Essais de Montaigne (self-édition) - Volume III

Part 16

Chapter 161,970 wordsPublic domain

nous auons besoing d'estre sollicitez et chatouillez, par quelque agitation mordicante, comme est cette-cy. Voyez combien elle a rendu de ieunesse, vigueur et de gayeté, au sage Anacreon. Et Socrates, plus vieil que ie ne suis, parlant d'vn obiect amoureux: M'estant, dit-il, appuyé contre son espaule, de la mienne, et approché ma teste à la sienne, ainsi que nous regardions ensemble dans vn liure, ie senty sans mentir, soudain vne piqueure dans l'espaule, comme de quelque morsure de beste; et fus plus de cinq iours depuis, qu'elle me fourmilloit: et m'escoula dans le cœur vne demangeaison continuelle. Vn attouchement, et fortuite, et par vne espaule, aller eschauffer, et alterer vne ame refroidie, et esneruee par l'aage, et la premiere de toutes les humaines, en reformation. Pourquoy non dea? Socrates estoit homme, et ne vouloit ny estre ny sembler autre chose. La philosophie n'estriue point contre les voluptez naturelles, pourueu que la mesure y soit ioincte: et en presche la moderation, non la fuitte. L'effort de sa resistance s'emploie contre les estrangeres et bastardes. Elle dit que les appetits du corps ne doiuent pas estre augmentez par l'esprit. Et nous aduertit ingenieusement, de ne vouloir point esueiller nostre faim par la saturité: de ne vouloir farcir, au lieu de remplir le ventre: d'euiter toute iouyssance, qui nous met en disette: et toute viande et breuuage, qui nous altere, et affame. Comme au seruice de l'amour elle nous ordonne, de prendre vn obiect qui satisface simplement au besoing du corps, qui n'esmeuue point l'ame: laquelle n'en doit pas faire son faict, ains suyure nüement et assister le corps. Mais ay-ie pas raison d'estimer, que ces preceptes, qui ont pourtant d'ailleurs, selon moy, vn peu de rigueur, regardent vn corps qui face son office: et qu'à vn corps abbattu, comme vn estomach prosterné, il est excusable de le rechauffer et soustenir par art: et par l'entremise de la fantasie, luy faire reuenir l'appetit et l'allegresse, puis que de soy il l'a perdue? Pouuons nous pas dire, qu'il n'y a rien en nous, pendant cette prison terrestre, purement, ny corporel, ny spirituel: et qu'iniurieusement nous desmembrons vn homme tout vif: et qu'il semble y auoir raison, que nous nous portions enuers l'vsage du plaisir, aussi fauorablement aumoins, que nous faisons enuers la douleur? Elle estoit, pour exemple, vehemente, iusques à la perfection, en l'ame des saincts par la pœnitence. Le corps y auoit naturellement part, par le droict de leur colligance, et si pouuoit auoir peu de part à la cause: si ne se sont ils pas contentez qu'il suyuist nuement, et assistast l'ame affligee. Ils l'ont affligé luymesme, de peines atroces et propres: affin qu'à l'enuy l'vn de l'autre, l'ame et le corps plongeassent l'homme dans la douleur, d'autant plus salutaire, que plus aspre. En pareil cas, aux plaisirs corporels, est-ce pas iniustice d'en refroidir l'ame, et dire, qu'il l'y faille entrainer, comme à quelque obligation et necessité contreinte et seruile? C'est à elle plustost de les couuer et fomenter: de s'y presenter et conuier: la charge de regir luy appartenant. Comme c'est aussi à mon aduis à elle, aux plaisirs, qui luy sont propres, d'en inspirer et infondre au corps tout le ressentiment que porte sa condition, et de s'estudier qu'ils luy soient doux et salutaires. Car c'est bien raison, comme ils disent, que le corps ne suyue point ses appetits au dommage de l'esprit. Mais pourquoy n'est-ce pas aussi raison, que l'esprit ne suiue pas les siens, au dommage du corps? Ie n'ay point autre passion qui me tienne en haleine. Ce que l'auarice, l'ambition, les querelles, les procés, font à l'endroit des autres, qui comme moy, n'ont point de vacation assignee, l'amour le feroit plus commodément. Il me rendroit, la vigilance, la sobrieté, la grace, le soing de ma personne: r'asseureroit ma contenance, à ce que les grimaces de la vieillesse, ces grimaces difformes et pitoyables, ne vinssent à la corrompre: me remettroit aux estudes sains et sages, par où ie me peusse rendre plus estimé et plus aymé: ostant à mon esprit le desespoir de soy, et de son vsage, et le raccointant à soy: me diuertiroit de mille pensees ennuyeuses, de mille chagrins melancholiques que l'oysiueté nous charge en tel aage, et le mauuais estat de nostre santé: reschaufferoit aumoins en songe, ce sang que nature abandonne: soustiendroit le menton, et allongeroit vn peu les nerfs, et la vigueur et allegresse de la vie, à ce pauure homme, qui s'en va le grand train vers sa ruine. Mais i'entens bien que c'est vne commodité fort mal-aisée à recouurer. Par foiblesse, et longue experience, nostre goust est deuenu plus tendre et plus exquis. Nous demandons plus, lors que nous apportons moins. Nous voulons le plus choisir, lors que nous meritons le moins d'estre acceptez. Nous cognoissans tels, nous sommes moins hardis, et plus defians: rien ne nous peut asseurer d'estre aymez, veu nostre condition, et la leur. I'ay honte de me trouuer parmy cette verte et bouillante ieunesse,

_Cuius in indomito constantior inguine neruus, Quàm noua collibus arbor inhæret._

Qu'irions nous presenter nostre misere parmy cette allégresse?

_Possint vt iuuenes visere feruidi Multo non sine risu, Dilapsam in cineres facem._

Ils ont la force et la raison pour eux: faisons leur place: nous n'auons plus que tenir. Et ce germe de beauté naissante, ne se laisse manier à mains si gourdes, et prattiquer à moyens purs materiels. Car, comme respondit ce philosophe ancien, à celuy qui se moquoit, dequoy il n'auoit sçeu gaigner la bonne grace d'vn tendron qu'il pourchassoit: Mon amy, le hameçon ne mord pas à du fromage si frais. Or c'est vn commerce qui a besoin de relation et de correspondance. Les autres plaisirs que nous receuons, se peuuent recognoistre par recompenses de nature diuerse: mais cettuy-cy ne se paye que de mesme espece de monnoye. En verité en ce desduit, le plaisir que ie fay, chatouille plus doucement mon imagination, que celuy qu'on me fait. Or cil n'a rien de genereux, qui peut receuoir plaisir où il n'en donne point; c'est vne vile ame, qui veut tout deuoir, et qui se plaist de nourrir de la conference, auec les personnes ausquels il est en charge. Il n'y a beauté, ny grace, ny priuauté si exquise, qu'vn galant homme deust desirer à ce prix. Si elles ne nous peuuent faire du bien que par pitié: i'ayme bien plus cher ne viure point, que de viure d'aumosne. Ie voudrois auoir droit de leur demander, au stile auquel i'ay veu quester en Italie: _Fate bene per voi_: ou à la guise que Cyrus exhortoit ses soldats, Qui m'aymera, si me suiue. R'alliez vous, me dira lon, à celles de vostre condition, que la compagnie de mesme fortune vous rendra plus aysees. O la sotte composition et insipide!

_Nolo Barbam vellere mortuo leoni._

Xenophon employe pour obiection et accusation, contre Menon, qu'en son amour il embesongna des obiects passants fleur. Ie trouue plus de volupté à seulement veoir le juste et doux meslange de deux ieunes beautés: ou à le seulement considerer par fantasie, qu'à faire moy mesme le second, d'vn meslange triste et informe. Ie resigne cet appetit fantastique, à l'Empereur Galba, qui ne s'addonnoit qu'aux chairs dures et vieilles: et à ce pauure miserable,

_O ego di faciant talem te cernere possim, Charáque mutatis oscula ferre comis, Amplectique meis corpus non pingue lacertis!_

Et entre les premieres laideurs, ie compte les beautez artificielles et forcees. Emonez ieune gars de Chio, pensant par des beaux attours, acquerir la beauté que nature luy ostoit, se presenta au philosophe Arcesilaus: et luy demanda si vn sage se pourroit veoir amoureux: Ouy dea, respondit l'autre, pourueu que ce ne fust pas d'vne beauté paree et sophistiquee comme la tienne. La laideur d'vne vieillesse aduouee, est moins vieille, et moins laide à mon gré, qu'vne autre peinte et lissee. Le diray-ie, pourueu qu'on ne m'en prenne à la gorge? L'amour ne me semble proprement et naturellement en sa saison, qu'en l'aage voisin de l'enfance:

_Quem si puellarum insereres choro, Mille sagaces falleret hospites Discrimen obscurum, solutis Crinibus, ambiguóque vultu._

Et la beauté non plus. Car ce qu'Homere l'estend iusqu'à ce que le menton commence à s'ombrager, Platon mesme l'a remarqué pour rare. Et est notoire la cause pour laquelle le sophiste Dion appelloit les poils folets de l'adolescence, Aristogitons et Harmodiens. En la virilité, ie le trouue desia aucunement hors de son siege, non qu'en la vieillesse.

_Importunus enim transuolat aridas Quercus._

Et Marguerite Royne de Nauarre, alonge en femme, bien loing, l'auantage des femmes: ordonnant qu'il est saison à trente ans, qu'elles changent le titre de belles en bonnes. Plus courte possession nous luy donnons sur nostre vie, mieux nous en valons. Voyez son port. C'est vn menton puerile, qui ne sçait en son eschole, combien on procede au rebours de tout ordre. L'estude, l'exercitation, l'vsage, sont voyes à l'insuffisance: les nouices y regentent. _Amor ordinem nescit._ Certes sa conduicte a plus de galbe, quand elle est meslee d'inaduertance, et de trouble: les fautes, les succez contraires y donnent poincte et grace. Pourueu qu'elle soit aspre et affamee, il chaut peu, qu'elle soit prudente. Voyez comme il va chancelant, chopant, et folastrant. On le met aux ceps, quand on le guide par art, et sagesse. Et contraint on sa diuine liberté, quand on le submet à ces mains barbues et calleuses. Au demeurant, ie leur oy souuent peindre cette intelligence toute spirituelle, et desdaigner de mettre en consideration l'interest que les sens y ont. Tout y sert. Mais ie puis dire auoir veu souuent, que nous auons excusé la foiblesse de leurs esprits, en faueur de leurs beautez corporelles, mais que ie n'ay point encore veu, qu'en faueur de l'esprit, tant rassis, et meur soit-il, elles vueillent prester la main à vn corps, qui tombe tant soit peu en decadence. Que ne prend il enuie à quelqu'vne, de faire cette noble harde Socratique, du corps à l'esprit, achetant au prix de ses cuisses, vne intelligence et generation philosophique et spirituelle: le plus haut prix où elle les puisse monter: Platon ordonne en ses loix, que celuy qui aura faict quelque signalé et vtile exploit en la guerre, ne puisse estre refusé durant l'expedition d'icelle, sans respect de sa laideur ou de son aage, du baiser, ou autre faueur amoureuse, de qui il la vueille. Ce qu'il trouue si iuste en recommandation de la valeur militaire, ne le peut il pas estre aussi, en recommandation de quelque autre valeur? Et que ne prend il enuie à vne de preoccuper sur ses compagnes la gloire de cet amour chaste? chaste dis-ie bien,

_Nam si quando ad prælia ventum est, Vt quondam in stipulis magnus sine viribus ignis Incassum furit._

Les vices qui s'estouffent en la pensee, ne sont pas des pires. Pour finir ce notable commentaire, qui m'est eschappé d'vn flux de caquet: flux impetueux par fois et nuisible,

_Vt missum sponsi furtiuo munere malum Procurrit casto virginis è gremio: Quod miseræ oblitæ molli sub veste locatum, Dum aduentu matris prosilit, excutitur, Atque illud prono præceps agitur decursu: Huic manat tristi conscius ore rubor._

Ie dis, que les masles et femelles, sont iettez en mesme moule, sauf l'institution et l'vsage, la difference n'y est pas grande. Platon appelle indifferemment les vns et les autres, à la societé de tous estudes, exercices, charges et vacations guerrieres et paisibles, en sa republique. Et le philosophe Antisthenes, ostoit toute distinction entre leur vertu et la nostre. Il est bien plus aisé d'accuser l'vn sexe, que d'excuser l'autre. C'est ce qu'on dit, Le fourgon se moque de la paele.

CHAPITRE VI.

_Des Coches._

IL est bien aisé à verifier, que les grands autheurs, escriuans des causes, ne se seruent pas seulement de celles qu'ils estiment estre vrayes, mais de celles encores qu'ils ne croient pas, pourueu qu'elles ayent quelque inuention et beauté. Ils disent assez veritablement et vtilement, s'ils disent ingenieusement. Nous ne pouuons nous asseurer de la maistresse cause, nous en entassons plusieurs, pour voir si par rencontre elle se trouuera en ce nombre,

_Namque vnam dicere causam Non satis est, verum plures, vnde vna tamen sit._