Essais de Montaigne (self-édition) - Volume III
Part 11
Ie croy Platon de bon cœur, qui dit les humeurs faciles ou difficiles, estre vn grand preiudice à la bonté ou mauuaistié de l'ame. Socrates eut vn visage constant, mais serein et riant. Non fascheusement constant, comme le vieil Crassus, qu'on ne veit iamais rire. La vertu est qualité plaisante et gaye. Ie sçay bien que fort peu de gens rechigneront à la licence de mes escrits, qui n'ayent plus à rechigner à la licence de leur pensee. Ie me conforme bien à leur courage: mais i'offence leurs yeux. C'est vne humeur bien ordonnee, de pinser les escrits de Platon, et couler ses negociations pretendues auec Phedon, Dion, Stella, Archeanassa. _Non pudeat dicere, quod non pudet sentire._ Ie hay vn esprit hargneux et triste, qui glisse par dessus les plaisirs de sa vie, et s'empoigne et paist aux malheurs. Comme les mouches, qui ne peuuent tenir contre vn corps bien poly, et bien lissé, et s'attachent et reposent aux lieux scabreux et raboteux. Et comme les vantouses, qui ne hument et appetent que le mauuais sang. Au reste, ie me suis ordonné d'oser dire tout ce que i'ose faire: et me desplaist des pensees mesmes impubliables. La pire de mes actions et conditions, ne me semble pas si laide, comme ie trouue laid et lasche, de ne l'oser aduouer. Chacun est discret en la confession, on le deuroit estre en l'action. La hardiesse de faillir, est aucunement compensee et bridee, par la hardiesse de le confesser. Qui s'obligeroit à tout dire, s'obligeroit à ne rien faire de ce qu'on est contraint de taire. Dieu vueille que cet excés de ma licence, attire nos hommes iusques à la liberté: par dessus ces vertus couardes et mineuses, nees de nos imperfections: qu'aux despens de mon immoderation, ie les attire iusques au point de la raison. Il faut voir son vice, et l'estudier, pour le redire: ceux qui le celent à autruy, le celent ordinairement à eux mesmes: et ne le tiennent pas pour assés couuert, s'ils le voyent. Ils le soustrayent et desguisent à leur propre conscience. _Quare vitia sua nemo confitetur? Quia etiam nunc in illis est, somnium narrare vigilantis est._ Les maux du corps s'esclaircissent en augmentant. Nous trouuons que c'est goutte, ce que nous nommions rheume ou foulleure. Les maux de l'ame s'obscurcissent en leurs forces: le plus malade les sent le moins. Voyla pourquoy il les faut souuent remanier au iour, d'vne main impiteuse: les ouurir et arracher du creus de nostre poitrine. Comme en matiere de biens faicts, de mesme en matiere de mesfaicts, c'est par fois satisfaction que la seule confession. Est-il quelque laideur au faillir, qui nous dispense de nous en confesser? Ie souffre peine à me feindre: si que i'euite de prendre les secrets d'autruy en garde, n'ayant pas bien le cœur de desaduouer ma science. Ie puis la taire, mais la nyer, ie ne puis sans effort et desplaisir. Pour estre bien secret, il le faut estre par nature, non par obligation. C'est peu, au seruice des Princes, d'estre secret, si on n'est menteur encore. Celuy qui s'enquestoit à Thales Milesius, s'il deuoit solemnellement nyer d'auoir paillardé, s'il se fust addressé à moy, ie luy eusse respondu, qu'il ne le deuoit pas faire, car le mentir me semble encore pire que la paillardise. Thales luy conseilla tout autrement, et qu'il iurast, pour garentir le plus, par le moins. Toutesfois ce conseil n'estoit pas tant election de vice, que multiplication. Sur quoy disons ce mot en passant, qu'on fait bon marché à vn homme de conscience, quand on luy propose quelque difficulté au contrepoids du vice: mais quand on l'enferme entre deux vices, on le met à vn rude choix. Comme on fit Origene: ou qu'il idolatrast, ou qu'il se souffrist iouyr charnellement, à vn grand vilain Æthiopien qu'on luy presenta. Il subit la premiere condition: et vitieusement, dit-on. Pourtant ne seroient pas sans goust, selon leur erreur, celles qui nous protestent en ce temps, qu'elles aymeroient mieux charger leur conscience de dix hommes, que d'vne messe. Si c'est indiscretion de publier ainsi ses erreurs, il n'y a pas grand danger qu'elle passe en exemple et vsage. Car Ariston disoit, que les vens que les hommes craignent le plus, sont ceux qui les descouurent. Il faut rebrasser ce sot haillon qui cache nos mœurs. Ils enuoyent leur conscience au bordel, et tiennent leur contenance en regle. Iusques aux traistres et assassins, ils espousent les loix de la ceremonie, et attachent là leur deuoir. Si n'est-ce, ny à l'iniustice de se plaindre de l'inciuilité, ny à la malice de l'indiscretion. C'est dommage qu'vn meschant homme ne soit encore vn sot, et que la decence pallie son vice. Ces incrustations n'appartiennent qu'à vne bonne et saine paroy, qui merite d'estre conseruee, d'être blanchie. En faueur des Huguenots, qui accusent nostre confession auriculaire et priuee, ie me confesse en publiq, religieusement et purement. Sainct Augustin, Origene, et Hippocrates, ont publié les erreurs de leurs opinions: moy encore de mes mœurs. Ie suis affamé de me faire congnoistre: et ne me chaut à combien, pourueu que ce soit veritablement. Ou pour dire mieux, ie n'ay faim de rien: mais ie fuis mortellement, d'estre pris en eschange, par ceux à qui il arriue de congnoistre mon nom. Celuy qui fait tout pour l'honneur et pour la gloire, que pense-il gaigner, en se produisant au monde en masque, desrobant son vray estre à la congnoissance du peuple? Louez un bossu de sa belle taille, il le doit receuoir à iniure: si vous estes couard, et qu'on vous honnore pour vn vaillant homme, est-ce de vous qu'on parle? On vous prend pour vn autre. I'aymeroy aussi cher, que celuy-là se gratifiast des bonnetades qu'on luy faict, pensant qu'il soit maistre de la trouppe, luy qui est des moindres de la suitte. Archelaus Roy de Macedoine, passant par la ruë, quelqu'vn versa de l'eau sur luy: les assistans disoient qu'il deuoit le punir. Voyre mais, fit-il, il n'a pas versé l'eau sur moy, mais sur celuy qu'il pensoit que ie fusse. Socrates à celuy, qui l'aduertissoit: qu'on mesdisoit de luy. Point, dit-il: il n'y a rien en moy de ce qu'ils disent. Pour moy, qui me loüeroit d'estre bon pilote, d'estre bien modeste, ou d'estre bien chaste, ie ne luy en deurois nul grammercy. Et pareillement, qui m'appelleroit traistre, voleur, ou yurongne, ie me tiendroy aussi peu offencé. Ceux qui se mescognoissent, se peuuent paistre de fauces approbations: non pas moy, qui me voy, et qui me recherche iusques aux entrailles, qui sçay bien ce qu'il m'appartient. Il me plaist d'estre moins loué, pourueu que ie soy mieux congneu. On me pourroit tenir pour sage en telle condition de sagesse, que ie tien pour sottise. Ie m'ennuye que mes Essais seruent les dames de meuble commun seulement, et de meuble de sale: ce chapitre me fera du cabinet. I'ayme leur commerce vn peu priué: le publique est sans faueur et saueur. Aux adieux, nous eschauffons outre l'ordinaire l'affection enuers les choses que nous abandonnons. Ie prens l'extreme congé des ieux du monde: voicy nos dernieres accolades.
Mais venons à mon theme. Qu'a faict l'action genitale aux hommes, si naturelle, si necessaire, et si iuste, pour n'en oser parler sans vergongne, et pour l'exclurre des propos serieux et reglez? Nous prononçons hardiment, tuer, desrober, trahir: et cela, nous n'oserions qu'entre les dents. Est-ce à dire, que moins nous en exhalons en parole, d'autant nous auons loy d'en grossir la pensee? Car il est bon, que les mots qui sont le moins en vsage, moins escrits, et mieux teuz, sont les mieux sceus, et plus generalement cognus. Nul aage, nulles mœurs l'ignorent non plus que le pain. Ils s'impriment en chascun, sans estre exprimez, et sans voix et sans figure. Et le sexe qui le fait le plus, a charge de le taire le plus. C'est vne action, que nous auons mis en la franchise du silence, d'où c'est crime de l'arracher. Non pas pour l'accuser et iuger. Ny n'osons la fouëtter, qu'en periphrase et peinture. Grand faueur à vn criminel, d'estre si execrable, que la iustice estime iniuste, de le toucher et de le veoir: libre et sauué par le benefice de l'aigreur de sa condamnation. N'en va-il pas comme en matiere de liures, qui se rendent d'autant plus venaux et publiques, de ce qu'ils sont supprimez? Ie m'en vay pour moy, prendre au mot l'aduis d'Aristote, qui dit, L'estre honteux, seruir d'ornement à la ieunesse, mais de reproche à la vieillesse. Ces vers se preschent en l'escole ancienne: escole à laquelle ie me tien bien plus qu'à la moderne: ses vertus me semblent plus grandes, ses vices moindres.
_Ceux qui par trop fuyant Venus estriuent, Faillent autant que ceux qui trop la suiuent.
Tu, Dea, tu rerum naturam sola gubernas, Nec sine te quicquam dias in luminis oras Exoritur, neque fit lætum, nec amabile quicquam._
Ie ne sçay qui a peu mal mesler Pallas et les Muses, auec Venus, et les refroidir enuers l'amour: mais ie ne voy aucunes deitez qui s'auiennent mieux, ny qui s'entredoiuent plus. Qui ostera aux muses les imaginations amoureuses, leur desrobera le plus bel entretien qu'elles ayent, et la plus noble matiere de leur ouurage: et qui fera perdre à l'amour la communication et seruice de la poësie l'affoiblira de ses meilleures armes. Par ainsin on charge le Dieu d'accointance, et de bien-vueillance, et les Deesses protectrices d'humanité et de iustice, du vice d'ingratitude et de mescognoissance. Ie ne suis pas de si long temps cassé de l'estat et suitte de ce Dieu, que ie n'aye la memoire informee de ses forces et valeurs:
_Agnosco veteris vestigia flammæ._
Il y a encore quelque demeurant d'emotion et chaleur apres la fiéure.
_Nec mihi deficiat calor hic, hyemantibus annis._
Tout asseché que ie suis, et appesanty, ie sens encore quelques tiedes restes de cette ardeur passee.
_Qual l'alto Ægeo per che Aquilone o Noto Cessi, che tutto prima il vuolse et scosse, Non s'accheta ei perto, ma'l sono el' moto, Ritien dell' onde anco agitate è grosse._
Mais de ce que ie m'y entends, les forces et valeur de ce Dieu, se trouuent plus vifues et plus animees, en la peinture de la poësie, qu'en leur propre essence.
_Et versus digitos habet._
Elle represente ie ne sçay quel air, plus amoureux que l'amour mesme. Venus n'est pas si belle toute nüe, et viue, et haletante, comme elle est icy chez Virgile.
_Dixerat, et niueis hinc atque hinc Diua lacertis Cunctantem amplexu molli fouet. Ille repente Accepit solitam flammam, notúsque medullas Intrauit calor, et labefacta per ossa cucurrit. Non secus atque olim tonitru cùm rupta corusco Ignea rima micans percurrit lumine nimbos. ................. Ea verba loquutus, Optatos dedit amplexus, placidúmque petiuit Coniugis infusus gremio per membra soporem._
Ce que i'y trouue à considerer, c'est qu'il la peinct vn peu bien esmeüe pour vne Venus maritale. En ce sage marché, les appetits ne se trouuent pas si follastres: ils sont sombres et plus mousses. L'amour hait qu'on se tienne par ailleurs que par luy, et se mesle laschement aux accointances qui sont dressees et entretenues soubs autre titre: comme est le mariage. L'alliance, les moyens, y poisent par raison, autant ou plus, que les graces et la beauté. On ne se marie pas pour soy, quoy qu'on die: on se marie autant ou plus, pour sa posterité, pour sa famille. L'vsage et l'interest du mariage touche nostre race, bien loing par delà nous. Pourtant me plaist cette façon, qu'on le conduise plustost par main tierce, que par les propres: et par le sens d'autruy, que par le sien. Tout cecy, combien à l'opposite des conuentions amoureuses? Aussi est-ce vne espece d'inceste, d'aller employer à ce parentage venerable et sacré, les efforts et les extrauagances de la licence amoureuse, comme il me semble auoir dict ailleurs. Il faut, dit Aristote, toucher sa femme prudemment et seuerement, de peur qu'en la chatouillant trop lasciuement, le plaisir ne la face sortir hors des gons de raison. Ce qu'il dit pour la conscience, les medecins le disent pour la santé. Qu'vn plaisir excessiuement chaud, voluptueux, et assidu, altere la semence, et empesche la conception. Disent d'autre part, qu'à vne congression languissante, comme celle là est de sa nature: pour la remplir d'vne iuste et fertile chaleur, il s'y faut presenter rarement, et à notables interualles;
_Quo rapiat sitiens Venerem interiúsque recondat._
Ie ne voy point de mariages qui faillent plustost, et se troublent, que ceux qui s'acheminent par la beauté, et desirs amoureux. Il y faut des fondemens plus solides, et plus constans, et y marcher d'aguet: cette boüillante allegresse n'y vaut rien. Ceux qui pensent faire honneur au mariage, pour y ioindre l'amour, font, ce me semble, de mesme ceux, qui pour faire faueur à la vertu, tiennent que la noblesse n'est autre chose que vertu. Ce sont choses qui ont quelque cousinage: mais il y a beaucoup de diuersité: on n'a que faire de troubler leurs noms et leurs tiltres. On fait tort à l'vne ou à l'autre de les confondre. La noblesse est vne belle qualité, et introduite auec raison: mais d'autant que c'est vne qualité dependant d'autruy, et qui peut tomber en vn homme vicieux et de neant, elle est en estimation bien loing au dessoubs de la vertu. C'est vne vertu, si ce l'est, artificielle et visible: dependant du temps et de la fortune: diuerse en forme selon les contrees, viuante et mortelle: sans naissance, non plus que la riuiere du Nil: genealogique et commune; de suite et de similitude: tiree par consequence, et consequence bien foible. La science, la force, la bonté, la beauté, la richesse, toutes autres qualitez, tombent en communication et en commerce: cetty-cy se consomme en soy, de nulle emploite au seruice d'autruy. On proposoit à l'vn de nos Roys, le choix de deux competiteurs, en vne mesme charge, desquels l'vn estoit Gentil'homme, l'autre ne l'estoit point: il ordonna que sans respect de cette qualité, on choisist celuy qui auroit le plus de merite: mais où la valeur seroit entierement pareille, qu'alors on eust respect à la noblesse: c'estoit iustement luy donner son rang. Antigonus à vn ieune homme incogneu, qui luy demandoit la charge de son pere, homme de valeur, qui venoit de mourir: Mon amy, dit-il, en tels bien faicts, ie ne regarde pas tant la noblesse de mes soldats, comme ie fais leur proüesse. De vray, il n'en doibt pas aller comme des officiers des Roys de Sparte, trompettes, menestriers, cuisiniers, à qui en leurs charges succedoient les enfants, pour ignorants qu'ils fussent, auant les mieux experimentez du mestier. Ceux de Callicut font des nobles, vne espece par dessus l'humaine. Le mariage leur est interdit, et toute autre vacation que bellique. De concubines, ils en peuuent auoir leur saoul: et les femmes autant de ruffiens: sans ialousie les vns des autres. Mais c'est vn crime capital et irremissible, de s'accoupler à personne d'autre condition que la leur. Et se tiennent pollus, s'ils en sont seulement touchez en passant: et, comme leur noblesse en estant merueilleusement iniuriee et interessee, tuent ceux qui seulement ont approché vn peu trop pres d'eux. De maniere que les ignobles sont tenus de crier en marchant, comme les gondoliers de Venise, au contour des ruës, pour ne s'entreheurter: et les nobles leur commandent de se ietter au quartier qu'ils veulent. Ceux cy euitent par là, cette ignominie, qu'ils estiment perpetuelle; ceux là vne mort certaine. Nulle duree de temps, nulle faueur de Prince, nul office, ou vertu, ou richesse peut faire qu'vn roturier deuienne noble. A quoy ayde cette coustume, que les mariages sont defendus de l'vn mestier à l'autre. Ne peut vne de race cordonniere, espouser vn charpentier: et sont les parents obligez de dresser les enfants à la vacation des peres, precisement, et non à autre vacation: par où se maintient la distinction et continuation de leur fortune. Vn bon mariage, s'il en est, refuse la compagnie et conditions de l'amour: il tasche à representer celles de l'amitié. C'est vne douce societé de vie, pleine de constance, de fiance, et d'vn nombre infiny d'vtiles et solides offices, et obligations mutuelles. Aucune femme qui en sauoure le goust,
_Optato quam iunxit lumine tæda,_
ne voudroit tenir lieu de maistresse à son mary. Si elle est logee en son affection, comme femme, elle y est bien plus honorablement et seurement logee. Quand il fera l'esmeu ailleurs, et l'empressé, qu'on luy demande pourtant lors, à qui il aymeroit mieux arriuer vne honte, ou à sa femme ou à sa maistresse, de qui la desfortune l'affligeroit le plus, à qui il desire plus de grandeur: ces demandes n'ont aucun doubte en vn mariage sain. Ce qu'il s'en voit si peu de bons, est signe de son prix et de sa valeur. A le bien façonner et à le bien prendre, il n'est point de plus belle piece en notre societé. Nous ne nous en pouuons passer, et l'allons auilissant. Il en aduient ce qui se voit aux cages, les oyseaux qui en sont dehors, desesperent d'y entrer; et d'vn pareil soing en sortir, ceux qui sont au dedans. Socrates, enquis, qui estoit plus commode, prendre, ou ne prendre point de femme: Lequel des deux, dit-il, on face, on s'en repentira. C'est vne conuention à laquelle se rapporte bien à point ce qu'on dit, _homo homini_, ou _Deus_, ou _lupus_. Il faut le rencontre de beaucoup de qualitez à le bastir. Il se trouue en ce temps plus commode aux ames simples et populaires, où les delices, la curiosité, et l'oysiueté, ne le troublent pas tant. Les humeurs desbauchees, comme est la mienne, qui hay toute sorte de liaison et d'obligation, n'y sont pas si propres.
_Et mihi dulce magis resoluto viuere collo._
De mon dessein, i'eusse fuy d'espouser la sagesse mesme, si elle m'eust voulu. Mais nous auons beau dire: la coustume et l'vsage de la vie commune, nous emporte. La plus part de mes actions se conduisent par exemple, non par choix. Toutesfois ie ne m'y conuiay pas proprement. On m'y mena, et y fus porté par des occasions estrangeres. Car non seulement les choses incommodes, mais il n'en est aucune si laide et vitieuse et euitable, qui ne puisse deuenir acceptable par quelque condition et accident, tant l'humaine posture est vaine. Et y fus porté, certes plus preparé lors, et plus rebours, que ie ne suis à present, apres l'auoir essayé. Et tout licencieux qu'on me tient, i'ay en verité plus seuerement obserué les loix de mariage, que ie n'auois ny promis ny esperé. Il n'est plus temps de regimber quand on s'est laissé entrauer. Il faut prudemment mesnager sa liberté: mais depuis qu'on s'est submis à l'obligation, il s'y faut tenir soubs les loix du debuoir commun, aumoins s'en efforcer. Ceux qui entreprennent ce marché pour s'y porter auec hayne et mespris, font iniustement et incommodément. Et cette belle regle que ie voy passer de main en main entre elles, comme vn sainct oracle,
_Sers ton mary comme ton maistre, Et t'en garde comme d'vn traistre:_
qui est à dire: Porte toy enuers luy, d'vne reuerence contrainte, ennemye, et deffiante (cry de guerre et de deffi) est pareillement iniurieuse et difficile. Ie suis trop mol pour desseins si espineux. A dire vray, ie ne suis pas arriué à cette perfection d'habileté et galantise d'esprit, que de confondre la raison auec l'iniustice, et mettre en risee tout ordre et regle qui n'accorde à mon appetit. Pour hayr la superstition, ie ne me iette pas incontinent à l'irreligion. Si on ne fait tousiours son debuoir, au moins le faut il tousiours aymer et recognoistre: c'est trahison, se marier sans s'espouser. Passons outre. Nostre poëte represente vn mariage plein d'accord et de bonne conuenance, auquel pourtant il n'y a pas beaucoup de loyauté. A il voulu dire, qu'il ne soit pas impossible de se rendre aux efforts de l'amour, et ce neantmoins reseruer quelque deuoir enuers le mariage: et qu'on le peut blesser, sans le rompre tout à faict? Tel valet ferre la mule au maistre qu'il ne hayt pas pourtant. La beauté, l'oportunité, la destinee (car la destinee y met aussi la main)
_Fatum est in partibus illis Quas sinus abscondit: nam si tibi sidera cessent, Nil faciet longi mensura incognita nerui,_
l'ont attachée à vn estranger: non pas si entiere peut estre, qu'il ne luy puisse rester quelque liaison par où elle tient encore à son mary. Ce sont deux desseins, qui ont des routes distinguees, et non confondues. Vne femme se peut rendre à tel personnage, que nullement elle ne voudroit auoir espousé: ie ne dy pas pour les conditions de la fortune, mais pour celles mesmes de la personne. Peu de gens ont espousé des amies qui ne s'en soient repentis. Et iusques en l'autre monde, quel mauuais mesnage fait Iupiter avec sa femme, qu'il auoit premierement pratiquee et iouyë par amourettes? C'est ce qu'on dit, chier dans le panier, pour apres le mettre sur sa teste. I'ay veu de mon temps en quelque bon lieu, guerir honteusement et deshonnestement, l'amour, par le mariage: les considerations sont trop autres. Nous aymons, sans nous empescher deux choses diuerses, et qui se contrarient. Isocrates disoit, que la ville d'Athenes plaisoit à la mode que font les dames qu'on sert par amour, chacun aymoit à s'y venir promener, et y passer son temps: nul ne l'aymoit pour l'espouser: c'est à dire, pour s'y habituer et domicilier. I'ay auec despit, veu des maris hayr leurs femmes, de ce seulement, qu'ils leur font tort. Aumoins ne les faut il pas moins aymer, de nostre faute: par repentance et compassion aumoins, elles nous en deuroient estre plus cheres. Ce sont fins differentes, et pourtant compatibles, dit-il, en quelque façon. Le mariage a pour sa part, l'vtilité, la iustice, l'honneur, et la constance: vn plaisir plat, mais plus vniuersel. L'amour se fonde au seul plaisir: et l'a de vray plus chatouilleux, plus vif, et plus aigu: vn plaisir attizé par la difficulté: il y faut de la piqueure et de la cuison. Ce n'est plus amour, s'il est sans fleches et sans feu. La liberalité des dames est trop profuse au mariage, et esmousse la poincte de l'affection et du desir. Pour fuïr à cet inconuenient, voyez la peine qu'y prennent en leurs loix Lycurgus et Platon. Les femmes n'ont pas tort du tout, quand elles refusent les regles de vie, qui sont introduites au monde: d'autant que ce sont les hommes qui les ont faictes sans elles. Il y a naturellement de la brigue et riotte entre elles et nous. Le plus estroit consentement que nous ayons auec elles, encores est-il tumultuaire et tempestueux. A l'aduis de nostre autheur, nous les traictons inconsiderément en cecy. Apres que nous auons cogneu, qu'elles sont sans comparaison plus capables et ardentes aux effects de l'amour que nous, et que ce prestre ancien l'a ainsi tesmoigné, qui auoit esté tantost homme, tantost femme:
_Venus huic erat vtraque nota._
Et en outre, que nous auons appris de leur propre bouche, la preuue qu'en firent autrefois, en diuers siecles, vn Empereur et vne Emperiere de Rome, maistres ouuriers et fameux en cette besongne: luy despucela bien en vne nuict dix vierges Sarmates ses captiues: mais elle fournit reelement en vne nuict, à vingt et cinq entreprinses, changeant de compagnie selon son besoing et son goust,
_Adhuc ardens rigidæ tentigine vuluæ: Et lassata viris, nondum satiata recessit._