Essais de Montaigne (self-édition) - Volume III
Part 17
Me demandez vous d'où vient cette coustume, de benir ceux qui esternuent? Nous produisons trois sortes de vent; celuy qui sort par embas est trop sale: celuy qui sort par la bouche, porte quelque reproche de gourmandise: le troisiesme est l'esternuement: et parce qu'il vient de la teste, et est sans blasme, nous luy faisons cet honneste recueil. Ne vous moquez pas de cette subtilité, elle est, dit-on, d'Aristote. Il me semble auoir veu en Plutarque (qui est de tous les autheurs que ie cognoisse, celuy qui a mieux meslé l'art à la nature, et le iugement à la science) rendant la cause du sousleuement d'estomach, qui aduient à ceux qui voyagent en mer, que cela leur arriue de crainte, ayant trouué quelque raison, par laquelle il prouue, que la crainte peut produire vn tel effect. Moy qui y suis fort subiect, sçay bien, que cette cause ne me touche pas. Et le sçay, non par argument, mais par necessaire experience. Sans alleguer ce qu'on m'a dict, qu'il en arriue de mesme souuent aux bestes, specialement aux pourceaux, hors de toute apprehension de danger: et ce qu'vn mien cognoissant, m'a tesmoigné de soy, qu'y estant fort subiect, l'enuie de vomir luy estoit passee, deux ou trois fois, se trouuant pressé de frayeur, en grande tourmente. Comme à cet ancien: _Peius vexabar quàm vt periculum mihi succurreret._ Ie n'euz iamais peur sur l'eau: comme ie n'ay aussi ailleurs (et s'en est assez souuent offert de iustes, si la mort l'est) qui m'ait troublé ou esblouy. Elle naist par fois de faute de iugement, comme de faute de cœur. Tous les dangers que i'ay veu, ç'a esté les yeux ouuerts, la veuë libre, saine, et entiere. Encore faut-il du courage à craindre. Il me seruit autrefois au prix d'autres, pour conduire et tenir en ordre ma fuite, qu'elle fust sinon sans crainte, toutesfois sans effroy, et sans estonnement. Elle estoit esmeue, mais non pas estourdie ny esperdue. Les grandes ames vont bien plus outre, et representent des fuites, non rassises seulement, et saines, mais fieres. Disons celle qu'Alcibiades recite de Socrates, son compagnon d'armes: Ie le trouuay, dit-il, apres la route de nostre armee, luy et Lachez, des derniers entre les fuyans: et le consideray tout à mon aise, et en seureté, car i'estois sur vn bon cheual, et luy à pied, et auions ainsi combatu. Ie remarquay premierement, combien il montroit d'auisement et de resolution, au prix de Lachez: et puis la brauerie de son marcher, nullement different du sien ordinaire: sa veue ferme et reglee, considerant et iugeant ce qui se passoit autour de luy: regardant tantost les vns, tantost les autres, amis et ennemis, d'vne façon, qui encourageoit les vns, et signifioit aux autres, qu'il estoit pour vendre bien cher son sang et sa vie, à qui essayeroit de la luy oster, et se sauuerent ainsi: car volontiers on n'attaque pas ceux-cy, on court apres les effraiez. Voylà le tesmoignage de ce grand capitaine: qui nous apprend ce que nous essaions tous les iours, qu'il n'est rien qui nous iette tant aux dangers, qu'vne faim inconsideree de nous en mettre hors. _Quo timoris minus est, eo minus fermè periculi est._ Nostre peuple a tort, de dire, celuy-là craint la mort, quand il veut exprimer, qu'il y songe, et qu'il la preuoit. La preuoyance conuient egallement à ce qui nous touche en bien, et en mal. Considerer et iuger le danger, est aucunement le rebours de s'en estonner. Ie ne me sens pas assez fort pour soustenir le coup, et l'impetuosité, de cette passion de la peur, ny d'autre vehemente. Si i'en estois vn coup vaincu, et atterré, ie ne m'en releuerois iamais bien entier. Qui auroit faict perdre pied à mon ame, ne la remettroit iamais droicte en sa place. Elle se retaste et recherche trop vifuement et profondement. Et pourtant, ne lairroit iamais ressoudre et consolider la playe qui l'auroit percee. Il m'a bien pris qu'aucune maladie ne me l'ayt encore desmise. A chasque charge qui me vient, ie me presente et oppose, en mon haut appareil. Ainsi la premiere qui m'emporteroit, me mettroit sans ressource. Ie n'en fais point à deux. Par quelque endroict que le rauage fauçast ma leuee, me voyla ouuert, et noyé sans remede. Epicurus dit, que le sage ne peut iamais passer à vn estat contraire. I'ay quelque opinion de l'enuers de cette sentence; que qui aura esté vne fois bien fol, ne sera nulle autre fois bien sage. Dieu me donne le froid selon la robe, et me donne les passions selon le moyen que i'ay de les soustenir. Nature m'ayant descouuert d'vn costé, m'a couuert de l'autre: m'ayant desarmé de force, m'a armé d'insensibilité, et d'vne apprehension reglee, ou mousse. Or ie ne puis souffrir long temps, et les souffrois plus difficilement en ieunesse, ny coche, ny littiere, ny bateau, et hay toute autre voiture que de cheual, en la ville, et aux champs. Mais ie puis souffrir la lictiere, moins qu'vn coche: et par mesme raison, plus aisement vne agitation rude sur l'eau, d'où se produict la peur, que le mouuement qui se sent en temps calme. Par cette legere secousse, que les auirons donnent, desrobant le vaisseau soubs nous, ie me sens brouiller, ie ne sçay comment, la teste et l'estomach: comme ie ne puis souffrir sous moy vn siege tremblant. Quand la voile, ou le cours de l'eau, nous emporte esgallement, ou qu'on nous touë, cette agitation vnie, ne me blesse aucunement. C'est vn remuement interrompu, qui m'offence: et plus, quand il est languissant. Ie ne sçaurois autrement peindre sa forme. Les medecins m'ont ordonné de me presser et sangler d'vne seruiette le bas du ventre, pour remedier à cet accident: ce que ie n'ay point essayé, ayant accoustumé de lucter les deffauts qui sont en moy, et les dompter par moy-mesme. Si i'en auoy la memoire suffisamment informee, ie ne pleindroy mon temps à dire icy l'infinie varieté, que les histoires nous presentent de l'vsage des coches, au seruice de la guerre: diuers selon les nations, selon les siecles: de grand effect, ce me semble, et necessité. Si que c'est merueille, que nous en ayons perdu toute cognoissance. I'en diray seulement cecy, que tout freschement, du temps de nos peres, les Hongres les mirent tres-vtilement en besongne contre les Turcs: en chacun y ayant vn rondelier et vn mousquetaire, et nombre de harquebuzes rengees, prestes et chargees: le tout couuert d'vne pauesade, à la mode d'vne galliotte. Ils faisoient front à leur bataille de trois mille tels coches et apres que le canon auoit ioué, les faisoient tirer, et aualler aux ennemys cette salue, auant que de taster le reste: qui n'estoit pas vn leger auancement: ou descochoient lesdits coches dans leurs escadrons, pour les rompre et y faire iour: outre le secours qu'ils en pouuoient prendre, pour flanquer en lieu chatouilleux, les trouppes marchants en la campagne: ou à couurir vn logis à la haste, et le fortifier. De mon temps, vn Gentil-homme, en l'vne de nos frontieres, impost de sa personne, et ne trouuant cheual capable de son poids, ayant vne querelle, marchoit par païs en coche, de mesme cette peinture, et s'en trouuoit tres-bien. Mais laissons ces coches guerriers. Comme si leur neantise n'estoit assez cognue à meilleures enseignes, les derniers Roys de nostre premiere race marchoient par païs en vn chariot mené de quatre bœufs. Marc Antoine fut le premier, qui se fit trainer à Rome, et vne garse menestriere quand et luy, par des lyons attelez à vn coche. Heliogabalus en fit depuis autant, se disant Cibelé la mere des Dieux: et aussi par des tigres, contrefaisant le Dieu Bacchus: il attela aussi par fois deux cerfs à son coche: et vne autre fois quatre chiens: et encore quatre garses nues, se faisant trainer par elles, en pompe, tout nud. L'empereur Firmus fit mener son coche, à des autruches de merueilleuse grandeur, de maniere qu'il sembloit plus voler que rouler. L'estrangeté de ces inuentions, me met en teste cett' autre fantasie: Que c'est vne espece de pusillanimité, aux monarques, et vn tesmoignage de ne sentir point assez, ce qu'ils sont, de trauailler à se faire valloir et paroistre, par despenses excessiues. Ce seroit chose excusable en pays estranger: mais parmy ses subiects, où il peut tout, il tire de sa dignité, le plus extreme degré d'honneur, où il puisse arriuer. Comme à vn Gentil-homme, il me semble, qu'il est superflu de se vestir curieusement en son priué: sa maison, son train, sa cuysine respondent assez de luy. Le conseil qu'Isocrates donne à son Roy, ne me semble sans raison: Qu'il soit splendide en meubles et vtensiles: d'autant que c'est vne despense de duree, qui passe iusques à ses successeurs: et qu'il fuye toutes magnificences, qui s'escoulent incontinent et de l'vsage et de la memoire. I'aymois à me parer quand i'estoy cadet, à faute d'autre parure: et me seoit bien. Il en est sur qui les belles robes pleurent. Nous auons des comtes merueilleux de la frugalité de nos Roys au tour de leurs personnes, et en leurs dons: grands Roys en credit, en valeur, et en fortune. Demosthenes combat à outrance, la loy de sa ville, qui assignoit les deniers publics aux pompes des ieux, et de leurs festes. Il veut que leur grandeur se montre, en quantité de vaisseaux bien equippez, et bonnes armees bien fournies. Et a lon raison d'accuser Theophrastus, qui establit en son liure des richesses, vn aduis contraire: et maintient telle nature de despense, estre le vray fruit de l'opulence. Ce sont plaisirs, dit Aristote, qui ne touchent que la plus basse commune: qui s'euanouissent de la souuenance aussi tost qu'on en est rassasié: et desquels nul homme iudicieux et graue ne peut faire estime. L'emploitte me sembleroit bien plus royale, comme plus vtile, iuste et durable, en ports, en haures, fortifications et murs: en bastiments somptueux, en eglises, hospitaux, colleges, reformation de ruës et chemins: en quoy le Pape Gregoire treziesme lairra sa memoire recommandable à long temps: et en quoy nostre Royne Catherine tesmoigneroit à longues annees sa liberalité naturelle et munificence, si ses moyens suffisoient à son affection. La Fortune m'a faict grand desplaisir d'interrompre la belle structure du Pont neuf, de nostre grand' ville, et m'oster l'espoir auant mourir d'en veoir en train le seruice. Outre ce, il semble aux subiects spectateurs de ces triomphes, qu'on leur fait montre de leurs propres richesses, et qu'on les festoye à leurs despens. Car les peuples presument volontiers des Roys, comme nous faisons de nos valets: qu'ils doiuent prendre soing de nous apprester en abondance tout ce qu'il nous faut, mais qu'ils n'y doiuent aucunement toucher de leur part. Et pourtant l'Empereur Galba, ayant pris plaisir à vn musicien pendant son souper, se fit porter sa boëte, et luy donna en sa main vne poignee d'escus, qu'il y pescha, auec ces paroles: Ce n'est pas du public, c'est du mien. Tant y a, qu'il aduient le plus souuent, que le peuple a raison: et qu'on repaist ses yeux, de ce dequoy il auoit à paistre son ventre. La liberalité mesme n'est pas bien en son lustre en main souueraine: les priuez y ont plus de droict. Car à le prendre exactement, vn Roy n'a rien proprement sien; il se doibt soy-mesmes à autruy. La iurisdiction ne se donne point en faueur du iuridiciant: c'est en faueur du iuridicié. On fait vn superieur, non iamais pour son profit, ains pour le profit de l'inferieur: et vn medecin pour le malade, non pour soy. Toute magistrature, comme tout art, iette sa fin hors d'elle. _Nulla ars in se versatur._ Parquoy les gouuerneurs de l'enfance des Princes, qui se piquent à leur imprimer cette vertu de largesse: et les preschent de ne sçauoir rien refuser, et n'estimer rien si bien employé, que ce qu'ils donront (instruction que i'ay veu en mon temps fort en credit) ou ils regardent plus à leur proufit, qu'à celuy de leur maistre: ou ils entendent mal à qui ils parlent. Il est trop aysé d'imprimer la liberalité, en celuy, qui a dequoy y fournir autant qu'il veut, aux despens d'autruy. Et son estimation se reglant, non à la mesure du present, mais à la mesure des moyens de celuy qui l'exerce, elle vient à estre vaine en mains si puissantes. Ils se trouuent prodigues, auant qu'ils soient liberaux. Pourtant est elle de peu de recommandation, au prix d'autres vertus royalles. Et la seule, comme disoit le tyran Dionysius, qui se comporte bien auec la tyrannie mesme. Ie luy apprendroy plustost ce verset du laboureur ancien,
Τη χειρι δει σπειρειν, αλλαμη ὁλω τω θυλακω
Qu'il faut à qui en veut retirer fruict, semer de la main, non pas verser du sac: il faut espandre le grain, non pas le respandre: et qu'ayant à donner, ou pour mieux dire, à payer, et rendre à tant de gens, selon qu'ils ont deseruy, il en doibt estre loyal et auisé dispensateur. Si la liberalité d'vn Prince est sans discretion et sans mesure, ie l'ayme mieux auare. La vertu Royalle semble consister le plus en la iustice. Et de toutes les parties de la iustice, celle là remerque mieux les Roys, qui accompagne la liberalité. Car ils l'ont particulierement reseruee à leur charge: là où toute autre iustice, ils l'exercent volontiers par l'entremise d'autruy. L'immoderee largesse, est vn moyen foible à leur acquerir bien-vueillance: car elle rebute plus de gens, qu'elle n'en practique: _Quo in plures vsus sis, minus in multos vti possis. Quid autem est stultius, quàm, quod libenter facias, curare vt id diutius facere non possis?_ Et si elle est employee sans respect du merite, fait vergongne à qui la reçoit: et se reçoit sans grace. Des tyrans ont esté sacrifiez à la hayne du peuple, par les mains de ceux mesme, qu'ils auoyent iniquement auancez: telle maniere d'hommes, estimants asseurer la possession des biens indeuement receuz, s'ils montrent auoir à mespris et hayne, celuy duquel ils les tenoyent, et se r'allient au iugement et opinion commune en cela. Les subiects d'vn Prince excessif en dons, se rendent excessifs en demandes: ils se taillent, non à la raison, mais à l'exemple. Il y a certes souuent, dequoy rougir, de nostre impudence. Nous sommes surpayez selon iustice, quand la recompence esgalle nostre seruice: car n'en deuons nous rien à nos Princes d'obligation naturelle? S'il porte nostre despence, il fait trop: c'est assez qu'il l'ayde: le surplus s'appelle bien-faict, lequel ne se peut exiger: car le nom mesme de la liberalité sonne liberté. A nostre mode, ce n'est iamais faict: le reçeu ne se met plus en compte: on n'ayme la liberalité que future. Par quoy plus vn Prince s'espuise en donnant, plus il s'appaourit d'amys. Comment assouuiroit il les enuies, qui croissent, à mesure qu'elles se remplissent? Qui a sa pensee à prendre, ne l'a plus à ce qu'il a prins. La conuoitise n'a rien si propre que d'estre ingrate. L'exemple de Cyrus ne duira pas mal en ce lieu, pour seruir aux Roys de ce temps, de touche, à recognoistre leurs dons, bien ou mal employez: et leur faire veoir, combien cet Empereur les assenoit plus heureusement, qu'ils ne font. Par où ils sont reduits à faire leurs emprunts, apres sur les subiects incognus, et plustost sur ceux, à qui ils ont faict du mal, que sur ceux, à qui ils ont faict du bien: et n'en reçoiuent aydes, où il y aye rien de gratuit, que le nom. Crœsus luy reprochoit sa largesse: et calculoit à combien se monteroit son thresor, s'il eust eu les mains plus restreintes. Il eut enuie de iustifier sa liberalité: et despeschant de toutes parts, vers les grands de son estat, qu'il auoit particulierement auancez: pria chacun de le secourir, d'autant d'argent qu'il pourroit, à vne sienne necessité: et le luy enuoyer par declaration. Quand touts ces bordereaux luy furent apportez, chacun de ses amys, n'estimant pas que ce fust assez faire, de luy en offrir seulement autant qu'il en auoit reçeu de sa munificence, y en meslant du sien propre beaucoup, il se trouua, que cette somme se montoit bien plus que ne disoit l'espargne de Crœsus. Sur quoy Cyrus: Ie ne suis pas moins amoureux des richesses, que les autres Princes, et en suis plustost plus mesnager. Vous voyez à combien peu de mise i'ay acquis le thresor inestimable de tant d'amis: et combien ils me sont plus fideles thresoriers, que ne seroient des hommes mercenaires, sans obligation, sans affection: et ma cheuance mieux logee qu'en des coffres, appellant sur moy la haine, l'enuie, et le mespris des autres Princes. Les Empereurs tiroient excuse à la superfluité de leurs ieux et montres publiques, de ce que leur authorité dependoit aucunement, aumoins par apparence, de la volonté du peuple Romain: lequel auoit de tout temps accoustumé d'estre flaté par telle sorte de spectacles et d'excez. Mais c'estoyent particuliers qui auoyent nourry cette coustume, de gratifier leurs concitoyens et compagnons: principalement sur leur bourse, par telle profusion et magnificence. Elle eut tout autre goust, quand ce furent les maistres qui vindrent à l'imiter. _Pecuniarum translatio à iustis dominis ad alienos non debet liberalis videri._ Philippus de ce que son fils essayoit par presents, de gaigner la volonté des Macedoniens, l'en tança par vne lettre, en cette maniere. Quoy? as tu enuie, que tes subiects te tiennent pour leur boursier, non pour leur Roy? Veux tu les prattiquer? Prattique les, des bien-faicts de ta vertu, non des bien-faicts de ton coffre. C'etoit pourtant vne belle chose, d'aller faire apporter et planter en la place aux arenes, vne grande quantité de gros arbres, tous branchus et tous verts, representans vne grande forest ombrageuse, despartie en belle symmetrie: et le premier iour, ietter là dedans mille austruches, mille cerfs, mille sangliers, et mille dains, les abandonnant à piller au peuple: le lendemain faire assommer en sa presence, cent gros lyons, cent leopards, et trois cens ours: et pour le troisiesme iour, faire combatre à outrance, trois cens paires de gladiateurs, comme fit l'Empereur Probus. C'estoit aussi belle chose à voir, ces grands amphitheatres encroustez de marbre au dehors, labouré d'ouurages et statues, le dedans reluisant de rares enrichissemens,
_Baltheus en gemmis, en illita porticus auro._
Tous les costez de ce grand vuide, remplis et enuironnez depuis le fons iusques au comble, de soixante ou quatre vingts rangs d'eschelons, aussi de marbre, couuers de carreaux,
_Exeat, inquit, Si pudor est, et puluino surgat equestri, Cuius res legi non sufficit,_
où se peussent renger cent mille hommes, assis à leur aise. Et la place du fons, où les ieux se iouoyent, la faire premierement par art, entr'ouurir et fendre en creuasses, representant des antres qui vomissoient les bestes destinees au spectacle: et puis secondement l'inonder d'vne mer profonde, qui charioit force monstres marins, chargee de vaisseaux armez à representer vne bataille naualle: et tiercement, l'applanir et assecher de nouueau, pour le combat des gladiateurs: et pour la quatriesme façon, la sabler de vermillon et de storax, au lieu d'arene, pour y dresser vn festin solemne, à tout ce nombre infiny de peuple: le dernier acte d'vn seul iour.
_Quoties nos descendentis arenæ Vidimus in partes, ruptáque voragine terræ Emersisse feras, et ijsdem sæpe latebris Aurea cum croceo creuerunt arbuta libro! Nec solùm nobis siluestria cernere monstra Contigit, æquoreos ego cum certantibus vrsis Spectaui vitulos, et equorum nomine dignum, Sed deforme pecus._
Quelquefois on y a faict naistre, vne haute montaigne pleine de fruitiers et arbres verdoyans, rendant par son feste, vn ruisseau d'eau, comme de la bouche d'vne viue fontaine. Quelquefois on y promena vn grand nauire, qui s'ouuroit et desprenoit de soy-mesmes, et apres auoir vomy de son ventre, quatre ou cinq cens bestes à combat, se resserroit et s'esuanouissoit, sans ayde. Autresfois, du bas de cette place, ils faisoient eslancer des surgeons et filets d'eau, qui reiallissoient contremont, et à cette hauteur infinie, alloient arrousant et embaumant cette infinie multitude. Pour se couurir de l'iniure du temps, ils faisoient tendre cette immense capacité, tantost de voyles de pourpre labourez à l'éguille, tantost de soye, d'vne ou autre couleur, et les auançoyent et retiroyent en vn moment, comme il leur venoit en fantasie,
_Quamuis non modico caleant spectacula sole, Vela reducuntur, cùm venit Hermogenes._
Les rets aussi qu'on mettoit au deuant du peuple, pour le defendre de la violence de ces bestes eslancees, estoient tyssus d'or,
_Auro quoque torta refulgent Retia._
S'il y a quelque chose qui soit excusable en tels excez, c'est, où l'inuention et la nouueauté, fournit d'admiration, non pas la despence. En ces vanitez mesme, nous descouurons combien ces siecles estoyent fertiles d'autres esprits que ne sont les nostres. Il va de cette sorte de fertilité, comme il fait de toutes autres productions de la Nature. Ce n'est pas à dire qu'elle y ayt lors employé son dernier effort. Nous n'allons point, nous rodons plustost, et tourneuirons çà et là: nous nous promenons sur nos pas. Ie crains que nostre cognoissance soit foible en tous sens. Nous ne voyons ny gueres loing, ny guere arriere. Elle embrasse peu, et vit peu: courte et en estendue de temps, et en estendue de matiere.
_Vixere fortes ante Agamemnona Multi, sed omnes illacrymabiles Vrgentur, ignotique longa Nocte.
Et supera bellum Troianum et funera Troiæ, Multi alias alij quoque res cecinere poetæ._
Et la narration de Solon, sur ce qu'il auoit apprins des prestres d'Ægypte de la longue vie de leur estat, et maniere d'apprendre et conseruer les histoires estrangeres, ne me semble tesmoignage de refus en cette consideration. _Si interminatam in omnes partes magnitudinem regionum videremus et temporum, in quam se iniiciens animus et intendens, ita latè longeque peregrinatur, vt nullam oram vltimi videat, in qua possit insistere: in hac immensitate infinita, vis innumerabilium appareret formarum._ Quand tout ce qui est venu par rapport du passé, iusques à nous, seroit vray, et seroit sçeu par quelqu'vn, ce seroit moins que rien, au prix de ce qui est ignoré. Et de cette mesme image du monde, qui coule pendant que nous y sommes, combien chetiue et racourcie est la cognoissance des plus curieux? Non seulement des euenemens particuliers, que Fortune rend souuent exemplaires et poisans: mais de l'estat des grandes polices et nations, il nous en eschappe cent fois plus, qu'il n'en vient a nostre science. Nous escrions, du miracle de l'inuention de nostre artillerie, de nostre impression: d'autres hommes, vn autre bout du monde à la Chine, en iouyssoit mille ans auparauant. Si nous voyions autant du monde, comme nous n'en voyons pas, nous apperceurions, comme il est à croire, vne perpetuelle multiplication et vicissitude de formes. Il n'y a rien de seul et de rare, eu esgard à Nature, ouy bien eu esgard à nostre cognoissance: qui est vn miserable fondement de nos regles, et qui nous represente volontiers vne tres-fauce image des choses. Comme vainement nous concluons auiourd'huy, l'inclination et la decrepitude du monde, par les arguments que nous tirons de nostre propre foiblesse et decadence:
_Iámque adeo affecta est ætas, affectáque tellus._
Ainsi vainement concluoit cettuy-la, sa naissance et ieunesse, par la vigueur qu'il voyoit aux esprits de son temps, abondans en nouuelletez et inuentions de diuers arts: