Essais de Montaigne (self-édition) - Volume III
Part 20
Publiant et accusant mes imperfections, quelqu'vn apprendra de les craindre. Les parties que i'estime le plus en moy, tirent plus d'honneur de m'accuser, que de me recommander. Voylà pourquoy i'y retombe, et m'y arreste plus souuent. Mais quand tout est compté, on ne parle iamais de soy, sans perte. Les propres condemnations sont tousiours accreuës, les louanges mescruës. Il en peut estre aucuns de ma complexion, qui m'instruis mieux par contrarieté que par similitude: et par fuite que par suite. A cette sorte de discipline regardoit le vieux Caton, quand il dict, que les sages ont plus à apprendre des fols, que les fols des sages. Et cet ancien ioueur de lyre, que Pausanias recite, auoir accoustumé contraindre ses disciples d'aller ouyr vn mauuais sonneur, qui logeoit vis à vis de luy: où ils apprinssent à hayr ses desaccords et fauces mesures. L'horreur de la cruauté me reiecte plus auant en la clemence, qu'aucun patron de clemence ne me sçauroit attirer. Vn bon escuyer ne redresse pas tant mon assiete, comme fait vn procureur, ou vn Venitien à cheual. Et vne mauuaise façon de langage, reforme mieux la mienne, que ne fait la bonne. Tous les iours la sotte contenance d'vn autre, m'aduertit et m'aduise. Ce qui poincte, touche et esueille mieux, que ce qui plaist. Ce temps est propre à nous amender à reculons, par disconuenance plus que par conuenance; par difference, que par accord. Estant peu apprins par les bons exemples, ie me sers des mauuais: desquels la leçon est ordinaire. Ie me suis efforcé de me rendre autant aggreable comme i'en voyoy de fascheux: aussi ferme, que i'en voyoy de mols: aussi doux, que i'en voyoy d'aspres: aussi bon, que i'en voyoy de meschants. Mais ie me proposoy des mesures inuincibles. Le plus fructueux et naturel exercice de nostre esprit, c'est à mon gré la conference. I'en trouue l'vsage plus doux, que d'aucune autre action de nostre vie. Et c'est la raison pourquoy, si i'estois à cette heure forcé de choisir, ie consentirois plustost, ce crois-ie, de perdre la veuë, que l'ouyr ou le parler. Les Atheniens, et encore les Romains, conseruoient en grand honneur cet exercice en leurs Academies. De nostre temps, les Italiens en retiennent quelques vestiges, à leur grand profit: comme il se voit par la comparaison de nos entendemens aux leurs. L'estude des liures, c'est vn mouuement languissant et foible qui n'eschauffe point: là où la conference, apprend et exerce en vn coup. Si ie confere auec vne ame forte, et vn roide iousteur, il me presse les flancs, me picque à gauche et à dextre: ses imaginations eslancent les miennes. La ialousie, la gloire, la contention, me poussent et rehaussent au dessus de moy-mesmes. Et l'vnisson, est qualité du tout ennuyeuse en la conference. Mais comme nostre esprit se fortifie par la communication des esprits vigoureux et reglez, il ne se peut dire, combien il perd, et s'abastardit, par le continuel commerce, et frequentation, que nous auons auec les esprits bas et maladifs. Il n'est contagion qui s'espande comme celle-là. Ie sçay par assez d'experience, combien en vaut l'aune. I'ayme à contester, et à discourir, mais c'est auec peu d'hommes, et pour moy. Car de seruir de spectacle aux grands, et faire à l'enuy parade de son esprit, et de son caquet, ie trouue que c'est vn mestier tres-messeant à vn homme d'honneur. La sottise est vne mauuaise qualité, mais de ne la pouuoir supporter, et s'en despiter et ronger, comme il m'aduient, c'est vne autre sorte de maladie, qui ne doit guere à la sottise, en importunité. Et est ce qu'à present ie veux accuser du mien. I'entre en conference et en dispute, auec grande liberté et facilité: d'autant que l'opinion trouue en moy le terrein mal propre à y penetrer, et y pousser de hautes racines. Nulles propositions m'estonnent, nulle creance me blesse, quelque contrarieté qu'elle aye à la mienne. Il n'est si friuole et si extrauagante fantasie, qui ne me semble bien sortable à la production de l'esprit humain. Nous autres, qui priuons nostre iugement du droict de faire des arrests, regardons mollement les opinions diuerses: et si nous n'y prestons le iugement, nous y prestons aysement l'oreille. Où l'vn plat est vuide du tout en la balance, ie laisse vaciller l'autre, sous les songes d'vne vieille. Et me semble estre excusable, si i'accepte plustost le nombre impair: le ieudy au prix du vendredy: si ie m'aime mieux douziesme ou quatorziesme, que treiziesme à table: si ie vois plus volontiers vn liéure costoyant, que trauersant mon chemin, quand ie voyage: et donne plustost le pied gauche, que le droict, à chausser. Toutes telles reuasseries, qui sont en credit autour de nous, meritent aumoins qu'on les escoute. Pour moy, elles emportent seulement l'inanité, mais elles l'emportent. Encores sont en poids, les opinions vulgaires et casuelles, autre chose, que rien, en nature. Et qui ne s'y laisse aller iusques là, tombe à l'auanture au vice de l'opiniastreté, pour euiter celuy de la superstition. Les contradictions donc des iugemens, ne m'offencent, ny m'alterent: elles m'esueillent seulement et m'exercent. Nous fuyons la correction, il s'y faudroit presenter et produire notamment quand elle vient par forme de conference, non de regence. A chasque opposition, on ne regarde pas si elle est iuste, mais, à tort, ou à droit, comme on s'en deffera. Au lieu d'y tendre les bras, nous y tendons les griffes. Ie souffrirois estre rudement heurté par mes amis: Tu és vn sot, tu resues. I'ayme entre les galans hommes, qu'on s'exprime courageusement: que les mots aillent où va la pensee. Il nous faut fortifier l'ouye, et la durcir, contre cette tendreur du son ceremonieux des parolles. I'ayme vne societé, et familiarité forte, et virile: vne amitié, qui se flatte en l'aspreté et vigueur de son commerce: comme l'amour, és morsures et esgratigneures sanglantes. Elle n'est pas assez vigoureuse et genereuse, si elle n'est querelleuse: si elle est ciuilisee et artiste: si elle craint le heurt, et a ses allures contreintes. _Neque enim disputari sine reprehensione potest._ Quand on me contrarie, on esueille mon attention, non pas ma cholere: ie m'auance vers celuy qui me contredit, qui m'instruit. La cause de la verité, deuroit estre la cause commune à l'vn et à l'autre. Que respondra-il? la passion du courroux luy a desia frappé le iugement: le trouble s'en est saisi, auant la raison. Il seroit vtile, qu'on passast par gageure, la decision de nos disputes: qu'il y eust vne marque materielle de nos pertes: affin que nous en tinssions estat, et que mon valet me peust dire: Il vous cousta l'annee passee cent escus, à vingt fois, d'auoir esté ignorant et opiniastre. Ie festoye et caresse la verité en quelque main que ie la trouue, et m'y rends alaigrement, et luy tends mes armes vaincues, de loing que ie la vois approcher. Et pourueu qu'on n'y procede d'vne troigne trop imperieusement magistrale, ie prens plaisir à estre reprins. Et m'accommode aux accusateurs, souuent plus, par raison de ciuilité, que par raison d'amendement: aymant à gratifier et à nourrir la liberté de m'aduertir, par la facilité de ceder. Toutesfois il est malaisé d'y attirer les hommes de mon temps. Ils n'ont pas le courage de corriger, par ce qu'ils n'ont pas le courage de souffrir à l'estre. Et parlent tousiours auec dissimulation, en presence les vns des autres. Ie prens si grand plaisir d'estre iugé et cogneu, qu'il m'est comme indifferent, en quelle des deux formes ie le soys. Mon imagination se contredit elle mesme si souuent, et condamne, que ce m'est tout vn, qu'vn autre le face: veu principalement que ie ne donne à sa reprehension, que l'authorité que ie veux. Mais ie romps paille auec celuy, qui se tient si haut à la main: comme i'en cognoy quelqu'vn, qui plaint son aduertissement, s'il n'en est creu: et prend à iniure, si on estriue à le suiure. Ce que Socrates recueilloit tousiours riant, les contradictions, qu'on opposoit à son discours, on pourroit dire, que sa force en estoit cause: et que l'auantage ayant à tomber certainement de son costé, il les acceptoit, comme matiere de nouuelle victoire. Toutesfois nous voyons au rebours, qu'il n'est rien, qui nous y rende le sentiment si delicat, que l'opinion de la préeminence, et desdaing de l'aduersaire. Et que par raison, c'est au foible plustost, d'accepter de bon gré les oppositions qui le redressent et rabillent. Ie cherche à la verité plus la frequentation de ceux qui me gourment, que de ceux qui me craignent. C'est vn plaisir fade et nuisible, d'auoir affaire à gens qui nous admirent et facent place. Antisthenes commanda à ses enfans, de ne sçauoir iamais gré ny grace, à homme qui les louast. Ie me sens bien plus fier, de la victoire que ie gaigne sur moy, quand en l'ardeur mesme du combat, ie me faits plier soubs la force de la raison de mon aduersaire: que ie ne me sens gré, de la victoire que ie gaigne sur luy, par sa foiblesse. En fin, ie reçois et aduoue toute sorte d'atteinctes qui sont de droict fil, pour foibles qu'elles soient: mais ie suis par trop impatient, de celles qui se donnent sans forme. Il me chaut peu de la matiere, et me sont les opinions vnes, et la victoire du subiect à peu pres indifferente. Tout vn iour ie contesteray paisiblement, si la conduicte du debat se suit auec ordre. Ce n'est pas tant la force et la subtilité, que ie demande, comme l'ordre. L'ordre qui se voit tous les iours, aux altercations des bergers et des enfants de boutique: iamais entre nous. S'ils se detraquent, c'est en inciuilité: si faisons nous bien. Mais leur tumulte et impatience, ne les deuoye pas de leur theme. Leur propos suit son cours. S'ils preuiennent l'vn l'autre, s'ils ne s'attendent pas, aumoins ils s'entendent. On respond tousiours trop bien pour moy, si on respond à ce que ie dits. Mais quand la dispute est trouble et des-reglee, ie quitte la chose, et m'attache à la forme, auec despit et indiscretion: et me iette à vne façon de debattre, testue, malicieuse, et imperieuse, dequoy i'ay à rougir apres. Il est impossible de traitter de bonne foy auec vn sot. Mon iugement ne se corrompt pas seulement à la main d'vn maistre si impetueux: mais aussi ma conscience. Noz disputes deuroient estre defendues et punies, comme d'autres crimes verbaux. Quel vice n'esueillent elles et n'amoncellent, tousiours regies et commandees par la cholere? Nous entrons en inimitié, premierement contre les raisons, et puis contre les hommes. Nous n'apprenons à disputer que pour contredire: et chascun contredisant et estant contredict, il en aduient que le fruit du disputer, c'est perdre et aneantir la verité. Ainsi Platon en sa republique, prohibe cet exercice aux esprits ineptes et mal nays. A quoy faire vous mettez vous en voye de quester ce qui est, auec celuy qui n'a ny pas, ny alleure qui vaille? On ne fait point tort au subiect, quand on le quicte, pour voir du moyen de le traicter. Ie ne dis pas moyen scholastique et artiste, ie dis moyen naturel, d'vn sain entendement. Que sera-ce en fin? l'vn va en Orient, l'autre en Occident. Ils perdent le principal, et l'escartent dans la presse des incidens. Au bout d'vne heure de tempeste, ils ne sçauent ce qu'ils cherchent: l'vn est bas, l'autre haut, l'autre costier. Qui se prend à vn mot et vne similitude. Qui ne sent plus ce qu'on luy oppose, tant il est engagé en sa course, et pense à se suiure, non pas à vous. Qui se trouuant foible de reins, craint tout, refuse tout, mesle dez l'entree, et confond le propos: ou sur l'effort du debat, se mutine à se taire tout plat: par vne ignorance despite, affectant vn orgueilleux mesprix: ou vne sottement modeste fuitte de contention. Pourueu que cettuy-cy frappe, il ne luy chaut combien il se descouure. L'autre compte ses mots, et les poise pour raisons. Celuy-là n'y employe que l'auantage de sa voix, et de ses poulmons. En voyla vn qui conclud contre soy-mesme: et cettuy-cy qui vous assourdit de prefaces et digressions inutiles. Cet autre s'arme de pures iniures, et cherche vne querelle d'Alemaigne, pour se deffaire de la societé et conference d'vn esprit, qui presse le sien. Ce dernier ne voit rien en la raison, mais il vous tient assiegé sur la closture dialectique de ses clauses, et sur les formules de son art. Or qui n'entre en deffiance des sciences, et n'est en doubte, s'il s'en peut tirer quelque solide fruict, au besoin de la vie: à considerer l'vsage que nous en auons? _Nihil sanantibus litteris._ Qui a pris de l'entendement en la logique? où sont ses belles promesses? _Nec ad melius viuendum, nec ad commodius disserendum._ Voit-on plus de barbouillage au caquet des harengeres, qu'aux disputes publiques des hommes de cette profession? I'aymeroy mieux, que mon fils apprint aux tauernes à parler, qu'aux escholes de la parlerie. Ayez vn maistre és arts, conferez auec luy, que ne nous fait-il sentir cette excellence artificiele, et ne rauit les femmes, et les ignorans comme nous sommes, par l'admiration de la fermeté de ses raisons, de la beauté de son ordre? que ne nous domine-il et persuade comme il veut? Vn homme si auantageux en matiere, et en conduicte, pourquoy mesle-il à son escrime les iniures, l'indiscretion et la rage? Qu'il oste son chapperon, sa robbe, et son Latin, qu'il ne batte pas nos aureilles d'Aristote tout pur et tout creu, vous le prendrez pour l'vn d'entre nous, ou pis. Il me semble de cette implication et entrelasseure du langage, par où ils nous pressent, qu'il en va comme des ioueurs de passe-passe: leur souplesse combat et force nos sens, mais elle n'esbranle aucunement nostre creance: hors ce bastelage, ils ne font rien qui ne soit commun et vil. Pour estre plus sçauans, ils n'en sont pas moins ineptes. I'ayme et honore le sçauoir, autant que ceux qui l'ont. Et en son vray vsage, c'est le plus noble et puissant acquest des hommes. Mais en ceux-là, et il en est vn nombre infiny de ce genre, qui en establissent leur fondamentale suffisance et valeur: qui se rapportent de leur entendement à leur memoire, _sub aliena vmbra latentes_: et ne peuuent rien que par liure: ie le hay, si ie l'ose dire, vn peu plus que la bestise. En mon pays, et de mon temps, la doctrine amande assez les bourses, nullement les ames. Si elle les rencontre mousses, elle les aggraue et suffoque: masse crue et indigeste: si desliees, elle les purifie volontiers, clarifie et subtilise iusques à l'exinanition. C'est chose de qualité à peu pres indifferente: tres-vtile accessoire, à vne ame bien nee, pernicieux à vne autre ame et dommageable. Ou plustost, chose de tres-precieux vsage, qui ne se laisse pas posseder à vil prix: en quelque main c'est vn sceptre, en quelque autre, vne marotte. Mais suyuons. Quelle plus grande victoire attendez vous, que d'apprendre à vostre ennemy qu'il ne vous peut combattre? Quand vous gaignez l'auantage de vostre proposition, c'est la verité qui gaigne: quand vous gaignez l'auantage de l'ordre, et de la conduitte, c'est vous qui gaignez. Il m'est aduis qu'en Platon et Xenophon Socrates dispute plus, en faueur des disputants qu'en faueur de la dispute: et pour instruire Euthydemus et Protagoras de la cognoissance de leur impertinence, plus que de l'impertinence de leur art. Il empoigne la premiere matiere, comme celuy qui a vne fin plus vtile que de l'aisclaircir, assauoir esclaircir les esprits, qu'il prend à manier et exercer. L'agitation et la chasse est proprement de nostre gibier, nous ne sommes pas excusables de la conduire mal et impertinemment: de faillir à la prise, c'est autre chose. Car nous sommes nais à quester la verité, il appartient de la posseder à vne plus grande puissance. Elle n'est pas, comme disoit Democritus, cachee dans le fonds des abysmes: mais plustost esleuee en hauteur infinie en la cognoissance diuine. Le monde n'est qu'vne escole d'inquisition. Ce n'est pas à qui mettra dedans, mais à qui fera les plus belles courses. Autant peut faire le sot, celuy qui dit vray, que celuy qui dit faux: car nous sommes sur la maniere, non sur la matiere du dire. Mon humeur est de regarder autant à la forme, qu'à la substance: autant à l'aduocat qu'à la cause, comme Alcibiades ordonnoit qu'on fist. Et tous les iours m'amuse à lire en des autheurs, sans soing de leur science: y cherchant leur façon, non leur subiect. Tout ainsi que ie poursuy la communication de quelque esprit fameux, non affin qu'il m'enseigne, mais affin que ie le cognoisse, et que le cognoissant, s'il le vaut, ie l'imite. Tout homme peut dire veritablement, mais dire ordonnement, prudemment, et suffisamment, peu d'hommes le peuuent. Par ainsi la fauceté qui vient d'ignorance, ne m'offence point: c'est l'ineptie. I'ay rompu plusieurs marchez qui m'estoient vtiles, par l'impertinence de la contestation de ceux, auec qui ie marchandois. Ie ne m'esmeus pas vne fois l'an, des fautes de ceux sur lesquels i'ay puissance: mais sur le poinct de la bestise et opiniastreté de leurs allegations, excuses et defences, asnieres et brutales, nous sommes tous les iours à nous en prendre à la gorge. Ils n'entendent ny ce qui se dit, ny pourquoy, et respondent de mesme: c'est pour desesperer. Ie ne sens heurter rudement ma teste, que par vne autre teste. Et entre plustost en composition auec le vice de mes gens, qu'auec leur temerité, importunité et leur sottise. Qu'ils facent moins, pourueu qu'ils soient capables de faire. Vous viuez en esperance d'eschauffer leur volonté. Mais d'vne souche, il n'y a ny qu'esperer, ny que iouyr qui vaille. Or quoy, si ie prends les choses autrement qu'elles ne sont? Il peut estre. Et pourtant i'accuse mon impatience. Et tiens, premierement, qu'elle est esgallement vitieuse en celuy qui a droit, comme en celuy qui a tort. Car c'est tousiours vn'aigreur tyrannique, de ne pouuoir souffrir vne forme diuerse à la sienne. Et puis, qu'il n'est à la verité point de plus grande fadese, et plus constante, que de s'esmouuoir et piquer des fadeses du monde, ny plus heteroclite. Car elle nous formalise principallement contre nous: et ce philosophe du temps passé n'eust iamais eu faute d'occasion à ses pleurs, tant qu'il se fust consideré. Mison l'vn des sept sages, d'vne humeur Timoniene et Democritiene interrogé, dequoy il rioit seul: De ce que ie ris seul: respondit-il. Combien de sottises dis-ie, et respons-ie tous les iours, selon moy: et volontiers donq combien plus frequentes, selon autruy? Si ie m'en mors les leures, qu'en doiuent faire les autres? Somme, il faut viure entre les viuants, et laisser la riuiere courre sous le pont, sans nostre soing: ou à tout le moins, sans nostre alteration. De vray, pourquoy sans nous esmouuoir, rencontrons nous quelqu'vn qui ayt le corps tortu et mal basty, et ne pouuons souffrir le rencontre d'vn esprit mal rengé, sans nous mettre en cholere? Cette vitieuse aspreté tient plus au iuge, qu'à la faute. Ayons tousiours en la bouche ce mot de Platon: Ce que ie treuue mal sain, n'est-ce pas pour estre moy-mesmes mal sain? Ne suis-ie pas moy-mesmes en coulpe? mon aduertissement se peut-il pas renuerser contre moy? Sage et diuin refrein, qui fouete la plus vniuerselle, et commune erreur des hommes. Non seulement les reproches, que nous faisons les vns aux autres, mais noz raisons aussi, et noz arguments et matieres controuerses, sont ordinairement retorquables à nous: et nous enferrons de noz armes. Dequoy l'ancienneté m'a laissé assez de graues exemples. Ce fut ingenieusement dit et bien à propos, par celuy qui l'inuenta:
_Stercus cuique suum bene olet._
Noz yeux ne voyent rien en derriere. Cent fois le iour, nous nous moquons de nous sur le subiect de nostre voysin, et detestons en d'autres, les defauts qui sont en nous plus clairement: et les admirons d'vne merueilleuse impudence et inaduertence. Encores hier ie fus à mesmes, de veoir vn homme d'entendement se moquant autant plaisamment que iustement, de l'inepte façon d'vn autre, qui rompt la teste à tout le monde du registre de ses genealogies et alliances, plus de moitié fauces (ceux-là se iettent plus volontiers sur tels sots propos, qui ont leurs qualitez plus doubteuses et moins seures) et luy s'il eust reculé sur soy, se fust trouué non guere moins intemperant et ennuyeux à semer et faire valoir la prerogatiue de la race de sa femme. O importune presomption, de laquelle la femme se voit armee par les mains de son mary mesme? S'il entendoit du Latin, il luy faudroit dire,
_Age! si hæc non insanit satis sua sponte, instiga._
Ie ne dis pas, que nul n'accuse, qui ne soit net: car nul n'accuseroit: voire ny net, en mesme sorte de tache. Mais i'entens, que nostre iugement chargeant sur vn autre, duquel pour lors il est question, ne nous espargne pas, d'vne interne et seuere iurisdiction. C'est office de charité, que, qui ne peut oster vn vice en soy, cherche ce neantmoins à l'oster en autruy: où il peut auoir moins maligne et reuesche semence. Ny ne me semble responce à propos, à celuy, qui m'aduertit de ma faute, dire qu'elle est aussi en luy. Quoy pour cela? Tousiours l'aduertissement est vray et vtile. Si nous auions bon nez, nostre ordure nous deuroit plus puïr, d'autant qu'elle est nostre. Et Socrates est d'aduis, que qui se trouueroit coulpable, et son fils, et vn estranger, de quelque violence et iniure, deuroit commencer par soy, à se presenter à la condamnation de la iustice, et implorer, pour se purger, le secours de la main du bourreau: secondement pour son fils: et dernierement pour l'estranger. Si ce precepte prend le ton vn peu trop haut: au moins se doibt il presenter le premier, à la punition de sa propre conscience.