Essais de Montaigne (self-édition) - Volume III

Part 26

Chapter 263,588 wordsPublic domain

Ou bien seroit-ce pas, que de soy l'opposition et contradiction les entretient et nourrit: et qu'elles s'accommodent assez, pourueu qu'elles vous incommodent? En la vraye amitié, de laquelle ie suis expert, ie me donne à mon amy, plus que ie ne le tire à moy. Ie n'ayme pas seulement mieux, luy faire bien, que s'il m'en faisoit: mais encore qu'il s'en face, qu'à moy: il m'en faict lors le plus, quand il s'en faict. Et si l'absence luy est ou plaisante ou vtile, elle m'est bien plus douce que sa presence: et ce n'est pas proprement absence, quand il y a moyen de s'entr'aduertir. I'ay tiré autrefois vsage de nostre esloingnement et commodité. Nous remplissions mieux, et estandions, la possession de la vie, en nous separant: il viuoit, il iouyssoit, il voyoit pour moy, et moy pour luy, autant plainement que s'il y eust esté: l'vne partie demeuroit oisiue, quand nous estions ensemble: nous nous confondions. La separation du lieu rendoit la conionction de noz volontez plus riche. Cette faim insatiable de la presence corporelle, accuse vn peu la foiblesse en la iouissance des ames. Quant à la vieillesse, qu'on m'allegue; au rebours: c'est à la ieunesse à s'asseruir aux opinions communes, et se contraindre pour autruy. Elle peut fournir à tous les deux, au peuple et à soy: nous n'auons que trop à faire, à nous seuls. A mesure que les commoditez naturelles nous faillent, soustenons nous par les artificielles. C'est iniustice, d'excuser la ieunesse de suyure ses plaisirs, et deffendre à la vieillesse d'en chercher. Ieune, ie couurois mes passions eniouees, de prudence: vieil, ie demesle les tristes, de débauche. Si prohibent les loix Platoniques, de peregriner auant quarante ans, ou cinquante: pour rendre la peregrination plus vtile et instructiue. Ie consentiroy plus volontiers, à cet autre second article, des mesmes loix, qui l'interdit, apres soixante. Mais en tel aage, vous ne reuiendrez iamais d'vn si long chemin. Que m'en chaut-il? ie ne l'entreprens, ny pour en reuenir, ny pour le parfaire. I'entreprens seulement de me branler, pendant que le branle me plaist, et me proumeine pour me proumener. Ceux qui courent vn benefice, ou vn lieure, ne courent pas. Ceux là courent, qui courent aux barres, et pour exercer leur course. Mon dessein est diuisible par tout, il n'est pas fondé en grandes esperances: chasque iournee en faict le bout. Et le voyage de ma vie se conduict de mesme. I'ay veu pourtant assez de lieux esloingnez, où i'eusse desiré qu'on m'eust arresté. Pourquoy non, si Chrysippus, Cleanthes, Diogenes, Zenon, Antipater, tant d'hommes sages, de la secte plus renfroingnée, abandonnerent bien leur pays, sans aucune occasion de s'en plaindre: et seulement pour la iouissance d'vn autre air? Certes le plus grand desplaisir de mes peregrinations, c'est que ie n'y puisse apporter cette resolution, d'establir ma demeure où ie me plairoy. Et qu'il me faille tousiours proposer de reuenir, pour m'accommoder aux humeurs communes. Si ie craingnois de mourir en autre lieu, que celuy de ma naissance: si ie pensois mourir moins à mon aise, esloingné des miens: à peine sortiroy-ie hors de France, ie ne sortirois pas sans effroy hors de ma parroisse. Ie sens la mort qui me pince continuellement la gorge, ou les reins. Mais ie suis autrement faict: elle m'est vne par tout. Si toutesfois i'auois à choisir: ce seroit, ce croy-ie, plustost à cheual, que dans vn lict: hors de ma maison, et loing des miens. Il y a plus de creuecœur que de consolation, à prendre congé de ses amis. I'oublie volontiers ce deuoir de nostre entregent. Car des offices de l'amitié, celuy-là est le seul desplaisant: et oublierois ainsi volontiers à dire ce grand et eternel adieu. S'il se tire quelque commodité de cette assistance, il s'en tire cent incommoditez. I'ay veu plusieurs mourans bien piteusement, assiegez de tout ce train: cette presse les estouffe. C'est contre le deuoir, et est tesmoignage de peu d'affection, et de peu de soing, de vous laisser mourir en repos. L'vn tourmente vos yeux, l'autre vos oreilles, l'autre la bouche: il n'y a sens, ny membre, qu'on ne vous fracasse. Le cœur vous serre de pitié, d'ouïr les plaintes des amis; et de despit à l'aduanture, d'ouïr d'autres plaintes, feintes et masquées. Qui a tousiours eu le goust tendre, affoibly, il l'a encore plus. Il luy faut en vne si grande necessité, vne main douce, et accommodée à son sentiment pour le grater iustement où il luy cuit. Ou qu'on ne le grate point du tout. Si nous auons besoing de sage femme, à nous mettre au monde: nous auons bien besoing d'vn homme encore plus sage, à nous en sortir. Tel, et amy, le faudroit-il acheter bien cherement, pour le seruice d'vne telle occasion. Ie ne suis point arriué à cette vigueur desdaigneuse, qui se fortifie en soy-mesme, que rien n'aide, ny ne trouble; ie suis d'vn poinct plus bas. Ie cherche à coniller, et à me desrober de ce passage: non par crainte, mais par art. Ce n'est pas mon aduis, de faire en cette action, preuue ou montre de ma constance. Pour qui? Lors cessera tout le droict et l'interest, que i'ay à la reputation. Ie me contente d'vne mort recueillie en soy, quiete, et solitaire, toute mienne, conuenable à ma vie retirée et priuée. Au rebours de la superstition Romaine, où on estimoit malheureux, celuy qui mouroit sans parler: et qui n'auoit ses plus proches à luy clorre les yeux. I'ay assez affaire à me consoler, sans auoir à consoler autruy; assez de pensées en la teste, sans que les circonstances m'en apportent de nouuelles: et assez de matiere à m'entretenir, sans l'emprunter. Cette partie n'est pas du rolle de la societé: c'est l'acte à vn seul personnage. Viuons et rions entre les nostres, allons mourir et rechigner entre les inconnuz. On trouue en payant, qui vous tourne la teste, et qui vous frotte les pieds: qui ne vous presse qu'autant que vous voulez, vous presentant vn visage indifferent, vous laissant vous gouuerner, et plaindre à vostre mode. Ie me deffais tous les iours par discours, de cette humeur puerile et inhumaine, qui faict que nous desirons d'esmouuoir par nos maux, la compassion et le dueil en nos amis. Nous faisons valoir nos inconueniens outre leur mesure, pour attirer leurs larmes. Et la fermeté que nous louons en chacun, à soustenir sa mauuaise fortune, nous l'accusons et reprochons à nos proches, quand c'est en la nostre. Nous ne nous contentons pas qu'ils se ressentent de nos maux, si encores ils ne s'en affligent. Il faut estendre la ioye, mais retrancher autant qu'on peut la tristesse. Qui se faict plaindre sans raison, est homme pour n'estre pas plaint, quand la raison y sera. C'est pour n'estre iamais plaint, que se plaindre tousiours, faisant si souuent le piteux, qu'on ne soit pitoyable à personne. Qui se faict mort viuant, est subiect d'estre tenu pour vif mourant. I'en ay veu prendre la cheure, de ce qu'on leur trouuoit le visage frais, et le pouls posé: contraindre leur ris, par ce qu'il trahissoit leur guairison: et haïr la santé, de ce qu'elle n'estoit pas regrettable. Qui bien plus est, ce n'estoyent pas femmes. Ie represente mes maladies, pour le plus, telles qu'elles sont, et euite les paroles de mauuais prognostique, et les exclamations composées. Sinon l'allegresse, aumoins la contenance rassise des assistans, est propre, pres d'vn sage malade. Pour se voir en vn estat contraire, il n'entre point en querelle auec la santé. Il luy plaist de la contempler en autruy, forte et entiere; et en iouyr au moins par compagnie. Pour se sentir fondre contre-bas, il ne reiecte pas du tout les pensées de la vie, ny ne fuit les entretiens communs. Ie veux estudier la maladie quand ie suis sain: quand elle y est, elle faict son impression assez réele, sans que mon imagination l'aide. Nous nous preparons auant la main, aux voyages que nous entreprenons, et y sommes resolus: l'heure qu'il nous faut monter à cheual, nous la donnons à l'assistance, et en sa faueur, l'estendons. Ie sens ce proffit inesperé de la publication de mes mœurs, qu'elle me sert aucunement de regle. Il me vient par fois quelque consideration de ne trahir l'histoire de ma vie. Cette publique declaration, m'oblige de me tenir en ma route; et à ne desmentir l'image de mes conditions: communément moins desfigurées et contredictes, que ne porte la malignité, et maladie des iugemens d'auiourd'huy. L'vniformité et simplesse de mes mœurs, produict bien vn visage d'aisée interpretation, mais parce que la façon en est vn peu nouuelle, et hors d'vsage, elle donne trop beau ieu à la mesdisance. Si est-il vray, qu'à qui me veut loyallement iniurier, il me semble fournir bien suffisamment, où mordre, en mes imperfections aduoüées, et cogneuës: et dequoy s'y saouler, sans s'escarmoucher au vent. Si pour en preoccuper moy-mesme l'accusation, et la descouuerte, il luy semble que ie luy esdente sa morsure, c'est raison qu'il prenne son droict, vers l'amplification et extention. L'offence a ses droicts outre la iustice. Et que les vices dequoy ie luy montre des racines chez moy, il les grossisse en arbres. Qu'il y employe non seulement ceux qui me possedent, mais ceux aussi qui ne font que me menasser. Iniurieux vices, et en qualité, et en nombre. Qu'il me batte par là. I'embrasseroy volontiers l'exemple du philosophe Dion. Antigonus le vouloit piquer sur le subiet de son origine. Il luy coupa broche: Ie suis, dit-il, fils d'vn serf, boucher, stigmatizé, et d'vne putain, que mon pere espousa par la bassesse de sa fortune. Tous deux furent punis pour quelque mesfaict. Vn orateur m'achetta enfant, me trouuant beau et aduenant: et m'a laissé mourant tous ses biens; lesquels ayant transporté en cette ville d'Athenes, ie me suis addonné à la philosophie. Que les historiens ne s'empeschent à chercher nouuelles de moy: ie leur en diray ce qui en est. La confession genereuse et libre, enerue le reproche, et desarme l'iniure. Tant y a que tout conté, il me semble qu'aussi souuent on me loüe, qu'on me desprise outre la raison. Comme il me semble aussi que dés mon enfance, en rang et degré d'honneur, on m'a donné lieu, plustost au dessus, qu'au dessoubs de ce qui m'appartient. Ie me trouueroy mieux en païs, auquel ces ordres fussent ou reglez ou mesprisez. Entre les masles dépuis que l'altercation de la prerogatiue au marcher ou à se seoir, passe trois repliques, elle est inciuile. Ie ne crain point de ceder ou proceder iniquement, pour fuir à vne si importune contestation. Et iamais homme n'a eu enuie de ma presseance, à qui ie ne l'aye quittée. Outre ce profit, que ie tire d'escrire de moy, i'en ay esperé cet autre, que s'il aduenoit que mes humeurs pleussent, et accordassent à quelque honneste homme, auant mon trespas, il rechercheroit de nous ioindre. Ie luy ay donné beaucoup de païs gaigné: car tout ce qu'vne longue cognoissance et familiarité, luy pourroit auoir acquis en plusieurs années, il l'a veu en trois iours dans ce registre, et plus seurement et exactement. Plaisante fantasie: plusieurs choses, que ie ne voudroy dire au particulier, ie les dis au public. Et sur mes plus secretes sciences ou pensées, renuoye à vne boutique de libraire, mes amis plus feaux:

_Excutienda damus præcordia._

Si à si bonnes enseignes, i'eusse sceu quelqu'vn qui m'eust esté propre, certes ie l'eusse esté trouuer bien loing. Car la douceur d'vne sortable et aggreable compagnie, ne se peut assez acheter à mon gré. Eh qu'est-ce qu'vn amy! Combien est vraye cette ancienne sentence, que l'vsage en est plus necessaire, et plus doux, que des elemens de l'eau et du feu! Pour reuenir à mon conte. Il n'y a donc pas beaucoup de mal de mourir loing, et à part. Si estimons nous à deuoir de nous retirer pour des actions naturelles, moins disgratiées que cette-cy, et moins hideuses. Mais encore ceux qui en viennent là, de trainer languissans vn long espace de vie, ne deuroient à l'aduanture souhaiter, d'empescher de leur misere vne grande famille. Pourtant les Indois en certaine prouince, estimoient iuste de tuer celuy, qui seroit tombé en telle necessité. En vne autre de leurs prouinces, ils l'abandonnoient seul à se sauuer, comme il pourroit. A qui ne se rendent-ils en fin ennuyeux et insupportables? les offices communs n'en vont point iusques là. Vous apprenez la cruauté par force, à vos meilleurs amis: durcissant et femme et enfans, par long vsage, à ne sentir et plaindre plus vos maux. Les souspirs de ma cholique, n'apportent plus d'esmoy à personne. Et quand nous tirerions quelque plaisir de leur conuersation (ce qui n'aduient pas tousiours, pour la disparité des conditions, qui produict aisément mespris ou enuie, enuers qui que ce soit) n'est-ce pas trop, d'en abuser tout vn aage? Plus ie les verrois se contraindre de bon cœur pour moy, plus ie plaindrois leur peine. Nous auons loy de nous appuyer, non pas de nous coucher si lourdement sur autruy: et nous estayer en leur ruyne. Comme celuy qui faisoit esgorger des petits enfans, pour se seruir de leur sang, à guarir vne sienne maladie. Ou cet autre, à qui on fournissoit des ieunes tendrons, à couuer la nuict ses vieux membres: et mesler la douceur de leur haleine, à la sienne aigre et poisante. La decrepitude est qualité solitaire. Ie suis sociable iusques à l'excez. Si me semble-il raisonnable, que meshuy ie soustraye de la veuë du monde, mon importunité, et la couue moy seul. Que ie m'appile et me recueille en ma coque, comme les tortuës: i'apprenne à veoir les hommes, sans m'y tenir. Ie leur ferois outrage en vn pas si pendant. Il est temps de tourner le dos à la compagnie. Mais en ces voyages vous serez arresté miserablement en vn caignart, où tout vous manquera. La plus-part des choses necessaires, ie les porte quant et moy. Et puis, nous ne sçaurions euiter la Fortune, si elle entreprend de nous courre sus. Il ne me faut rien d'extraordinaire, quand ie suis malade. Ce que Nature ne peut en moy, ie ne veux pas qu'vn bolus le face. Tout au commencement de mes fiéures, et des maladies qui m'atterrent; entier encores, et voisin de la santé, ie me reconcilie à Dieu, par les derniers offices Chrestiens. Et m'en trouue plus libre, et deschargé; me semblant en auoir d'autant meilleure raison de la maladie. De notaire et de conseil, il m'en faut moins que de medecins. Ce que ie n'auray estably de mes affaires tout sain, qu'on ne s'attende point que ie le face malade. Ce que ie veux faire pour le seruice de la mort, est tousiours faict. Ie n'oserois le dislayer d'vn seul iour. Et s'il n'y a rien de faict, c'est à dire, ou que le doubte m'en aura retardé le choix: car par fois, c'est bien choisir de ne choisir pas: ou que tout à faict, ie n'auray rien voulu faire. I'escris mon liure à peu d'hommes, et à peu d'années. Si ç'eust esté vne matiere de durée, il l'eust fallu commettre à vn langage plus ferme. Selon la variation continuelle, qui a suiuy le nostre iusques à cette heure, qui peut esperer que sa forme presente soit en vsage, d'icy à cinquante ans? Il escoule touts les iours de nos mains: et depuis que ie vis, s'est alteré de moitié. Nous disons, qu'il est à cette heure parfaict. Autant en dict du sien, chasque siecle. Ie n'ay garde de l'en tenir là tant qu'il fuira, et s'ira difformant comme il faict. C'est aux bons et vtiles escrits, de le clouer à eux, et ira son credit, selon la fortune de nostre estat. Pourtant ne crains-ie point d'y inserer plusieurs articles priuez, qui consument leur vsage entre les hommes qui viuent auiourd'huy: et qui touchent la particuliere science d'aucuns, qui y verront plus auant, que de la commune intelligence. Ie ne veux pas, apres tout, comme ie vois souuent agiter la memoire des trespassez, qu'on aille debattant: Il iugeoit, il viuoit ainsin: il vouloit cecy: s'il eust parlé sur sa fin il eust dict, il eust donné; ie le cognoissois mieux que tout autre. Or autant que la bien-seance me le permet, ie fais icy sentir mes inclinations et affections. Mais plus librement, et plus volontiers, le fais-ie de bouche, à quiconque desire en estre informé. Tant y a, qu'en ces memoires, si on y regarde, on trouuera que i'ay tout dit, ou tout designé. Ce que ie ne puis exprimer, ie le montre au doigt.

_Verum animo satis hæc vestigia parua sagaci Sunt, per quæ possis cognoscere cætera tute._

Ie ne laisse rien à desirer, et deuiner de moy. Si on doit s'en entretenir, ie veux que ce soit veritablement et iustement. Ie reuiundrois volontiers de l'autre monde, pour démentir celuy, qui me formeroit autre que ie n'estois, fust-ce pour m'honorer. Des viuans mesme, ie sens qu'on parle tousiours autrement qu'ils ne sont. Et si à toute force, ie n'eusse maintenu vn amy que i'ay perdu, on me l'eust deschiré en mille contraires visages. Pour acheuer de dire mes foibles humeurs: i'aduouë, qu'en voyageant, ie n'arriue guere en logis, où il ne me passe par la fantasie, si i'y pourray estre, et malade, et mourant à mon aise. Ie veux estre logé en lieu, qui me soit bien particulier, sans bruict, non maussade, ou fumeux, ou estouffé. Ie cherche à flatter la mort, par ces friuoles circonstances. Ou pour mieux dire, à me descharger de tout autre empeschement: afin que ie n'aye qu'à m'attendre à elle, qui me poisera volontiers assez, sans autre recharge. Ie veux qu'elle ait sa part à l'aisance et commodité de ma vie. C'en est vn grand lopin, et d'importance, et espere meshuy qu'il ne dementira pas le passé. La mort a des formes plus aisées les vnes que les autres, et prend diuerses qualitez selon la fantasie de chacun. Entre les naturelles, celle qui vient d'affoiblissement et appesantissement, me semble molle et douce. Entre les violentes, i'imagine plus mal-aisément vn precipice, qu'vne ruïne qui m'accable: et vn coup trenchant d'vne espée, qu'vne harquebusade: et eusse plustost beu le breuuage de Socrates, que de me fraper, comme Caton. Et quoy que ce soit vn, si sent mon imagination difference, comme de la mort à la vie, à me ietter dans vne fournaise ardente, ou dans le canal d'vne platte riuiere. Tant sottement nostre crainte regarde plus au moyen qu'à l'effect. Ce n'est qu'vn instant; mais il est de tel poix, que ie donneroy volontiers plusieurs iours de ma vie, pour le passer à ma mode. Puisque la fantasie d'vn chacun trouue du plus et du moins, en son aigreur: puisque chacun a quelque choix entre les formes de mourir, essayons vn peu plus auant d'en trouuer quelqu'vne deschargée de tout desplaisir. Pourroit on pas la rendre encore voluptueuse, comme les commourans d'Antonius et de Cleopatra? Ie laisse à part les efforts que la philosophie, et la religion produisent, aspres et exemplaires. Mais entre les hommes de peu, il s'en est trouué, comme vn Petronius, et vn Tigillinus à Rome, engagez à se donner la mort, qui l'ont comme endormie par la mollesse de leurs apprests. Ils l'ont faicte couler et glisser parmy la lascheté de leurs passetemps accoustumez. Entre des garses et bons compagnons; nul propos de consolation, nulle mention de testament, nulle affectation ambitieuse de constance, nul discours de leur condition future: parmy les ieux, les festins, facecies, entretiens communs et populaires, et la musique, et des vers amoureux. Ne sçaurions nous imiter cette resolution en plus honneste contenance? Puis qu'il y a des morts bonnes aux fols, bonnes aux sages: trouuons-en qui soient bonnes à ceux d'entre deux. Mon imagination m'en presente quelque visage facile, et, puis qu'il faut mourir, desirable. Les tyrans Romains pensoient donner la vie au criminel, à qui ils donnoient le choix de sa mort. Mais Theophraste philosophe si delicat, si modeste, si sage, a-il pas esté forcé par la raison, d'oser dire ce vers latinisé par Ciceron:

_Vitam regit fortuna, non sapientia._

La fortune aide à la facilité du marché de ma vie: l'ayant logée en tel poinct, qu'elle ne faict meshuy ny besoing aux miens, ny empeschement. C'est vne condition que i'eusse acceptée en toutes les saisons de mon aage: mais en cette occasion, de trousser mes bribes, et de plier bagage, ie prens plus particulierement plaisir à ne leur apporter ny plaisir ny deplaisir, en mourant. Elle a, d'vne artiste compensation, faict, que ceux qui peuuent pretendre quelque materiel fruict de ma mort, en reçoiuent d'ailleurs, coniointement, vne materielle perte. La mort s'appesantit souuent en nous, de ce qu'elle poise aux autres: et nous interesse de leur interest, quasi autant que du nostre: et plus et tout par fois. En cette commodité de logis que ie cherche, ie n'y mesle pas la pompe et l'amplitude: ie la hay plustost: mais certaine proprieté simple, qui se rencontre plus souuent aux lieux où il y a moins d'art, et que Nature honore de quelque grace toute sienne. _Non ampliter sed munditer conuiuium. Plus salis quàm sumptus._ Et puis, c'est à faire à ceux que les affaires entrainent en plain hyuer, par les Grisons, d'estre surpris en chemin en cette extremité. Moy qui le plus souuent voyage pour mon plaisir, ne me guide pas si mal. S'il faict laid à droicte, ie prens à gauche: si ie me trouue mal propre à monter à cheual, ie m'arreste. Et faisant ainsi, ie ne vois à la verité rien, qui ne soit aussi plaisant et commode que ma maison. Il est vray que ie trouue la superfluité tousiours superfluë: et remarque de l'empeschement en la delicatesse mesme et en l'abondance. Ay-ie laissé quelque chose à voir derriere moy, i'y retourne: c'est tousiours mon chemin. Ie ne trace aucune ligne certaine, ny droicte ny courbe. Ne trouue-ie point où ie vay, ce qu'on m'auoit dict? comme il aduient souuent que les iugemens d'autruy ne s'accordent pas aux miens, et les ay trouuez le plus souuent faux: ie ne plains pas ma peine: i'ay apris que ce qu'on disoit n'y est point.