Essais de Montaigne (self-édition) - Volume III

Part 24

Chapter 243,801 wordsPublic domain

Les astrologues ont beau ieu, à nous aduertir, comme ils font, de grandes alterations, et mutations prochaines: leurs deuinations sont presentes et palpables, il ne faut pas aller au ciel pour cela. Nous n'auons pas seulement à tirer consolation, de cette societé vniuerselle de mal et de menasse: mais encores quelque esperance, pour la duree de nostre estat: d'autant que naturellement, rien ne tombe, là où tout tombe. La maladie vniuerselle est la santé particuliere. La conformité, est qualité ennemie à la dissolution. Pour moy, ie n'en entre point au desespoir, et me semble y voir des routes à nous sauuer!

_Deus hæc fortasse benigna Reducet in sedem vice._

Qui sçait, si Dieu voudra qu'il en aduienne, comme des corps qui se purgent, et remettent en meilleur estat, par longues et griefues maladies: lesquelles leur rendent vne santé plus entiere et plus nette, que celle qu'elles leur auoient osté? Ce qui me poise le plus, c'est qu'à conter les symptomes de nostre mal, i'en vois autant de naturels, et de ceux que le ciel nous enuoye, et proprement siens, que de ceux que nostre desreglement, et l'imprudence humaine y conferent. Il semble que les astres mesmes ordonnent, que nous auons assez duré, et outre les termes ordinaires. Et cecy aussi me poise, que le plus voysin mal, qui nous menace, ce n'est pas alteration en la masse entiere et solide, mais sa dissipation et diuulsion: l'extreme de noz craintes. Encores en ces reuasseries icy crains-ie la trahison, de ma memoire, que par inaduertance, elle m'aye faict enregistrer vne chose deux fois. Ie hay à me recognoistre: et ne retaste iamais qu'enuis ce qui m'est vne fois eschappé. Or ie n'apporte icy rien de nouuel apprentissage. Ce sont imaginations communes: les ayant à l'auanture conceuës cent fois, i'ay peur de les auoir desia enrollees. La redicte est par tout ennuyeuse, fut ce dans Homere. Mais elle est ruyneuse, aux choses qui n'ont qu'vne montre superficielle et passagere. Ie me desplais de l'inculcation, voire aux choses vtiles, comme en Seneque. Et l'vsage de son escole Stoïque me desplaist, de redire sur chasque matiere, tout au long et au large, les principes et presuppositions, qui seruent en general: et realleguer tousiours de nouueau les arguments et raisons communes et vniuerselles. Ma memoire s'empire cruellement tous les iours:

_Pocula Lethæos vt si ducentia somnos, Arente fauce traxerim._

Il faudra doresnauant (car Dieu mercy iusques à cette heure, il n'en est pas aduenu de faute) qu'au lieu que les autres cherchent temps, et occasion de penser à ce qu'ils ont à dire, ie fuye à me preparer, de peur de m'attacher à quelque obligation, de laquelle i'aye à despendre. L'estre tenu et obligé, me fouruoye et le despendre d'vn si foible instrument qu'est ma memoire. Ie ne lis iamais cette histoire, que ie ne m'en offence, d'vn ressentiment propre et naturel. Lyncestez accusé de coniuration, contre Alexandre, le iour qu'il fut mené en la presence de l'armée, suiuant la coustume, pour estre ouy en ses deffences, auoit en sa teste vne harangue estudiée, de laquelle tout hesitant et begayant il prononça quelques paroles. Comme il se troubloit de plus en plus, ce pendant qu'il lucte auec sa memoire, et qu'il la retaste, le voila chargé et tué à coups de pique, par les soldats, qui luy estoyent plus voisins: le tenans pour conuaincu. Son estonnement et son silence, leur seruit de confession. Ayant eu en prison tant de loysir de se preparer, ce n'est à leur aduis, plus la memoire qui luy manque: c'est la conscience qui luy bride la langue, et luy oste la force. Vrayement c'est bien dit. Le lieu estonne, l'assistance, l'expectation, lors mesme qu'il n'y va que de l'ambition de bien dire. Que peut on faire, quand c'est vne harangue, qui porte la vie en consequence? Pour moy, cela mesme, que ie sois lié à ce que i'ay à dire, sert à m'en desprendre. Quand ie me suis commis et assigné entierement à ma memoire, ie pends si fort sur elle, que ie l'accable: elle s'effraye de sa charge. Autant que ie m'en rapporte à elle, ie me mets hors de moy: iusques à essayer ma contenance. Et me suis veu quelque iour en peine, de celer la seruitude en laquelle i'estois entraué. Là où mon dessein est, de representer en parlant, vne profonde nonchalance d'accent et de visage, et des mouuemens fortuites et impremeditez, comme naissans des occasions presentes: aymant aussi cher ne rien dire qui vaille, que de montrer estre venu preparé pour bien dire: chose messeante, sur tout à gens de ma profession: et chose de trop grande obligation, à qui ne peut beaucoup tenir. L'apprest donne plus à esperer, qu'il ne porte. On se met souuent sottement en pourpoinct, pour ne sauter pas mieux qu'en saye. _Nihil est his, qui placere volunt, tam aduersarium, quàm expectatio._ Ils ont laissé par escrit de l'orateur Curio, que quand il proposoit la distribution des pieces de son oraison, en trois, ou en quatre: ou le nombre de ses arguments et raisons, il luy aduenoit volontiers, ou d'en oublier quelqu'vn, ou d'y en adiouster vn ou deux de plus. I'ay tousiours bien euité, de tomber en cet inconuenient: ayant hay ces promesses et prescriptions: non seulement pour la deffiance de ma memoire: mais aussi pource que cette forme retire trop à l'artiste. _Simpliciora militares decent._ Baste, que ie me suis meshuy promis, de ne prendre plus la charge de parler en lieu de respect. Car quant à parler en lisant son escript: outre ce qu'il est tresinepte, il est de grand desauantage à ceux, qui par nature pouuoient quelque chose en l'action. Et de me ietter à la mercy de mon inuention presente, encore moins: ie l'ay lourde et trouble, qui ne sçauroit fournir aux soudaines necessitez, et importantes. Laisse Lecteur courir encore ce coup d'essay, et ce troisiesme alongeail, du reste des pieces de ma peinture. I'adiouste, mais ie ne corrige pas. Premierement, par ce que celuy qui a hypothequé au monde son ouurage, ie trouue apparence, qu'il n'y ayt plus de droict. Qu'il die, s'il peut, mieux ailleurs, et ne corrompe la besongne qu'il a venduë. De telles gens, il ne faudroit rien acheter qu'apres leur mort. Qu'ils y pensent bien, auant que de se produire. Qui les haste? Mon liure est tousiours vn: sauf qu'à mesure, qu'on se met à le renouueller, afin que l'achetteur ne s'en aille les mains du tout vuides, ie me donne loy d'y attacher (comme ce n'est qu'vne marqueterie mal iointe) quelque embleme supernumeraire. Ce ne sont que surpoids, qui ne condamnent point la premiere forme, mais donnent quelque prix particulier à chacune des suiuantes, par vne petite subtilité ambitieuse. De là toutesfois il aduiendra facilement, qu'il s'y mesle quelque transposition de chronologie: mes contes prenants place selon leur opportunité, non tousiours selon leur aage. Secondement, à cause que pour mon regard, ie crains de perdre au change. Mon entendement ne va pas tousiours auant, il va à reculons aussi. Ie ne me deffie gueres moins de mes fantasies, pour estre secondes ou tierces, que premieres: ou presentes, que passees. Nous nous corrigeons aussi sottement souuent, comme nous corrigeons les autres. Ie suis enuieilly de nombre d'ans, depuis mes premieres publications, qui furent l'an mille cinq cens quatre vingts. Mais ie fais doute que ie sois assagi d'vn pouce. Moy à cette heure, et moy tantost, sommes bien deux. Quand meilleur, ie n'en puis rien dire. Il feroit bel estre vieil, si nous ne marchions, que vers l'amendement. C'est vn mouuement d'yuroigne, titubant, vertigineux, informe: ou des ionchez, que l'air manie casuellement selon soy. Antiochus auoit vigoureusement escript en faueur de l'Academie: il print sur ses vieux ans vn autre party: lequel des deux ie suyuisse, seroit ce pas tousiours suiure Antiochus? Apres auoir estably le doubte, vouloir establir la certitude des opinions humaines, estoit ce pas establir le doubte, non la certitude? et promettre, qui luy eust donné encore vn aage à durer, qu'il estoit tousiours en termes de nouuelle agitation: non tant meilleure, qu'autre? La faueur publique m'a donné vn peu plus de hardiesse que ie n'esperois: mais ce que ie crains le plus, c'est de saouler. I'aymerois mieux poindre que lasser. Comme a faict vn sçauant homme de mon temps. La louange est tousiours plaisante, de qui, et pourquoy elle vienne. Si faut-il pour s'en aggreer iustement, estre informé de sa cause. Les imperfections mesme ont leur moyen de se recommander. L'estimation vulgaire et commune, se voit peu heureuse en rencontre. Et de mon temps, ie suis trompé, si les pires escrits ne sont ceux qui ont gaigné le dessus du vent populaire. Certes ie rends graces à des honnestes hommes, qui daignent prendre en bonne part, mes foibles efforts. Il n'est lieu où les fautes de la façon paroissent tant, qu'en vne matiere qui de soy n'a point de recommandation. Ne te prens point à moy, Lecteur, de celles qui se coulent icy, par la fantasie, ou inaduertance d'autruy: chasque main, chasque ouurier, y apporte les siennes. Ie ne me mesle, ny d'orthographe, et ordonne seulement qu'ils suiuent l'ancienne, ny de la punctuation: ie suis peu expert en l'vn et en l'autre. Où ils rompent du tout le sens, ie m'en donne peu de peine, car aumoins ils me deschargent. Mais où ils en substituent vn faux, comme ils font si souuent, et me destournent à leur conception, ils me ruynent. Toutesfois quand la sentence n'est forte à ma mesure, vn honneste homme la doit refuser pour mienne. Qui cognoistra combien ie suis peu laborieux, combien ie suis faict à ma mode, croira facilement, que ie redicterois plus volontiers, encore autant d'Essais, que de m'assuiettir à resuiure ceux-cy, pour cette puerile correction. Ie disois donc tantost, qu'estant planté en la plus profonde miniere de ce nouueau metal, non seulement ie suis priué de grande familiarité, auec gens d'autres mœurs que les miennes: et d'autres opinions, par lesquelles ils tiennent ensemble d'vn nœud, qui commande tout autre nœud. Mais encore ie ne suis pas sans hazard, parmy ceux, à qui tout est esgalement loisible: et desquels la plus part ne peut empirer meshuy son marché, vers nostre iustice. D'où naist l'extreme degré de licence. Comptant toutes les particulieres circonstances qui me regardent, ie ne trouue homme des nostres, à qui la deffence des loix, couste, et en gain cessant, et en dommage emergeant, disent les clercs, plus qu'à moy. Et tels font bien les braues, de leur chaleur et aspreté, qui font beaucoup moins que moy, en iuste balance. Comme maison de tout temps libre, de grand abbord, et officieuse à chacun (car ie ne me suis iamais laissé induire, d'en faire vn outil de guerre: laquelle ie vois chercher plus volontiers, où elle est le plus esloingnee de mon voisinage) ma maison a merité assez d'affection populaire: et seroit bien mal-aisé de me gourmander sur mon fumier. Et i'estime à vn merueilleux chef d'œuure, et exemplaire, qu'elle soit encore vierge de sang, et de sac, soubs vn si long orage, tant de changemens et agitations voisines. Car à dire vray, il estoit possible à vn homme de ma complexion, d'eschapper à vne forme constante, et continue, telle qu'elle fust. Mais les inuasions et incursions contraires, et alternations et vicissitudes de la fortune, au tour de moy, ont iusqu'à cette heure plus exasperé qu'amolly l'humeur du pays: et me rechargent de dangers, et difficultez inuincibles. I'eschape. Mais il me desplaist que ce soit plus par fortune: voire, et par ma prudence, que par iustice: et me desplaist d'estre hors la protection des loix, et soubs autre sauuegarde que la leur. Comme les choses sont, ie vis plus qu'à demy, de la faueur d'autruy: qui est vne rude obligation. Ie ne veux debuoir ma seureté, ny à la bonté, et benignité des grands, qui s'aggreent de ma legalité et liberté: ny à la facilité des mœurs de mes predecesseurs, et miennes: car quoy si i'estois autre? Si mes desportemens et la franchise de ma conuersation, obligent mes voisins, ou la parenté: c'est cruauté qu'ils s'en puissent acquitter, en me laissant viure, et qu'ils puissent dire: Nous luy condonons la libre continuation du seruice diuin, en la chapelle de sa maison, toutes les eglises d'autour, estants par nous desertées: et luy condonons l'vsage de ses biens, et sa vie, comme il conserue nos femmes, et nos bœufs au besoing. De longue main chez moy, nous auons part à la louange de Lycurgus Athenien, qui estoit general depositaire et gardien des bourses de ses concitoyens. Or ie tiens, qu'il faut viure par droict, et par auctorité, non par recompense ny par grace. Combien de galans hommes ont mieux aymé perdre la vie, que la deuoir? Ie fuis à me submettre à toute sorte d'obligation. Mais sur tout, à celle qui m'attache, par deuoir d'honneur. Ie ne trouue rien si cher, que ce qui m'est donné: et ce pourquoy, ma volonté demeure hypothequee par tiltre de gratitude. Et reçois plus volontiers les offices, qui sont à vendre. Ie croy bien. Pour ceux-cy, ie ne donne que de l'argent: pour les autres, ie me donne moy-mesme. Le neud, qui me tient par la loy d'honnesteté, me semble bien plus pressant et plus poisant, que n'est celuy de la contraincte ciuile. On me garotte plus doucement par vn notaire, que par moy. N'est-ce pas raison, que ma conscience soit beaucoup plus engagee, à ce, en quoy on s'est simplement fié d'elle? Ailleurs, ma foy ne doit rien: car on ne luy a rien presté. Qu'on s'ayde de la fiance et asseurance, qu'on a prise hors de moy. I'aymeroy bien plus cher, rompre la prison d'vne muraille, et des loix, que de ma parole. Ie suis delicat à l'obseruation de mes promesses, iusques à la superstition: et les fay en tous subiects volontiers incertaines et conditionnelles. A celles, qui sont de nul poids, ie donne poids de la ialousie de ma regle: elle me gehenne et charge de son propre interest. Ouy, és entreprinses toutes miennes et libres, si i'en dy le poinct, il me semble, que ie me les prescry: et que, le donner à la science d'autruy, c'est le preordonner à soy. Il me semble que ie le promets, quand ie le dy. Ainsi i'euente peu mes propositions. La condemnation que ie fais de moy, est plus vifue et roide, que n'est celle des iuges, qui ne me prennent que par le visage de l'obligation commune: l'estreinte de ma conscience plus serree, et plus seuere. Ie suy laschement les debuoirs ausquels on m'entraineroit, si ie n'y allois. _Hoc ipsum ita iustum est quod rectè fit, si est voluntarium._ Si l'action n'a quelque splendeur de liberté, elle n'a point de grace, ny d'honneur.

_Quod me ius cogit, vix voluntate impetrent._

Où la necessité me tire, i'ayme à lacher la volonté. _Quia quicquid imperio cogitur, exigenti magis, quàm præstanti acceptum refertur._ I'en sçay qui suyuent cet air, iusques à l'iniustice: donnent plustost qu'ils ne rendent, prestent plustost qu'ilz ne payent: font plus escharsement bien à celuy, à qui ils en sont tenus. Ie ne vois pas là, mais ie touche contre. I'ayme tant à me descharger et desobliger, que i'ay parfois compté à profit, les ingratitudes, offences, et indignitez, que i'auois reçeu de ceux, à qui ou par nature, ou par accident, i'auois quelque deuoir d'amitié: prenant cette occasion de leur faute, pour autant d'acquit, et descharge de ma debte. Encore que ie continue à leur payer les offices apparents, de la raison publique, ie trouue grande espargne pourtant à faire par iustice, ce que ie faysoy par affection, et à me soulager vn peu, de l'attention et sollicitude, de ma volonté au dedans. _Est prudentis sustinere vt cursum, sic impetum beneuolentiæ._ Laquelle i'ay trop vrgente et pressante, où ie m'addonne: aumoins pour vn homme, qui ne veut estre aucunement en presse. Et me sert cette mesnagerie, de quelque consolation, aux imperfections de ceux qui me touchent. Ie suis bien desplaisant qu'ils en vaillent moins, mais tant y a, que i'en espargne aussi quelque chose de mon application et engagement enuers eux. I'approuue celuy qui ayme moins son enfant, d'autant qu'il est ou teigneux ou bossu. Et non seulement, quand il est malicieux; mais aussi quand il est malheureux, et mal nay (Dieu mesme en a rabbatu cela de son prix, et estimation naturelle) pourueu qu'il se porte en ce refroidissement, auec moderation, et iustice exacte. En moy, la proximité n'allege pas les deffauts, elle les aggraue plustost. Apres tout, selon que ie m'entends en la science du bien-faict et de recognoissance, qui est vne subtile science et de grand vsage, ie ne vois personne, plus libre et moins endebté, que ie suis iusques à cette heure. Ce que ie doibs, ie le doibs simplement aux obligations communes et naturelles. Il n'en est point, qui soit plus nettement quitte d'ailleurs.

_Nec sunt mihi nota potentum Munera._

Les Princes me donnent prou, s'ils ne m'ostent rien: et me font assez de bien, quand ils ne me font point de mal: c'est tout ce que i'en demande. O combien ie suis tenu à Dieu, de ce qu'il luy a pleu, que i'aye reçeu immediatement de sa grace, tout ce que i'ay: qu'il a retenu particulierement à soy toute ma debte! Combien ie supplie instamment sa saincte misericorde, que iamais ie ne doiue vn essentiel grammercy à personne! Bien heureuse franchise: qui m'a conduit si loing. Qu'elle acheue. I'essaye à n'auoir expres besoing de nul. _In me omnis spes est mihi._ C'est chose que chacun peut en soy: mais plus facilement ceux, que Dieu a mis à l'abry des necessitez naturelles et vrgentes. Il fait bien piteux, et hazardeux, despendre d'vn autre. Nous mesmes qui est la plus iuste adresse, et la plus seure, ne nous sommes pas assez asseurez. Ie n'ay rien mien, que moy; et si en est la possession en partie manque et empruntee. Ie me cultiue et en courage, qui est le plus fort: et encores en fortune, pour y trouuer dequoy me satisfaire, quand ailleurs tout m'abandonneroit. Eleus Hippias ne se fournit pas seulement de science, pour au giron des muses se pouuoir ioyeusement esquarter de toute autre compagnie au besoing: ny seulement de la cognoissance de la philosophie, pour apprendre à son ame de se contenter d'elle, et se passer virilement des commoditez qui lui viennent du dehors, quand le sort l'ordonne. Il fut si curieux, d'apprendre encore à faire sa cuisine, et son poil, ses robes, ses souliers, ses bragues, pour se fonder en soy, autant qu'il pourroit, et soustraire au secours estranger. On iouyt bien plus librement, et plus gayement, des biens empruntez: quand ce n'est pas vne iouyssance obligee et contrainte par le besoing: et qu'on a, et en sa volonté, et en sa fortune, la force et les moyens de s'en passer. Ie me connoy bien. Mais il m'est malaisé d'imaginer nulle si pure liberalité de personne enuers moy, nulle hospitalité si franche et gratuite, qui ne me semblast disgratiée, tyrannique, et teinte de reproche, si la necessité m'y auoit encheuestré. Comme le donner est qualité ambitieuse, et de prerogatiue, aussi est l'accepter qualité de summission. Tesmoin l'iniurieux, et querelleux refus, que Baiazet feit des presents, que Temir luy enuoyoit. Et ceux qu'on offrit de la part de l'Empereur Solyman, à l'Empereur de Calicut, le mirent en si grand despit, que non seulement il les refusa rudement: disant, que ny luy ny ses predecesseurs n'auoient accoustumé de prendre: et que c'estoit leur office de donner: mais en outre feit mettre en vn cul de fosse, les ambassadeurs enuoyez à cet effect. Quand Thetis, dit Aristote, flatte Iuppiter: quand les Lacedemoniens flattent les Atheniens: ils ne vont pas leur rafreschissant la memoire des biens, qu'ils leur ont faits, qui est tousiours odieuse: mais la memoire des bien-faicts qu'ils ont receuz d'eux. Ceux que ie voy si familierement employer tout chacun et s'y engager: ne le feroient pas, s'ils sauouroient comme moy la douceur d'vne pure liberté: et s'ils poisoient autant que doit poiser à vn sage homme, l'engageure d'vne obligation. Elle se paye à l'aduenture quelquefois: mais elle ne se dissout iamais. Cruel garrotage, à qui ayme d'affranchir les coudees de sa liberté, en tout sens. Mes cognoissants, et au dessus et au dessous de moy, sçauent, s'ils en ont iamais veu, de moins sollicitant, requerant, suppliant, ny moins chargeant sur autruy. Si ie le suis, au delà de tout exemple moderne, ce n'est pas grande merueille: tant de pieces de mes mœurs y contribuants. Vn peu de fierté naturelle: l'impatience du refus: contraction de mes desirs et desseins: inhabileté à toute sorte d'affaires. Et mes qualitez plus fauories, l'oysiueté, la franchise. Par tout cela, i'ay prins à haine mortelle, d'estre tenu ny à autre, ny par autre que moy. I'employe bien viuement, tout ce que ie puis, à m'en passer: auant que i'employe la beneficence d'vn autre, en quelque, ou legere ou poisante occasion ou besoing que ce soit. Mes amis m'importunent estrangement, quand ils me requierent, de requerir vn tiers. Et ne me semble guere moins de coust, desengager celuy qui me doibt, vsant de luy: que m'engager enuers celuy, qui ne me doibt rien. Cette condition ostee, et cet' autre, qu'ils ne vueillent de moy chose negotieuse et soucieuse (car i'ay denoncé à tout soing guerre capitale) ie suis commodement facile et prest au besoing de chacun. Mais i'ay encore plus fuy à receuoir, que ie n'ay cherché à donner: aussi est il bien plus aysé selon Aristote. Ma fortune m'a peu permis de bien faire à autruy: et ce peu qu'elle m'en a permis, elle l'a assez maigrement logé. Si elle m'eust faict naistre pour tenir quelque rang entre les hommes, i'eusse esté ambitieux de me faire aymer: non de me faire craindre ou admirer. L'exprimeray-ie plus insolamment? i'eusse autant regardé, au plaire, qu'au prouffiter. Cyrus tres-sagement, et par la bouche d'vn tres bon capitaine, et meilleur philosophe encores, estime sa bonté et ses biens faicts, loing au delà de sa vaillance, et belliqueuses conquestes. Et le premier Scipion, par tout où il se veut faire valoir, poise sa debonnaireté et humanité, au dessus de sa hardiesse et de ses victoires: et a tousiours en la bouche ce glorieux mot, Qu'il a laissé aux ennemys, autant à l'aymer, qu'aux amys. Ie veux donc dire, que s'il faut ainsi debuoir quelque chose, ce doibt estre à plus legitime tiltre, que celuy dequoy ie parle, auquel la loy de cette miserable guerre m'engage: et non d'vn si gros debte, comme celuy de ma totale conseruation: il m'accable. Ie me suis couché mille fois chez moy, imaginant qu'on me trahiroit et assommeroit cette nuict là: composant auec la Fortune, que ce fust sans effroy et sans langueur. Et me suis escrié apres mon patenostre,

_Impius hæc tam culta noualia miles habebit?_

Quel remede? c'est le lieu de ma naissance, et de la plus part de mes ancestres: ils y ont mis leur affection et leur nom. Nous nous durcissons à tout ce que nous accoustumons. Et à vne miserable condition, comme est la nostre, ç'a esté vn tresfauorable present de Nature, que l'accoustumance, qui endort nostre sentiment à la souffrance de plusieurs maux. Les guerres ciuiles ont cela de pire que les autres guerres, de nous mettre chacun en echauguette en sa propre maison.

_Quàm miserum, porta vitam muróque tueri, Vixque suæ tutum viribus esse domus!_