Essais de Montaigne (self-édition) - Volume III

Part 23

Chapter 233,754 wordsPublic domain

mille choses m'y donnent à desirer et craindre. De les abandonner du tout, il m'est tres-facile: de m'y prendre sans m'en peiner, tres-difficile. C'est pitié, d'estre en lieu où tout ce que vous voyez, vous embesongne, et vous concerne. Et me semble iouyr plus gayement les plaisirs d'vne maison estrangere, et y apporter le goust plus libre et pur. Diogenes respondit selon moy, à celuy qui luy demanda quelle sorte de vin il trouuoit le meilleur: L'estranger, feit il. Mon pere aymoit à bastir Montaigne, où il estoit nay: et en toute cette police d'affaires domestiques, i'ayme à me seruir de son exemple, et de ses regles; et y attacheray mes successeurs autant que ie pourray. Si ie pouuois mieux pour luy, ie le feroys. Ie me glorifie que sa volonté s'exerce encores, et agisse par moy. Ia Dieu ne permette que ie laisse faillir entre mes mains, aucune image de vie, que ie puisse rendre à vn si bon pere. Ce que ie me suis meslé d'acheuer quelque vieux pan de mur, et de renger quelque piece de bastiment mal dolé, ç'a esté certes, regardant plus à son intention, qu'à mon contentement. Et accuse ma faineance, de n'auoir passé outre, à parfaire les commencements qu'il a laissez en sa maison: d'autant plus, que ie suis en grands termes d'en estre le dernier possesseur de ma race, et d'y porter la derniere main. Car quant à mon application particuliere, ny ce plaisir de bastir, qu'on dit estre si attrayant, ny la chasse, ny les iardins, ny ces autres plaisirs de la vie retiree, ne me peuuent beaucoup amuser. C'est chose dequoy ie me veux mal, comme de toutes autres opinions qui me sont incommodes. Ie ne me soucie pas tant de les auoir vigoureuses et doctes, comme ie me soucie de les auoir aisees et commodes à la vie. Elles sont bien assez vrayes et saines, si elles sont vtiles et aggreables. Ceux qui m'oyans dire mon insuffisance aux occupations du mesnage, me viennent souffler aux oreilles que c'est desdaing, et que ie laisse de sçauoir les instrumens du labourage, ses saisons, son ordre, comment on fait mes vins, comme on ente, et de sçauoir le nom et la forme des herbes et des fruicts, et l'apprest des viandes, dequoy ie vis: le nom et prix des estoffes, de quoy ie m'abille, pour auoir à cœur quelque plus haute science, ils me font mourir. Cela, c'est sottise: et plustost bestise, que gloire. Ie m'aymerois mieux bon escuyer, que bon logicien.

_Quin tu aliquid saltem potius quorum indiget vsus, Viminibus mollique paras detexere iunco?_

Nous empeschons noz pensees du general, et des causes et conduittes vniuerselles: qui se conduisent tresbien sans nous: et laissons en arriere nostre faict: et Michel, qui nous touche encore de plus pres que l'homme. Or i'arreste bien chez moy le plus ordinairement: mais ie voudrois m'y plaire plus qu'ailleurs.

_Sit meæ sedes vtinam senectæ, Sit modus lasso maris, et viarum, Militiæque!_

Ie ne sçay si i'en viendray à bout. Ie voudrois qu'au lieu de quelque autre piece de sa succession, mon pere m'eut resigné cette passionnee amour, qu'en ses vieux ans il portoit à son mesnage. Il estoit bien heureux, de ramener ses desirs, à sa fortune, et de se sçauoir plaire de ce qu'il auoit. La philosophie politique aura bel accuser la bassesse et sterilité de mon occupation, si i'en puis vne fois prendre le goust, comme luy. Ie suis de cet auis, que la plus honorable vacation, est de seruir au publiq, et estre vtile à beaucoup. _Fructus enim ingenij et virtutis, omnisque præstantiæ tum maximus accipitur, quum in proximum quemque confertur._ Pour mon regard ie m'en despars: partie par conscience: (car par où ie vois le poix qui touche telles vacations, ie vois aussi le peu de moyen que i'ay d'y fournir: et Platon maistre ouurier en tout gouuernement politique, ne laissa de s'en abstenir) partie par poltronerie. Ie me contente de iouïr le monde, sans m'en empresser: de viure vne vie, seulement excusable: et qui seulement ne poise, ny à moy, ny à autruy. Iamais homme ne se laissa aller plus plainement et plus laschement, au soing et gouuernement d'vn tiers, que ie ferois, si i'auois à qui. L'vn de mes souhaits pour cette heure, ce seroit de trouuer vn gendre, qui sçeust appaster commodément mes vieux ans, et les endormir: entre les mains de qui ie deposasse en toute souueraineté, la conduite et vsage de mes biens: qu'il en fist ce que i'en fais, et gaignast sur moy ce que i'y gaigne: pourueu qu'il y apportast vn courage vrayement recognoissant, et amy. Mais quoy? nous viuons en vn monde, où la loyauté des propres enfans est incognue.

Qui a la garde de ma bourse en voyage, il l'a pure et sans contrerolle: aussi bien me tromperoit il en comptant. Et si ce n'est vn diable, ie l'oblige à bien faire, par vne si abandonnee confiance. _Multi fallere docuerunt, dum timent falli, et aliis ius peccandi suspicando fecerunt._ La plus commune seureté, que ie prens de mes gens, c'est la mescognoissance. Ie ne presume les vices qu'apres que ie les aye veuz: et m'en fie plus aux ieunes, que i'estime moins gastez par mauuais exemple. I'oy plus volontiers dire, au bout de deux mois, que i'ay despandu quatre cens escus, que d'auoir les oreilles battues tous les soirs, de trois, cinq, sept. Si ay-ie esté desrobé aussi peu qu'vn autre de cette sorte de larrecin. Il est vray, que ie preste la main à l'ignorance. Ie nourris à escient, aucunement trouble et incertaine la science de mon argent. Iusques à certaine mesure, ie suis content, d'en pouuoir doubter. Il faut laisser vn peu de place à la desloyauté, ou imprudence de vostre valet. S'il nous en reste en gros, dequoy faire nostre effect, cet excez de la liberalité de la Fortune, laissons le vn peu plus courre à sa mercy. La portion du glanneur. Apres tout, ie ne prise pas tant la foy de mes gents, comme ie mesprise leur iniure. O le vilain et sot estude, d'estudier son argent, se plaire à le manier et recomter! c'est par là, que l'auarice faict ses approches. Dépuis dix huict ans, que ie gouuerne des biens, ie n'ay sçeu gaigner sur moy, de voir, ny tiltres, ny mes principaux affaires qui ont necessairement à passer par ma science, et par mon soing. Ce n'est pas vn mespris philosophique, des choses transitoires et mondaines: ie n'ay pas le goust si espuré, et les prise pour le moins ce qu'elles valent: mais certes c'est paresse et negligence inexcusable et puerile. Que ne feroy ie plustost que de lire vn contract? Et plustost, que d'aller secoüant ces paperasses poudreuses, serf de mes negoces? ou encore pis, de ceux d'autruy, comme font tant de gents à prix d'argent? Ie n'ay rien cher que le soucy et la peine: et ne cherche qu'à m'anonchalir et auachir. I'estoy, ce croy-je, plus propre, à viure de la fortune d'autruy, s'il se pouuoit, sans obligation et sans seruitude. Et si ne sçay, à l'examiner de pres, si selon mon humeur et mon sort, ce que i'ay à souffrir des affaires, et des seruiteurs, et des domestiques, n'a point plus d'abiection, d'importunité, et d'aigreur, que n'auroit la suitte d'vn homme, nay plus grand que moy, qui me guidast vn peu à mon aise. _Seruitus obedientia est fracti animi et abiecti, arbitrio carentis suo._ Crates fit pis, qui se ietta en la franchise de la pauureté, pour se deffaire des indignitez et cures de la maison. Cela ne ferois-ie pas. Ie hay la pauureté à pair de la douleur: mais ouy bien, changer cette sorte de vie, à vne autre moins braue, et moins affaireuse. Absent, ie me despouille de tous tels pensemens: et sentirois moins lors la ruyne d'vne tour, que ie ne fais present, la cheute d'vne ardoyse. Mon ame se démesle bien ayséement à part, mais en presence, elle souffre, comme celle d'vn vigneron. Vne rene de trauers à mon cheual, vn bout d'estriuiere qui batte ma iambe, me tiendront tout vn iour en eschec. I'esleue assez mon courage à l'encontre des inconueniens, les yeux, ie ne puis.

_Sensus! ô superi sensus!_

Ie suis chez moy, respondant de tout ce qui va mal. Peu de maistres, ie parle de ceux de moyenne condition, comme est la mienne: et s'il en est, ils sont plus heureux: se peuuent tant reposer, sur vn second, qu'il ne leur reste bonne part de la charge. Cela oste volontiers quelque chose de ma façon, au traittement des suruenants: et en ay peu arrester quelcun par aduenture plus par ma cuisine, que par ma grace: comme font les fascheux: et oste beaucoup du plaisir que ie deurois prendre chez moy, de la visitation et assemblees de mes amys. La plus sotte contenance d'vn Gentil-homme en sa maison, c'est de le voir empesché du train de sa police: parler à l'oreille d'vn valet, en menacer vn autre des yeux. Elle doit couler insensiblement, et representer vn cours ordinaire. Et treuue laid, qu'on entretienne ses hostes, du traictement qu'on leur fait, autant à l'excuser qu'à le vanter. I'ayme l'ordre et la netteté,

_Et cantharus et lanx Ostendunt mihi me,_

au prix de l'abondance: et regarde chez moy exactement à la necessité, peu à la parade. Si vn valet se bat chez autruy, si vn plat se verse, vous n'en faites que rire: vous dormez ce pendant que monsieur renge auec son maistre d'hostel, son faict, pour vostre traictement du lendemain. I'en parle selon moy. Ne laissant pas en general d'estimer, combien c'est vn doux amusement à certaines natures, qu'vn mesnage paisible, prospere, conduict par vn ordre reglé. Et ne voulant attacher à la chose, mes propres erreurs et inconuenients. Ny desdire Platon, qui estime la plus heureuse occupation à chascun, faire ses particuliers affaires sans iniustice. Quand ie voyage, ie n'ay à penser qu'à moy, et à l'emploicte de mon argent: cela se dispose d'vn seul precepte. Il est requis trop de parties à amasser: ie n'y entens rien. A despendre, ie m'y entens vn peu, et à donner iour à ma despence: qui est de vray son principal vsage. Mais ie m'y attens trop ambitieusement; qui la rend inegalle et difforme: et en outre immoderee en l'vn et l'autre visage. Si elle paroist, si elle sert, ie m'y laisse indiscretement aller: et me resserre autant indiscretement, si elle ne luyt, et si elle ne me rit. Qui que ce soit, ou art, ou nature, qui nous imprime cette condition de viure, par la relation à autruy, nous fait beaucoup plus de mal que de bien. Nous nous defraudons de nos propres vtilitez, pour former les apparences à l'opinion commune. Il ne nous chaut pas tant, quel soit nostre estre, en nous, et en effect, comme quel il soit, en la cognoissance publique. Les biens mesmes de l'esprit, et la sagesse, nous semblent sans fruict, si elle n'est iouye que de nous: si elle ne se produict à la veuë et approbation estrangere. Il y en a, de qui l'or coulle à gros bouillons, par des lieux sousterreins, imperceptiblement: d'autres l'estendent tout en lames et en feuilles. Si qu'aux vns les liars valent escuz, aux autres le contraire: le monde estimant l'emploite et la valeur, selon la montre. Tout soing curieux autour des richesses sent à l'auarice. Leur dispensation mesme, et la liberalité trop ordonnee et artificielle: elles ne valent pas vne aduertance et sollicitude penible. Qui veut faire sa despense iuste, la fait estroitte et contrainte. La garde, ou l'emploitte, sont de soy choses indifferentes, et ne prennent couleur de bien ou de mal, que selon l'application de nostre volonté. L'autre cause qui me conuie à ces promenades, c'est la disconuenance aux mœurs presentes de nostre estat: ie me consolerois aysement de cette corruption, pour le regard de l'interest public:

_Peioraque sæcula ferri Temporibus, quorum sceleri non inuenit ipsa Nomen, et à nullo posuit natura metallo:_

mais pour le mien, non. I'en suis en particulier trop pressé. Car en mon voisinage, nous sommes tantost par la longue licence de ces guerres ciuiles, enuieillis en vne forme d'estat si desbordee,

_Quippe vbi fas versum atque nefas:_

qu'à la verité, c'est merueille qu'elle se puisse maintenir.

_Armati terram exercent, sempérque recentes Conuectare iuuat prædas, et viuere rapto._

En fin ie vois par nostre exemple, que la societé des hommes se tient et se coust, à quelque prix que ce soit. En quelque assiette qu'on les couche, ils s'appilent, et se rengent, en se remuant et s'entassant: comme des corps mal vnis qu'on empoche sans ordre, trouuent d'eux mesmes la façon de se ioindre, et s'emplacer, les vns parmy les autres: souuent mieux, que l'art ne les eust sçeu disposer. Le Roy Philippus fit vn amas, des plus meschans hommes et incorrigibles qu'il peut trouuer, et les logea tous en vne ville, qu'il leur fit bastir, qui en portoit le nom. I'estime qu'ils dresserent des vices mesme, vne contexture politique entre eux, et vne commode et iuste societé. Ie vois, non vne action, ou trois, ou cent, mais des mœurs, en vsage commun et reçeu, si farouches, en inhumanité sur tout et desloyauté, qui est pour moy la pire espece des vices, que ie n'ay point le courage de les conceuoir sans horreur: et les admire, quasi autant que ie les deteste. L'exercice de ces meschancetez insignes, porte marque de vigueur et force d'ame, autant que d'erreur et desreglement. La necessité compose les hommes et les assemble. Cette cousture fortuite se forme apres en loix. Car il en a esté d'aussi sauuages qu'aucune opinion humaine puisse enfanter, qui toutesfois ont maintenu leurs corps, auec autant de santé et longueur de vie, que celles de Platon et Aristote sçauroient faire. Et certes toutes ces descriptions de police, feintes par art, se trouuent ridicules, et ineptes à mettre en practique. Ces grandes et longues altercations, de la meilleure forme de societé: et des regles plus commodes à nous attacher, sont altercations propres seulement à l'exercice de nostre esprit. Comme il se trouue és arts, plusieurs subiects qui ont leur essence en l'agitation et en la dispute, et n'ont aucune vie hors de là. Telle peinture de police, seroit de mise, en vn nouueau monde: mais nous prenons vn monde desia faict et formé à certaines coustumes. Nous ne l'engendrons pas comme Pyrrha, ou comme Cadmus. Par quelque moyen que nous ayons loy de le redresser, et renger de nouueau, nous ne pouuons gueres le tordre de son accoustumé ply, que nous ne rompions tout. On demandoit à Solon, s'il auoit estably les meilleures loyx qu'il auoit peu aux Atheniens: Ouy bien, respondit-il, de celles qu'ils eussent receuës. Varro s'excuse de pareil air: Que s'il auoit tout de nouueau à escrire de la religion, il diroit ce, qu'il en croid. Mais, estant desia receuë, il en dira selon l'vsage, plus que selon nature. Non par opinion, mais en verité, l'excellente et meilleure police, est à chacune nation, celle soubs laquelle elle s'est maintenuë. Sa forme et commodité essentielle despend de l'vsage. Nous nous desplaisons volontiers de la condition presente. Mais ie tiens pourtant, que d'aller desirant le commandement de peu, en vn estat populaire: ou en la monarchie, vne autre espece de gouuernement, c'est vice et folie.

_Ayme l'estat tel que tu le vois estre: S'il est royal, ayme la royauté; S'il est de peu, ou bien communauté, Ayme l'aussi, car Dieu t'y a faict naistre._

Ainsin en parloit le bon monsieur de Pibrac, que nous venons de perdre: vn esprit si gentil, les opinions si saines, les mœurs si douces. Cette perte, et celle qu'en mesme temps nous auons faicte de monsieur de Foix, sont pertes importantes à nostre couronne. Ie ne sçay s'il reste à la France dequoy substituer vne autre coupple, pareille à ces deux Gascons, en syncerité, et en suffisance, pour le conseil de nos Roys. C'estoyent ames diuersement belles, et certes selon le siecle, rares et belles, chacune en sa forme. Mais qui les auoit logees en cet aage, si desconuenables et si disproportionnees à nostre corruption, et à nos tempestes? Rien ne presse vn estat que l'innouation: le changement donne seul forme à l'iniustice, et à la tyrannie. Quand quelque piece se démanche, on peut l'estayer: on peut s'opposer à ce que l'alteration et corruption naturelle à toutes choses, ne nous esloigne trop de nos commencemens et principes. Mais d'entreprendre à refondre vne si grande masse, et à changer les fondements d'vn si grand bastiment, c'est à faire à ceux qui pour descrasser effacent: qui veulent amender les deffauts particuliers, par vne confusion vniuerselle, et guarir les maladies par la mort: _non tam commutandarum quàm euertendarum rerum cupidi._ Le monde est inepte à se guarir. Il est si impatient de ce qui le presse, qu'il ne vise qu'à s'en deffaire, sans regarder à quel prix. Nous voyons par mille exemples, qu'il se guarit ordinairement à ses despens: la descharge du mal present, n'est pas guarison, s'il n'y a en general amendement de condition. La fin du chirurgien, n'est pas de faire mourir la mauuaise chair: ce n'est que l'acheminement de sa cure: il regarde au delà, d'y faire renaistre la naturelle, et rendre la partie à son deu estre. Quiconque propose seulement d'emporter ce qui le masche, il demeure court: car le bien ne succede pas necessairement au mal: vn autre mal luy peut succeder; et pire. Comme il aduint aux tueurs de Cesar, qui ietterent la chose publique à tel poinct, qu'ils eurent à se repentir de s'en estre meslez. A plusieurs depuis, iusques à nos siecles, il est aduenu de mesmes. Les François mes contemporanees sçauent bien qu'en dire. Toutes grandes mutations esbranlent l'estat, et le desordonnent. Qui viseroit droit à la guarison, et en consulteroit auant toute œuure, se refroidiroit volontiers d'y mettre la main. Pacuuius Calauius corrigea le vice de ce proceder, par vn exemple insigne. Ses concitoyens estoient mutinez contre leurs magistrats: luy personnage de grande authorité en la ville de Capouë, trouua vn iour moyen d'enfermer le Senat dans le Palais: et conuoquant le peuple en la place, leur dit: Que le iour estoit venu, auquel en pleine liberté ils pouuoient prendre vengeance des tyrans qui les auoyent si long temps oppressez, lesquels il tenoit à sa mercy seuls et desarmez. Fut d'aduis, qu'au sort, on les tirast hors, l'vn apres l'autre: et de chacun on ordonnast particulierement: faisant sur le champ, executer ce qui en seroit decreté: pourueu aussi que tout d'vn train ils aduisassent d'establir quelque homme de bien, en la place du condamné, affin qu'elle ne demeurast vuide d'officier. Ils n'eurent pas plustost ouy le nom d'vn senateur, qu'il s'esleua vn cry de mescontentement vniuersel à l'encontre de luy: Ie voy bien, dit Pacuuius, il faut demettre cettuy-cy: c'est vn meschant: ayons en vn bon en change. Ce fut vn prompt silence: tout le monde se trouuant bien empesché au choix. Au premier plus effronté, qui dit le sien: voyla vn consentement de voix encore plus grand à refuser celuy là. Cent imperfections, et iustes causes, de le rebuter. Ces humeurs contradictoires, s'estans eschauffees, il aduint encore pis du second Senateur, et du tiers. Autant de discorde à l'election, que de conuenance à la demission. S'estans inutilement lassez à ce trouble, ils commencent, qui deçà, qui delà, à se desrober peu à peu de l'assemblee: rapportant chacun cette resolution en son ame, que le plus vieil et mieux cogneu mal, est tousiours plus supportable, que le mal recent et inexperimenté. Pour nous voir bien piteusement agitez: car que n'auons nous faict?

_Eheu! cicatricum et sceleris pudet, Fratrúmque: quid nos dura refugimus Ætas? quid intactum nefasti Liquimus? vnde manus iuuentus Metu Deorum continuit? quibus Pepercit aris?_

ie ne vay pas soudain me resoluant,

_Ipsa si velit Salus, Seruare prorsus non potest hanc familiam._

Nous ne sommes pas pourtant à l'auanture, à nostre dernier periode. La conseruation des estats, est chose qui vray-semblablement surpasse nostre intelligence. C'est, comme dit Platon, chose puissante, et de difficile dissolution, qu'vne ciuile police, elle dure souuent contre des maladies mortelles et intestines: contre l'iniure des loix iniustes, contre la tyrannie, contre le debordement et ignorance des magistrats, licence et sedition des peuples. En toutes nos fortunes, nous nous comparons à ce qui est au dessus de nous, et regardons vers ceux qui sont mieux. Mesurons nous à ce qui est au dessous: il n'en est point de si miserable, qui ne trouue mille exemples où se consoler. C'est nostre vice, que nous voyons plus mal volontiers, ce qui est dessus nous, que volontiers, ce qui est dessoubs. Si disoit Solon, qui dresseroit vn tas de tous les maux ensemble, qu'il n'est aucun, qui ne choisist plustost de remporter auec soy les maux qu'il a, que de venir à diuision legitime, auec tous les autres hommes, de ce tas de maux, et en prendre sa quotte part. Nostre police se porte mal. Il en a esté pourtant de plus malades, sans mourir. Les dieux s'esbatent de nous à la pelote, et nous agitent à toutes mains, _enimuero Dij nos homines quasi pilas habent_. Les astres ont fatalement destiné l'estat de Rome, pour exemplaire de ce qu'ils peuuent en ce genre. Il comprend en soy toutes les formes et auantures, qui touchent vn estat: tout ce que l'ordre y peut, et le trouble, et l'heur, et le mal'heur. Qui se doit desesperer de sa condition, voyant les secousses et mouuemens dequoy celuy là fut agité, et qu'il supporta? Si l'estendue de la domination, est la santé d'vn estat, dequoy ie ne suis aucunement d'aduis (et me plaist Isocrates, qui instruit Nicocles, non d'enuier les Princes, qui ont des dominations larges, mais qui sçauent bien conseruer celles qui leur sont escheuës) celuy-là ne fut iamais si sain, que quand il fut le plus malade. La pire de ses formes, luy fut la plus fortunee. A peine recognoist-on l'image d'aucune police, soubs les premiers Empereurs: c'est la plus horrible et la plus espesse confusion qu'on puisse conceuoir. Toutesfois il la supporta: et y dura, conseruant, non pas vne monarchie resserree en ses limites, mais tant de nations, si diuerses, si esloignees, si mal affectionnees, si desordonnement commandees, et iniustement conquises.

_Nec gentibus vllis Commodat in populum, terræ pelagique potentem, Inuidiam fortuna suam._

Tout ce qui branle ne tombe pas. La contexture d'vn si grand corps tient à plus d'vn clou. Il tient mesme par son antiquité: comme les vieux bastimens, ausquels l'aage a desrobé le pied, sans crouste et sans cyment, qui pourtant viuent et soustiennent en leur propre poix,

_Nec iam validis radicibus hærens, Pondere tuta suo est._

D'auantage ce n'est pas bien procedé, de recognoistre seulement le flanc et le fossé: pour iuger de la seureté d'vne place, il faut voir, par où on y peut venir, en quel estat est l'assaillant. Peu de vaisseaux fondent de leur propre poix, et sans violence estrangere. Or tournons les yeux par tout, tout croulle autour de nous. En tous les grands estats, soit de Chrestienté, soit d'ailleurs, que nous cognoissons, regardez y, vous y trouuerez vne euidente menasse de changement et de ruyne:

_Et sua sunt illis incommoda, párque per omnes Tempestas._