Essais de Montaigne (self-édition) - Volume III
Part 10
C'est vne douce passion que la vengeance, de grande impression et naturelle: ie le voy bien, encore que ie n'en aye aucune experience. Pour en distraire dernierement vn ieune Prince, ie ne luy allois pas disant, qu'il falloit prester la iouë à celuy qui vous auoit frappé l'autre, pour le deuoir de charité: ny ne luy allois representer les tragiques euenements que la poësie attribue à cette passion. Ie la laissay là, et m'amusay à luy faire gouster la beauté d'vne image contraire: l'honneur, la faueur, la bien-vueillance qu'il acquerroit par clemence et bonté: ie le destournay à l'ambition. Voyla comme lon en faict. Si vostre affection en l'amour est trop puissante, dissipez la, disent-ils. Et disent vray, car ie l'ay souuent essayé auec vtilité. Rompez la à diuers desirs, desquels il y en ayt vn regent et vn maistre, si vous voulez, mais de peur qu'il ne vous gourmande et tyrannise, affoiblissez-le, seiournez-le, en le diuisant et diuertissant.
_Cùm morosa vago singultiet inguine vena,
Coniicito humorem collectum in corpora quæque._
Et pouruoyez y de bonne heure, de peur que vous n'en soyez en peine, s'il vous a vne fois saisi.
_Si non prima nouis conturbes vulnera plagis, Volgiuagáque vagus Venere ante recentia cures._
Ie fus autrefois touché d'vn puissant desplaisir, selon ma complexion: et encores plus iuste que puissant: ie m'y fusse perdu à l'aduenture, si ie m'en fusse simplement fié à mes forces. Ayant besoing d'vne vehemente diuersion pour m'en distraire, ie me fis par art amoureux et par estude: à quoy l'aage m'aydoit. L'amour me soulagea et retira du mal, qui m'estoit causé par l'amitié. Par tout ailleurs de mesme. Vne aigre imagination me tient: ie trouue plus court, que de la dompter, la changer: ie luy en substitue, si ie ne puis vne contraire, aumoins vn' autre. Tousiours la variation soulage, dissout et dissipe. Si ie ne puis la combatre, ie luy eschappe: et en la fuïant, ie fouruoye, ie ruse. Muant de lieu, d'occupation, de compagnie, ie me sauue dans la presse d'autres amusemens et pensees, où elle perd ma trace, et m'esgare. Nature procede ainsi, par le benefice de l'inconstance. Car le temps qu'elle nous a donné pour souuerain medecin de nos passions, gaigne son effect principalement par là, que fournissant autres et autres affaires à nostre imagination, il demesle et corrompt cette premiere apprehension, pour forte qu'elle soit. Vn sage ne voit guere moins, son amy mourant, au bout de vingt et cinq ans, qu'au premier an; et suiuant Epicurus, de rien moins: car il n'attribuoit aucun leniment des fascheries, ny à la preuoyance, ny à l'antiquité d'icelles. Mais tant d'autres cogitations trauersent cette-cy, qu'elle s'alanguit, et se lasse en fin. Pour destourner l'inclination des bruits communs, Alcibiades couppa les oreilles et la queuë à son beau chien, et le chassa en la place: afin que donnant ce subiect pour babiller au peuple, il laissast en paix ses autres actions. I'ay veu aussi, pour cet effect de diuertir les opinions et coniectures du peuple, et desuoyer les parleurs, des femmes, couurir leurs vrayes affections, par des affections contrefaictes. Mais i'en ay veu telle, qui en se contrefaisant s'est laissee prendre à bon escient, et a quitté la vraye et originelle affection pour la feinte: et aprins par elle, que ceux qui se trouuent bien logez, sont des sots de consentir à ce masque. Les accueils et entretiens publiques estans reseruez à ce seruiteur aposté, croyez qu'il n'est guere habile, s'il ne se met en fin en vostre place, et vous envoye en la sienne. Cela c'est proprement tailler et coudre vn soulier, pour qu'vn autre le chausse.
Peu de chose nous diuertit et destourne: car peu de chose nous tient. Nous ne regardons gueres les subiects en gros et seuls: ce sont des circonstances ou des images menues et superficielles qui nous frappent: et des vaines escorces qui reiallissent des subiects.
_Folliculos vt nunc teretes æstate cicadæ Linquunt._
Plutarque mesme regrette sa fille par des singeries de son enfance. Le souuenir d'vn adieu, d'vne action, d'vne grace particuliere, d'vne recommandation derniere, nous afflige. La robe de Cæsar troubla toute Romme, ce que sa mort n'auoit pas faict. Le son mesme des noms, qui nous tintoüine aux oreilles: Mon pauure maistre, ou mon grand amy: helas mon cher pere, ou ma bonne fille. Quand ces redites me pinsent, et que i'y regarde de pres, ie trouue que c'est vne pleinte grammairiene, le mot et le ton me blesse. Comme les exclamations des prescheurs, esmouuent leur auditoire souuent, plus que ne font leurs raisons: et comme nous frappe la voix piteuse d'vne beste qu'on tue pour nostre seruice: sans que ie poise ou penetre ce pendant, la vraye essence et massiue de mon subiect.
_His se stimulis dolor ipse lacessit._
Ce sont les fondemens de nostre deuil. L'opiniastreté de mes pierres, specialement en la verge, m'a par fois ietté en longues suppressions d'vrine, de trois, de quatre iours: et si auant en la mort, que c'eust esté follie d'esperer l'euiter, voyre desirer, veu les cruels efforts que cet estat m'apporte. O que ce bon Empereur, qui faisoit lier la verge à ses criminels, pour les faire mourir à faute de pisser, estoit grand maistre en la science de bourrellerie! Me trouuant là, ie consideroy par combien legeres causes et obiects, l'imagination nourrissoit en moy le regret de la vie: de quels atomes se bastissoit en mon ame, le poids et la difficulté de ce deslogement: à combien friuoles pensees nous donnions place en vn si grand affaire. Vn chien, vn cheual, vn liure, vn verre, et quoy non? tenoient compte en ma perte. Aux autres, leurs ambitieuses esperances, leur bourse, leur science, non moins sottement à mon gré. Ie voy nonchalamment la mort, quand ie la voy vniuersellement, comme fin de la vie. Ie la gourmande en bloc: par le menu, elle me pille. Les larmes d'vn laquais, la dispensation de ma desferre, l'attouchement d'vne main cognue, vne consolation commune, me desconsole et m'attendrit. Ainsi nous troublent l'ame, les plaintes des fables: et les regrets de Didon, et d'Ariadné passionnent ceux mesmes qui ne les croyent point en Virgile et en Catulle: c'est vne exemple de nature obstinee et dure, n'en sentir aucune emotion: comme on recite, pour miracle, de Polemon: mais aussi ne pallit il pas seulement à la morsure d'vn chien enragé, qui luy emporta le gras de la iambe. Et nulle sagesse ne va si auant, de conceuoir la cause d'vne tristesse, si viue et entiere, par iugement, qu'elle ne souffre accession par la presence, quand les yeux et les oreilles y ont leur part: parties qui ne peuuent estre agitees que par vains accidens. Est-ce raison que les arts mesmes se seruent et facent leur proufit, de nostre imbecillité et bestise naturelle? L'orateur, dit la rhetorique, en cette farce de son plaidoier, s'esmouuera par le son de sa voix, et par ses agitations feintes; et se lairra piper à la passion qu'il represente. Il s'imprimera vn vray deuil et essentiel, par le moyen de ce battelage qu'il iouë, pour le transmettre aux iuges, à qui il touche encore moins. Comme font ces personnes qu'on loüe aux mortuaires, pour ayder à la ceremonie du deuil, qui vendent leurs larmes à poix et à mesure, et leur tristesse. Car encore qu'ils s'esbranlent en forme empruntee, toutesfois en habituant et rengeant la contenance, il est certain qu'ils s'emportent souuent tous entiers, et reçoiuent en eux vne vraye melancholie. Ie fus entre plusieurs autres de ses amis, conduire à Soissons le corps de monsieur de Grammont, du siege de la Fere, où il fut tué. Ie consideray que par tout où nous passions, nous remplissions de lamentation et de pleurs, le peuple que nous rencontrions, par la seule montre de l'appareil de nostre conuoy: car seulement le nom du trespassé n'y estoit pas cogneu. Quintilian dit auoir veu des comediens si fort engagez en vn rolle de deuil, qu'ils en pleuroient encore au logis: et de soy mesme, qu'ayant prins à esmouuoir quelque passion en autruy, il l'auoit espousee, iusques à se trouuer surprins, non seulement de larmes, mais d'vne palleur de visage et port d'homme vrayement accablé de douleur. En vne contree pres de nos montaignes, les femmes font le prestre-martin: car comme elles agrandissent le regret du mary perdu, par la souuenance des bonnes et agreables conditions qu'il auoit, elles font tout d'vn train aussi recueil et publient ses imperfections: comme pour entrer d'elles mesmes en quelque compensation, et se diuertir de la pitié au desdain. De bien meilleure grace encore que nous, qui à la perte du premier cognu, nous piquons à luy prester des louanges nouuelles et fauces: et à le faire tout autre, quand nous l'auons perdu de veuë, qu'il ne nous sembloit estre, quand nous le voyions. Comme si le regret estoit vne partie instructiue: ou que les larmes en lauant nostre entendement, l'esclaircissent. Ie renonce dés à present aux fauorables tesmoignages, qu'on me voudra donner, non par ce que i'en seray digne, mais par ce que ie seray mort. Qui demandera à celuy là, Quel interest auez vous à ce siege? L'interest de l'exemple, dira-il, et de l'obeyssance commune du Prince: ie n'y pretens proffit quelconque: et de gloire, ie sçay la petite part qui en peut toucher vn particulier comme moy: ie n'ay icy ny passion ny querelle. Voyez le pourtant le lendemain, tout changé, tout bouillant et rougissant de cholere, en son rang de bataille pour l'assaut. C'est la lueur de tant d'acier, et le feu et tintamarre de nos canons et de nos tambours, qui luy ont ietté cette nouuelle rigueur et hayne dans les veines. Friuole cause, me direz vous. Comment cause? il n'en faut point, pour agiter nostre ame. Vne resuerie sans corps et sans subiect la regente et l'agite. Que ie me mette à faire des chasteaux en Espaigne, mon imagination m'y forge des commoditez et des plaisirs, desquels mon ame est reellement chatouillee et resiouye. Combien de fois embrouillons nous nostre esprit de cholere ou de tristesse, par telles ombres, et nous inserons en des passions fantastiques, qui nous alterent et l'ame et le corps? Quelles grimaces, estonnees, riardes, confuses, excite la resuerie en noz visages! Quelles saillies et agitations de membres et de voix! Semble-il pas de cet homme seul, qu'il aye des visions fauces, d'vne presse d'autres hommes, auec qui il negocie: ou quelque demon interne, qui le persecute? Enquerez vous à vous, où est l'obiect de cette mutation? Est-il rien sauf nous, en nature, que l'inanité substante, sur quoy elle puisse? Cambyses pour auoir songé en dormant, que son frere deuoit deuenir Roy de Perse, le fit mourir, vn frere qu'il aymoit, et duquel il s'estoit tousiours fié. Aristodemus Roy des Messeniens se tua, pour vne fantasie qu'il print de mauuais augure, de ie ne sçay quel hurlement de ses chiens. Et le Roy Midas en fit autant, troublé et fasché de quelque mal plaisant songe qu'il auoit songé. C'est priser sa vie iustement ce qu'elle est, de l'abandonner pour vn songe. Oyez pourtant nostre ame, triompher de la misere du corps, de sa foiblesse, de ce qu'il est en butte à toutes offences et alterations: vrayement elle a raison d'en parler.
_O prima infelix fingenti terra Prometheo! Ille parum cauti pectoris egit opus. Corpora disponens, mentem non vidit in arte, Recta animi primùm debuit esse via._
CHAPITRE V.
_Sur des vers de Virgile._
A mesure que les pensemens vtiles sont plus pleins, et solides, ils sont aussi plus empeschans, et plus onereux. Le vice, la mort, la pauureté, les maladies, sont subiects graues, et qui greuent. Il faut auoir l'ame instruitte des moyens de soustenir et combatre les maux, et instruite des regles de bien viure, et de bien croire: et souuent l'esueiller et exercer en cette belle estude. Mais à vne ame de commune sorte, il faut que ce soit auec relasche et moderation: elle s'affolle, d'estre trop continuellement bandee. I'auoy besoing en ieunesse, de m'aduertir et solliciter pour me tenir en office. L'alegresse et la santé ne conuiennent pas tant bien, dit-on, auec ces discours serieux et sages. Ie suis à present en vn autre estat. Les conditions de la vieillesse, ne m'aduertissent que trop, m'assagissent et me preschent. De l'excez de la gayeté, ie suis tombé en celuy de la seuerité: plus fascheux. Parquoy, ie me laisse à cette heure aller vn peu à la desbauche, par dessein: et employe quelque fois l'ame, à des pensemens folastres et ieunes, où elle se seiourne. Ie ne suis meshuy que trop rassis, trop poisant, et trop meur. Les ans me font leçon tous les iours, de froideur, et de temperance. Ce corps fuyt le desreiglement, et le craint: il est à son tour de guider l'esprit vers la reformation: il regente à son tour: et plus rudement et imperieusement. Il ne me laisse pas vne heure, ny dormant ny veillant, chaumer d'instruction, de mort, de patience, et de pœnitence. Ie me deffens de la temperance, comme i'ay faict autresfois de la volupté: elle me tire trop arriere, et iusques à la stupidité. Or ie veux estre maistre de moy, à tout sens. La sagesse a ses excez, et n'a pas moins besoing de moderation que la folie. Ainsi, de peur que ie ne seche, tarisse, et m'aggraue de prudence, aux interualles que mes maux me donnent,
_Mens intenta suis ne siet vsque malis,_
ie gauchis tout doucement, et desrobe ma veuë de ce ciel orageux et nubileux que i'ay deuant moy. Lequel, Dieu mercy, ie considere bien sans effroy, mais non pas sans contention, et sans estude. Et me vay amusant en la recordation des ieunesses passees:
_Animus quod perdidit, optat, Atque in præterita se totus imagine versat._
Que l'enfance regarde deuant elle, la vieillesse derriere: estoit ce pas ce que signifioit le double visage de Ianus? Les ans m'entrainnent s'ils veulent, mais à reculons. Autant que mes yeux peuuent recognoistre cette belle saison expiree, ie les y destourne à secousses. Si elle eschappe de mon sang et de mes veines, aumoins n'en veux-ie déraciner l'image de la memoire.
_Hoc est Viuere bis, vita posse priore frui._
Platon ordonne aux vieillards d'assister aux exercices, danses, et ieux de la ieunesse, pour se resiouyr en autruy, de la soupplesse et beauté du corps, qui n'est plus en eux: et rappeller en leur souuenance, la grace et faueur de cet aage verdissant. Et veut qu'en ces esbats, ils attribuent l'honneur de la victoire, au ieune homme, qui aura le plus esbaudi et resioui, et plus grand nombre d'entre eux. Ie merquois autresfois les iours poisans et tenebreux, comme extraordinaires. Ceux-là sont tantost les miens ordinaires: les extraordinaires sont les beaux et serains. Ie m'en vay au train de tressaillir, comme d'vne nouuelle faueur, quand aucune chose ne me deult. Que ie me chatouille, ie ne puis tantost plus arracher vn pauure rire de ce meschant corps. Ie ne m'esgaye qu'en fantasie et en songe: pour destourner par ruse, le chagrin de la vieillesse. Mais certes il faudroit autre remede, qu'en songe. Foible lucte, de l'art contre la nature. C'est grand simplesse, d'alonger et anticiper, comme chacun fait, les incommoditez humaines. I'ayme mieux estre moins long temps vieil, que d'estre vieil, auant que de l'estre. Iusques aux moindres occasions de plaisir que ie puis rencontrer, ie les empoigne. Ie congnois bien par ouyr dire, plusieurs especes de voluptez prudentes, fortes et glorieuses: mais l'opinion ne peut pas assez sur moy pour m'en mettre en appetit. Ie ne les veux pas tant magnanimes, magnifiques et fastueuses, comme ie les veux doucereuses, faciles et prestes. _A natura discedimus: populo nos damus, nullius rei bono auctori._ Ma philosophie est en action, en vsage naturel et present: peu en fantasie. Prinssé-ie plaisir à iouer aux noisettes et à la toupie!
_Non ponebat enim rumores ante salutem._
La volupté est qualité peu ambitieuse; elle s'estime assez riche de soy, sans y mesler le prix de la reputation: et s'ayme mieux à l'ombre. Il faudroit donner le foüet à vn ieune homme, qui s'amuseroit à choisir le goust du vin, et des sauces. Il n'est rien que i'aye moins sçeu, et moins prisé: à cette heure ie l'apprens. I'en ay grand honte, mais qu'y feroy-ie? I'ay encor plus de honte et de despit, des occasions qui m'y poussent. C'est à nous, à resuer et baguenauder, et à la ieunesse à se tenir sur la reputation et sur le bon bout. Elle va vers le monde, vers le credit: nous en venons. _Sibi arma, sibi equos, sibi hastas, sibi clauam, sibi pilam, sibi natationes et cursus habeant: nobis senibus, ex lusionibus multis, talos relinquant et tesseras._ Les loix mesme nous enuoyent au logis. Ie ne puis moins en faueur de cette chetiue condition, où mon aage me pousse, que de luy fournir de ioüets et d'amusoires, comme à l'enfance: aussi y retombons nous. Et la sagesse et la folie, auront prou à faire, à m'estayer et secourir par offices alternatifs, en cette calamité d'aage.
_Misce stultitiam consiliis breuem._
Ie fuis de mesme les plus legeres pointures: et celles qui ne m'eussent pas autresfois esgratigné, me transpercent à cette heure. Mon habitude commence de s'appliquer si volontiers au mal: _in fragili corpore odiosa omnis offensio est._
_Ménsque pati durum sustinet ægra nihil._
I'ay esté tousiours chatouilleux et delicat aux offences, ie suis plus tendre à cette heure, et ouuert par tout.
_Et minimæ vires frangere quassa valent._
Mon iugement m'empesche bien de regimber et gronder contre les inconuenients que Nature m'ordonne à souffrir, mais non pas de les sentir. Ie courrois d'vn bout du monde à l'autre, chercher vn bon an de tranquillité plaisante et eniouee, moy, qui n'ay autre fin que viure et me resiouyr. La tranquillité sombre et stupide, se trouue assez pour moy, mais elle m'endort et enteste: ie ne m'en contente pas. S'il y a quelque personne, quelque bonne compagnie, aux champs, en la ville, en France, ou ailleurs, resseante, ou voyagere, à qui mes humeurs soient bonnes, de qui les humeurs me soyent bonnes, il n'est que de siffler en paume, ie leur iray fournir des Essays, en chair et en os. Puisque c'est le priuilege de l'esprit, de se r'auoir de la vieillesse, ie luy conseille autant que ie puis, de le faire: qu'il verdisse, qu'il fleurisse ce pendant, s'il peut, comme le guy sur vn arbre mort. Ie crains que c'est vn traistre: il s'est si estroittement affreté au corps, qu'il m'abandonne à tous coups, pour le suiure en sa necessité. Ie le flatte à part, ie le practique pour neant: i'ay beau essayer de le destourner de cette colligence, et luy presenter et Seneque et Catulle, et les dames et les dances royalles: si son compagnon a la cholique, il semble qu'il l'ayt aussi. Les puissances mesmes qui luy sont particulieres et propres, ne se peuuent lors sousleuer: elles sentent euidemment le morfondu: il n'y a poinct d'allegresse en ses productions, s'il n'en y a quand et quand au corps. Noz maistres ont tort, dequoy cherchants les causes des eslancements extraordinaires de nostre esprit, outre ce qu'ils en attribuent à vn rauissement diuin, à l'amour, à l'aspreté guerriere, à la poësie, au vin: ils n'en ont donné sa part à la santé. Vne santé bouillante, vigoureuse, pleine, oysiue, telle qu'autrefois la verdeur des ans et la securité, me la fournissoient par venuës. Ce feu de gayeté suscite en l'esprit des eloises viues et claires outre nostre clairté naturelle: et entre les enthousiasmes, les plus gaillards, sinon les plus esperdus. Or bien, ce n'est pas merueille, si vn contraire estat affesse mon esprit, le clouë, et en tire vn effect contraire.
_Ad nullum consurgit opus cum corpore languet._
Et veut encores que ie luy sois tenu, dequoy il preste, comme il dit, beaucoup moins à ce consentement, que ne porte l'vsage ordinaire des hommes. Aumoins pendant que nous auons trefue, chassons les maux et difficultez de nostre commerce,
_Dum licet, obducta soluatur fronte senectus:_
_tetrica sunt amœnanda iocularibus._ I'ayme vne sagesse gaye et ciuile, et fuis l'aspreté des mœurs, et l'austerité: ayant pour suspecte toute mine rebarbatiue:
_Tristémque vultus tetrici arrogantiam; Et habet tristis quoque turba cynædos._