Essais de Montaigne (self-édition) - Volume III

Part 22

Chapter 223,811 wordsPublic domain

ie n'y fus pas vne heure: ie ne l'ay reueu depuis. Or dis-ie, laissons donc ces pieces, donnez m'en vne qui vous represente bien entier, par laquelle il vous plaise qu'on vous mesure. Et puis: que trouuez vous le plus beau en vostre ouurage? est-ce ou cette partie, ou cette cy? la grace, ou la matiere, ou l'inuention, ou le iugement, ou la science? Car ordinairement ie m'apperçoy, qu'on faut autant à iuger de sa propre besongne, que de celle d'autruy. Non seulement pour l'affection qu'on y mesle: mais pour n'auoir la suffisance de la cognoistre et distinguer. L'ouurage de sa propre force, et fortune, peult seconder l'ouurier et le deuancer outre son inuention, et cognoissance. Pour moy, ie ne iuge la valeur d'autre besongne, plus obscurement que de la mienne: et loge les Essais tantost bas, tantost haut, fort inconstamment et doubteusement. Il y a plusieurs liures vtiles à raison de leurs subiects, desquels l'autheur ne tire aucune recommandation: et des bons liures, comme des bons ouurages, qui font honte à l'ouurier. I'escriray la façon de nos conuiues, et de nos vestemens: et l'escriray de mauuaise grace: ie publieray les edicts de mon temps, et les lettres des Princes qui passent és mains publiques: ie feray vn abbregé sur vn bon liure (et tout abbregé sur vn bon liure est vn sot abbregé) lequel liure viendra à se perdre: et choses semblables. La posterité retirera vtilité singuliere de telles compositions: moy quel honneur, si ce n'est de ma bonne fortune? Bonne part des liures fameux, sont de cette condition. Quand ie leuz Philippes de Comines, il y a plusieurs annees, tresbon autheur certes; i'y remarquay ce mot pour non vulgaire: Qu'il se faut bien garder de faire tant de seruice à son maistre, qu'on l'empesche d'en trouuer la iuste recompence. Ie deuois louer l'inuention, non pas luy. Ie la rencontray en Tacitus, il n'y a pas long temps: _Beneficia eò vsque læta sunt, dum videntur exolui passe; vbi multum anteuenere, pro gratta odium redditur._ Et Seneque vigoureusement: _Nam qui putat esse turpe non reddere, non vult esse cui reddat._ Q. Cicero d'vn biais plus lasche: _Qui se non putat satisfacere modo amicus esse nullo, potest._ Le subiect selon qu'il est, peut faire trouuer vn homme sçauant et memorieux: mais pour iuger en luy les parties plus siennes, et plus dignes, la force et beaute de son ame: il faut sçauoir ce qui est sien, et ce qui ne l'est point: et en ce qui n'est pas sien, combien on luy doibt en consideration du choix, disposition, ornement, et langage qu'il a fourny. Quoy, s'il y a emprunté la matiere, et empiré la forme? comme il aduient souuent. Nous autres qui auons peu de practique auec les liures, sommes en cette peine: que quand nous voyons quelque belle inuention en vn poëte nouueau, quelque fort argument en vn prescheur, nous n'osons pourtant les en louer, que nous n'ayons prins instruction de quelque sçauant, si cette piece leur est propre, ou si elle est estrangere. Iusques lors ie me tiens tousiours sur mes gardes. Ie viens de courre d'vn fil, l'histoire de Tacitus (ce qui ne m'aduient guere, il y a vingt ans que ie ne mis en liure, vne heure de suite) et l'ay faict, à la suasion d'vn Gentil-homme que la France estime beaucoup: tant pour sa valeur propre, que pour vne constante forme de suffisance, et bonté, qui se voit en plusieurs freres qu'ils sont. Ie ne sçache point d'autheur, qui mesle à vn registre public, tant de consideration des mœurs, et inclinations particulieres. Et me semble le rebours, de ce qu'il luy semble à luy: qu'ayant specialement à suiure les vies des Empereurs de son temps, si diuerses et extremes, en toute sorte de formes: tant de notables actions, que nommément leur cruauté produisit en leurs subiects: il auoit vne matiere plus forte et attirante, à discourir et à narrer, que s'il eust eu à dire des batailles et agitations vniuerselles. Si que souuent ie le trouue sterile, courant par dessus ces belles morts, comme s'il craignoit nous fascher de leur multitude et longueur. Cette forme d'histoire, est de beaucoup la plus vtile. Les mouuemens publics, dependent plus de la conduicte de la Fortune, les priuez de la nostre. C'est plustost vn iugement, que deduction d'histoire: il y a plus de preceptes, que de contes: ce n'est pas vn liure à lire, c'est vn liure à estudier et apprendre: il est si plein de sentences, qu'il y en a à tort et à droict: c'est vne pepiniere de discours ethiques, et politiques, pour la prouision et ornement de ceux, qui tiennent quelque rang au maniement du monde. Il plaide tousiours par raisons solides et vigoureuses, d'vne façon poinctue, et subtile: suyuant le stile affecté du siecle. Ils aymoient tant à s'enfler, qu'où ils ne trouuoyent de la poincte et subtilité aux choses, ils l'empruntoyent des parolles. Il ne retire pas mal à l'escrire de Seneque. Il me semble plus charnu, Seneque plus aigu. Son seruice est plus propre à vn estat trouble et malade, comme est le nostre present: vous diriez souuent qu'il nous peinct et qu'il nous pinse.

Ceux qui doubtent de sa foy, s'accusent assez de luy vouloir mal d'ailleurs. Il a les opinions saines, et pend du bon party aux affaires Romaines. Ie me plains vn peu toutesfois, dequoy il a iugé de Pompeius plus aigrement, que ne porte l'aduis des gens de bien, qui ont vescu et traicté auec luy: de l'auoir estimé du tout pareil à Marius et à Sylla, sinon d'autant qu'il estoit plus couuert. On n'a pas exempté d'ambition, son intention au gouuernement des affaires, ny de vengeance: et ont crainct ses amis mesmes, que la victoire l'eust emporté outre les bornes de la raison: mais non pas iusques a vne mesure si effrenee. Il n'y a rien en sa vie, qui nous ayt menassé d'vne si expresse cruauté et tyrannie. Encores ne faut-il pas contrepoiser le souspçon à l'euidence: ainsi ie ne l'en crois pas. Que ses narrations soient naifues et droictes, il se pourroit à l'auanture argumenter de cecy mesme: Qu'elles ne s'appliquent pas tousiours exactement aux conclusions de ses iugements: lesquels il suit selon la pente qu'il y a prise, souuent outre la matiere qu'il nous montre: laquelle il n'a daigné incliner d'vn seul air. Il n'a pas besoing d'excuse, d'auoir approuué la religion de son temps, selon les loix qui luy commandoient, et ignoré la vraye. Cela, c'est son malheur, non pas son defaut. I'ay principalement consideré son iugement, et n'en suis pas bien esclaircy par tout. Comme ces mots de la lettre que Tibere vieil et malade, enuoyoit au Senat: Que vous escriray-ie messieurs, ou comment vous escriray-ie, ou que ne vous escriray-ie point, en ce temps? Les dieux, et les deesses me perdent pirement, que ie ne me sens tous les iours perir, si ie le sçay. Ie n'apperçoy pas pourquoy il les applique si certainement, à vn poignant remors qui tourmente la conscience de Tibere. Aumoins lors que i'estois à mesme, ie ne le vis point. Cela m'a semblé aussi vn peu lasche, qu'ayant eu à dire, qu'il auoit exercé certain honnorable magistrat à Rome, il s'aille excusant que ce n'est point par ostentation, qu'il l'a dict. Ce traict me semble bas de poil, pour vne ame de sa sorte. Car le n'oser parler rondement de soy, accuse quelque faute de cœur. Vn iugement roide et hautain, et qui iuge sainement, et seurement: il vse à toutes mains, des propres exemples, ainsi que de chose estrangere: et tesmoigne franchement de luy, comme de chose tierce. Il faut passer par dessus ces regles populaires, de la ciuilité, en faueur de la verité, et de la liberté. I'ose non seulement parler de moy: mais parler seulement de moy. Ie fouruoye quand i'escry d'autre chose, et me desrobe à mon subiect. Ie ne m'ayme pas si indiscretement, et ne suis si attaché et meslé à moy, que ie ne me puisse distinguer et considerer à quartier: comme vn voysin, comme vn arbre. C'est pareillement faillir, de ne veoir pas iusques où on vaut, ou d'en dire plus qu'on n'en void. Nous deuons plus d'amour à Dieu, qu'à nous, et le cognoissons moins, et si en parlons tout nostre saoul. Si ses escrits rapportent aucune chose de ses conditions: c'estoit vn grand personnage, droicturier, et courageux, non d'vne vertu superstitieuse, mais philosophique et genereuse. On le pourra trouuer hardy en ses tesmoignages. Comme où il tient, qu'vn soldat portant vn fais de bois, ses mains se roidirent de froid, et se collerent à sa charge, si qu'elles y demeurerent attachees et mortes, s'estants departies des bras. I'ay accoustumé en telles choses, de plier soubs l'authorité de si grands tesmoings. Ce qu'il dit aussi, que Vespasian, par la faueur du Dieu Serapis, guarit en Alexandrie vne femme aueugle, en luy oignant les yeux de sa saliue: et ie ne sçay quel autre miracle: il le fait par l'exemple et deuoir de tous bons historiens. Ils tiennent registres des euenements d'importance. Parmy les accidens publics, sont aussi les bruits et opinions populaires. C'est leur rolle, de reciter les communes creances, non pas de les regler. Cette part touche les theologiens, et les philosophes directeurs des consciences. Pourtant tres-sagement, ce sien compagnon et grand homme comme luy: _Equidem plura transcribo quàm credo: nam nec affirmare sustineo de quibus dubito, nec subducere quæ accepi_: et l'autre: _Hæc neque affirmare neque refellere operæ pretium est: famæ rerum standum est._ Et escriuant en vn siecle, auquel la creance des prodiges commençoit à diminuer, il dit ne vouloir pourtant laisser d'inserer en ses annales, et donner pied à chose receuë de tant de gens de bien, et auec si grande reuerence de l'antiquité. C'est tresbien dict. Qu'ils nous rendent l'histoire, plus selon qu'ils reçoyuent, que selon qu'ils estiment. Moy qui suis Roy de la matiere que ie traicte, et qui n'en dois compte à personne, ne m'en crois pourtant pas du tout. Ie hazarde souuent des boutades de mon esprit, desquelles ie me deffie: et certaines finesses verbales dequoy ie secoue les oreilles: mais ie les laisse courir à l'auanture, ie voys qu'on s'honore de pareilles choses: ce n'est pas à moy seul d'en iuger. Ie me presente debout; et couché; le deuant et le derriere; à droitte et à gauche; et en touts mes naturels plis. Les esprits, voire pareils en force, ne sont pas tousiours pareils en application et en goust. Voyla ce que la memoire m'en presente en gros, et assez incertainement. Tous iugemens en gros, sont lasches et imparfaicts.

CHAPITRE IX.

_De la vanité._

IL n'en est à l'auanture aucune plus expresse, que d'en escrire si vainement. Ce que la diuinité nous en a si diuinement exprimé, deburoit estre soigneusement et continuellement medité, par les gens d'entendement. Qui ne voit, que i'ay pris vne route, par laquelle sans cesse et sans trauail, i'iray autant, qu'il y aura d'ancre et de papier au monde? Ie ne puis tenir registre de ma vie, par mes actions: Fortune les met trop bas: ie le tiens par mes fantasies. Si ay-ie veu vn Gentil-homme, qui ne communiquoit sa vie, que par les operations de son ventre. Vous voyiez chez luy, en montre, vn ordre de bassins de sept ou huict iours. C'estoit son estude, ses discours. Tout autre propos luy puoit. Ce sont icy, vn peu plus ciuilement, des excremens d'vn vieil esprit: dur tantost, tantost lasche: et tousiours indigeste. Et quand seray-ie à bout de representer vne continuelle agitation et mutation de mes pensees, en quelque matiere qu'elles tombent, puisque Diomedes remplit six mille liures, du seul subiect de la grammaire? Que doit produire le babil, puisque le begaiement et desnouement de la langue, estouffa le monde d'vne si horrible charge de volumes? Tant de paroles, pour les paroles seules. O Pythagoras, que n'esconjuras-tu cette tempeste! On accusoit vn Galba du temps passé, de ce qu'il viuoit oyseusement. Il respondit, que chacun deuoit rendre raison de ses actions, non pas de son seiour. Il se trompoit: car la iustice a cognoissance et animaduersion aussi, sur ceux qui chaument. Mais il y deuroit auoir quelque coërction des loix, contre les escriuains ineptes et inutiles, comme il y a contre les vagabons et faineants. On banniroit des mains de nostre peuple, et moy, et cent autres. Ce n'est pas moquerie. L'escriuaillerie semble estre quelque symptome d'vn siecle desbordé. Quand escriuismes nous tant, que depuis que nous sommes en trouble? quand les Romains tant, que lors de leur ruyne? Outre-ce que l'affinement des esprits, ce n'en est pas l'assagissement, en vne police: cet embesongnement oisif, naist de ce que chacun se prent laschement à l'office de sa vacation, et s'en desbauche. La corruption du siecle se fait, par la contribution particuliere de chacun de nous. Les vns y conferent la trahison, les autres l'iniustice, l'irreligion, la tyrannie, l'auarice, la cruauté, selon qu'ils sont plus puissans: les plus foibles y apportent la sottise, la vanité, l'oisiueté: desquels ie suis. Il semble que ce soit la saison des choses vaines, quand les dommageables nous pressent. En vn temps, où le meschamment faire est si commun, de ne faire qu'inutilement, il est comme louable. Ie me console que ie seray des derniers, sur qui il faudra mettre la main. Ce pendant qu'on pouruoira aux plus pressans, i'auray loy de m'amender. Car il me semble que ce seroit contre raison, de poursuyure les menus inconuenients, quand les grands nous infestent. Et le medecin Philotimus, à vn qui luy presentoit le doigt à penser, auquel il recognoissoit au visage, et à l'haleine, vn vlcere aux poulmons: Mon amy, fit-il, ce n'est pas à cette heure le temps de t'amuser à tes ongles.

Ie vis pourtant sur ce propos, il y a quelques annees, qu'vn personnage, de qui i'ay la memoire en recommandation singuliere, au milieu de nos grands maux, qu'il n'y auoit ny loy, ny iustice, ny magistrat, qui fist son office: non plus qu'à cette heure: alla publier ie ne sçay quelles chetiues reformations, sur les habillemens, la cuisine et la chicane. Ce sont amusoires dequoy on paist vn peuple mal-mené, pour dire qu'on ne l'a pas du tout mis en oubly. Ces autres font de mesme, qui s'arrestent à deffendre à toute instance, des formes de parler, les dances, et les ieux, à vn peuple abandonné à toute sorte de vices execrables. Il n'est pas temps de se lauer et decrasser, quand on est atteint d'vne bonne fiéure. C'est à faire aux seuls Spartiates, de se mettre à se peigner et testonner, sur le poinct qu'ils se vont precipiter à quelque extreme hazard de leur vie. Quant à moy, i'ay cette autre pire coustume, que si i'ay vn escarpin de trauers, ie laisse encores de trauers, et ma chemise et ma cappe: ie desdaigne de m'amender à demy. Quand ie suis en mauuais estat, ie m'acharne au mal. Ie m'abandonne par desespoir, et me laisse aller vers la cheute, et iette, comme lon dit, le manche apres la coignee. Ie m'obstine à l'empirement: et ne m'estime plus digne de mon soing. Ou tout bien ou tout mal. Ce m'est faueur, que la desolation de cet estat, se rencontre à la desolation de mon aage. Ie souffre plus volontiers, que mes maux en soient rechargez, que si mes biens en eussent esté troublez. Les paroles que i'exprime au mal-heur, sont paroles de despit. Mon courage se herisse au lieu de s'applatir. Et au rebours des autres, ie me trouue plus deuost, en la bonne, qu'en la mauuaise fortune: suyuant le precepte de Xenophon, sinon suyuant sa raison. Et fais plus volontiers les doux yeux au ciel, pour le remercier, que pour le requerir. I'ay plus de soing d'augmenter la santé, quand elle me rit, que ie n'ay de la remettre, quand ie l'ay escartee. Les prosperitez me seruent de discipline et d'instruction, comme aux autres, les aduersitez et les verges. Comme si la bonne fortune estoit incompatible auec la bonne conscience: les hommes ne se rendent gents de bien, qu'en la mauuaise. Le bon heur m'est vn singulier aiguillon, à la moderation, et modestie. La priere me gaigne, la menace me rebute, la faueur me ploye, la crainte me roydit. Parmy les conditions humaines, cette-cy est assez commune, de nous plaire plus des choses estrangeres que des nostres, et d'aymer le remuement et le changement.

_Ipsa dies ideo nos grato perluit haustu, Quód permutatis hora recurrit equis._

I'en tiens ma part. Ceux qui suyuent l'autre extremité, de s'aggreer en eux-mesmes: d'estimer ce qu'ils tiennent au dessus du reste: et de ne recognoistre aucune forme plus belle, que celle qu'ils voyent: s'ils ne sont plus aduisez que nous, ils sont à la verité plus heureux. Ie n'enuie point leur sagesse, mais ouy leur bonne fortune. Cette humeur auide des choses nouuelles et incognues, ayde bien à nourrir en moy, le desir de voyager: mais assez d'autres circonstances y conferent. Ie me destourne volontiers du gouuernement de ma maison. Il y a quelque commodité à commander, fust ce dans vne grange, et à estre obey des siens. Mais c'est vn plaisir trop vniforme et languissant. Et puis il est par necessité meslé de plusieurs pensements fascheux. Tantost l'indigence et l'oppression de vostre peuple: tantost la querelle d'entre vos voysins: tantost l'vsurpation qu'ils font sur vous, vous afflige:

_Aut verberatæ grandine vineæ, Fundusque mendax, arbore nunc aquas Culpante, nunc torrentia agros Sydera, nunc hyemes iniquas._

Et qu'à peine en six mois, enuoyera Dieu vne saison, dequoy vostre receueur se contente bien à plain: et que si elle sert aux vignes, elle ne nuyse aux prez.

_Aut nimiis torret feruoribus ætherius sol, Aut subiti perimunt imbres, gelidæque pruinæ, Flabràque ventorum violento turbine vexant._

Ioinct le soulier neuf, et bien formé, de cet homme du temps passé, qui vous blesse le pied. Et que l'estranger n'entend pas, combien il vous couste, et combien vous prestez, à maintenir l'apparence de cet ordre, qu'on void en vostre famille: et qu'à l'auanture l'achetez vous trop cher. Ie me suis pris tard au mesnage. Ceux que Nature auoit fait naistre auant moy, m'en ont deschargé long temps. I'auois des-ja pris vn autre ply, plus selon ma complexion. Toutesfois de ce que i'en ay veu, c'est vn' occupation plus empeschante, que difficile. Quiconque est capable d'autre chose, le sera bien aysément de celle là. Si ie cherchois à m'enrichir, cette voye me sembleroit trop longue. I'eusse seruy les Roys, trafique plus fertile que toute autre. Puis que ie ne pretens acquerir que la reputation de n'auoir rien acquis, non plus que dissipé: conformément au reste de ma vie, impropre à faire bien et à faire mal qui vaille: et que ie ne cherche qu'à passer, ie le puis faire, Dieu mercy, sans grande attention. Au pis aller, courez tousiours par retranchement de despence, deuant la pauureté. C'est à quoy ie m'attends, et de me reformer, auant qu'elle m'y force. I'ay estably au demeurant, en mon ame, assez de degrez, à me passer de moins, que ce que i'ay. Ie dis, passer auec contentement. _Non æstimatione census, verùm victu atque cultu, terminatur pecuniæ modus._ Mon vray besoing n'occupe pas si iustement tout mon auoir, que sans venir au vif, Fortune n'ait où mordre sur moy. Ma presence, toute ignorante et desdaigneuse qu'elle est, preste grande espaule à mes affaires domestiques. Ie m'y employe, mais despiteusement. Ioinct que i'ay cela chez moy, que pour brusler à part, la chandelle par mon bout, l'autre bout ne s'espargne de rien. Les voyages ne me blessent que par la despence, qui est grande, et outre mes forces: ayant accoustumé d'y estre auec equippage non necessaire seulement, mais aussi honneste. Il me les en faut faire d'autant plus courts et moins frequents: et n'y employe que l'escume, et ma reserue, temporisant et differant, selon qu'elle vient. Ie ne veux pas, que le plaisir de me promener, corrompe le plaisir de me retirer. Au rebours, i'entends qu'ils se nourrissent, et fauorisent l'vn l'autre. La Fortune m'a aydé en cecy: que puis que ma principale profession en cette vie, estoit de la viure mollement, et plustost laschement qu'affaireusement; elle m'a osté le besoing de multiplier en richesses, pour pouruoir à la multitude de mes heritiers. Pour vn, s'il n'a assez de ce, dequoy i'ay eu si plantureusement assez, à son dam. Son imprudence ne meritera pas, que ie luy en desire d'auantage. Et chascun, selon l'exemple de Phocion, pouruoid suffisamment à ses enfants, qui leur pouruoid, en tant qu'ils ne luy sont dissemblables. Nullement seroy-ie d'aduis du faict de Crates. Il laissa son argent chez vn banquier, auec cette condition: si ses enfants estoient des sots, qu'il le leur donnast; s'ils estoient habiles, qu'il le distribuast aux plus sots du peuple. Comme si les sots, pour estre moins capables de s'en passer, estoient plus capables d'vser des richesses. Tant y a, que le dommage qui vient de mon absence, ne me semble point meriter, pendant que i'auroy dequoy le porter, que ie refuse d'accepter les occasions qui se presentent, de me distraire de cette assistance penible. Il y a tousiours quelque piece qui va de trauers. Les negoces, tantost d'vne maison, tantost d'vne autre, vous tirassent. Vous esclairez toutes choses de trop pres. Votre perspicacité vous nuit icy, comme si fait elle assez ailleurs. Ie me desrobe aux occasions de me fascher: et me destourne de la cognoissance des choses, qui vont mal. Et si ne puis tant faire, qu'à toute heure ie ne heurte chez moy, en quelque rencontre, qui me desplaise. Et les fripponneries, qu'on me cache le plus, sont celles que ie sçay le mieux. Il en est que pour faire moins mal, il faut ayder soy mesme à cacher. Vaines pointures: vaines par fois, mais tousiours pointures. Les plus menus et graisles empeschemens, sont les plus persans. Et comme les petites lettres lassent plus les yeux, aussi nous piquent plus les petits affaires: la tourbe des menus maux, offence plus, que la violence d'vn, pour grand qu'il soit. A mesure que ces espines domestiques sont drues et desliees, elles nous mordent plus aigu, et sans menace, nous surprenant facilement à l'impourueu. Ie ne suis pas philosophe. Les maux me foullent selon qu'ils poisent: et poisent selon la forme, comme selon la matiere: et souuent plus. I'y ay plus de perspicacité que le vulgaire, si i'y ay plus de patience. En fin s'ils ne me blessent, ils me poisent. C'est chose tendre que la vie, et aysee à troubler. Depuis que i'ay le visage tourné vers le chagrin, _nemo enim resistit sibi cùm cœperit impelli_, pour sotte cause qui m'y ayt porté: i'irrite l'humeur de ce costé là: qui se nourrit apres, et s'exaspere, de son propre branle, attirant et ammoncellant vne matiere sur autre, dequoy se paistre.

_Stillicidi casus lapidem cauat._

Ces ordinaires goutieres me mangent, et m'vlcerent. Les inconuenients ordinaires ne sont iamais legers. Ils sont continuels et irreparables, quand ils naissent des membres du mesnage, continuels et inseparables. Quand ie considere mes affaires de loing, et en gros; ie trouue, soit pour n'en auoir la memoire gueres exacte, qu'ils sont allez iusques à cette heure, en prosperant, outre mes contes et mes raisons. I'en retire ce me semble plus, qu'il n'y en a: leur bon heur me trahit. Mais suis-ie au dedans de la besongne, voy-ie marcher toutes ces parcelles?

_Tum verò in curas animum diducimur omnes:_