Essais de Montaigne (self-édition) - Volume III

Part 29

Chapter 292,261 wordsPublic domain

La Fortune voulut part à ma promotion, par cette particuliere circonstance qu'elle y mit du sien. Non vaine du tout. Car Alexandre desdaigna les Ambassadeurs Corinthiens qui lui offroyent la bourgeoisie de leur ville; mais quand ils vindrent à luy deduire, comme Bacchus et Hercules estoyent aussi en ce registre, il les en remercia gratieusement. A mon arriuée, ie me deschiffray fidelement, et conscientieusement, tout tel que ie me sens estre: sans memoire, sans vigilance, sans experience, et sans vigueur: sans hayne aussi, sans ambition, sans auarice, et sans violence: à ce qu'ils fussent informez et instruicts de ce qu'ils auoyent à attendre de mon seruice. Et par ce que la cognoissance de feu mon pere les auoit seule incitez à cela, et l'honneur de sa memoire: ie leur adioustay bien clairement, que ie serois tres-marry que chose quelconque fist autant d'impression en ma volonté, comme auoyent faict autrefois en la sienne, leurs affaires, et leur ville, pendant qu'il l'auoit en gouuernement, en ce lieu mesme auquel ils m'auoyent appellé. Il me souuenoit, de l'auoir veu vieil, en mon enfance, l'ame cruellement agitée de cette tracasserie publique; oubliant le doux air de sa maison, où la foiblesse des ans l'auoit attaché long temps auant; et son mesnage, et sa santé; et mesprisant certes sa vie, qu'il y cuida perdre, engagé pour eux, à des longs et penibles voyages. Il estoit tel; et luy partoit cette humeur d'vne grande bonté de nature. Il ne fut iamais ame plus charitable et populaire. Ce train, que ie louë en autruy, ie n'ayme point à le suiure. Et ne suis pas sans excuse. Il auoit ouy dire, qu'il se falloit oublier pour le prochain; que le particulier ne venoit en aucune consideration au prix du general. La plus part des regles et preceptes du monde prennent ce train, de nous pousser hors de nous, et chasser en la place, à l'vsage de la societé publique. Ils ont pensé faire vn bel effect, de nous destourner et distraire de nous; presupposans que nous n'y tinsions que trop, et d'vne attache trop naturelle; et n'ont espargné rien à dire pour cette fin. Car il n'est pas nouueau aux sages, de prescher les choses comme elles seruent, non comme elles sont. La verité a ses empeschements, incommoditez et incompatibilitez auec nous. Il nous faut souuent tromper, afin que nous ne nous trompions. Et siller nostre veuë, estourdir nostre entendement, pour les redresser et amender. _Imperiti enim iudicant, et qui frequenter in hoc ipsum fallendi sunt, ne errent._ Quand ils nous ordonnent, d'aymer auant nous, trois, quatre, et cinquante degrez de choses; ils representent l'art des archers, qui pour arriuer au poinct, vont prenant leur visée grande espace au dessus de la bute. Pour dresser vn bois courbe, on le recourbe au rebours. I'estime qu'au temple de Pallas, comme nous voyons en toutes autres religions, il y auoit des mysteres apparens, pour estre montrez au peuple; et d'autres mysteres plus secrets, et plus haults, pour estre montrés seulement à ceux qui en estoyent profez. Il est vray-semblable qu'en ceux-cy, se trouue le vray poinct de l'amitié que chacun se doit. Non vne amitié faulce, qui nous faict embrasser la gloire, la science, la richesse, et telles choses, d'vne affection principalle et immoderée, comme membres de nostre estre; ny vne amitié molle et indiscrette; en laquelle il aduient ce qui se voit au lierre, qu'il corrompt et ruyne la paroy qu'il accole. Mais vne amitié salutaire et reglée; esgalement vtile et plaisante. Qui en sçait les deuoirs, et les exerce, il est vrayement du cabinet des Muses; il a attaint le sommet de la sagesse humaine, et de nostre bon heur. Cettuy-cy, sçachant exactement ce qu'il se doit, trouue dans son rolle, qu'il doit appliquer à soy, l'vsage des autres hommes, et du monde; et pour ce faire, contribuer à la societé publique les deuoirs et offices qui le touchent. Qui ne vit aucunement à autruy, ne vit guere à soy. _Qui sibi amicus est, scito hunc amicum omnibus esse._ La principale charge que nous ayons, c'est à chacun sa conduite. Et est ce pourquoy nous sommes icy. Comme qui oublieroit de bien et saintement viure; et penseroit estre quitte de son deuoir, en y acheminant et dressant les autres; ce seroit vn sot. Tout de mesme, qui abandonne en son propre, le sainement et gayement viure, pour en seruir autruy, prent à mon gré vn mauuais et desnaturé party.

Ie ne veux pas, qu'on refuse aux charges qu'on prend, l'attention, les pas, les parolles, et la sueur, et le sang au besoing:

_Non ipse pro charis amicis Aut patria timidus perire._

Mais c'est par emprunt et accidentalement; l'esprit se tenant tousiours en repos et en santé: non pas sans action, mais sans vexation, sans passion. L'agir simplement, luy couste si peu, qu'en dormant mesme il agit. Mais il luy faut donner le bransle, auec discretion. Car le corps reçoit les charges qu'on luy met sus, iustement selon qu'elles sont: l'esprit les estend et les appesantit souuent à ses despens, leur donnant la mesure que bon luy semble. On faict pareilles choses auec diuers efforts, et differente contention de volonté. L'vn va bien sans l'autre. Car combien de gens se hazardent tous les iours aux guerres, dequoy il ne leur chault: et se pressent aux dangers des battailles, desquelles la perte, ne leur troublera pas le voisin sommeil? Tel en sa maison, hors de ce danger, qu'il n'oseroit auoir regardé, est plus passionné de l'yssue de cette guerre, et en a l'ame plus trauaillée, que n'a le soldat qui y employe son sang et sa vie. I'ay peu me mesler des charges publiques, sans me despartir de moy, de la largeur d'vne ongle, et me donner à autruy sans m'oster à moy. Cette aspreté et violence de desirs, empesche plus, qu'elle ne sert à la conduitte de ce qu'on entreprend. Nous remplit d'impatience enuers les euenemens, ou contraires, ou tardifs: et d'aigreur et de soupçon enuers ceux, auec qui nous negotions. Nous ne conduisons iamais bien la chose de laquelle nous sommes possedez et conduicts.

_Malè cuncta ministrat Impetus._

Celuy qui n'y employe que son iugement, et son addresse, il y procede plus gayement: il feint, il ploye, il differe tout à son aise, selon le besoing des occasions: il faut d'atteinte, sans tourment, et sans affliction, prest et entier pour vne nouuelle entreprise: il marche tousiours la bride à la main. En celuy qui est enyuré de cette intention violente et tyrannique, on voit par necessité beaucoup d'imprudence et d'iniustice. L'impetuosité de son desir l'emporte. Ce sont mouuements temeraires, et, si Fortune n'y preste beaucoup, de peu de fruict. La philosophie veut qu'au chastiement des offences receuës, nous en distrayons la cholere: non afin que la vengeance en soit moindre, ains au rebours, afin qu'elle en soit d'autant mieux assenee et plus poisante. A quoy il luy semble que cette impetuosité porte empeschement. Non seulement la cholere trouble: mais de soy, elle lasse aussi les bras de ceux qui chastient. Ce feu estourdit et consomme leur force. Comme en la precipitation, _festinatio tarda est_. La hastiueté se donne elle mesme la iambe, s'entraue et s'arreste. _Ipsa se velocitas implicat._ Pour exemple. Selon ce que i'en vois par vsage ordinaire, l'auarice n'a point de plus grand destourbier que soy-mesme. Plus elle est tendue et vigoureuse, moins elle en est fertile. Communement elle attrape plus promptement les richesses, masquée d'vn' image de liberalité. Vn Gentilhomme tres-homme de bien, et mon amy, cuyda brouiller la santé de sa teste, par vne trop passionnée attention et affection aux affaires d'vn Prince, son maistre. Lequel maistre, s'est ainsi peinct soy-mesmes à moy: Qu'il voit le poix des accidens, comme vn autre: mais qu'à ceux qui n'ont point de remede, il se resoult soudain à la souffrance: aux autres, apres y auoir ordonné les prouisions necessaires, ce qu'il peut faire promptement par la viuacité de son esprit, il attend en repos ce qui s'en peut ensuiure. De vray, ie l'ay veu à mesme, maintenant vne grande nonchalance et liberté d'actions et de visage, au trauers de bien grands affaires et bien espineux. Ie le trouue plus grand et plus capable, en vne mauuaise, qu'en vne bonne fortune. Ses pertes luy sont plus glorieuses, que ses victoires, et son deuil que son triomphe. Considerez, qu'aux actions mesmes qui sont vaines et friuoles: au ieu des eschecs, de la paulme, et semblables, cet engagement aspre et ardant d'vn desir impetueux, iette incontinent l'esprit et les membres, à l'indiscretion, et au desordre. On s'esblouit, on s'embarasse soy mesme. Celuy qui se porte plus moderément enuers le gain, et la perte, il est tousiours chez soy. Moins il se pique et passionne au ieu, il le conduit d'autant plus auantageusement et seurement. Nous empeschons au demeurant, la prise et la serre de l'ame, à luy donner tant de choses à saisir. Les vnes, il les luy faut seulement presenter, les autres attacher, les autres incorporer. Elle peut voir et sentir toutes choses, mais elle ne se doit paistre que de soy. Et doit estre instruicte, de ce qui la touche proprement, et qui proprement est de son auoir, et de sa substance. Les loix de Nature nous apprennent ce que iustement, il nous faut. Apres que les sages nous ont dit, que selon elle personne n'est indigent, et que chacun l'est selon l'opinion, ils distinguent ainsi subtilement, les desirs qui viennent d'elle, de ceux qui viennent du desreglement de nostre fantasie. Ceux desquels on voit le bout, sont siens, ceux qui fuyent deuant nous, et desquels nous ne pouuons ioindre la fin, sont nostres. La pauureté des biens, est aisée à guerir; la pauureté de l'ame, impossible.

_Nam si, quod satis est homini, id satis esse potesset, Hoc sat erat: nunc, quum hoc non est, quî credimus porro, Diuitias vllas animum m'i explere potesse?_

Socrates voyant porter en pompe par sa ville, grande quantité de richesse, ioyaux et meubles de prix: Combien de choses, dit-il, ie ne desire point! Metrodorus viuoit du poix de douze onces par iour, Epicurus à moins: Metroclez dormoit en hyuer auec les moutons, en esté aux cloistres des Eglises. _Sufficit ad id natura, quod poscit._ Cleanthes viuoit de ses mains, et se vantoit, que Cleanthes, s'il vouloit, nourriroit encore vn autre Cleanthes. Si ce que Nature exactement, et originelement nous demande, pour la conseruation de nostre estre, est trop peu (comme de vray combien ce l'est, et combien à bon comte nostre vie se peut maintenir, il ne se doit exprimer mieux que par cette consideration: Que c'est si peu, qu'il eschappe la prise et le choc de la Fortune, par sa petitesse) dispensons nous de quelque chose plus outre; appellons encore nature, l'vsage et condition de chacun de nous; taxons nous, traitons nous à cette mesure; estendons noz appartenances et noz comtes iusques là. Car iusques là, il me semble bien, que nous auons quelque excuse. L'accoustumance est vne seconde nature, et non moins puissante. Ce qui manque à ma coustume ie tiens qu'il me manque. Et i'aymerois presque esgalement qu'on m'ostast la vie, que si on me l'essimoit et retranchoit bien loing de l'estat auquel ie l'ay vescue si long temps. Ie ne suis plus en termes d'vn grand changement, ny de me ietter à vn nouueau train et inusité; non pas mesme vers l'augmentation: il n'est plus temps de deuenir autre. Et comme ie plaindrois quelque grande aduenture, qui me tombast à cette heure entre mains, qu'elle ne seroit venuë en temps que i'en peusse iouyr,

_Quo mihi fortunæ, si non conceditur vti?_

Ie me plaindroy de mesme, de quelque acquest interne. Il vault quasi mieux iamais, que si tard, deuenir honneste homme. Et bien entendu à viure, lors qu'on n'a plus de vie. Moy, qui m'en vay, resigneroy facilement à quelqu'vn, qui vinst, ce que i'apprends de prudence, pour le commerce du monde. Moustarde apres disner. Ie n'ay que faire du bien, duquel ie ne puis rien faire. A quoy la science, à qui n'a plus de teste? C'est iniure et deffaueur de Fortune, de nous offrir des presents, qui nous remplissent d'vn iuste despit de nous auoir failly en leur saison. Ne me guidez plus: ie ne puis plus aller. De tant de membres, qu'a la suffisance, la patience nous suffit. Donnez la capacité d'vn excellent dessus, au chantre qui a les poulmons pourris! Et d'eloquence à l'eremite relegué aux deserts d'Arabie. Il ne faut point d'art, à la cheute. La fin se trouue de soy, au bout de chasque besongne. Mon monde est failly, ma forme expirée. Ie suis tout du passé. Et suis tenu de l'authorizer et d'y conformer mon issue. Ie veux dire cecy par maniere d'exemple. Que l'eclipsement nouueau des dix iours du Pape, m'ont prins si bas, que ie ne m'en puis bonnement accoustrer. Ie suis des années, ausquelles nous comtions autrement. Vn si ancien et long vsage, me vendique et rappelle à soy. Ie suis contraint d'estre vn peu heretique par là. Incapable de nouuelleté, mesme correctiue. Mon imagination en despit de mes dents se iette tousiours dix iours plus auant, ou plus arriere: et grommelle à mes oreilles. Cette regle touche ceux, qui ont à estre. Si la santé mesme, si succrée vient à me retrouuer par boutades, c'est pour me donner regret plustost que possession de soy. Ie n'ay plus où la retirer. Le temps me laisse. Sans luy rien ne se possede. O que ie feroy peu d'estat de ces grandes dignitez electiues, que ie voy au monde, qui ne se donnent qu'aux hommes prests à partir: ausquelles on ne regarde pas tant, combien deuëment on les exercera, que combien peu longuement on les exercera: dés l'entrée on vise à l'issue. Somme: me voicy apres d'acheuer cet homme, non d'en refaire vn autre. Par long vsage, cette forme m'est passée en substance, et fortune en nature.