Essais de Montaigne (self-édition) - Volume III

Part 28

Chapter 283,418 wordsPublic domain

Cette farcisseure, est vn peu hors de mon theme. Ie m'esgare: mais plustost par licence, que par mesgarde. Mes fantasies se suyuent: mais par fois c'est de loing: et se regardent, mais d'vne veuë oblique. I'ay passé les yeux sur tel dialogue de Platon: mi party d'vne fantastique bigarrure: le deuant à l'amour, tout le bas à la rhetorique. Ils ne craignent point ces muances: et ont vne merueilleuse grace à se laisser ainsi rouller au vent: ou à le sembler. Les noms de mes chapitres n'en embrassent pas tousiours la matiere: souuent ils la denotent seulement, par quelque marque: comme ces autres l'Andrie, l'Eunuche; ou ceux cy, Sylla, Cicero, Torquatus. I'ayme l'alleure poëtique, à sauts et à gambades. C'est vn art, comme dit Platon, leger, volage, demoniacle. Il est des ouurages en Plutarque, où il oublie son theme, où le propos de son argument ne se trouue que par incident, tout estouffé en matiere estrangere. Voyez ses alleures au Dæmon de Socrates. O Dieu, que ces gaillardes escapades, que cette variation a de beauté: et plus lors, que plus elle retire au nonchalant et fortuit! C'est l'indiligent lecteur, qui perd mon subiect; non pas moy. Il s'en trouuera tousiours en vn coing quelque mot, qui ne laisse pas d'estre bastant, quoy qu'il soit serré. Ie vois au change, indiscrettement et tumultuairement: mon stile, et mon esprit, vont vagabondant de mesmes. Il faut auoir vn peu de folie, qui ne veut auoir plus de sottise: disent, et les preceptes de nos maistres, et encores plus leurs exemples. Mille poëtes trainent et languissent à la prosaïque, mais la meilleure prose ancienne, et ie la seme ceans indifferemment pour vers, reluit par tout, de la vigueur et hardiesse poëtique, et represente quelque air de sa fureur. Il luy faut certes quitter la maistrise, et preeminence en la parlerie. Le poëte, dit Platon, assis sur le trepied des Muses, verse de furie, tout ce qui luy vient en la bouche: comme la gargouïlle d'vne fontaine, sans le ruminer et poiser: et luy eschappe des choses, de diuerse couleur, de contraire substance, et d'vn cours rompu. Et la vieille theologie est toute poësie, disent les sçauants, et la premiere philosophie. C'est l'originel langage des Dieux. I'entends que la matiere se distingue soy-mesmes. Elle montre assez où elle se change, où elle conclud, où elle commence, où elle se reprend: sans l'entrelasser de parolles, de liaison, et de cousture, introduictes pour le seruice des oreilles foibles, ou nonchallantes: et sans me gloser moy-mesme. Qui est celuy, qui n'ayme mieux n'estre pas leu, que de l'estre en dormant ou en fuyant? _Nihil est tam vtile, quod in transitu prosit._ Si prendre des liures, estoit les apprendre: et si les veoir, estoit les regarder: et les parcourir, les saisir, i'auroy tort de me faire du tout si ignorant que ie dy. Puisque ie ne puis arrester l'attention du lecteur par le poix: _manco male_, s'il aduient que ie l'arreste par mon embrouïlleure. Voire mais, il se repentira par apres, de s'y estre amusé. C'est mon: mais il s'y sera tousiours amusé. Et puis il est des humeurs comme cela, à qui l'intelligence porte desdain: qui m'en estimeront mieux de ce qu'ils ne sçauront ce que ie dis: ils conclurront la profondeur de mon sens, par l'obscurité. Laquelle à parler en bon escient, ie hay bien fort: et l'euiterois, si ie me sçauois euiter. Aristote se vante en quelque lieu, de l'affecter. Vitieuse affectation. Par ce que la coupure si frequente des chapitres, dequoy i'vsoy au commencement, m'a semblé rompre l'attention auant qu'elle soit née, et la dissoudre: dedaignant s'y coucher pour si peu, et se recueillir: ie me suis mis à les faire plus longs: qui requierent de la proposition et du loisir assigné. En telle occupation, à qui on ne veut donner vne seule heure, on ne veut rien donner. Et ne fait on rien pour celuy, pour qui on ne fait, qu'autre chose faisant. Ioint, qu'à l'aduenture ay-ie quelque obligation particuliere, à ne dire qu'à demy, à dire confusement, à dire discordamment. Ie veux donq mal à cette raison trouble-feste. Et ces proiects extrauagants qui trauaillent la vie, et ces opinions si fines, si elles ont de la verité; ie la trouue trop chere et trop incommode. Au rebours: ie m'employe à faire valoir la vanité mesme, et l'asnerie, si elle m'apporte du plaisir. Et me laisse aller apres mes inclinations naturelles sans les contreroller de si pres. I'ay veu ailleurs des maisons ruynées, et des statues, et du ciel et de la terre: ce sont tousiours des hommes. Tout cela est vray: et si pourtant ne sçauroy reuoir si souuent le tombeau de cette ville, si grande, et si puissante, que ie ne l'admire et reuere. Le soing des morts nous est en recommandation. Or i'ay esté nourry des mon enfance, auec ceux icy. I'ay eu cognoissance des affaires de Rome, longtemps auant que ie l'ay euë de ceux de ma maison. Ie sçauois le Capitole et son plant, auant que ie sceusse le Louure: et le Tibre auant la Seine. J'ay eu plus en teste, les conditions et fortunes de Lucullus, Metellus, et Scipion, que ie n'ay d'aucuns hommes des nostres. Ils sont tres passez. Si est bien mon pere: aussi entierement qu'eux: et s'est esloigné de moy, et de la vie, autant en dixhuict ans, que ceux-là ont faict en seize cens: duquel pourtant ie ne laisse pas d'embrasser et practiquer la memoire, l'amitié et societé, d'vne parfaicte vnion et tres-viue. Voire, de mon humeur, ie me rends plus officieux enuers les trespassez. Ils ne s'aydent plus, ils en requierent ce me semble d'autant plus mon ayde. La gratitude est là, iustement en son lustre. Le bien-faict est moins richement assigné, où il y a retrogradation, et reflexion. Arcesilaus visitant Ctesibius malade, et le trouuant en pauure estat, luy fourra tout bellement soubs le cheuet du lict, de l'argent qu'il luy donnoit. Et en le luy celant, luy donnoit en outre, quittance de luy en sçauoir gré. Ceux qui ont merité de moy, de l'amitié et de la recognoissance, ne l'ont iamais perdue pour n'y estre plus: ie les ay mieux payez, et plus soigneusement, absens et ignorans. Ie parle plus affectueusement de mes amis, quand il n'y a plus de moyen qu'ils le sçachent. Or i'ay attaqué cent querelles pour la deffence de Pompeius, et pour la cause de Brutus. Cette accointance dure encore entre nous. Les choses presentes mesmes, nous ne les tenons que par la fantasie. Me trouuant inutile à ce siecle ie me reiecte à cet autre. Et en suis si embabouyné, que l'estat de cette vieille Rome, libre, iuste, et florissante, car ie n'en ayme, ny la naissance, ny la vieillesse, m'interesse et me passionne. Parquoy ie ne sçauroy reuoir si souuent, l'assiette de leurs rues, et de leurs maisons, et ces ruynes profondes iusques aux Antipodes, que ie ne m'y amuse. Est-ce par nature, ou par erreur de fantasie, que la veuë des places, que nous sçauons auoir esté hantées et habitées par personnes, desquelles la memoire est en recommendation, nous emeut aucunement plus, qu'ouïr le recit de leurs faicts, ou lire leurs escrits? _Tanta vis admonitionis inest in locis! Et id quidem in hac vrbe infinitum: quacumque enim ingredimur, in aliquam historiam vestigium ponimus._ Il me plaist de considerer leur visage, leur port, et leurs vestements. Ie remasche ces grands noms entre les dents, et les fais retentir à mes oreilles. _Ego illos veneror, et tantis nominibus semper assurgo._ Des choses qui sont en quelque partie grandes et admirables, i'en admire les parties mesmes communes. Ie les visse volontiers deuiser, promener, et soupper. Ce seroit ingratitude, de mespriser les reliques, et images de tant d'honnestes hommes, et si valeureux lesquels i'ay veu viure et mourir: et qui nous donnent tant de bonnes instructions par leur exemple, si nous les sçauions suyure. Et puis cette mesme Rome que nous voyons, merite qu'on l'ayme. Confederée de si long temps, et par tant de tiltres, à nostre couronne. Seule ville commune, et vniuerselle. Le magistrat souuerain qui y commande, est recognu pareillement ailleurs: c'est la ville metropolitaine de toutes les nations Chrestiennes. L'Espaignol et le François, chacun y est chez soy. Pour estre des Princes de cet estat, il ne faut qu'estre de Chrestienté, où qu'elle soit. Il n'est lieu çà bas, que le ciel ayt embrassé auec telle influence de faueur, et telle constance. Sa ruyne mesme est glorieuse et enflée.

_Laudandis preciosior ruinis._

Encore retient elle au tombeau des marques et image d'empire. _Vt palam sit vno in loco gaudentis opus esse naturæ._ Quelqu'vn se blasmeroit, et se mutineroit en soy-mesme, de se sentir chatouïller d'vn si vain plaisir. Nos humeurs ne sont pas trop vaines, qui sont plaisantes. Quelles qu'elles soyent qui contentent constamment vn homme capable de sens commun, ie ne sçaurois auoir le cœur de le plaindre. Ie doibs beaucoup à la Fortune, dequoy iusques à cette heure, elle n'a rien fait contre moy d'outrageux au delà de ma portée. Seroit ce pas sa façon, de laisser en paix, ceux de qui elle n'est point importunée?

_Quanto quisque sibi plura negauerit, A Diis plura feret: nil cupientium Nudus castra peto: multa petentibus, Desunt multa._

Si elle continue, elle me r'enuoyera tres-content et satisfaict,

_Nihil supra Deos lacesso._

Mais gare le heurt. Il en est mille qui rompent au port. Ie me console aiséement, de ce qui aduiendra icy, quand ie n'y seray plus. Les choses presentes m'embesongnent assez,

_Fortunæ cætera mando._

Aussi n'ay-ie point cette forte liaison, qu'on dit attacher les hommes à l'aduenir, par les enfans qui portent leur nom, et leur honneur. Et en doibs desirer à l'auanture d'autant moins, s'ils sont si desirables. Ie ne tiens que trop au monde, et à cette vie par moy-mesme. Ie me contente d'estre en prise de la Fortune, par les circonstances proprement necessaires à mon estre, sans luy alonger par ailleurs sa iurisdiction sur moy. Et n'ay iamais estimé qu'estre sans enfans, fust vn defaut qui deust rendre la vie moins complete, et moins contente. La vacation sterile, a bien aussi ses commoditez. Les enfans sont du nombre des choses, qui n'ont pas fort dequoy estre desirées, notamment à cette heure, qu'il seroit si difficile de les rendre bons. _Bona iam nec nasci licet, ita corrupta sunt semina._ Et si ont iustement dequoy estre regrettées, à qui les perd, apres les auoir acquises. Celuy qui me laissa ma maison en charge, prognostiquoit que ie la deusse ruyner, regardant à mon humeur, si peu casaniere. Il se trompa; me voicy comme i'y entray: sinon vn peu mieux. Sans office pourtant et sans benefice. Au demeurant, si la Fortune ne m'a faict aucune offence violente, et extraordinaire, aussi n'a-elle pas de grace. Tout ce qu'il y a de ses dons chez nous, il y est auant moy, et au delà de cent ans. Ie n'ay particulierement aucun bien essentiel, et solide, que ie doiue à sa liberalité. Elle m'a faict quelques faueurs venteuses, honnoraires, et titulaires, sans substance. Et me les a aussi à la verité, non pas accordées, mais offertes. Dieu sçait, à moy: qui suis tout materiel, qui ne me paye que de la realité, encores bien massiue: et qui, si ie l'osois confesser, ne trouuerois l'auarice, guere moins excusable que l'ambition: ny la douleur, moins euitable que la honte: ny la santé, moins desirable que la doctrine: ou la richesse, que la noblesse.

Parmy ses faueurs vaines, ie n'en ay point qui plaise tant à cette niaise humeur, qui s'en paist chez moy, qu'vne bulle authentique de bourgeoisie Romaine: qui me fut octroyée dernierement que i'y estois, pompeuse en seaux, et lettres dorées: et octroyée auec toute gratieuse liberalité. Et par ce qu'elles se donnent en diuers stile, plus ou moins fauorable: et qu'auant que i'en eusse veu, i'eusse esté bien aise, qu'on m'en eust montré vn formulaire: ie veux, pour satisfaire à quelqu'vn, s'il s'en trouue malade de pareille curiosité à la mienne, la transcrire icy en sa forme.

_Quod Horatius Maximus, Martius Cecius, Alexander Mutus, almæ vrbis conseruatores de Illustrissimo viro Michaèle Montano equite sancti Michaèlis, et à cubiculo Regis Christianissimi, Romana Ciuitate donando, ad Senatum retulerunt, S. P. Q. R. de ea re ita fieri censuit._

_CVM, veteri more et instituto, cupidè illi semper studioséque suscepti sint, qui, virtute ac nobilitate præstantes, magno Reip. nostræ vsui atque ornamento fuissent, vel esse aliquando possent: Nos, maiorum nostrorum exemplo atque auctoritate permoti, præclaram hanc consuetudinem nobis imitandam ac seruandam fore censemus. Quamobrem cum Illustrissimus Michaèl Montanus, Eques sancti Michaèlis, et a cubiculo Regis Christianissimi Romani nominis studiosissimus, et familiæ laude atque splendore et propriis virtutum meritis dignissimus sit, qui summo Senatus Populique Romani iudicio ac studio in Romanam Ciuitatem adsciscatur; placere Senatui P. Q. R. Illustrissimum Michaèlem Montanum rebus omnibus ornatissimum, atque huic inclyto populo charissimum, ipsum posterosque in Romanam Ciuitatem adscribi, ornarique omnibus et præmiis et honoribus, quibus illi fruuntur, qui Ciues Patriciique Romani nati aut iure optimo facti sunt. In quo censere Senatum P. Q. R. se non tam illi Ius Ciuitatis largiri quàm debitum tribuere, neque magis beneficium dare quám ab ipso accipere, qui hoc Ciuitatis munere accipiendo, singulari Ciuitatem ipsam ornamento atque honore affecerit. Quam quidem S. C. auctoritatem iidem Conseruatores per Senatus P. Q. R. scribas in acta referri atque in Capitolij curia seruari, priuilegiumque huiusmodi fieri, solitoque vrbis sigillo communiri curarunt. Anno ab vrbe condita CXƆCCCXXXI, post Christum natum M. D. LXXXI. III. Idus Martij._

_Horatius Fuscus sacri S. P. Q. R. scriba. Vincent. Martholus sacri S. P. Q. R. scriba._

N'estant bourgeois d'aucune ville, ie suis bien aise de l'estre de la plus noble qui fut et qui sera onques. Si les autres se regardoient attentiuement, comme ie fay, ils se trouueroient comme ie fay, pleins d'inanité et de fadaise. De m'en deffaire, ie ne puis, sans me deffaire moy-mesmes. Nous en sommes tous confits, tant les vns que les autres. Mais ceux qui le sentent, en ont vn peu meilleur compte: encore ne sçay-ie. Cette opinion et vsance commune, de regarder ailleurs qu'à nous, a bien pourueu à nostre affaire. C'est vn obiect plein de mescontentement. Nous n'y voyons que misere et vanité. Pour ne nous desconforter, Nature a reietté bien à propos, l'action de nostre veuë, au dehors. Nous allons en auant à vau l'eau, mais de rebrousser vers nous, nostre course, c'est vn mouuement penible: la mer se brouille et s'empesche ainsi, quand elle est repoussée à soy. Regardez, dict chacun, les branles du ciel: regardez au public: à la querelle de cestuy-là: au pouls d'vn tel: au testament de cet autre: somme regardez tousiours haut ou bas, ou à costé, ou deuant, ou derriere vous. C'estoit vn commandement paradoxe, que nous faisoit anciennement ce Dieu à Delphes: Regardez dans vous, recognoissez vous, tenez vous à vous. Vostre esprit, et vostre volonté, qui se consomme ailleurs, ramenez la en soy: vous vous escoulez, vous vous respandez: appilez vous, soustenez vous: on vous trahit, on vous dissipe, on vous desrobe à vous. Voy tu pas, que ce monde tient toutes ses veuës contraintes au dedans, et ses yeux ouuerts à se contempler soy-mesme? C'est tousiours vanité pour toy, dedans et dehors: mais elle est moins vanité, quand elle est moins estendue. Sauf toy, ô homme, disoit ce Dieu, chasque chose s'estudie la premiere, et a selon son besoin, des limites à ses trauaux et desirs. Il n'en est vne seule si vuide et necessiteuse que toy, qui embrasses l'vniuers. Tu és le scrutateur sans cognoissance: le magistrat sans iuridiction: et apres tout, le badin de la farce.

CHAPITRE X.

_De mesnager sa volonté._

AV prix du commun des hommes, peu de choses me touchent: ou pour mieux dire, me tiennent. Car c'est raison qu'elles touchent, pourueu qu'elles ne nous possedent. I'ay grand soin d'augmenter par estude, et par discours, ce priuilege d'insensibilité, qui est naturellement bien auancé en moy. I'espouse, et me passionne par consequent, de peu de choses. I'ay la veuë clere: mais ie l'attache à peu d'obiects: le sens delicat et mol: mais l'apprehension et l'application, ie l'ay dure et sourde. Ie m'engage difficilement. Autant que ie puis ie m'employe tout à moy. Et en ce subiect mesme, ie briderois pourtant et soustiendrois volontiers, mon affection, qu'elle ne s'y plonge trop entiere: puis que c'est vn subiect, que ie possede à la mercy d'autruy, et sur lequel la Fortune a plus de droict que ie n'ay. De maniere, que iusques à la santé, que i'estime tant, il me seroit besoing, de ne la pas desirer, et m'y addonner si furieusement, que i'en trouue les maladies importables. On se doibt moderer, entre la haine de la douleur, et l'amour de la volupté. Et ordonne Platon vne moyenne route de vie entre les deux. Mais aux affections qui me distrayent de moy, et attachent ailleurs, à celles là certes m'oppose-ie de toute ma force. Mon opinion est, qu'il se faut prester à autruy, et ne se donner qu'à soy-mesme. Si ma volonté se trouuoit aysée à s'hypothequer et à s'appliquer, ie n'y durerois pas. Ie suis trop tendre, et par nature et par vsage,

_Fugax rerum, securâque in otia natus._

Les debats contestez et opiniastrez, qui donneroient en fin aduantage à mon aduersaire; l'issue qui rendroit honteuse ma chaulde poursuitte, me rongeroit à l'aduanture bien cruellement. Si ie mordois à mesme, comme font les autres; mon ame n'auroit iamais la force de porter les alarmes, et emotions, qui suyuent ceux qui embrassent tant. Elle seroit incontinent disloquée par cette agitation intestine. Si quelquefois on m'a poussé au maniement d'affaires estrangeres, i'ay promis de les prendre en main, non pas au poulmon et au foye; de m'en charger, non de les incorporer: de m'en soigner, ouy; de m'en passionner, nullement: i'y regarde, mais ie ne les couue point. I'ay assez affaire à disposer et ranger la presse domestique que i'ay dans mes entrailles, et dans mes veines, sans y loger, et me fouler d'vne presse estrangere. Et suis assez interessé de mes affaires essentiels, propres, et naturels, sans en conuier d'autres forains. Ceux qui sçauent combien ils se doiuent, et de combien d'offices ils sont obligez à eux, trouuent que Nature leur a donné cette commission plaine assez, et nullement oysifue. Tu as bien largement affaire chez toy, ne t'esloigne pas. Les hommes se donnent à louage. Leurs facultez ne sont pas pour eux; elles sont pour ceux, à qui ils s'asseruissent; leurs locataires sont chez eux, ce ne sont pas eux. Cette humeur commune ne me plaist pas. Il faut mesnager la liberté de nostre ame, et ne l'hypotequer qu'aux occasions iustes. Lesquelles sont en bien petit nombre, si nous iugeons sainement. Voyez les gens appris à se laisser emporter et saisir, ils le font par tout. Aux petites choses comme aux grandes; à ce qui ne les touche point, comme à ce qui les touche. Ils s'ingerent indifferemment où il y a de la besongne; et sont sans vie, quand ils sont sans agitation tumultuaire. _In negotiis sunt, negotij causa._ Ils ne cherchent la besongne que pour embesongnement. Ce n'est pas, qu'ils vueillent aller, tant, comme c'est, qu'ils ne se peuuent tenir. Ne plus ne moins, qu'vne pierre esbranlée en sa cheute, qui ne s'arreste iusqu'à tant qu'elle se couche. L'occupation est à certaine maniere de gents, marque de suffisance et de dignité. Leur esprit cherche son repos au bransle, comme les enfans au berceau. Ils se peuuent dire autant seruiables à leurs amis, comme importuns à eux mesmes. Personne ne distribue son argent à autruy, chacun y distribue son temps et sa vie. Il n'est rien dequoy nous soyons si prodigues, que de ces choses là, desquelles seules l'auarice nous seroit vtile et louable. Ie prens vne complexion toute diuerse. Ie me tiens sur moy. Et communément desire mollement ce que ie desire, et desire peu: m'occupe et embesongne de mesme, rarement et tranquillement. Tout ce qu'ils veulent et conduisent, ils le font de toute leur volonté et vehemence. Il y a tant de mauuais pas, que pour le plus seur, il faut vn peu legerement et superficiellement couler ce monde: et le glisser, non pas l'enfoncer. La volupté mesme, est douloureuse en sa profondeur.

_Incedis per ignes Subpositos cineri doloso._

Messieurs de Bordeaux m'esleurent Maire de leur ville, estant esloigné de France; et encore plus esloigné d'vn tel pensement. Ie m'en excusay. Mais on m'apprint que i'auois tort; le commandement du Roy s'y interposant aussi. C'est vne charge, qui doit sembler d'autant plus belle, qu'elle n'a, ny loyer ny gain, autre que l'honneur de son execution. Elle dure deux ans; mais elle peut estre continuée par seconde eslection. Ce qui aduient tres rarement. Elle le fut à moy; et ne l'auoit esté que deux fois auparauant: quelques années y auoit, à Monsieur de Lansac; et fraichement à Monsieur de Biron Mareschal de France. En la place duquel ie succeday; et laissay la mienne, à Monsieur de Matignon aussi Mareschal de France. Glorieux de si noble assistance.

_Vterque bonus pacis bellique minister._