Essais de Montaigne (self-édition) - Volume III
Part 14
Quand ie rumine ce, _reiicit_, _pascit_, _inhians_, _molli_, _fouet_, _medullas_, _labefacta_, _pendet_, _percurrit_, et cette noble, _circumfusa_, mere du gentil _infusus_, i'ay desdain de ces menues pointes et allusions verballes, qui nasquirent depuis. A ces bonnes gens, il ne falloit d'aigue et subtile rencontre. Leur langage est tout plein, et gros d'vne vigueur naturelle et constante. Ils sont tout epigramme: non la queuë seulement, mais la teste, l'estomach, et les pieds. Il n'y a rien d'efforcé, rien de trainant: tout y marche d'vne pareille teneur. _Contextus totus virilis est, non sunt circa flosculos occupati._ Ce n'est pas vne eloquence molle, et seulement sans offence: elle est nerueuse et solide, qui ne plaist pas tant, comme elle remplit et rauit: et rauit le plus, les plus forts esprits. Quand ie voy ces braues formes de s'expliquer, si vifues, si profondes, ie ne dis pas que c'est bien dire, ie dis que c'est bien penser. C'est la gaillardise de l'imagination, qui esleue et enfle les parolles. _Pectus est quod disertum facit._ Nos gens appellent iugement, langage, et beaux mots, les pleines conceptions. Cette peinture est conduitte, non tant par dexterité de la main, comme pour auoir l'obiect plus vifuement empreint en l'ame. Gallus parle simplement, par ce qu'il conçoit simplement. Horace ne se contente point d'vne superficielle expression, elle le trahiroit: il voit plus clair et plus outre dans les choses: son esprit crochette et furette tout le magasin des mots et des figures, pour se representer: et les luy faut outre l'ordinaire, comme sa conception est outre l'ordinaire. Plutarque dit, qu'il veid le langage Latin par les choses. Icy de mesme: le sens esclaire et produit les parolles: non plus de vent, ains de chair et d'os. Elles signifient, plus qu'elles ne disent. Les imbecilles sentent encores quelque image de cecy. Car en Italie ie disois ce qu'il me plaisoit en deuis communs: mais aux propos roides, ie n'eusse osé me fier à vn idiome, que ie ne pouuois plier ny contourner, outre son alleure commune. I'y veux pouuoir quelque chose du mien. Le maniement et employte des beaux esprits, donne prix à la langue: non pas l'innouant, tant, comme la remplissant de plus vigoreux et diuers seruices, l'estirant et ployant. Ils n'y apportent point des mots: mais ils enrichissent les leurs, appesantissent et enfoncent leur signification et leur vsage: luy apprenent des mouuements inaccoustumés: mais prudemment et ingenieusement. Et combien peu cela soit donné à tous, il se voit par tant d'escriuains François de ce siecle. Ils sont assez hardis et dédaigneux, pour ne suyure la route commune: mais faute d'inuention et de discretion les pert. Il ne s'y voit qu'vne miserable affectation d'estrangeté: des desguisements froids et absurdes, qui au lieu d'esleuer, abbattent la matiere. Pourueu qu'ils se gorgiasent en la nouuelleté, il ne leur chaut de l'efficace. Pour saisir vn nouueau mot, ils quittent l'ordinaire, souuent plus fort et plus nerueux. En nostre langage ie trouue assez d'estoffe, mais vn peu faute de façon. Car il n'est rien, qu'on ne fist du iargon de nos chasses, et de nostre guerre, qui est vn genereux terrein à emprunter. Et les formes de parler, comme les herbes, s'amendent et fortifient en les transplantant. Ie le trouue suffisamment abondant, mais non pas maniant et vigoureux suffisamment. Il succombe ordinairement à vne puissante conception. Si vous allez tendu, vous sentez souuent qu'il languit soubs vous, et fleschit: et qu'à son deffaut le Latin se presente au secours, et le Grec à d'autres. D'aucuns de ces mots que ie viens de trier, nous en apperçeuons plus mal-aysement l'energie, d'autant que l'vsage et la frequence, nous en ont aucunement auily et rendu vulgaire la grace. Comme en nostre commun, il s'y rencontre des frases excellentes, et des metaphores, desquelles la beauté flestrit de vieillesse, et la couleur s'est ternie par maniement trop ordinaire. Mais cela n'oste rien du goust, à ceux qui ont bon nez: ny ne desroge à la gloire de ces anciens autheurs, qui, comme il est vraysemblable, mirent premierement ces mots en ce lustre. Les sciences traictent les choses trop finement, d'vne mode artificielle, et differente à la commune et naturelle. Mon page fait l'amour, et l'entend: lisez luy Leon Hebreu, et Ficin: on parle de luy, de ses pensees, et de ses actions, et si n'y entend rien. Ie ne recognois chez Aristote, la plus part de mes mouuemens ordinaires. On les a couuers et reuestus d'vne autre robbe, pour l'vsage de l'eschole. Dieu leur doint bien faire: si i'estois du mestier, ie naturaliserois l'art, autant comme ils artialisent la nature. Laissons là Bembo et Equicola. Quand i'escris, ie me passe bien de la compagnie, et souuenance des liures: de peur qu'ils n'interrompent ma forme. Aussi qu'à la verité, les bons autheurs m'abbattent par trop, et rompent le courage. Ie fais volontiers le tour de ce peintre, lequel ayant miserablement representé des coqs, deffendoit à ses garçons, qu'ils ne laissassent venir en sa boutique aucun coq naturel. Et auroy plustost besoing, pour me donner vn peu de lustre, de l'inuention du musicien Antinonydes, qui, quand il auoit à faire la musique, mettoit ordre que deuant ou apres luy, son auditoire fust abbreuué de quelques autres mauuais chantres. Mais ie me puis plus malaisément deffaire de Plutarque: il est si vniuersel et si plain, qu'à toutes occasions, et quelque suiect extrauagant que vous ayez pris, il s'ingere à vostre besonge, et vous tend vne main liberale et inespuisable de richesses, et d'embellissemens. Il m'en fait despit, d'estre si fort exposé au pillage de ceux qui le hantent. Ie ne le puis si peu racointer, que ie n'en tire cuisse ou aile. Pour ce mien dessein, il me vient aussi à propos, d'escrire chez moy, en pays sauuage, où personne ne m'aide, ny me releve: où ie ne hante communément homme, qui entende le Latin de son patenostre; et de François vn peu moins. Ie l'eusse faict meilleur ailleurs, mais l'ouurage eust esté moins mien. Et sa fin principale et perfection, c'est d'estre exactement mien. Ie corrigerois bien vne erreur accidentale, dequoy ie suis plein, ainsi que ie cours inaduertemment: mais les imperfections qui sont en moy ordinaires et constantes, ce seroit trahison de les oster. Quand on m'a dict ou que moy-mesme me suis dict: Tu es trop espais en figures, voyla vn mot du cru de Gascongne: voyla vne phrase dangereuse: (ie n'en refuis aucune de celles qui s'vsent emmy les rues Françoises: ceux qui veulent combatre l'vsage par la grammaire se moquent) voylà vn discours ignorant: voylà vn discours paradoxe, en voylà vn trop fol: tu te ioues souuent, on estimera que tu dies à droit, ce que tu dis à feinte. Oüy, fais-ie, mais ie corrige les fautes d'inaduertence, non celles de coustume. Est-ce pas ainsi que ie parle par tout? me represente-ie pas viuement? suffit. I'ay faict ce que i'ay voulu: tout le monde me recognoist en mon liure, et mon liure en moy. Or i'ay vne condition singeresse et imitatrice. Quand ie me meslois de faire des vers, et n'en fis iamais que des Latins, ils accusoient euidemment le poëte que ie venois dernierement de lire. Et de mes premiers Essays, aucuns puent vn peu l'estranger. A Paris ie parle vn langage aucunement autre qu'à Montaigne. Qui que ie regarde auec attention, m'imprime facilement quelque chose du sien. Ce que ie considere, ie l'vsurpe: vne sotte contenance, vne desplaisante grimace, vne forme de parler ridicule. Les vices plus. D'autant qu'ils me poingnent, ils s'acrochent à moy, et ne s'en vont pas sans secouer. On m'a veu plus souuent iurer par similitude, que par complexion. Imitation meurtriere, comme celle des singes horribles en grandeur et en force, que le Roy Alexandre rencontra en certaine contree des Indes. Desquels il eust esté autrement difficile de venir à bout. Mais ils en presterent le moyen par cette leur inclination à contrefaire tout ce qu'ils voyent faire. Car par là les chasseurs apprindrent de se chausser des souliers à leur veuë, auec force nœuds de liens: de s'affubler d'accoustremens de teste à tout des lacs courants, et oindre par semblant, leurs yeux de glux. Ainsi mettoyent imprudemment à mal, ces pauures bestes, leur complexion singeresse. Ils s'engluoient, s'encheuestroyent et garrotoyent eux mesmes. Cette autre faculté, de representer ingenieusement les gestes et parolles d'vn autre, par dessein qui apporte souuent plaisir et admiration, n'est en moy, non plus qu'en vne souche. Quand ie iure selon moy, c'est seulement, par Dieu, qui est le plus droit de touts les serments. Ils disent, que Socrates iuroit le chien: Zenon cette mesme interiection, qui sert à cette heure aux Italiens, Cappari: Pythagoras, l'eau et l'air. Ie suis si aisé à receuoir sans y penser ces impressions superficielles, que si i'ay eu en la bouche, Sire ou Altesse, trois iours de suite, huict iours apres ils m'eschappent, pour excellence, ou pour seigneurie. Et ce que i'auray pris à dire en battelant et en me moquant, ie le diray lendemain serieusement. Parquoy, à escrire, i'accepte plus enuis les argumens battus, de peur que ie les traicte aux despens d'autruy. Tout argument m'est egallement fertile. Ie les prens sur vne mouche. Et Dieu vueille que celuy que i'ay icy en main, n'ait pas esté pris, par le commandement d'vne volonté autant volage. Que ie commence par celle qu'il me plaira, car les matieres se tiennent toutes enchesnees les vnes aux autres. Mais mon ame me desplaist, de ce qu'elle produit ordinairement ses plus profondes resueries, plus folles, et qui me plaisent le mieux, à l'improuueu, et lors que ie les cherche moins: lesquelles s'esuanouissent soudain, n'ayant sur le champ où les attacher. A cheual, à la table, au lict. Mais plus à cheual, où sont mes plus larges entretiens. I'ay le parler vn peu delicatement ialoux d'attention et de silence, si ie parle de force. Qui m'interrompt, m'arreste. En voyage, la necessité mesme des chemins couppe les propos. Outre ce, que ie voyage plus souuent sans compagnie, propre à ces entretiens de suite: par où ie prens tout loisir de m'entretenir moy-mesme. Il m'en aduient comme de mes songes: en songeant, ie les recommande à ma memoire, car ie songe volontiers que ie songe, mais le lendemain, ie me represente bien leur couleur, comme elle estoit, ou gaye, ou triste, ou estrange, mais quels ils estoient au reste, plus i'ahane à le trouuer, plus ie l'enfonce en l'oubliance. Aussi des discours fortuites qui me tombent en fantasie, il ne m'en reste en memoire qu'vne vaine image: autant seulement qu'il m'en faut pour me faire ronger, et despiter apres leur queste, inutilement. Or donc, laissant les liures à part, et parlant plus materiellement et simplement: ie trouue apres tout, que l'amour n'est autre chose, que la soif de cette iouyssance en vn subiect desiré: ny Venus autre chose, que le plaisir à descharger ses vases: comme le plaisir que nature nous donne à descharger d'autres parties: qui deuient vicieux ou par immoderation, ou par indiscretion. Pour Socrates, l'amour est appetit de generation par l'entremise de la beauté. Et considerant maintefois la ridicule titillation de ce plaisir, les absurdes mouuemens esceruelez et estourdis, dequoy il agite Zenon et Cratippus: cette rage indiscrete, ce visage enflammé de fureur et de cruauté, au plus doux effect de l'amour: et puis cette morgue graue, seuere, et ecstatique, en vne action si folle, qu'on ayt logé pesle-mesle nos delices et nos ordures ensemble: et que la supreme volupté aye du transy et du plaintif, comme la douleur: ie crois qu'il est vray, ce que dit Platon, que l'homme a esté faict par les Dieux pour leur iouët.
_Quænam ista iocandi Sæuitia?_
Et que c'est par moquerie, que Nature nous a laissé la plus trouble de nos actions, la plus commune: pour nous esgaller par là, et apparier les fols et les sages, et nous et les bestes. Le plus contemplatif, et prudent homme, quand ie l'imagine en cette assiette, ie le tiens pour affronteur, de faire le prudent et le contemplatif. Ce sont les pieds du paon, qui abbatent son orgueil.
_Ridentem dicere verum Quid vetat?_
Ceux qui parmi les ieux, refusent les opinions serieuses, font, dit quelqu'vn, comme celuy qui craint d'adorer la statuë d'vn sainct, si elle est sans deuantiere. Nous mangeons bien et beuuons comme les bestes: mais ce ne sont pas actions qui empeschent les offices de nostre ame. En celles-là, nous gardons nostre auantage sur elles: cette-cy met toute autre pensee soubs le ioug: abrutit et abestit par son imperieuse authorité, toute la theologie et philosophie qui est en Platon: et si ne s'en plaint pas. Par tout ailleurs vous pouuez garder quelque decence: toutes autres operations souffrent des regles d'honnesteté: cette-cy ne se peut pas seulement imaginer, que vicieuse ou ridicule. Trouuez y pour voir vn proceder sage et discret. Alexandre disoit qu'il se connoissoit principallement mortel, par cette action, et par le dormir: le sommeil suffoque et supprime les facultez de nostre ame, la besongne les absorbe et dissipe de mesme. Certes c'est vne marque non seulement de nostre corruption originele: mais aussi de nostre vanité et deformité. D'vn costé Nature nous y pousse, ayant attaché à ce desir, la plus noble, vtile, et plaisante de toutes ses functions: et la nous laisse d'autre part accuser et fuyr, comme insolente et deshonneste, en rougir et recommander l'abstinence. Sommes nous pas bien bruttes, de nommer brutale l'operation qui nous faict? Les peuples, és religions, se sont rencontrez en plusieurs conuenances: comme sacrifices, luminaires, encensements, ieusnes, offrandes: et entre autres, en la condemnation de cette action. Toutes les opinions y viennent, outre l'vsage si estendu des circoncisions. Nous auons à l'auanture raison, de nous blasmer, de faire vne si sotte production que l'homme: d'appeller l'action honteuse, et honteuses les parties qui y seruent (à cette heure sont les miennes proprement honteuses). Les Esseniens, dequoy parle Pline, se maintenoient sans nourrice, sans maillot, plusieurs siecles: de l'abbord des estrangers, qui, suiuants cette belle humeur, se rengeoient continuellement à eux: ayant toute vne nation, hazardé de s'exterminer plustost, que s'engager à vn embrassement feminin, et de perdre la suitte des hommes plustost, que d'en forger vn. Ils disent que Zenon n'eut affaire à femme, qu'vne fois en sa vie: et que ce fut par ciuilité, pour ne sembler dedaigner trop obstinement le sexe. Chacun fuit à le voir naistre, chacun court à le voir mourir. Pour le destruire, on cerche vn champ spacieux en pleine lumiere: pour le construire, on se musse dans vn creux tenebreux, et le plus contraint qu'il se peut. C'est le deuoir, de se cacher pour le faire, et c'est gloire, et naissent plusieurs vertus, de le sçauoir deffaire. L'vn est iniure, l'autre est faueur: car Aristote dit, que bonifier quelqu'vn, c'est le tuer, en certaine phrase de son païs. Les Atheniens, pour apparier la deffaueur de ces deux actions, ayants à mundifier l'isle de Delos, et se iustifier enuers Apollo, defendirent au pourpris d'icelle, tout enterrement, et tout enfantement ensemble. _Nostri nosmet pœnitet._ Il y a des nations qui se couurent en mangeant. Ie sçay vne dame, et des plus grandes, qui a cette mesme opinion, que c'est vne contenance desagreable, de mascher: qui rabat beaucoup de leur grace, et de leur beauté: et ne se presente pas volontiers en public auec appetit. Et sçay vn homme, qui ne peut souffrir de voir manger, ny qu'on le voye: et fuyt toute assistance, plus quand il s'emplit, que s'il se vuide. En l'empire du Turc, il se void grand nombre d'hommes, qui, pour exceller les autres, ne se laissent iamais veoir, quand ils font leur repas; qui n'en font qu'vn la sepmaine: qui se deschiquettent et decoupent la face et les membres: qui ne parlent iamais à personne. Gens fanatiques, qui pensent honnorer leur nature en se desnaturant: qui se prisent de leur mespris, et s'amendent de leur empirement. Quel monstrueux animal, qui se fait horreur à soy-même, à qui ses plaisirs poisent: qui se tient à mal-heur? Il y en a qui cachent leur vie,
_Exilióque domos et dulcia limina mutant,_
Et la desrobent de la veuë des autres hommes: qui euitent la santé et l'allegresse, comme qualitez ennemies et dommageables. Non seulement plusieurs sectes, mais plusieurs peuples maudissent leur naissance, et benissent leur mort. Il en est où le soleil est abominé, les tenebres adorees. Nous ne sommes ingenieux qu'à nous mal mener: c'est le vray gibbier de la force de nostre esprit: dangereux vtil en desreglement.
_O miseri quorum gaudia crimen habent!_
Hé pauure homme, tu as assez d'incommoditez necessaires, sans les augmenter par ton inuention: et és assez miserable de condition, sans l'estre par art: tu as des laideurs reelles et essentielles à suffisance, sans en forger d'imaginaires. Trouues tu que tu sois trop à l'aise si la moitié de ton aise ne te fasche? Trouues tu que tu ayes remply tous les offices necessaires, à quoy Nature t'engage, et qu'elle soit oysiue chez toy, si tu ne t'obliges à nouueaux offices? Tu ne crains point d'offencer ses lois vniuerselles et indubitables, et te piques aux tiennes partisanes et fantastiques. Et d'autant plus qu'elles sont particulieres, incertaines, et plus contredictes, d'autant plus tu fais là ton effort. Les ordonnances positiues de ta paroisse t'attachent: celles du monde ne te touchent point. Cours vn peu par les exemples de cette consideration: ta vie en est toute.
Les vers de ces deux poëtes, traictans ainsi reseruément et discrettement de la lasciueté, comme ils font, me semblent la descouurir et esclairer de plus pres. Les dames couurent leur sein d'vn reseul, les prestres plusieurs choses sacrees, les peintres ombragent leur ouurage, pour luy donner plus de lustre. Et dict-on que le coup du soleil et du vent, est plus poisant par reflexion qu'à droit fil. L'Ægyptien respondit sagement à celuy qui luy demandoit, Que portes-tu là, caché soubs ton manteau? Il est caché soubs mon manteau, affin que tu ne sçaches pas que c'est. Mais il y a certaines autres choses qu'on cache pour les montrer. Oyez cetuy-là plus ouuert,
_Et nudam pressi corpus adusque meum._
Il me semble qu'il me chapone. Que Martial retrousse Venus à sa poste, il n'arriue pas à la faire paroistre si entiere. Celuy qui dit tout, il nous saoule et nous desgouste. Celuy qui craint à s'exprimer, nous achemine à en penser plus qu'il n'en y a. Il y a de la trahison en cette sorte de modestie: et notamment nous entr'ouurant comme font ceux cy, vne si belle route à l'imagination. Et l'action et la peinture doiuent sentir leur larrecin. L'amour des Espagnols, et des Italiens, plus respectueuse et craintifue, plus mineuse et couuerte, me plaist. Ie ne sçay qui, anciennement, desiroit le gosier allongé comme le col d'vne gruë, pour sauourer plus long temps ce qu'il aualloit. Ce souhait est mieux à propos en cette volupté, viste et precipiteuse. Mesmes à telles natures comme est la mienne, qui suis vicieux en soudaineté. Pour arrester sa fuitte, et l'estendre en preambules; entre-eux, tout sert de faueur et de recompense: vne œillade, vne inclination, vne parolle, vn signe. Qui se pourroit disner de la fumee du rost, feroit-il pas vne belle espargne? C'est vne passion qui mesle à bien peu d'essence solide, beaucoup plus de vanité et resuerie fieureuse: il la faut payer et seruir de mesme. Apprenons aux dames à se faire valoir, à s'estimer, à nous amuser, et à nous piper. Nous faisons nostre charge extreme la premiere: il y a tousiours de l'impetuosité Françoise. Faisant filer leurs faueurs, et les estallant en detail: chacun, iusques à la vieillesse miserable, y trouue quelque bout de lisiere, selon son vaillant et son merite. Qui n'a iouyssance, qu'en la iouyssance: qui ne gaigne que du haut poinct: qui n'ayme la chasse qu'en la prise: il ne luy appartient pas de se mesler à nostre escole. Plus il y a de marches et degrez, plus il y a de hauteur et d'honneur au dernier siege. Nous nous deurions plaire d'y estre conduicts, comme il se faict aux palais magnifiques, par diuers portiques, et passages, longues et plaisantes galleries, et plusieurs destours. Cette dispensation reuiendroit à nostre commodité: nous y arresterions, et nous y aymerions plus long temps. Sans esperance, et sans desir, nous n'allons plus rien qui vaille. Nostre maistrise et entiere possession, leur est infiniement à craindre. Depuis qu'elles sont du tout rendues à la mercy de nostre foy, et constance, elles sont vn peu bien hasardees. Ce sont vertus rares et difficiles: soudain qu'elles sont à nous, nous ne sommes plus à elles.
_Postquam cupidæ mentis satiata libido est, Verba nihil metuere, nihil periuria curant._
Et Thrasonidez ieune homme Grec, fut si amoureux de son amour, qu'il refusa, ayant gaigné le cœur d'vne maistresse, d'en iouyr: pour n'amortir, rassasier et allanguir par la iouyssance cette ardeur inquiete, de laquelle il se glorifioit et se paissoit. La cherté donne goust à la viande. Voyez combien la forme des salutations, qui est particuliere à nostre nation, abastardit par sa facilité, la grace des baisers, lesquels Socrates dit estre si puissans et dangereux à voler nos cœurs. C'est vne desplaisante coustume, et iniurieuse aux dames, d'auoir à prester leurs leures, à quiconque a trois valets à sa suitte, pour mal plaisant qu'il soit,
_Cuius liuida naribus caninis, Dependet glacies, rigétque barba: Centum occurrere malo culilingis._