient. Si encor nous estions asseurez, quand ils se mescontent, qu'il ne nous nuisist pas, s'il ne nous profite; ce seroit vne bien raisonnable composition, de se hazarder d'acquerir du bien, sans se mettre en danger de perte. Æsope faict ce comte, qu'vn qui auoit acheté vn More esclaue, estimant que cette couleur luy fust venue par accident, et mauuais traictement de son premier maistre, le fit medeciner de plusieurs bains et breuuages, auec grand soing: il aduint, que le More n'en amenda aucunement sa couleur basanee, mais qu'il en perdit entierement sa premiere santé. Combien de fois nous aduient-il, de voir les medecins imputans les vns aux autres, la mort de leurs patiens? Il me souuient d'vne maladie populaire, qui fut aux villes de mon voisinage, il y a quelques années, mortelle et tres-dangereuse: cet orage estant passé, qui auoit emporté vn nombre infiny d'hommes; l'vn des plus fameux medecins de toute la contrée, vint à publier vn liuret, touchant cette matiere, par lequel il se rauise, de ce qu'ils auoyent vsé de la saignée, et confesse que c'est l'vne des causes principales du dommage, qui en estoit aduenu. Dauantage leurs autheurs tiennent, qu'il n'y a aucune medecine, qui n'ait quelque partie nuisible. Et si celles mesmes qui nous seruent, nous offencent aucunement, que doiuent faire celles qu'on nous applique du tout hors de propos? De moy, quand il n'y auroit autre chose, i'estime qu'à ceux qui hayssent le goust de la medecine, ce soit vn dangereux effort, et de preiudice, de l'aller aualler à vne heure si incommode, auec tant de contre-cœur: et croy que cela essaye merueilleusement le malade, en vne saison, où il a tant besoin de repos. Outre ce, qu'à considerer les occasions, surquoy ils fondent ordinairement la cause de noz maladies, elles sont si legeres et si delicates, que i'argumente par là, qu'vne bien petite erreur en la dispensation de leurs drogues, peut nous apporter beaucoup de nuisance. Or si le mescomte du medecin est dangereux, il nous va bien mal: car il est bien mal-aisé qu'il n'y retombe souuent: il a besoin de trop de pieces, considerations, et circonstances, pour affuster iustement son dessein. Il faut qu'il cognoisse la complexion du malade, sa temperature, ses humeurs, ses inclinations, ses actions, ses pensements mesmes, et ses imaginations. Il faut qu'il se responde des circonstances externes, de la nature du lieu, condition de l'air et du temps, assiette des planetes, et leurs influances: qu'il sçache en la maladie les causes, les signes, les affections, les iours critiques: en la drogue, le poix, la force, le pays, la figure, l'aage, la dispensation: et faut que toutes ces pieces, il les sçache proportionner et rapporter l'vne à l'autre, pour en engendrer vne parfaicte symmetrie. A quoy s'il faut tant soit peu, si de tant de ressorts, il y en a vn tout seul, qui tire à gauche, en voyla assez pour nous perdre. Dieu sçait, de quelle difficulté est la cognoissance de la pluspart de ces parties: car pour exemple, comment trouuera-il le signe propre de la maladie; chacune estant capable d'vn infiny nombre de signes? Combien ont ils de debats entr'eux et de doubtes, sur l'interpretation des vrines? Autrement d'où viendroit cette altercation continuelle que nous voyons entr'eux sur la cognoissance du mal? Comment excuserions nous cette faute, où ils tombent si souuent, de prendre martre pour renard? Aux maux, que i'ay eu, pour peu qu'il y eust de difficulté, ie n'en ay iamais trouué trois d'accord. Ie remarque plus volontiers les exemples qui me touchent. Dernierement à Paris vn Gentil-homme fut taillé par l'ordonnance des medecins, auquel on ne trouua de pierre non plus à la vessie, qu'à la main; et là mesmes, vn Euesque qui m'estoit fort amy, auoit esté instamment sollicité par la pluspart des medecins, qu'il appelloit à son conseil, de se faire tailler: i'aydoy moy mesme soubs la foy d'autruy, à le luy suader: quand il fut trespassé, et qu'il fut ouuert, on trouua qu'il n'auoit mal qu'aux reins. Ils sont moins excusables en cette maladie, d'autant qu'elle est aucunement palpable. C'est par là que la chirurgie me semble beaucoup plus certaine, par ce qu'elle voit et manie ce qu'elle fait; il y a moins à coniecturer et à deuiner. Là où les medecins n'ont point de _speculum matricis_, qui leur descouure nostre cerueau, nostre poulmon, et nostre foye. Les promesses mesmes de la medecine sont incroyables. Car ayant à prouuoir à diuers accidents et contraires, qui nous pressent souuent ensemble, et qui ont vne relation quasi necessaire, comme la chaleur du foye, et froideur de l'estomach, ils nous vont persuadant que de leurs ingrediens, cettuy-cy eschauffera l'estomach, cet autre refraichira le foye: l'vn a sa charge d'aller droit aux reins, voire iusques à la vessie, sans estaler ailleurs ses operations; et conseruant ses forces et sa vertu, en ce long chemin et plein de destourbiers, iusques au lieu, au seruice duquel il est destiné, par sa proprieté occulte: l'autre assechera le cerueau: celuy là humectera le poulmon. De tout cet amas, ayant fait vne mixtion de breuuage, n'est-ce pas quelque espece de resuerie, d'esperer que ces vertus s'aillent diuisant, et triant de cette confusion et meslange, pour courir à charges si diuerses? Ie craindrois infiniement qu'elles perdissent, ou eschangeassent leurs ethiquettes, et troublassent leurs quartiers. Et qui pourroit imaginer, qu'en cette confusion liquide, ces facultez ne se corrompent, confondent, et alterent l'vne l'autre? Quoy, que l'execution de cette ordonnance despend d'vn autre officier, à la foy et mercy duquel nous abandonnons encore vn coup nostre vie? Comme nous auons des pourpointiers, des chaussetiers pour nous vestir; et en sommes d'autant mieux seruis, que chacun ne se mesle que de son subiect, et a sa science plus restreinte et plus courte, que n'a vn tailleur, qui embrasse tout. Et comme, à nous nourrir, les grands, pour plus de commodité ont des offices distinguez de potagers et de rostisseurs, dequoy vn cuisinier, qui prend la charge vniuerselle, ne peut si exquisement venir à bout. De mesme à nous guairir, les Ægyptiens auoient raison de reiecter ce general mestier de medecin, et descoupper cette profession à chasque maladie, à chasque partie du corps son œuurier. Car cette partie en estoit bien plus proprement et moins confusement traictée, de ce qu'on ne regardoit qu'à elle specialement. Les nostres ne s'aduisent pas, que, qui pouruoid à tout, ne pouruoid à rien: que la totale police de ce petit monde, leur est indigestible. Cependant qu'ils craignent d'arrester le cours d'vn dysenterique, pour ne luy causer la fieure, ils me tuerent vn amy, qui valoit mieux, que tout tant qu'ils sont. Ils mettent leurs diuinations au poids, à l'encontre des maux presents: et pour ne guarir le cerueau au preiudice de l'estomach, offencent l'estomach, et empirent le cerueau, par ces drogues tumultuaires et dissentieuses. Quant à la varieté et foiblesse des raisons de cet' art, elle est plus apparente qu'en aucun' autre art. Les choses aperitiues sont vtiles à vn homme coliqueux, d'autant qu'ouurans les passages et les dilatans, elles acheminent cette matiere gluante, de laquelle se bastit la graue, et la pierre, et conduisent contre-bas, ce qui se commence à durcir et amasser aux reins. Les choses aperitiues sont dangereuses à vn homme coliqueux, d'autant qu'ouurans les passages et les dilatans, elles acheminent vers les reins, la matiere propre à bastir la graue, lesquels s'en saisissans volontiers pour cette propension qu'ils y ont, il est mal aisé qu'ils n'en arrestent beaucoup de ce qu'on y aura charrié. D'auantage, si de fortune il s'y rencontre quelque corps, vn peu plus grosset qu'il ne faut pour passer tous ces destroicts, qui restent à franchir pour l'expeller au dehors, ce corps estant esbranlé par ces choses aperitiues, et ietté dans ces canaux estroits, venant à les boucher, acheminera vne certaine mort et tres-douloureuse. Ils ont vne pareille fermeté aux conseils qu'ils nous donnent de nostre regime de viure: il est bon de tomber souuent de l'eau, car nous voyons par experience, qu'en la laissant croupir, nous luy donnons loisir de se descharger de ses excremens, et de sa lye, qui seruira de matiere à bastir la pierre en la vessie: il est bon de ne tomber point souuent de l'eau, car les poisans excrements qu'elle traine quant et elle, ne s'emporteront point, s'il n'y a de la violence, comme on void par experience, qu'vn torrent qui roule auecques roideur, baloye bien plus nettement le lieu où il passe, que ne fait le cours d'vn ruisseau mol et lasche. Pareillement, il est bon d'auoir souuent affaire aux femmes, car cela ouure les passages, et achemine la graue et le sable. Il est bien aussi mauuais, car cela eschauffe les reins, les lasse et affoiblit. Il est bon de se baigner aux eaux chaudes, d'autant que cela relasche et amollit les lieux, où se croupit le sable et la pierre. Mauuais aussi est-il, d'autant que cette application de chaleur externe, aide les reins à cuire, durcir, et petrifier la matiere qui y est disposée. A ceux qui sont aux bains, il est plus salubre de manger peu le soir, affin que le breuuage des eaux qu'ils ont à prendre lendemain matin, face plus d'operation, rencontrant l'estomach vuide, et non empesché. Au rebours, il est meilleur de manger peu au disner, pour ne troubler l'operation de l'eau, qui n'est pas encore parfaite, et ne charger l'estomach si soudain, apres cet autre trauail, et pour laisser l'office de digerer, à la nuict, qui le sçait mieux faire que ne fait le iour, où le corps et l'esprit, sont en perpetuel mouuement et action. Voila comment ils vont bastelant, et baguenaudant à noz despens en tous leurs discours, et ne me sçauroient fournir proposition, à laquelle ie n'en rebastisse vne contraire, de pareille force. Qu'on ne crie donc plus apres ceux qui en ce trouble, se laissent doucement conduire à leur appetit et au conseil de Nature, et se remettent à la fortune commune. I'ay veu par occasion de mes voyages, quasi tous les bains fameux de Chrestienté; et depuis quelques années ay commencé à m'en seruir. Car en general i'estime le baigner salubre, et croy que nous encourons non legeres incommoditez, en nostre santé, pour auoir perdu cette coustume, qui estoit generalement obseruée au temps passé, quasi en toutes les nations, et est encores en plusieurs, de se lauer le corps tous les iours: et ne puis pas imaginer que nous ne vaillions beaucoup moins de tenir ainsi noz membres encroustez, et noz pores estouppez de crasse. Et quant à leur boisson, la Fortune a faict premierement, qu'elle ne soit aucunement ennemie de mon goust: secondement elle est naturelle et simple, qui aumoins n'est pas dangereuse, si elle est vaine. Dequoy ie prens pour respondant, cette infinité de peuples de toutes sortes et complexions, qui s'y assemble. Et encores que ie n'y aye apperceu aucun effect extraordinaire et miraculeux: ains que m'en informant vn peu plus curieusement qu'il ne se faict, i'aye trouué mal fondez et faux, tous les bruits de telles operations, qui se sement en ces lieux là, et qui s'y croyent (comme le monde va se pippant aisément de ce qu'il desire) toutesfois aussi, n'ay-ie veu guere de personnes que ces eaux ayent empiré; et ne leur peut-on sans malice refuser cela, qu'elles n'esueillent l'appetit, facilitent la digestion, et nous prestent quelque nouuelle allegresse, si on n'y va par trop abbatu de forces; ce que ie desconseille de faire. Elles ne sont pas pour releuer vne poisante ruyne: elles peuuent appuyer vne inclination legere, ou prouuoir à la menace de quelque alteration. Qui n'y apporte assez d'allegresse, pour pouuoir iouyr le plaisir des compagnies qui s'y trouuent, et des promenades et exercices, à quoy nous conuie la beauté des lieux, où sont communément assises ces eaux, il perd sans doubte la meilleure piece et plus asseurée de leur effect. A cette cause i'ay choisi iusques à cette heure, à m'arrester et à me seruir de celles, où il y auoit plus d'amœnité de lieu, commodité de logis, de viures et de compagnies, comme sont en France, les bains de Banieres: en la frontiere d'Allemaigne, et de Lorraine, ceux de Plombieres: en Souysse, ceux de Bade: en la Toscane, ceux de Lucques; et specialement ceux _della Villa_, desquels i'ay vsé plus souuent, et à diuerses saisons. Chasque nation a des opinions particulieres, touchant leur vsage, et des loix et formes de s'en seruir, toutes diuerses: et selon mon experience l'effect quasi pareil. Le boire n'est aucunement receu en Allemaigne. Pour toutes maladies, ils se baignent, et sont à grenouiller dans l'eau, quasi d'vn soleil à l'autre. En Italie, quand ils boiuent neuf iours, ils s'en baignent pour le moins trente; et communément boiuent l'eau mixtionnée d'autres drogues, pour secourir son operation. On nous ordonne icy, de nous promener pour la digerer: là on les arreste au lict, où ils l'ont prise, iusques à ce qu'ils l'ayent vuidée, leur eschauffant continuellement l'estomach, et les pieds. Comme les Allemans ont de particulier, de se faire generalement tous corneter et vantouser, auec scarification dans le bain: ainsin ont les Italiens leurs _doccie_, qui sont certaines gouttieres de cette eau chaude, qu'ils conduisent par des cannes, et vont baignant vne heure le matin, et autant l'apres disnée, par l'espace d'vn mois, ou la teste, ou l'estomach, ou autre partie du corps, à laquelle ils ont affaire. Il y a infinies autres differences de coustumes, en chasque contrée: ou pour mieux dire, il n'y a quasi aucune ressemblance des vnes aux autres. Voylà comment cette partie de medecine, à laquelle seule ie me suis laissé aller, quoy qu'elle soit la moins artificielle, si a elle sa bonne part de la confusion et incertitude, qui se voit par tout ailleurs en cet art. Les poëtes disent tout ce qu'ils veulent, auec plus d'emphase et de grace; tesmoing ces deux epigrammes.

_Alcon hesterno signum Iouis attigit. Ille, Quamuis marmoreus, vim patitur medici. Ecce hodie iussus transferri ex æde vetusta, Effertur, quamuis sit Deus atque lapis._

Et l'autre,

_Lotus nobiscum est, hilaris cænauit, et idem Inuentus mane est mortuus Andragoras. Tam subitæ mortis causam, Faustine, requiris? In somnis medicum viderat Hermocratem._