Essais de Montaigne (self-édition) - Volume III

Part 27

Chapter 273,271 wordsPublic domain

I'ay la complexion du corps libre, et le goust commun, autant qu'homme du monde. La diuersité des façons d'vne nation à autre, ne me touche que par le plaisir de la varieté. Chaque vsage a sa raison. Soyent des assietes d'estain, de bois, de terre: bouilly ou rosty; beurre, ou huyle, de noix ou d'oliue, chaut ou froit, tout m'est vn. Et si vn, que vieillissant, i'accuse cette genereuse faculté: et auroy besoin que la delicatesse et le choix, arrestast l'indiscretion de mon appetit, et par fois soulageast mon estomach. Quand i'ay esté ailleurs qu'en France: et que, pour me faire courtoisie, on m'a demandé, si ie vouloy estre serui à la Françoise, ie m'en suis mocqué, et me suis tousiours ietté aux tables les plus espesses d'estrangers. I'ay honte de voir nos hommes, enyurez de cette sotte humeur, de s'effaroucher des formes contraires aux leurs. Il leur semble estre hors de leur element, quand ils sont hors de leur village. Où qu'ils aillent, ils se tiennent à leurs façons, et abominent les estrangeres. Retrouuent ils vn compatriote en Hongrie, ils festoient cette auanture: les voyla à se r'alier; et à se recoudre ensemble; à condamner tant de mœurs barbares qu'ils voyent. Pourquoy non barbares, puis qu'elles ne sont Françoises? Encore sont ce les plus habilles, qui les ont recognuës, pour en mesdire. La pluspart ne prennent l'aller que pour le venir. Ils voyagent couuerts et resserrez, d'vne prudence taciturne et incommunicable, se defendans de la contagion d'vn air incogneu. Ce que ie dis de ceux là, me ramentoit en chose semblable, ce que i'ay par fois apperçeu en aucuns de noz ieunes courtisans. Ils ne tiennent qu'aux hommes de leur sorte: nous regardent comme gens de l'autre monde, auec desdain, ou pitié. Ostez leur les entretiens des mysteres de la cour, ils sont hors de leur gibier. Aussi neufs pour nous et malhabiles, comme nous sommes à eux. On dict bien vray, qu'vn honneste homme, c'est vn homme meslé. Au rebours, ie peregrine tressaoul de nos façons: non pour chercher des Gascons en Sicile, i'en ay assez laissé au logis: ie cherche des Grecs plustost, et des Persans: i'accointe ceux-la, ie les considere: c'est là où ie me preste, et où ie m'employe. Et qui plus est, il me semble, que ie n'ay rencontré guere de manieres, qui ne vaillent les nostres. Ie couche de peu: car à peine ay-ie perdu mes giroüettes de veuë. Au demeurant, la plus-part des compaignies fortuites que vous rencontrez en chemin, ont plus d'incommodité que de plaisir: ie ne m'y attache point, moins asteure, que la vieillesse me particularise et sequestre aucunement, des formes communes. Vous souffrez pour autruy, ou autruy pour vous. L'vn et l'autre inconuenient est poisant, mais le dernier me semble encore plus rude. C'est vne rare fortune, mais de soulagement inestimable, d'auoir vn honneste homme, d'entendement ferme, et de mœurs conformes aux vostres, qui aime à vous suiure. I'en ay eu faute extreme, en tous mes voyages. Mais vne telle compaignie, il la faut auoir choisie et acquise dés le logis. Nul plaisir n'a saueur pour moy sans communication. Il ne me vient pas seulement vne gaillarde pensée en l'ame, qu'il ne me fasche de l'auoir produite seul, et n'ayant à qui l'offrir. _Si cum hac exceptione detur sapientia, vt illam inclusam teneam, nec enuntiem, reijciam._ L'autre l'auoit monté d'vn ton au dessus. _Si contigerit ea vita sapienti, vt omnium rerum affluentibus copijs, quamuis omnia, quæ cognitione digna sunt, summo otio secum ipse consideret, et contempletur, tamen si solitudo tanta sit, vt hominem videre non possit, excedat è vita._ L'opinion d'Archytas m'agrée, qu'il feroit desplaisant au ciel mesme, et à se promener dans ces grands et diuins corps celestes, sans l'assistance d'vn compaignon. Mais il vaut mieux encore estre seul, qu'en compaignie ennuyeuse et inepte. Aristippus s'aymoit à viure estranger par tout,

_Me si fata meis paterentur ducere vitam Auspicijs,_

ie choisirois à la passer le cul sur la selle:

_Visere gestiens, Qua parte debacchentur ignes, Qua nebulæ pluuijque rores._

Auez-vous pas des passe-temps plus aisez? dequoy auez-vous faute? Vostre maison est-elle pas en bel air et sain, suffisamment fournie, et capable plus que suffisamment? La majesté Royalle y a peu plus d'vne fois en sa pompe. Vostre famille n'en laisse-elle pas en reglement, plus au dessoubs d'elle, qu'elle n'en a au dessus, en eminence? Y a il quelque pensée locale, qui vous vlcere, extraordinaire, indigestible?

_Quæ te nunc coquat et vexet sub pectore fixa?_

Où cuidez-vous pouuoir estre sans empeschement et sans destourbier? _Nunquam simpliciter fortuna indulget._ Voyez donc, qu'il n'y a que vous qui vous empeschez: et vous vous suiurez par tout, et vous plaindrez par tout. Car il n'y a satisfaction ça bas, que pour les ames ou brutales ou diuines. Qui n'a du contentement à vne si iuste occasion, où pense-il le trouuer? A combien de milliers d'hommes, arreste vne telle condition que la vostre, le but de leurs souhaits? Reformez vous seulement: car en cela vous pouuez tout: là où vous n'aurez droict que de patience, enuers la fortune. _Nulla placida quies est, nisi quam ratio composuit._ Ie voy la raison de cet aduertissement, et la voy tresbien. Mais on auroit plustost faict, et plus pertinemment, de me dire en vn mot: Soyez sage. Cette resolution, est outre la sagesse: c'est son ouurage, et sa production. Ainsi fait le medecin, qui va criaillant apres vn pauure malade languissant, qu'il se resiouysse: il luy conseillerait vn peu moins ineptement, s'il luy disoit: Soyez sain. Pour moy, ie ne suis qu'homme de la commune sorte. C'est vn precepte salutaire, certain, et d'aisee intelligence: Contentez vous du vostre: c'est à dire, de la raison: l'execution pourtant, n'en est non plus aux plus sages, qu'en moy. C'est vne parole populaire, mais elle a vne terrible estendue. Que ne comprend elle? Toutes choses tombent en discretion et modification. Ie sçay bien qu'à le prendre à la lettre, ce plaisir de voyager, porte tesmoignage d'inquietude et d'irresolution. Aussi sont ce nos maistresses qualitez, et prædominantes. Ouy; ie le confesse: ie ne vois rien seulement en songe, et par souhait, où ie me puisse tenir. La seule varieté me paye, et la possession de la diuersité: au moins si quelque chose me paye. A voyager, cela mesme me nourrit, que ie me puis arrester sans interest: et que i'ay où m'en diuertir commodément. I'ayme la vie priuee, par ce que c'est par mon choix que ie l'ayme, non par disconuenance à la vie publique: qui est à l'auanture, autant selon ma complexion. I'en sers plus gayement mon Prince, par ce que c'est par libre eslection de mon jugement, et de ma raison, sans obligation particuliere. Et que ie n'y suis pas reiecté, ny contrainct, pour estre irreceuable à tout autre party, et mal voulu. Ainsi du reste. Ie hay les morceaux que la necessité me taille. Toute commodité me tiendroit à la gorge, de laquelle seule i'aurois à despendre:

_Alter remus aquas, alter mihi radat arenas._

Vne seule corde ne m'arreste iamais assez. Il y a de la vanité, dites vous, en cet amusement. Mais où non? Et ces beaux preceptes, sont vanité, et vanité toute la sagesse. _Dominus nouit cogitationes sapientium, quoniam vanæ sunt._ Ces exquises subtilitez, ne sont propres qu'au presche. Ce sont discours qui nous veulent enuoyer tous bastez en l'autre monde. La vie est vn mouuement materiel et corporel: action imparfaicte de sa propre essence, et desreglée. Ie m'employe à la seruir selon elle.

_Quisque suos patimur manes._

_Sic est faciendum, vt contra naturam vniuersam nihil contendamus: ea tamen conseruata, propriam sequamur._ A quoy faire, ces poinctes esleuées de la philosophie, sur lesquelles, aucun estre humain ne se peut rasseoir: et ces regles qui excedent nostre vsage et nostre force? Ie voy souuent qu'on nous propose des images de vie, lesquelles, ny le proposant, ny les auditeurs, n'ont aucune esperance de suiure, ny qui plus est, enuie. De ce mesme papier où il vient d'escrire l'arrest de condemnation contre vn adultere, le iuge en desrobe vn lopin, pour en faire vn poulet à la femme de son compagnon. Celle à qui vous viendrez de vous frotter illicitement, criera plus asprement, tantost, en vostre presence mesme, à l'encontre d'vne pareille faute de sa compaigne, que ne feroit Porcie. Et tel condamne les hommes à mourir, pour des crimes, qu'il n'estime point fautes. I'ay veu en ma ieunesse, vn galant homme, presenter d'vne main au peuple des vers excellens et en beauté et en desbordement; et de l'autre main en mesme instant, la plus quereleuse reformation theologienne, dequoy le monde se soit desieuné il y a long temps. Les hommes vont ainsin. On laisse les loix, et preceptes suiure leur voye, nous en tenons vne autre. Non par desreglement de mœurs seulement, mais par opinion souuent, et par iugement contraire. Sentez lire vn discours de philosophie: l'inuention, l'eloquence, la pertinence, frappe incontinent vostre esprit, et vous esmeut. Il n'y a rien qui chatouille ou poigne vostre conscience: ce n'est pas à elle qu'on parle. Est-il pas vray? Si disoit Ariston, que ny vne estuue ny vne leçon, n'est d'aucun fruict si elle ne nettoye et ne decrasse. On peut s'arrester à l'escorce: mais c'est apres qu'on en a retiré la mouelle. Comme apres auoir aualé le bon vin d'vne belle coupe, nous en considerons les graueures et l'ouurage. En toutes les chambrées de la philosophie ancienne, cecy se trouuera, qu'vn mesme ouurier, y publie des regles de temperance, et publie ensemble des escrits d'amour et desbauche. Et Xenophon, au giron de Clinias, escriuit contre la vertu Aristippique. Ce n'est pas qu'il y ait vne conuersion miraculeuse, qui les agite à ondées. Mais c'est que Solon se represente tantost soy-mesme, tantost en forme de legislateur: tantost il parle pour la presse, tantost pour soy. Et prend pour soy les regles libres et naturelles, s'asseurant d'vne santé ferme et entiere.

_Curentur dubij medicis maioribus ægri._

Antisthenes permet au sage d'aimer, et faire à sa mode ce, qu'il trouue estre opportun, sans s'attendre aux loix: d'autant qu'il a meilleur aduis qu'elles, et plus de cognoissance de la vertu. Son disciple Diogenes, disoit, opposer aux perturbations, la raison: à fortune, la confidence: aux loix, nature. Pour les estomachs tendres, il faut des ordonnances contraintes et artificielles. Les bons estomachs se seruent simplement, des prescriptions de leur naturel appetit. Ainsi font nos medecins, qui mangent le melon et boiuent le vin fraiz, ce pendant qu'ils tiennent leur patient obligé au sirop et à la panade. Ie ne sçay quels liures, disoit la courtisanne Lays, quelle sapience, quelle philosophie, mais ces gens-là, battent aussi souuent à ma porte, qu'aucuns autres. D'autant que nostre licence nous porte tousiours au delà de ce qui nous est loisible, et permis, on a estressy souuent outre la raison vniuerselle, les preceptes et loix de nostre vie.

_Nemo satis credit tantum delinquere, quantum Permittas._

Il seroit à desirer, qu'il y eust plus de proportion du commandement à l'obeïssance. Et semble la visée iniuste, à laquelle on ne peut atteindre. Il n'est si homme de bien, qu'il mette à l'examen des loix toutes ses actions et pensées, qui ne soit pendable dix fois en sa vie. Voire tel, qu'il seroit tres-grand dommage, et tres-iniuste de punir et de perdre.

_Ole, quid ad te, De cute quid faciat ille, vel illa sua?_

Et tel pourroit n'offencer point les loix, qui n'en meriteroit point la loüange d'homme de vertu: et que la philosophie feroit tres-iustement foiter. Tant cette relation est trouble et inegale. Nous n'auons garde d'estre gens de bien selon Dieu: nous ne le sçaurions estre selon nous. L'humaine sagesse, n'arriua iamais aux deuoirs qu'elle s'estoit elle mesme prescript. Et si elle y estoit arriuee, elle s'en prescriroit d'autres au delà, où elle aspirast tousiours et pretendist. Tant nostre estat est ennemy de consistance. L'homme s'ordonne à soy mesme, d'estre necessairement en faute. Il n'est guere fin, de tailler son obligation, à la raison d'vn autre estre, que le sien. A qui prescript-il ce, qu'il s'attend que personne ne face? Luy est-il iniuste de ne faire point ce qu'il luy est impossible de faire? Les loix qui nous condamnent, à ne pouuoir pas, nous condamnent de ce que nous ne pouuons pas. Au pis aller, cette difforme liberté, de se presenter à deux endroicts, et les actions d'vne façon, les discours de l'autre; soit loisible à ceux, qui disent les choses. Mais elle ne le peut estre à ceux, qui se disent eux mesmes, comme ie fais, Il faut que i'aille de la plume comme des pieds. La vie commune, doibt auoir conference aux autres vies. La vertu de Caton estoit vigoureuse, outre la raison de son siecle: et à vn homme qui se mesloit de gouuerner les autres, destiné au seruice commun; il se pourroit dire, que c'estoit vne iustice, sinon iniuste, au moins vaine et hors de saison. Mes mœurs mesmes, qui ne desconuiennent de celles, qui courent, à peine de la largeur d'vn poulce, me rendent pourtant aucunement farouche à mon aage, et inassociable. Ie ne sçay pas, si ie me trouue desgouté sans raison, du monde, que ie hante; mais ie sçay bien, que ce seroit sans raison, si ie me plaignoy, qu'il fust desgouté de moy, puis que ie le suis de luy. La vertu assignee aux affaires du monde, est vne vertu à plusieurs plis, encoigneures, et couddes, pour s'appliquer et ioindre à l'humaine foiblesse: meslee et artificielle; non droitte, nette, constante, ny purement innocente. Les annales reprochent iusques à cette heure à quelqu'vn de nos Roys, de s'estre trop simplement laissé aller aux consciencieuses persuasions de son confesseur. Les affaires d'estat ont des preceptes plus hardis.

_Exeat aula, Qui vult esse pius._

I'ay autresfois essayé d'employer au seruice des maniemens publiques, les opinions et regles de viure, ainsi rudes, neufues, impolies ou impollues, comme ie les ay nées chez moy, ou rapportees de mon institution et desquelles ie me sers, sinon si commodeement au moins seurement en particulier: une vertu scholastique et nouice: ie les y ay trouuees ineptes et dangereuses. Celuy qui va en la presse, il faut qu'il gauchisse, qu'il serre ses couddes, qu'il recule, ou qu'il auance, voire qu'il quitte le droict chemin, selon ce qu'il rencontre. Qu'il viue non tant selon soy, que selon autruy: non selon ce qu'il se propose, mais selon ce qu'on luy propose: selon le temps, selon les hommes, selon les affaires. Platon dit, que qui eschappe, brayes nettes, du maniement du monde, c'est par miracle, qu'il en eschappe. Et dit aussi, que quand il ordonne son philosophe chef d'vne police, il n'entend pas le dire d'vne police corrompue, comme celle d'Athenes: et encore bien moins, comme la nostre, enuers lesquelles la sagesse mesme perdroit son Latin. Et vne bonne herbe, transplantee, en solage fort diuers à sa condition, se conforme bien plustost à iceluy, qu'elle ne le reforme à soy. Ie sens que si i'auois à me dresser tout à fait à telles occupations, il m'y faudroit beaucoup de changement et de rabillage. Quand ie pourrois cela sur moy, et pourquoy ne le pourrois ie, auec le temps et le soing? ie ne le voudrois pas. De ce peu que ie me suis essayé en cette vacation; ie m'en suis d'autant degousté. Ie me sens fumer en l'ame par fois, aucunes tentations vers l'ambition: mais ie me bande et obstine au contraire:

_At tu, Catulle, obstinatus obdura._

On ne m'y appelle gueres, et ie m'y conuie aussi peu. La liberté et l'oysiueté, qui sont mes maistresses qualitez, sont qualitez, diametralement contraires à ce mestier là. Nous ne sçauons pas distinguer les facultez des hommes. Elles ont des diuisions, et bornes, mal-aysees à choisir et delicates. De conclurre par la suffisance d'vne vie particuliere, quelque suffisance à l'vsage public, c'est mal conclud. Tel se conduict bien, qui ne conduict pas bien les autres: et faict des Essais, qui ne sçauroit faire des effects. Tel dresse bien vn siege, qui dresseroit mal vne bataille: et discourt bien en priué, qui harangueroit mal ou vn peuple ou vn Prince. Voire à l'auanture, est-ce plustost tesmoignage à celuy qui peut l'vn, de ne pouuoir point l'autre, qu'autrement. Ie trouue que les esprits hauts, ne sont de guere moins aptes aux choses basses, que les bas esprits aux hautes. Estoit-il à croire, que Socrates eust appresté aux Atheniens matiere de rire à ses despens, pour n'auoir onques sçeu computer les suffrages de sa tribu, et en faire rapport au conseil? Certes la veneration, en quoy i'ay les perfections de ce personnage, merite, que sa fortune fournisse à l'excuse de mes principales imperfections, vn si magnifique exemple. Nostre suffisance est detaillee à menues pieces. La mienne n'a point de latitude, et si est chetifue en nombre. Saturninus, à ceux qui luy auoient deferé tout commandement: Compaignons, fit-il, vous auez perdu vn bon capitaine, pour en faire vn mauvais general d'armee. Qui se vante, en vn temps malade, comme cestuy-cy, d'employer au seruice du monde, vne vertu naifue et sincere: ou il ne la cognoist pas, les opinions se corrompans auec les mœurs (de vray, oyez la leur peindre, oyez la pluspart se glorifier de leurs deportemens, et former leurs regles; au lieu de peindre la vertu, ils peignent l'iniustice toute pure et le vice: et la presentent ainsi fauce à l'institution des Princes) ou s'il la cognoist, il se vante à tort: et quoy qu'il die, faict mille choses, dequoy sa conscience l'accuse. Ie croirois volontiers Seneca de l'experience qu'il en fit en pareille occasion, pourueu qu'il m'en voulust parler à cœur ouuert. La plus honnorable marque de bonté, en vne telle necessité, c'est recognoistre librement sa faute, et celle d'autruy: appuyer et retarder de sa puissance, l'inclination vers le mal: suyure enuis cette pente, mieux esperer et mieux desirer. I'apperçois en ces desmembremens de la France, et diuisions, où nous sommes tombez, chacun se trauailler à deffendre sa cause: mais iusques aux meilleurs, auec desguisement et mensonge. Qui en escriroit rondement, en escriroit temerairement et vitieusement. Le plus iuste party, si est-ce encore le membre d'vn corps vermoulu et vereux. Mais d'vn tel corps, le membre moins malade s'appelle sain: et à bon droit, d'autant que nos qualitez n'ont tiltre qu'en la comparaison. L'innocence ciuile, se mesure selon les lieux et saisons. I'aymerois bien à voir en Xenophon, vne telle loüange d'Agesilaus. Estant prié par vn Prince voisin, auec lequel il auoit autresfois esté en guerre, de le laisser passer en ses terres, il l'octroya: luy donnant passage à trauers le Peloponnese: et non seulement ne l'emprisonna ou empoisonna, le tenant à sa mercy: mais l'accueillit courtoisement, suyuant l'obligation de sa promesse, sans luy faire offence. A ces humeurs là, ce ne seroit rien dire. Ailleurs et en autre temps, il se fera conte de la franchise, et magnanimité d'vne telle action. Ces babouyns capettes s'en fussent moquez. Si peu retire l'innocence Spartaine à la Françoise. Nous ne laissons pas d'auoir des hommes vertueux: mais c'est selon nous. Qui a ses mœurs establies en reglement au dessus de son siecle: ou qu'il torde, et émousse ses regles: ou, ce que ie luy conseille plustost, qu'il se retire à quartier, et ne se mesle point de nous. Qu'y gaigneroit-il?

_Egregium sanctúmque virum si cerno, bimembri Hoc monstrum puero, et miranti iam sub aratro Piscibus inuentis, et fœtæ comparo mulæ._

On peut regretter les meilleurs temps: mais non pas fuyr aux presens: on peut desirer autres magistrats, mais il faut ce nonobstant, obeyr à ceux icy. Et à l'aduanture y a il plus de recommendation d'obeyr aux mauuais, qu'aux bons. Autant que l'image des loix receuës, et anciennes de cette monarchie, reluyra en quelque coin, m'y voila planté. Si elles viennent par malheur, à se contredire, et empescher entr'elles, et produire deux parts, de chois doubteux, et difficile: mon election sera volontiers, d'eschapper, et me desrober à cette tempeste. Nature m'y pourra prester ce pendant la main: ou les hazards de la guerre. Entre Cæsar et Pompeius, ie me fusse franchement declaré. Mais entre ces trois voleurs, qui vindrent depuis, ou il eust fallu se cacher, ou suyure le vent. Ce que i'estime loisible, quand la raison ne guide plus.

_Quo diuersus abis?_