Essais de Montaigne (self-édition) - Volume III
Part 2
Ce sont deux passions à craindre, mais l'vne a son remede bien plus prest que l'autre. Au demeurant, i'ay tousiours trouué ce precepte ceremonieux, qui ordonne si exactement de tenir bonne contenance et vn maintien desdaigneux, et posé, à la souffrance des maux. Pourquoy la philosophie, qui ne regarde que le vif, et les effects, se va elle amusant à ces apparences externes? Qu'elle laisse ce soing aux farceurs et maistres de rhetorique, qui font tant d'estat de nos gestes. Qu'elle condone hardiment au mal, cette lascheté voyelle, si elle n'est ny cordiale, ny stomacale: et preste ses pleintes volontaires au genre des souspirs, sanglots, palpitations, pallissements, que Nature a mis hors de nostre puissance. Pourueu que le courage soit sans effroy, les parolles sans desespoir, qu'elle se contente. Qu'importe que nous tordions nos bras, pourueu que nous ne tordions nos pensées? elle nous dresse pour nous, non pour autruy, pour estre, non pour sembler. Qu'elle s'arreste à gouuerner nostre entendement, qu'elle a pris à instruire. Qu'aux efforts de la cholique, elle maintienne l'ame capable de se recognoistre, de suyure son train accoustumé: combatant la douleur et la soustenant, non se prosternant honteusement à ses pieds: esmeuë et eschauffée du combat, non abatue et renuersée: capable d'entretien et d'autre occupation, iusques à certaine mesure. En accidents si extremes, c'est cruauté de requerir de nous vne démarche si composée. Si nous auons beau ieu, c'est peu que nous ayons mauuaise mine. Si le corps se soulage en se plaignant, qu'il le face; si l'agitation luy plaist, qu'il se tourneboule et tracasse à sa fantasie: s'il luy semble que le mal s'euapore aucunement (comme aucuns medecins disent que cela aide à la deliurance des femmes enceintes) pour pousser hors la voix auec plus grande violence: ou s'il en amuse son tourment, qu'il crie tout à faict. Ne commandons point à cette voix, qu'elle aille, mais permettons le luy. Epicurus ne pardonne pas seulement à son sage de crier aux tourments, mais il le luy conseille. _Pugiles etiam quum feriunt, in iactandis cæstibus ingemiscunt, quia profundenda voce omne corpus intenditur, venitque plaga vehementior._ Nous auons assez de travail du mal, sans nous trauailler à ces regles superflues. Ce que ie dis pour excuser ceux, qu'on voit ordinairement se tempester, aux secousses et assaux de cette maladie: car pour moy, ie l'ay passée iusques à cette heure auec vn peu meilleure contenance et me contente de gemir sans brailler. Non pourtant que ie me mette en peine, pour maintenir cette decence exterieure: car ie fay peu de compte d'vn tel aduantage. Ie preste en cela au mal autant qu'il veut: mais ou mes douleurs ne sont pas si excessiues, ou i'y apporte plus de fermeté que le commun. Ie me plains, Ie me despite, quand les aigres pointures me pressent, mais ie n'en viens point au desespoir, comme celuy là:
_Eiulatu, questu, gemitu, fremitibus Resonando multum flebiles voces refert._
Ie me taste au plus espais du mal: et ay tousiours trouué que i'estoy capable de dire, de penser, de respondre aussi sainement qu'en vne autre heure, mais non si constamment: la douleur me troublant et destournant. Quand on me tient le plus atterré, et que les assistans m'espargnent, i'essaye souuent mes forces et leur entame moy-mesme des propos les plus esloignez de mon estat. Ie puis tout par vn soudain effort: mais ostez en la durée. O que n'ay ie la faculté de ce songeur de Cicero, qui, songeant embrasser vne garse, trouua qu'il s'estoit deschargé de sa pierre emmy ses draps! Les miennes me desgarsent estrangement. Aux interualles de cette douleur excessiue lors que mes vreteres languissent sans me ronger, ie me remets soudain en ma forme ordinaire: d'autant que mon ame ne prend autre alarme, que la sensible et corporelle. Ce que ie doy certainement au soing que i'ay eu à me preparer par discours à tels accidens:
_Laborum Nulla mihi noua nunc facies inopináque surgit; Omnia præcepi, atque animo mecum antè peregi._
Ie suis essayé pourtant vn peu bien rudement pour vn apprenti, et d'vn changement bien soudain et bien rude: estant cheu tout à coup, d'vne tres-douce condition de vie, et tres-heureuse, à la plus douloureuse, et penible, qui se puisse imaginer. Car outre ce que c'est vne maladie bien fort à craindre d'elle mesme, elle fait en moy ses commencemens beaucoup plus aspres et difficiles qu'elle n'a accoustumé. Les accés me reprennent si souuent, que ie ne sens quasi plus d'entiere santé: ie maintien toutesfois, iusques à cette heure, mon esprit en telle assiette, que pourueu que i'y puisse apporter de la constance, ie me treuue en assez meilleure condition de vie, que mille autres, qui n'ont ny fiéure, ny mal, que celuy qu'ils se donnent eux mesmes, par la faute de leurs discours. Il est certaine façon d'humilité subtile, qui naist de la presomption: comme ceste-cy: Que nous recognoissons nostre ignorance, en plusieurs choses, et sommes si courtois d'auoüer, qu'il y ait és ouurages de Nature, aucunes qualitez et conditions, qui nous sont imperceptibles, et desquelles nostre suffisance ne peut descouurir les moyens et les causes. Par cette honneste et conscientieuse declaration, nous esperons gaigner qu'on nous croira aussi de celles, que nous dirons, entendre. Nous n'auons que faire d'aller trier des miracles et des difficultez estrangeres: il me semble que parmy les choses que nous voyons ordinairement, il y a des estrangetez si incomprehensibles, qu'elles surpassent toute la difficulté des miracles. Quel monstre est-ce, que cette goutte de semence, dequoy nous sommes produits, porte en soy les impressions, non de la forme corporelle seulement, mais des pensemens et des inclinations de nos peres? Cette goutte d'eau, où loge elle ce nombre infiny de formes? et comme portent elles ces ressemblances, d'vn progrez si temeraire et si desreglé, que l'arriere fils respondra à son bisayeul, le nepueu à l'oncle? En la famille de Lepidus à Rome, il y en a eu trois, non de suite, mais par interualles, qui nasquirent vn mesme œuil couuert de cartilage. A Thebes il y auoit vne race qui portoit dés le ventre de la mere, la forme d'vn fer de lance, et qui ne le portoit, estoit tenu illegitime. Aristote dit qu'en certaine nation, où les femmes estoient communes, on assignoit les enfans à leurs peres, par la ressemblance. Il est à croire que ie dois à mon pere cette qualité pierreuse: car il mourut merueilleusement affligé d'vne grosse pierre, qu'il auoit en la vessie. Il ne s'apperceut de son mal, que le soixante septiesme an de son aage: et auant cela il n'en auoit eu aucune menasse ou ressentiment, aux reins, aux costez, ny ailleurs: et auoit vescu iusques lors, en vne heureuse santé, et bien peu subiette à maladies, et dura encores sept ans en ce mal, trainant vne fin de vie bien douloureuse. I'estoy nay vingt cinq ans et plus, auant sa maladie, et durant le cours de son meilleur estat, le troisiesme de ses enfans en rang de naissance. Où se couuoit tant de temps, la propension à ce defaut? Et lors qu'il estoit si loing du mal, cette legere piece de sa substance, dequoy il me bastit, comment en portoit elle pour sa part, vne si grande impression? Et comment encore si couuerte, que quarante cinq ans apres, i'aye commencé à m'en ressentir? seul iusques à cette heure, entre tant de freres, et de sœurs, et tous d'vne mere. Qui m'esclaircira de ce progrez, ie le croiray d'autant d'autres miracles qu'il voudra: pourueu que, comme ils font, il ne me donne en payement, vne doctrine beaucoup plus difficile et fantastique, que n'est la chose mesme. Que les medecins excusent vn peu ma liberté: car par cette mesme infusion et insinuation fatale, i'ay receu la haine et le mespris de leur doctrine. Cette antipathie, que i'ay à leur art, m'est hereditaire. Mon pere a vescu soixante et quatorze ans, mon ayeul soixante et neuf, mon bisayeul pres de quatre vingts, sans auoir gousté aucune sorte de medecine. Et entre eux, tout ce qui n'estoit de l'vsage ordinaire, tenoit lieu de drogue. La medecine se forme par exemples et experience: aussi fait mon opinion. Voyla pas vne bien expresse experience, et bien aduantageuse? Ie ne sçay s'ils m'en trouueront trois en leurs registres, nais, nourris, et trespassez, en mesme fouïer, mesme toict, ayans autant vescu par leur conduite. Il faut qu'ils m'aduoüent en cela, que si ce n'est la raison, aumoins que la Fortune est de mon party: or chez les medecins, Fortune vaut bien mieux que la raison. Qu'ils ne me prennent point à cette heure à leur aduantage, qu'ils ne me menassent point, atterré comme ie suis: ce seroit supercherie. Aussi à dire la verité, i'ay assez gaigné sur eux par mes exemples domestiques, encore qu'ils s'arrestent là. Les choses humaines n'ont pas tant de constance: il y a deux cens ans, il ne s'en faut que dix-huict, que cet essay nous dure: car le premier nasquit l'an mil quatre cens deux. C'est vrayment bien raison, que cette experience commence à nous faillir. Qu'ils ne me reprochent point les maux, qui me tiennent asteure à la gorge: d'auoir vescu sain quarante sept ans pour ma part, n'est-ce pas assez? Quand ce sera le bout de ma carriere, elle est des plus longues. Mes ancestres auoient la medecine à contre-cœur par quelque inclination occulte et naturelle, car la veuë mesme des drogues faisoit horreur à mon pere. Le Seigneur de Gauiac mon oncle paternel, homme d'Eglise, maladif dés sa naissance, et qui fit toutesfois durer cette vie debile, iusques à soixante sept ans, estant tombé autrefois en vne grosse et vehemente fiéure continue, il fut ordonné par les medecins, qu'on luy declaireroit, s'il ne se vouloit ayder (ils appellent secours ce qui le plus souuent est empeschement) qu'il estoit infailliblement mort. Ce bon homme, tout effrayé comme il fut de cette horrible sentence: Si, respondit-il, ie suis donq mort: mais Dieu rendit tantost apres vain ce prognostique. Le dernier des freres, ils estoyent quatre, Sieur de Bussaguet, et de bien loing le dernier, se soubmit seul, à cet art: pour le commerce, ce croy-ie, qu'il auoit auec les autres arts: car il estoit conseiller en la cour de parlement: et luy succeda si mal, qu'estant par apparence de plus forte complexion, il mourut pourtant long temps auant les autres, sauf vn, le Sieur de Sainct Michel. Il est possible que i'ay receu d'eux cette dyspathie naturelle à la medecine: mais s'il n'y eust eu que cette consideration, i'eusse essayé de la forcer. Car toutes ces conditions, qui naissent en nous sans raison, elles sont vitieuses: c'est vne espece de maladie qu'il faut combattre. Il peult estre, que i'y auois cette propension, mais ie l'ay appuyée et fortifiée par les discours, qui m'en ont estably l'opinion que i'en ay. Car ie hay aussi cette consideration de refuser la medecine pour l'aigreur de son goust. Ce ne seroit aysément mon humeur, qui trouue la santé digne d'estre r'achetée, par tous les cauteres et incisions les plus penibles qui se facent. Et suyuant Epicurus, les voluptez me semblent à euiter, si elles tirent à leurs suittes des douleurs plus grandes: et les douleurs à rechercher, qui tirent à leur suitte des voluptez plus grandes. C'est vne pretieuse chose, que la santé: et la seule qui merite à la verité qu'on y employe, non le temps seulement, la sueur, la peine, les biens, mais encore la vie à sa poursuite: d'autant que sans elle, la vie nous vient à estre iniurieuse. La volupté, la sagesse, la science et la vertu, sans elle se ternissent et esuanouyssent. Et aux plus fermes et tendus discours, que la philosophie nous veuille imprimer au contraire, nous n'auons qu'à opposer l'image de Platon, estant frappé du haut mal, ou d'vne apoplexie: et en cette presupposition le deffier d'appeller à son secours les riches facultez de son ame. Toute voye qui nous meneroit à la santé, ne se peut dire pour moy ny aspre, ny chere. Mais i'ay quelques autres apparences, qui me font estrangement deffier de toute cette marchandise. Ie ne dy pas qu'il n'y en puisse auoir quelque art: qu'il n'y ait parmy tant d'ouurages de Nature, des choses propres à la conseruation de nostre santé, cela est certain. I'entends bien, qu'il y a quelque simple qui humecte, quelque autre qui asseche: ie sçay par experience, et que les refforts produisent des vents, et que les feuilles du sené laschent le ventre: ie sçay plusieurs telles experiences: comme ie sçay que le mouton me nourrit, et que le vin m'eschauffe. Et disoit Solon, que le manger estoit, comme les autres drogues, vne medecine contre la maladie de la faim. Ie ne desaduouë pas l'vsage, que nous tirons du monde, ny ne doubte de la puissance et vberté de Nature, et de son application à nostre besoing. Ie vois bien que les brochets, et les arondes se trouuent bien d'elle. Ie me deffie des inuentions de nostre esprit: de nostre science et art: en faueur duquel nous l'auons abandonnée, et ses regles: et auquel nous ne sçauons tenir moderation, ny limite. Comme nous appellons iustice, le pastissage des premieres loix qui nous tombent en main, et leur dispensation et pratique, tres inepte souuent et tres inique. Et comme ceux, qui s'en moquent, et qui l'accusent, n'entendent pas pourtant iniurier cette noble vertu: ains condamner seulement l'abus et profanation de ce sacré titre. De mesme, en la medecine, i'honore bien ce glorieux nom, sa proposition, sa promesse, si vtile au genre humain: mais ce qu'il designe entre nous, ie ne l'honore, ny l'estime. En premier lieu l'experience me le fait craindre: car de ce que i'ay de cognoissance, ie ne voy nulle race de gens si tost malade, et si tard guerie, que celle qui est soubs la iurisdiction de la medecine. Leur santé mesme est alterée et corrompue, par la contrainte des regimes. Les medecins ne se contentent point d'auoir la maladie en gouuernement, ils rendent la santé malade, pour garder qu'on ne puisse en aucune saison eschapper leur authorité. D'vne santé constante et entiere, n'en tirent ils pas l'argument d'vne grande maladie future? I'ay esté assez souuent malade: i'ay trouué sans leurs secours, mes maladies aussi douces à supporter (et en ay essayé quasi de toutes les sortes) et aussi courtes, qu'à nul autre: et si n'y ay point meslé l'amertume de leurs ordonnances. La santé, ie l'ay libre et entiere, sans regle, et sans autre discipline, que de ma coustume et de mon plaisir. Tout lieu m'est bon à m'arrester: car il ne me faut autres commoditez estant malade, que celles qu'il me faut estant sain. Ie ne me passionne point d'estre sans medecin, sans apotiquaire, et sans secours: dequoy i'en voy la plus part plus affligez que du mal. Quoy? eux mesmes nous font ils voir de l'heur et de la durée en leur vie, qui nous puisse tesmoigner quelque apparent effect de leur science? Il n'est nation qui n'ait esté plusieurs siecles sans la medecine: et les premiers siecles, c'est à dire les meilleurs et les plus heureux: et du monde la dixiesme partie ne s'en sert pas encores à cette heure. Infinies nations ne la cognoissent pas, où l'on vit et plus sainement, et plus longuement, qu'on ne fait icy: et parmy nous, le commun peuple s'en passe heureusement. Les Romains auoyent esté six cens ans, auant que de la receuoir: mais apres l'auoir essayée, ils la chasserent de leur ville, par l'entremise de Caton le Censeur, qui montra combien aysément il s'en pouuoit passer, ayant vescu quatre vingts et cinq ans: et faict viure sa femme iusqu'à l'extreme vieillesse, non pas sans medecine: mais ouy bien sans medecin: car toute chose qui se trouue salubre à nostre vie, se peut nommer medecine. Il entretenoit, ce dit Plutarque, sa famille en santé, par l'vsage, ce me semble, du lieure. Comme les Arcades, dit Pline, guerissent toutes maladies auec du laict de vache. Et les Lybiens, dit Herodote, iouyssent populairement d'vne rare santé, par cette coustume qu'ils ont: apres que leurs enfants ont atteint quatre ans, de leur causterizer et brusler les veines du chef et des temples: par où ils coupent chemin pour leur vie, à toute defluxion de rheume. Et les gens de village de ce pays, à tous accidens n'employent que du vin le plus fort qu'ils peuuent, meslé à force safran et espice: tout cela auec vne fortune pareille. Et à dire vray, de toute cette diuersité et confusion d'ordonnances, quelle autre fin et effect apres tout y a il, que de vuider le ventre? ce que mille simples domestiques peuuent faire. Et si ne sçay si c'est si vtilement qu'ils disent: et si nostre nature n'a point besoing de la residence de ses excremens, iusques à certaine mesure, comme le vin a de sa lie pour sa conseruation. Vous voyez souuent des hommes sains, tomber en vomissemens, ou flux de ventre par accident estranger, et faire vn grand vuidange d'excremens sans besoin aucun precedent, et sans aucune vtilité suyuante, voire auec empirement et dommage. C'est du grand Platon, que i'apprins n'agueres, que de trois sortes de mouuements, qui nous appartiennent, le dernier et le pire est celuy des purgations: que nul homme, s'il n'est fol, ne doit entreprendre, qu'à l'extreme necessité. On va troublant et esueillant le mal par oppositions contraires. Il faut que ce soit la forme de viure, qui doucement l'allanguisse et reconduise à sa fin. Les violentes harpades de la drogue et du mal, sont tousiours à nostre perte, puis que la querelle se desmesle chez nous, et que la drogue est vn secours infiable: de sa nature ennemy à nostre santé, et qui n'a accez en nostre estat que par le trouble. Laissons vn peu faire. L'ordre qui pouruoid aux puces et aux taulpes, pouruoid aussi aux hommes, qui ont la patience pareille, à se laisser gouuerner, que les puces et les taulpes. Nous auons beau crier bihore: c'est bien pour nous enroüer, mais non pour l'auancer. C'est vn ordre superbe et impiteux. Nostre crainte, nostre desespoir, le desgouste et retarde de nostre ayde, au lieu de l'y conuier. Il doibt au mal son cours, comme à la santé. De se laisser corrompre en faueur de l'vn, au preiudice des droits de l'autre, il ne le fera pas: il tomberoit en desordre. Suyuons de par Dieu, suyuons. Il meine ceux qui suyuent: ceux qui ne le suyuent pas, il les entraine, et leur rage, et leur medecine ensemble. Faittes ordonner vne purgation à vostre ceruelle. Elle y sera mieux employée, qu'à vostre estomach. On demandoit à vn Lacedemonien, qui l'auoit fait viure sain si long temps: L'ignorance de la medecine, respondit-il. Et Adrian l'Empereur crioit sans cesse en mourant, que la presse des medecins l'auoit tué. Vn mauuais luicteur se fit medecin: Courage, luy dit Diogenes, tu as raison, tu mettras à cette heure en terre ceux qui t'y ont mis autresfois. Mais ils ont cet heur, selon Nicocles, que le soleil esclaire leur succez, et la terre cache leur faute. Et outre cela, ils ont vne façon bien auantageuse, à se seruir de toutes sortes d'euenemens: car ce que la Fortune, ce que la Nature, ou quelque autre cause estrangere, desquelles le nombre est infini, produit en nous de bon et de salutaire, c'est le priuilege de la medecine de se l'attribuer. Tous les heureux succez qui arriuent au patient, qui est soubs son regime, c'est d'elle qu'il les tient. Les occasions qui m'ont guery moy, et qui guerissent mille autres, qui n'appellent point les medecins à leurs secours, ils les vsurpent en leurs subiects. Et quant aux mauuais accidens, ou ils les desaduoüent tout à fait, en attribuant la coulpe au patient, par des raisons si vaines, qu'ils n'ont garde de faillir d'en trouuer tousiours assez bon nombre de telles: Il a descouuert son bras, il a ouy le bruit d'vn coche:
_Rhedarum transitus arcto Vicorum inflexu:_
on a entrouuert sa fenestre, il s'est couché sur le costé gauche, ou passé par sa teste quelque pensement penible. Somme vne parolle, vn songe, vne œuillade, leur semble suffisante excuse pour se descharger de faute. Ou, s'il leur plaist, ils se seruent encore de cet empirement, et en font leurs affaires, par cet autre moyen qui ne leur peut iamais faillir: c'est de nous payer lors que la maladie se trouue reschaufee par leurs applications, de l'asseurance qu'ils nous donnent, qu'elle seroit bien autrement empirée sans leurs remedes. Celuy qu'ils ont ietté d'vn morfondement en vne fieure quotidienne, il eust eu sans eux, la continue. Ils n'ont garde de faire mal leurs besongnes, puis que le dommage leur reuient à profit. Vrayement ils ont raison de requerir du malade, vne application de creance fauorable: il faut qu'elle le soit à la verité en bon escient, et bien souple, pour s'appliquer à des imaginations si mal aisées à croire. Platon disoit bien à propos, qu'il n'appartenoit qu'aux medecins de mentir en toute liberté, puis que nostre salut despend de la vanité, et fauceté de leurs promesses. Æsope autheur de tres-rare excellence, et duquel peu de gens descouurent toutes les graces, est plaisant à nous representer cette authorité tyrannique, qu'ils vsurpent sur ces pauures ames affoiblies et abatuës par le mal, et la crainte: car il conte, qu'un malade estant interrogé par son medecin, quelle operation il sentoit des medicamens, qu'il luy auoit donnez: I'ay fort sué, respondit-il. Cela est bon, dit le medecin. Vne autre fois il luy demanda encore, comme il s'estoit porté depuis: I'ay eu vn froid extreme, fit-il, et si ay fort tremblé. Cela est bon, suyuit le medecin: à la troisieme fois, il luy demanda de rechef, comment il se portoit: Ie me sens, dit-il, enfler et bouffir comme d'hydropisie. Voyla qui va bien, adiousta le medecin. L'vn de ses domestiques venant apres à s'enquerir à luy de son estat: Certes mon amy, respond-il, à force de bien estre, ie me meurs. Il y auoit en Ægypte vne loy plus iuste, par laquelle le medecin prenoit son patient en charge les trois premiers iours, aux perils et fortunes du patient: mais les trois iours passez, c'estoit aux siens propres. Car quelle raison y a-il, qu'Æsculapius leur patron ait esté frappé du foudre, pour auoir r'amené Hypolitus de mort à vie,
_Nam Pater omnipotens aliquem indignatus ab vmbris Mortalem infernis, ad lumina surgere vitæ, Ipse repertorem medicinæ talis et artis, Fulmine Phœbigenam Stygias detrusit ad vndas:_
et ses suyuans soyent absous, qui enuoyent tant d'ames de la vie à la mort? Vn medecin vantoit à Nicoclés, son art estre de grande auctorité: Vrayement c'est mon, dit Nicoclés, qui peut impunement tuer tant de gens. Au demeurant, si i'eusse esté de leur conseil, i'eusse rendu ma discipline plus sacrée et mysterieuse: ils auoyent assez bien commencé, mais ils n'ont pas acheué de mesme. C'estoit vn bon commencement, d'auoir fait des dieux et des dæmons autheurs de leur science, d'auoir pris vn langage à part, vne escriture à part. Quoy qu'en sente la philosophie, que c'est folie de conseiller vn homme pour son profit, par maniere non intelligible: _Vt sî quis medicus imperet vt sumat_
_Terrigenam, herbigradam, domiportam, sanguine cassam._