Essais de Montaigne (self-édition) - Volume II
Part 9
nous tenons de la distribution du ciel cette part de raison que nous auons, comment nous pourra elle esgaler à luy? comment soubs-mettre à nostre science son essence et ses conditions? Tout ce que nous voyons en ces corps là, nous estonne; _quæ molitio, quæ ferramenta, qui vectes, quæ machinæ, qui ministri tanti operis fuerunt?_ pourquoy les priuons nous et d'ame, et de vie, et de discours? y auons nous reconnu quelque stupidité immobile et insensible, nous qui n'auons aucun commerce auec eux que d'obeïssance? Dirons nous, que nous n'auons veu en nulle autre creature, qu'en l'homme, l'vsage d'vne ame raisonnable? Et quoy? Auons nous veu quelque chose semblable au soleil? Laisse-il d'estre, par ce que nous n'auons rien veu de semblable? et ses mouuements d'estre, par ce qu'il n'en est point de pareils? Si ce que nous n'auons pas veu, n'est pas, nostre science est merueilleusement raccourcie. _Quæ sunt tantæ animi angustiæ?_ Sont ce pas des songes de l'humaine vanité, de faire de la lune vne terre celeste? y deuiner des montaignes, des vallées, comme Anaxagoras? y planter des habitations et demeures humaines, et y dresser des colonies pour nostre commodité, comme faict Platon et Plutarque? et de nostre terre en faire vn astre esclairant et lumineux? _Inter cætera mortalitatis incommoda, et hoc est, caligo mentium: nec tantùm necessitas errandi, sed errorum amor. Corruptibile corpus aggrauat animam, et deprimit terrena inhabitatio sensum multa cogitantem._ La presomption est nostre maladie naturelle et originelle. La plus calamiteuse et fragile de toutes les creatures c'est l'homme, et quant et quant, la plus orgueilleuse. Elle se sent et se void logée icy parmy la bourbe et le fient du monde, attachée et cloüée à la pire, plus morte et croupie partie de l'vniuers, au dernier estage du logis, et le plus esloigné de la voute celeste, auec les animaux de la pire condition des trois: et se va plantant par imagination au dessus du cercle de la lune, et ramenant le ciel soubs ses pieds. C'est par la vanité de cette mesme imagination qu'il s'egale à Dieu, qu'il s'attribue les conditions diuines, qu'il se trie soy-mesme et separe de la presse des autres creatures, taille les parts aux animaux ses confreres et compagnons, et leur distribue telle portion de facultez et de forces, que bon luy semble. Comment cognoist il par l'effort de son intelligence, les branles internes et secrets des animaux? par quelle comparaison d'eux à nous conclud il la bestise qu'il leur attribue? Quand ie me iouë à ma chatte, qui sçait, si elle passe son temps de moy plus que ie ne fay d'elle? Nous nous entretenons de singerie reciproques. Si i'ay mon heure de commencer ou de refuser, aussi à elle la sienne. Platon en sa peinture de l'aage doré sous Saturne, compte entre les principaux aduantages de l'homme de lors, la communication qu'il auoit auec les bestes, desquelles s'enquerant et s'instruisant, il sçauoit les vrayes qualitez, et differences de chacune d'icelles: par où il acqueroit vne tres parfaicte intelligence et prudence; et en conduisoit de bien loing plus heureusement sa vie, que nous ne sçaurions faire. Nous faut il meilleure preuue à iuger l'impudence humaine sur le faict des bestes? Ce grand autheur a opiné qu'en la plus part de la forme corporelle, que Nature leur a donné, elle a regardé seulement l'vsage des prognostications, qu'on en tiroit en son temps. Ce defaut qui empesche la communication d'entre elles et nous, pourquoy n'est il aussi bien à nous qu'à elles? C'est à deuiner à qui est la faute de ne nous entendre point: car nous ne les entendons non plus qu'elles nous. Par cette mesme raison elles nous peuuent estimer bestes, comme nous les estimons. Ce n'est pas grand merueille, si nous ne les entendons pas, aussi ne faisons nous les Basques et les Troglodytes. Toutesfois aucuns se sont vantez de les entendre, comme Appollonius Thyaneus, Melampus, Tiresias, Thales et autres. Et puis qu'il est ainsi, comme disent les cosmographes, qu'il y a des nations qui reçoyuent vn chien pour leur Roy, il faut bien qu'ils donnent certaine interpretation à sa voix et mouuements. Il nous faut remerquer la parité qui est entre nous. Nous auons quelque moyenne intelligence de leurs sens, aussi ont les bestes des nostres, enuiron à mesme mesure. Elles nous flattent, nous menassent, et nous requierent: et nous elles. Au demeurant nous decouurons bien euidemment, qu'entre elles il y a vne pleine et entiere communication, et qu'elles s'entr'entendent, non seulement celles de mesme espece, mais aussi d'especes diuerses:
_Et mutæ pecudes, et denique secla ferarum Dissimiles suerunt voces variásque ciuere Cùm metus aut dolor est, aut cùm iam gaudia gliscunt._
En certain abboyer du chien le cheual cognoist qu'il y a de la colere: de certaine autre sienne voix, il ne s'effraye point. Aux bestes mesmes qui n'ont pas de voix, par la societé d'offices, que nous voyons entre elles, nous argumentons aisément quelque autre moyen de communication: leurs mouuemens discourent et traictent.
_Non alia longè ratione atque ipsa videtur Protrahere ad gestum pueros infantia linguæ._
Pourquoy non, tout aussi bien que nos muets disputent, argumentent, et content des histoires par signes? I'en ay veu de si souples et formez à cela, qu'à la verité, il ne leur manquoit rien à la perfection de se sçauoir faire entendre. Les amoureux se courroussent, se reconcilient, se prient, se remercient, s'assignent, et disent en fin toutes choses des yeux.
_E'l silentio ancor suole Hauer prieghi e parole._
Quoy des mains? nous requerons, nous promettons, appellons, congedions, menaçons, prions, supplions, nions, refusons, interrogeons, admirons, nombrons, confessons, repentons, craignons, vergoignons, doubtons, instruisons, commandons, incitons, encourageons, iurons, tesmoignons, accusons, condamnons, absoluons, iniurions, mesprisons, deffions, despittons, flattons, applaudissons, benissons, humilions, moquons, reconcilions, recommandons, exaltons, festoyons, resiouïssons, complaignons, attristons, desconfortons, desesperons, estonnons, escrions, taisons: et quoy non? d'vne variation et multiplication à l'enuy de la langue. De la teste nous conuions, renuoyons, aduoüons, desaduoüons, desmentons, bienueignons, honorons, venerons, dedaignons, demandons, esconduisons, egayons, lamentons, caressons, tansons, soubsmettons, brauons, enhortons, menaçons, asseurons, enquerons. Quoy des sourcils? Quoy des espaules? Il n'est mouuement, qui ne parle, et vn langage intelligible sans discipline, et vn langage publique. Qui fait, voyant la varieté et vsage distingué des autres, que cestuy-cy doibt plustost est iugé le propre de l'humaine nature. Ie laisse à part ce que particulierement la necessité en apprend soudain à ceux qui en ont besoing: et les alphabets des doigts, et grammaires en gestes: et les sciences qui ne s'exercent et ne s'expriment que par iceux: et les nations que Pline dit n'auoir point d'autre langue. Vn ambassadeur de la ville d'Abdere, apres auoir longuement parlé au Roy Agis de Sparte, luy demanda: Et bien, Sire, quelle responce veux-tu que ie rapporte à nos citoyens? que ie t'ay laissé dire tout ce que tu as voulu, et tant que tu as voulu, sans iamais dire mot: voila pas vn taire parlier et bien intelligible? Au reste, quelle sorte de nostre suffisance ne recognoissons nous aux operations des animaux? est-il police reglée auec plus d'ordre, diuersifiée à plus de charges et d'offices, et plus constamment entretenuë, que celle des mouches à miel? Cette disposition d'actions et de vacations si ordonnée, la pouuons nous imaginer se conduire sans discours et sans prudence?
_His quidam signis atque hæc exempla sequuti, Esse apibus partem diuinæ mentis, et haustus Æthereos dixere._
Les arondelles que nous voyons au retour du printemps fureter tous les coins de nos maisons, cherchent elles sans iugement, et choisissent elles sans discretion de mille places, celle qui leur est la plus commode à se loger? Et en cette belle et admirable contexture de leurs bastimens, les oiseaux peuuent ils se seruir plustost d'vne figure quarrée, que de la ronde, d'vn angle obtus, que d'vn angle droit, sans en sçauoir les conditions et les effects? Prennent-ils tantost de l'eau, tantost de l'argile, sans iuger que la dureté s'amollit en l'humectant? Planchent-ils de mousse leur palais, ou de duuet, sans preuoir que les membres tendres de leurs petits y seront plus mollement et plus à l'aise? Se couurent-ils du vent pluuieux, et plantent leur loge à l'orient, sans cognoistre les conditions differentes de ces vents, et considerer que l'vn leur est plus salutaire que l'autre? Pourquoy espessit l'araignée sa toile en vn endroit, et relasche en vn autre? se sert à cette heure de cette sorte de neud, tantost de celle-là, si elle n'a et deliberation, et pensement, et conclusion? Nous recognoissons assez en la pluspart de leurs ouurages, combien les animaux ont d'excellence au dessus de nous, et combien nostre art est foible à les imiter. Nous voyons toutesfois aux nostres plus grossiers, les facultez que nous y employons, et que nostre ame s'y sert de toutes ses forces: pourquoy n'en estimons nous autant d'eux? Pourquoy attribuons nous à ie ne sçay quelle inclination naturelle et seruile, les ouurages qui surpassent tout ce que nous pouuons par nature et par art? En quoy sans y penser nous leur donnons vn tres-grand auantage sur nous, de faire que Nature par vne douceur maternelle les accompaigne et guide, comme par la main à toutes les actions et commoditez de leur vie, et qu'à nous elle nous abandonne au hazard et à la fortune, et à quester par art, les choses necessaires à nostre conseruation; et nous refuse quant et quant les moyens de pouuoir arriuer par aucune institution et contention d'esprit, à la suffisance naturelle des bestes: de maniere que leur stupidité brutale surpasse en toutes commoditez, tout ce que peult nostre diuine intelligence. Vrayement à ce compte nous aurions bien raison de l'appeller vne tres-iniuste marastre. Mais il n'en est rien, nostre police n'est pas si difforme et desreglée. Nature a embrassé vniuersellement toutes ses creatures: et n'en est aucune, qu'elle n'ait bien plainement fourny de tous moyens necessaires à la conseruation de son estre. Car ces plaintes vulgaires que i'oy faire aux hommes (comme la licence de leurs opinions les esleue tantost au dessus des nuës, et puis les rauale aux Antipodes) que nous sommes le seul animal abandonné, nud sur la terre nuë, lié, garrotté, n'ayant dequoy s'armer et couurir que de la despouïlle d'autruy: là où toutes les autres creatures, Nature les a reuestuës de coquilles, de gousses, d'escorse, de poil, de laine, de pointes, de cuir, de bourre, de plume, d'escaille, de toison, et de soye selon le besoin de leur estre: les a armées de griffes, de dents, de cornes, pour assaillir et pour defendre, et les a elle mesmes instruites à ce qui leur est propre, à nager, à courir, à voler, à chanter: là où l'homme ne sçait ny cheminer, ny parler, ny manger, ny rien que pleurer sans apprentissage.
_Tum porro puer, vt sæuis proiectus ab vndis Nauita, nudus humi iacet infans, indigus omni Vitali auxilio, cùm primùm in luminis oras Nexibus ex aluo matris natura profudit, Vagitúque locum lugubri complet, vt æquum est Cui tantùm in vita restet transire malorum. At variæ crescunt pecudes, armenta, feræque, Nec crepitacula eis opus est, nec cuiquam adhibenda est Almæ nutricis blanda atque infracta loquela; Nec varias quærunt vestes pro tempore cœli; Denique non armis opus est, non mœnibus altis Queis sua tutentur, quando omnibus omnia largè Tellus ipsa parit, naturáque dædala rerum._
Ces plaintes là sont fauces: il y a en la police du monde, vne egalité plus grande, et vne relation plus vniforme. Nostre peau est pourueue aussi suffisamment que la leur, de fermeté contre les iniures du temps, tesmoing plusieurs nations, qui n'ont encores essayé nul vsage de vestemens. Nos anciens Gaulois n'estoient gueres vestus, ne sont pas les Irlandois noz voisins, soubs vn ciel si froid. Mais nous le iugeons mieux par nous mesmes: car tous les endroits de la personne, qu'il nous plaist descouurir au vent et à l'air, se trouuent propres à le souffrir. S'il y a partie en nous foible, et qui semble deuoir craindre la froidure, ce deuroit estre l'estomach, où se fait la digestion: noz peres le portoyent descouuert, et noz Dames, ainsi molles et delicates qu'elles sont, elles s'en vont tantost entr'ouuertes iusques au nombril. Les liaisons et emmaillottemens des enfants ne sont non plus necessaires: et les meres Lacedemoniennes esleuoient les leurs en toute liberté de mouuements de membres, sans les attacher ne plier. Nostre pleurer est commun à la plus part des autres animaux, et n'en est guere qu'on ne voye se plaindre et gemir long temps apres leur naissance: d'autant que c'est vne contenance bien sortable à la foiblesse, en quoy ils se sentent. Quant à l'vsage du manger, il est en nous, comme en eux, naturel et sans instruction.
_Sentit enim vim quisque suam quam possit abuti._
Qui fait doute qu'vn enfant arriué à la force de se nourrir, ne sçeut quester sa nourriture? et la terre en produit, et luy en offre assez pour sa necessité, sans autre culture et artifice. Et sinon en tout temps, aussi ne fait elle pas aux bestes, tesmoing les prouisions, que nous voyons faire aux fourmis et autres, pour les saisons steriles de l'année. Ces nations, que nous venons de descouurir, si abondamment fournies de viande et de breuuage naturel, sans soing et sans façon, nous viennent d'apprendre que le pain n'est pas nostre seule nourriture: et que sans labourage, nostre mere Nature nous auoit munis à planté de tout ce qu'il nous falloit: voire, comme il est vray-semblable, plus plainement et plus richement qu'elle ne fait à present, que nous y auons meslé nostre artifice:
_Et tellus nitidas fruges, vinetáque læta Sponte sua primùm mortalibus ipsa creauit; Ipsa dedit dulces fœtus, et pabula læta; Quæ nunc vix nostro grandescunt aucta labore, Conterimúsque boues et vires agricolarum;_
le débordement et desreglement de nostre appetit deuançant toutes les inuentions, que nous cherchons de l'assouuir. Quant aux armes, nous en auons plus de naturelles que la plus part des autres animaux, plus de diuers mouuemens de membres, et en tirons plus de seruice naturellement et sans leçon: ceux qui sont duicts à combatre nuds, on les void se ietter aux hazards pareils aux nostres. Si quelques bestes nous surpassent en cet auantage, nous en surpassons plusieurs autres. Et l'industrie de fortifier le corps et le couurir par moyens acquis, nous l'auons par vn instinct et precepte naturel. Qu'il soit ainsi, l'elephant aiguise et esmoult ses dents, desquelles il se sert à la guerre (car il en a de particulieres pour cet vsage, lesquelles il espargne, et ne les employe aucunement à ses autres seruices). Quand les taureaux vont au combat, ils respandent et iettent la poussiere à l'entour d'eux: les sangliers affinent leurs deffences: et l'ichneumon, quand il doit venir aux prises auec le crocodile, munit son corps, l'enduit et le crouste tout à l'entour, de limon bien serré et bien paistry, comme d'vne cuirasse. Pourquoy ne dirons nous qu'il est aussi naturel de nous armer de bois et de fer? Quant au parler, il est certain, que s'il n'est pas naturel, il n'est pas necessaire. Toutesfois ie croy qu'vn enfant, qu'on auroit nourry en pleine solitude, esloigné de tout commerce (qui seroit vn essay malaisé à faire) auroit quelque espece de parolle pour exprimer ses conceptions: et n'est pas croyable, que Nature nous ait refusé ce moyen qu'elle a donné à plusieurs autres animaux. Car qu'est-ce autre chose que parler, cette faculté, que nous leur voyons de se plaindre, de se resiouyr, de s'entr'appeller au secours, se conuier à l'amour, comme ils font par l'vsage de leur voix? Comment ne parleroient elles entr'elles? elles parlent bien à nous, et nous à elles. En combien de sortes parlons nous à nos chiens, et ils nous respondent? D'autre langage, d'autres appellations, deuisons nous auec eux, qu'auec les oyseaux, auec les pourceaux, les beufs, les cheuaux: et changeons d'idiome selon l'espece.
_Cosi per entro loro schiera bruna S'ammusa l'vna con l'altra formica, Forse à spiar lor via, et lor fortuna._
Il me semble que Lactance attribuë aux bestes, non le parler seulement, mais le rire encore. Et la difference de langage, qui se voit entre nous, selon la difference des contrées, elle se treuue aussi aux animaux de mesme espece. Aristote allegue à ce propos le chant diuers des perdrix, selon la situation des lieux:
_Variæque volucres Longè alias alio iaciunt in tempore voces, Et partim mutant cum tempestatibus vna Raucisonos cantus._
Mais cela est à sçauoir, quel langage parleroit cet enfant: et ce qui s'en dit par diuination, n'a pas beaucoup d'apparence. Si on m'allegue contre cette opinion, que les sourds naturels ne parlent point: ie respons que ce n'est pas seulement pour n'auoir peu receuoir l'instruction de la parolle par les oreilles, mais plustost pource que le sens de l'ouye, duquel ils sont priuez, se rapporte à celuy du parler, et se tiennent ensemble d'vne cousture naturelle. En façon, que ce que nous parlons, il faut que nous le parlions premierement à nous, et que nous le facions sonner au dedans à nos oreilles, auant que de l'enuoyer aux estrangeres. I'ay dict tout cecy, pour maintenir cette ressemblance, qu'il y a aux choses humaines: et pour nous ramener et ioindre à la presse. Nous ne sommes ny au dessus, ny au dessous du reste: tout ce qui est sous le ciel, dit le sage, court vne loy et fortune pareille.
_Indupedita suis fatalibus omnia vinclis._
Il y a quelque difference, il y a des ordres et des degrez: mais c'est soubs le visage d'vne mesme nature:
_Res quæque suo ritu procedit, et omnes Fœdere naturæ certo discrimina seruant._
Il faut contraindre l'homme, et le renger dans les barrieres de cette police. Le miserable n'a garde d'eniamber par effect au delà: il est entraué et engagé, il est assubiecty de pareille obligation que les autres creatures de son ordre, et d'vne condition fort moyenne, sans aucune prerogatiue, præexcellence vraye et essentielle. Celle qu'il se donne par opinion, et par fantasie, n'a ny corps ny goust. Et s'il est ainsi, que luy seul de tous les animaux, ayt cette liberté de l'imagination, et ce desreglement de pensées, luy representant ce qui est, ce qui n'est pas; et ce qu'il veut; le faulx et le veritable c'est vn aduantage qui luy est bien cher vendu, et duquel il a bien peu à se glorifier: car de là naist la source principale des maux qui le pressent, peché, maladie, irresolution, trouble, desespoir. Ie dy donc, pour reuenir à mon propos, qu'il n'y a point d'apparence d'estimer, que les bestes facent par inclination naturelle et forcée, les mesmes choses que nous faisons par nostre choix et industrie. Nous deuons conclurre de pareils effects, pareilles facultez, et de plus riches effects des facultez plus riches: et confesser par consequent, que ce mesme discours, cette mesme voye, que nous tenons à œuurer, aussi la tiennent les animaux, ou quelque autre meilleure. Pourquoy imaginons nous en eux cette contrainte naturelle, nous qui n'en esprouuons aucun pareil effect? Ioint qu'il est plus honorable d'estre acheminé et obligé à reglément agir par naturelle et ineuitable condition, et plus approchant de la diuinité, que d'agir reglément par liberté temeraire et fortuite; et plus seur de laisser à Nature, qu'à nous les resnes de nostre conduitte. La vanité de nostre presomption faict, que nous aymons mieux deuoir à noz forces, qu'à sa liberalité, nostre suffisance: et enrichissons les autres animaux des biens naturels, et les leur renonçons, pour nous honorer et annoblir des biens acquis: par vne humeur bien simple, ce me semble: car ie priseroy bien autant des graces toutes miennes et naïfues, que celles que i'aurois esté mendier et quester de l'apprentissage. Il n'est pas en nostre puissance d'acquerir vne plus belle recommendation que d'estre fauorisé de Dieu et de Nature. Par ainsi le renard, dequoy se seruent les habitans de la Thrace, quand ils veulent entreprendre de passer par dessus la glace de quelque riuiere gelée, et le laschent deuant eux pour cet effect, quand nous le verrions au bord de l'eau approcher son oreille bien pres de la glace, pour sentir s'il orra d'vne longue ou d'vne voisine distance, bruire l'eau courant au dessoubs, et selon qu'il trouue par là, qu'il y a plus ou moins d'espesseur en la glace, se reculer, ou s'auancer, n'aurions nous pas raison de iuger qu'il luy passe par la teste ce mesme discours, qu'il feroit en la nostre: que c'est vne ratiocination et consequence tirée du sens naturel: Ce qui fait bruit, se remue; ce qui se remue, n'est pas gelé; ce qui n'est pas gelé est liquide, et ce qui est liquide plie soubs le faix? Car d'attribuer cela seulement à vne viuacité du sens de l'ouye, sans discours et sans consequence, c'est vne chimere, et ne peut entrer en nostre imagination. De mesme faut-il estimer de tant de sortes de ruses et d'inuentions, dequoy les bestes se couurent des entreprises que nous faisons sur elles.
Et si nous voulons prendre quelque aduantage de cela mesme, qu'il est en nous de les saisir, de nous en seruir, et d'en vser à nostre volonté, ce n'est que ce mesme aduantage, que nous auons les vns sur les autres. Nous auons à cette condition noz esclaues, et les Climacides estoient ce pas des femmes en Syrie qui seruoyent couchées à quatre pattes, de marchepied et d'eschelle aux dames à monter en coche? Et la plus part des personnes libres, abandonnent pour bien legeres commoditez, leur vie, et leur estre à la puissance d'autruy. Les femmes et concubines des Thraces plaident à qui sera choisie pour estre tuée au tumbeau de son mary. Les tyrans ont-ils iamais failly de trouuer assez d'hommes vouez à leur deuotion: aucuns d'eux adioustans d'auantage cette necessité de les accompagner à la mort, comme en la vie? Des armées entieres se sont ainsin obligées à leurs Capitaines. La formule du serment en cette rude escole des escrimeurs à outrance, portoit ces promesses: Nous iurons de nous laisser enchainer, brusler, battre, et tuer de glaiue, et souffrir tout ce que les gladiateurs legitimes souffrent de leur maistre; engageant tresreligieusement et le corps et l'ame à son seruice:
_Vre meum, si vis, flamma caput, et pete ferro Corpus, et intorto verbere terga seca._