Essais de Montaigne (self-édition) - Volume III
Part 25
C'est grande extremité, d'estre pressé iusques dans son mesnage, et repos domestique. Le lieu où ie me tiens, est tousiours le premier et le dernier, à la batterie de nos troubles: et où la paix n'a iamais son visage entier,
_Tum quoque cùm pax est, trepidant formidine belli.
Quoties pacem fortuna lacessit, Hàc iter est bellis: melius, fortuna, dedisses Orbe sub Eoo sedem, gelidàque sub Arcto, Errantésque domos._
Ie tire par fois, le moyen de me fermir contre ces considerations, de la nonchalance et lascheté. Elles nous menent aussi aucunement à la resolution. Il m'aduient souuent, d'imaginer auec quelque plaisir, les dangers mortels, et les attendre. Ie me plonge la teste baissee, stupidement dans la mort, sans la considerer et recognoistre, comme dans vne profondeur muette et obscure, qui m'engloutit d'vn saut, et m'estouffe en vn instant, d'vn puissant sommeil, plein d'insipidité et indolence. Et en ces morts courtes et violentes, la consequence que i'en preuoy, me donne plus de consolation, que l'effait de crainte. Ils disent, comme la vie n'est pas la meilleure, pour estre longue, que la mort est la meilleure, pour n'estre pas longue. Ie ne m'estrange pas tant de l'estre mort, comme i'entre en confidence auec le mourir. Ie m'enueloppe et me tapis en cet orage, qui me doit aueugler et rauir de furie, d'vne charge prompte et insensible. Encore s'il aduenoit, comme disent aucuns iardiniers, que les roses et violettes naissent plus odoriferantes pres des aulx et des oignons, d'autant qu'ils sucçent et tirent à eux, ce qu'il y a de mauuaise odeur en la terre: aussi que ces deprauées natures, humassent tout le venin de mon air et du climat, et m'en rendissent d'autant meilleur et plus pur, par leur voysinage: que ie ne perdisse pas tout. Cela n'est pas: mais de cecy il en peut estre quelque chose, que la bonté est plus belle et plus attraiante quand elle est rare, et que la contrarieté et diuersité, roidit et resserre en soy le bien faire: et l'enflamme par la ialousie de l'opposition, et par la gloire. Les voleurs de leur grace, ne m'en veulent pas particulierement. Ne fay-ie pas moy à eux. Il m'en faudroit à trop de gents. Pareilles consciences logent sous diuerses sortes de robes. Pareille cruauté, desloyauté, volerie. Et d'autant pire, qu'elle est plus lasche, plus seure, et plus obscure, sous l'ombre des loix. Ie hay moins l'iniure professe que trahitresse; guerriere que pacifique et iuridique. Nostre fieure est suruenuë en vn corps, qu'elle n'a de guere empiré. Le feu y estoit, la flamme s'y est prinse. Le bruit est plus grand: le mal, de peu. Ie respons ordinairement, à ceux qui me demandent raison de mes voyages: Que ie sçay bien ce que ie fuis, mais non pas ce que ie cherche. Si on me dit, que parmy les estrangers il y peut auoir aussi peu de santé, et que leurs mœurs ne sont pas mieux nettes que les nostres: ie respons premierement, qu'il est malaysé:
_Tam multæ scelerum facies!_
Secondement, c'est tousiours gain, de changer vn mauuais estat à vn estat incertain. Et que les maux d'autruy ne nous doiuent pas poindre comme les nostres. Ie ne veux pas oublier cecy, que ie ne me mutine iamais tant contre la France, que ie ne regarde Paris de bon œil. Elle a mon cœur des mon enfance. Et m'en est aduenu comme des choses excellentes: plus i'ay veu dépuis d'autres villes belles, plus la beauté de cette cy, peut, et gaigne sur mon affection. Ie l'ayme par elle mesme, et plus en son estre seul, que rechargee de pompe estrangere. Ie l'ayme tendrement, iusques à ses verrues et à ses taches. Ie ne suis François, que par cette grande cité: grande en peuples, grande en felicité de son assiette: mais sur tout grande, et incomparable en varieté, et diuersité de commoditez: la gloire de la France, et l'vn des plus nobles ornements du monde. Dieu en chasse loing nos diuisions: entiere et vnie, ie la trouue deffendue de toute autre violence. Ie l'aduise, que de tous les partis, le pire sera celuy qui la mettra en discorde. Et ne crains pour elle, qu'elle mesme. Et crains pour elle, autant certes, que pour autre piece de cet estat. Tant qu'elle durera, ie n'auray faute de retraicte, où rendre mes abboys: suffisante à me faire perdre le regret de tout' autre retraicte. Non par ce que Socrates l'a dict, mais par ce qu'en verité c'est mon humeur, et à l'auanture non sans quelque excez, i'estime tous les hommes mes compatriotes: et embrasse vn Polonois comme vn François, postposant cette lyaison nationale, à l'vniuerselle et commune. Ie ne suis guere feru de la douceur d'vn air naturel. Les cognoissances toutes neufues, et toutes miennes, me semblent bien valoir ces autres communes et fortuites cognoissances du voisinage. Les amitiez pures de nostre acquest, emportent ordinairement, celles ausquelles la communication du climat, ou du sang, nous ioignent. Nature nous a mis au monde libres et desliez, nous nous emprisonnons en certains destroits: comme les Roys de Perse qui s'obligeoient de ne boire iamais autre eau, que celle du fleuue de Choaspez, renonçoyent par sottise, à leur droict d'vsage en toutes les autres eaux: et assechoient pour leur regard, tout le reste du monde. Ce que Socrates feit sur sa fin, d'estimer vne sentence d'exil pire, qu'vne sentence de mort contre soy: ie ne seray, à mon aduis, iamais ny si cassé, ny si estroittement habitué en mon païs, que ie le feisse. Ces vies celestes, ont assez d'images, que i'embrasse par estimation plus que par affection. Et en ont aussi, de si esleuees, et extraordinaires, que par estimation mesme ie ne les puis embrasser, d'autant que ie ne les puis conceuoir. Cette humeur fut bien tendre à vn homme, qui iugeoit le monde sa ville. Il est vray, qu'il dedaignoit les peregrinations, et n'auoit gueres mis le pied hors le territoire d'Attique. Quoy, qu'il plaignoit l'argent de ses amis à desengager sa vie: et qu'il refusa de sortir de prison par l'entremise d'autruy, pour ne desobeïr aux loix en vn temps, qu'elles estoient d'ailleurs si fort corrompuës? Ces exemples sont de la premiere espece, pour moy. De la seconde, sont d'autres, que ie pourroy trouuer en ce mesme personnage. Plusieurs de ces rares exemples surpassent la force de mon action: mais aucuns surpassent encore la force de mon iugement. Outre ces raisons, le voyager me semble vn exercice profitable. L'ame y a vne continuelle exercitation, à remarquer des choses incogneuës et nouuelles. Et ie ne sçache point meilleure escole, comme i'ay dict souuent, à façonner la vie, que de luy proposer incessamment la diuersité de tant d'autres vies, fantasies, et vsances: et luy faire gouster vne si perpetuelle varieté de formes de nostre nature. Le corps n'y est ny oisif ny trauaillé: et cette moderee agitation le met en haleine. Ie me tien à cheual sans demonter, tout choliqueux que ie suis, et sans m'y ennuyer, huict et dix heures,
_Vires vltra sortémque senectæ._
Nulle saison m'est ennemye, que le chaut aspre d'vn soleil poignant. Car les ombrelles, dequoy dépuis les anciens Romains l'Italie se sert, chargent plus les bras, qu'ils ne deschargent la teste. Ie voudroy sçauoir quelle industrie c'estoit aux Perses, si anciennement, et en la naissance de la luxure, de se faire du vent frais, et des ombrages à leur poste, comme dict Xenophon. I'ayme les pluyes et les crotes comme les cannes. La mutation d'air et de climat ne me touche point. Tout ciel m'est vn. Ie ne suis battu que des alterations internes, que ie produicts en moy, et celles là m'arriuent moins en voyageant. Ie suis mal-aisé à esbranler: mais estant auoyé, ie vay tant qu'on veut. I'estriue autant aux petites entreprises, qu'aux grandes: et à m'equiper pour faire vne iournée, et visiter vn voisin, que pour vn iuste voyage. I'ay apris à faire mes iournees à l'Espagnole, d'vne traicte: grandes et raisonnables iournees. Et aux extremes chaleurs, les passe de nuict, du soleil couchant iusques au leuant. L'autre façon de repaistre en chemin, en tumulte et haste, pour la disnee, nommément aux cours iours, est incommode. Mes cheuaux en valent mieux. Iamais cheual ne m'a failly, qui a sceu faire auec moy la premiere iournee. Ie les abreuue par tout: et regarde seulement qu'ils ayent assez de chemin de reste, pour battre leur eau. La paresse à me leuer, donne loisir à ceux qui me suyuent, de disner à leur aise, auant partir. Pour moy, ie ne mange iamais trop tard: l'appetit me vient en mangeant, et point autrement: ie n'ay point de faim qu'à table.
Aucuns se plaignent dequoy ie me suis agreé à continuer cet exercice, marié, et vieil. Ils ont tort. Il est mieux temps d'abandonner sa maison, quand on l'a mise en train de continuer sans nous: quand on y a laissé de l'ordre qui ne demente point sa forme passee. C'est bien plus d'imprudence, de s'esloingner, laissant en sa maison vne garde moins fidele, et qui ait moins de soing de pouruoir à vostre besoing. La plus vtile et honnorable science et occupation à vne mere de famille, c'est la science du mesnage. I'en vois quelqu'vne auare; de mesnagere, fort peu. C'est sa maistresse qualité, et qu'on doibt chercher, auant toute autre: comme le seul douaire qui sert à ruyner ou sauuer nos maisons. Qu'on ne m'en parle pas; selon que l'experience m'en a apprins, ie requiers d'vne femme mariee, au dessus de toute autre vertu, la vertu œconomique. Ie l'en mets au propre, luy laissant par mon absence tout le gouuernement en main. Ie vois auec despit en plusieurs mesnages, monsieur reuenir maussade et tout marmiteux du tracas des affaires, enuiron midy, que madame est encore apres à se coiffer et attiffer, en son cabinet. C'est à faire aux Roynes: encores ne sçay-ie. Il est ridicule et iniuste, que l'oysiueté de nos femmes, soit entretenuë de nostre sueur et trauail. Il n'aduiendra, que ie puisse, à personne, d'auoir l'vsage de ses biens plus liquide que moy, plus quiete et plus quitte. Si le mary fournit de matiere, Nature mesme veut qu'elles fournissent de forme. Quant aux deuoirs de l'amitié maritale, qu'on pense estre interessez par cette absence: ie ne le crois pas. Au rebours, c'est vne intelligence, qui se refroidit volontiers par vne trop continuelle assistance, et que l'assiduité blesse. Toute femme estrangere nous semble honneste femme. Et chacun sent par experience, que la continuation de se voir, ne peut representer le plaisir que lon sent à se desprendre, et reprendre à secousses. Ces interruptions me remplissent d'vne amour recente enuers les miens, et me redonnent l'vsage de ma maison plus doux: la vicissitude eschaufe mon appetit, vers l'vn, puis vers l'autre party. Ie sçay que l'amitié a les bras assez longs, pour se tenir et se ioindre, d'vn coin de monde à l'autre: et specialement cette cy, où il y a vne continuelle communication d'offices, qui en reueillent l'obligation et la souuenance. Les Stoïciens disent bien, qu'il y a si grande colligance et relation entre les sages, que celuy qui disne en France, repaist son compagnon en Ægypte; et qui estend seulement son doigt, où que ce soit, tous les sages qui sont sur la terre habitable, en sentent ayde. La iouyssance, et la possession, appartiennent principalement à l'imagination. Elle embrasse plus chaudement et plus continuellement ce qu'elle va querir, que ce que nous touchons. Comptez voz amusements iournaliers; vous trouuerez que vous estes lors plus absent de vostre amy, quand il vous est present. Son assistance relasche vostre attention, et donne liberté à vostre pensee, de s'absenter à toute heure, pour toute occasion. De Rome en hors, ie tiens et regente ma maison, et les commoditez que i'y ay laissé: ie voy croistre mes murailles, mes arbres, et mes rentes, et descroistre à deux doigts pres, comme quand i'y suis,
_Ante oculos errat domus, errat forma locorum._
Si nous ne iouyssons que ce que nous touchons, adieu noz escus quand ils sont en noz coffres, et noz enfans s'ils sont à la chasse. Nous les voulons plus pres. Au iardin est-ce loing? A vne demy iournee? Quoy, à dix lieuës est-ce loing, ou pres? Si c'est pres: quoy onze, douze, treze? et ainsi pas à pas. Vrayment celle qui sçaura prescripre à son mary, le quantiesme pas finit le pres, et le quantiesme pas donne commencement au loing, ie suis d'aduis qu'elle l'arreste entre-deux.
_Excludat iurgia finis. Vtor permisso, caudæque pilos vt equinæ Paulatim vello: et demo vnum, demo etiam vnum, Dum cadat elusus ratione ruentis acerui._
Et qu'elles appellent hardiment la philosophie à leur secours. A qui quelqu'vn pourroit reprocher, puis qu'elle ne voit ny l'un ny l'autre bout de la iointure, entre le trop et le peu, le long et le court, le leger et le poisant, le pres et le loing: puis qu'elle n'en recognoist le commencement ny la fin, qu'elle iuge bien incertainement du milieu. _Rerum natura nullam nobis dedit cognitionem finium._ Sont-elles pas encore femmes et amies des trespassez; qui ne sont pas au bout de cettuy-cy, mais en l'autre monde? Nous embrassons et ceux qui ont esté, et ceux qui ne sont point encore, non que les absens. Nous n'auons pas faict marché, en nous mariant, de nous tenir continuellement accouez, l'vn à l'autre, comme ie ne sçay quels petits animaux que nous voyons, ou comme les ensorcelez de Karenty, d'vne maniere chiennine. Et ne doibt vne femme auoir les yeux si gourmandement fichez sur le deuant de son mary, qu'elle n'en puisse veoir le derriere, où besoing est. Mais ce mot de ce peintre si excellent, de leurs humeurs, seroit-il point de mise en ce lieu, pour representer la cause de leurs plaintes?
_Vxor, si cesses, aut te amare cogitat, Aut tete amari, aut potare, aut animo obsequi, Et tibi bene esse soli, cùm sibi sit malè._