Essais de Montaigne (self-édition) - Volume II
Part 83
=César ne sacrifiait jamais une heure de son temps, quand les affaires le réclamaient tout entier; il était à la fois le plus actif et le plus éloquent de son époque; il était aussi très sobre.=--J'en reviens à César. Ses plaisirs ne lui firent jamais dérober une seule minute, ni se détourner d'un pas des occasions qui pouvaient concourir à son élévation; l'ambition domina chez lui toutes les autres passions et exerça sur son âme une autorité si complète qu'elle l'entraîna où elle voulut. En vérité, quand je considère la supériorité de cet homme et les merveilleuses dispositions dont il était doué, j'en éprouve du dépit. Ses connaissances en toutes choses étaient telles qu'il n'y a pour ainsi dire pas de science sur laquelle il n'ait écrit; comme orateur, il l'était au point que plusieurs ont préféré son éloquence à celle de Cicéron; et je crois bien que c'était aussi son opinion, car ses deux morceaux connus sous le nom d'«Anticatons» furent écrits pour contrebalancer l'effet produit par la magnificence de style que Cicéron avait déployée dans son éloge de Caton. Du reste, y a-t-il eu une âme aussi vigilante, aussi active, aussi acharnée au travail que la sienne que rehaussaient encore des qualités diverses qu'on ne peut lui contester et qui se rencontrent rarement telles qu'elles étaient en lui, je veux dire franches, naturelles et non contrefaites?--Il était remarquablement sobre et si peu difficile en fait de nourriture, qu'Oppius raconte qu'un jour on lui servit à table, dans une sauce, au lieu d'huile ordinaire, de l'huile préparée pour un médicament, et qu'il en mangea copieusement pour ne pas causer de confusion à son hôte; une autre fois, il fit fouetter son boulanger, pour lui avoir servi du pain autre que celui à l'usage de tout le monde. Caton disait même parfois qu'il était le premier homme doué de sobriété qui eût acheminé son pays à la ruine. Ce même Caton le traita bien un jour d'«ivrogne», mais cela dans les circonstances que voici: Ils étaient tous deux au Sénat; il y était question de la conjuration de Catilina à laquelle César était soupçonné d'être affilié, lorsque, du dehors, on lui fit passer un billet en cachette. Caton, pensant que ce pouvait être un avis que lui faisaient parvenir les conjurés, le somma de le lui remettre, ce à quoi César se trouva obligé pour éviter que les soupçons ne prissent plus de consistance. Or il se trouvait par hasard que c'était un billet doux que lui écrivait Servilia, sœur de Caton; celui-ci, l'ayant lu, le lui rejeta en disant: «Tiens, ivrogne.» A mon sens, cette apostrophe fut une marque de dédain et de colère et non un reproche impliquant la possession de ce vice; il en a été ici ce qui nous arrive souvent lorsque, invectivant ceux qui nous causent de l'irritation, nous employons à leur égard les premières injures qui nous viennent à la bouche, bien qu'elles ne s'appliquent en rien à eux auxquels nous les adressons; d'autant que ce vice que Caton semblait imputer ainsi à César va, la plupart du temps, de pair avec celui sur lequel il venait de le surprendre, car Vénus et Bacchus vont volontiers de compagnie, dit un proverbe; chez moi, Vénus est au contraire bien plus allègre quand c'est la sobriété qui l'accompagne.
=Sa douceur, sa clémence ont paru douteuses; mille exemples établissent qu'il avait cette qualité.=--Les exemples de sa douceur et de sa clémence envers ceux qui l'avaient offensé, sont en nombre infini: je parle de ceux de ses actes qui se sont produits en dehors du temps où la guerre civile était encore dans toute sa violence; car durant cette période, ainsi qu'il l'a assez laissé entendre lui-même dans ses écrits, cette générosité lui servait à amadouer ses ennemis, et à leur faire moins redouter sa victoire et sa future domination. Si on ne peut dire de ceux-ci qu'ils soient suffisants pour prouver une douceur innée, toujours est-il qu'ils témoignent d'une merveilleuse confiance et d'un grand courage de sa part. Il lui est souvent arrivé de renvoyer à son ennemi, après les avoir vaincues, des armées entières, sans daigner seulement les obliger par serment, sinon à le servir, du moins à s'abstenir de lui faire la guerre. Il a fait prisonniers, trois ou quatre fois, certains capitaines de Pompée, et, chaque fois, leur a rendu la liberté. Pompée déclarait ennemis tous ceux qui ne se joignaient pas à lui; César fit proclamer qu'il considérait comme amis tous ceux qui demeureraient neutres et ne porteraient pas effectivement les armes contre lui. A ceux de ses capitaines qui l'abandonnaient pour embrasser le parti de son adversaire, il allait jusqu'à leur renvoyer leurs armes, leurs chevaux et leurs bagages. Il laissait aux villes dont il s'était emparé la liberté de suivre tel parti qui leur conviendrait, se fiant uniquement, pour les contenir, au souvenir de sa douceur et de sa clémence. Le jour de sa grande bataille de Pharsale, il ordonna de ne porter la main qu'à la dernière extrémité sur ceux qui étaient citoyens romains. C'est là, à mon avis, une manière de faire bien hasardeuse, et il n'est pas étonnant que, dans les guerres civiles que nous traversons, ceux qui, comme lui, combattent l'ancien ordre de choses de leur pays, ne l'imitent pas sur ce point; ce sont des procédés extraordinaires, dont seuls la fortune de César et son admirable génie étaient capables d'user heureusement. Quand je songe à la grandeur incomparable de cette âme, j'excuse la victoire de n'avoir pas cessé de lui demeurer fidèle, même en cette cause si injuste et si inique.
Pour en revenir à sa clémence, nous en avons plusieurs exemples qui se sont produits au temps de sa domination et témoignent qu'elle était bien dans sa nature; car, maître alors de toutes choses, il n'avait plus besoin de feindre.--Caius Memmius avait écrit contre lui des pamphlets très mordants, auxquels il avait même fort vertement répondu; cela ne l'empêcha pas de l'aider, bientôt après, à obtenir le consulat.--Caius Calvus qui lui avait décoché plusieurs épigrammes injurieuses, ayant employé un de ses amis à se réconcilier avec lui, César alla jusqu'à lui écrire lui-même le premier.--Et notre bon Catulle qui l'avait si fort malmené sous le nom de Mamurra! il vint s'en excuser, et, le jour même, César le faisait manger à sa table.--Avisé que quelques-uns avaient mal parlé de lui, il se borna à déclarer, dans une harangue publique, qu'il en était averti.--S'il ne portait pas de haine à ses ennemis, il les craignait moins encore; quelques conciliabules avaient été tenus, quelques conjurations formées contre lui, ils furent découverts; il se contenta de publier par un édit qu'elles lui étaient connues, sans autrement en poursuivre les auteurs.--Comme exemple des attentions qu'il avait pour ses amis: Caius Oppius voyageant avec lui et se trouvant indisposé, il lui céda le seul abri qu'il y avait, et lui-même coucha toute la nuit en plein air et sur la dure.--Quant à sa justice, on peut en juger par ce trait: bien qu'aucune plainte n'eût été portée, il fit mettre à mort un de ses esclaves qu'il aimait particulièrement, pour avoir couché avec la femme d'un chevalier romain.--Jamais homme n'apporta plus de modération dans la victoire, ni plus de résolution quand la fortune lui fut contraire.
=Mais son ambition effrénée l'a amené à renverser la république la plus florissante de l'antiquité, ce dont rien ne saurait l'absoudre.=--Mais toutes ces belles qualités furent gâtées et étouffées par cette ambition effrénée à laquelle il se laissa si fort emporter, qu'on peut aisément affirmer qu'elle régla et dirigea toutes ses actions. D'un homme libéral elle fit un voleur des deniers publics, pour avoir possibilité de subvenir à ses prodigalités et à ses largesses. Elle l'amena à prononcer ce propos affreux, si contraire à tout principe de moralité, que les hommes les plus méchants du monde, les plus perdus de vice, s'ils l'avaient servi à le faire arriver au faîte des grandeurs, il les eût aimés et soutenus de tout son pouvoir, tout comme il faisait pour les meilleurs d'entre les gens de bien. Elle l'enivra d'une si grande vanité, qu'il osa se vanter devant ses concitoyens «d'avoir réduit cette grande République romaine à n'être qu'un nom, n'ayant plus ni forme, ni corps»; alla jusqu'à dire que «désormais les réponses qu'il ferait serviraient de lois»; osa demeurer assis pour recevoir le Sénat qui venait à lui en corps; souffrit qu'on l'adorât et que, lui présent, on lui rendit les honneurs divins. En somme, ce seul vice, selon moi, pervertit en lui le plus beau, le plus riche naturel qui fut jamais, et a fait que sa mémoire est odieuse à tous les gens de bien, parce qu'il a cherché sa gloire dans l'asservissement de son pays et le renversement du plus puissant et plus florissant gouvernement que le monde verra jamais.--On peut, bien au contraire de ce qui s'est passé chez César, trouver quelques exemples de grands personnages auxquels la volupté a fait oublier la conduite des affaires, comme cela est arrivé à Marc Antoine et autres; mais là où l'amour et l'ambition, existant au même degré, viendront se heurter l'un à l'autre avec une violence égale, je n'ai pas de doute que l'ambition ne l'emporte.
=Exemple extraordinaire d'un jeune Toscan, Spurina, qui, d'une beauté remarquable, se défigure pour se soustraire aux passions qu'il inspirait.=--Pour rentrer dans mon sujet, je dis que c'est beaucoup que, par la force de la raison, nous puissions réfréner nos appétits et, en leur faisant violence, contraindre nos organes à se maintenir dans le devoir. Mais nous fouetter dans l'intérêt de nos voisins, non seulement nous défaire de cette douce passion qui nous chatouille si agréablement, renoncer au plaisir que nous ressentons à voir que nous sommes agréables à autrui, à être aimé et recherché par chacun, et, plus encore, prendre en haine les grâces qui nous valent ces satisfactions, en éprouver de la répugnance et condamner notre beauté parce qu'elle est cause de surexcitation chez d'autres, je n'en ai guère vu d'exemples. En voici un cependant:--Spurina, jeune Toscan, «_qui ressemblait à un diamant enchâssé dans l'or et ornant un collier ou une couronne, ou à de l'ivoire serti de buis ou de térébinthe pour que la blancheur en ressorte davantage_ (_Virgile_)», était doué d'une beauté si rare et si grande, que les yeux les plus chastes ne pouvaient en soutenir l'éclat, sans en être violemment troublés. Non content de ne pas condescendre à calmer cette fièvre, ce feu qu'il attisait partout sur son passage, il entra en fureur contre lui-même et contre ces riches présents reçus de la nature, comme s'il était en droit de s'en prendre à eux de la faute d'autrui, et, à force d'entailles qu'il se fit volontairement et de cicatrices, il troubla et détruisit la parfaite harmonie et la régularité des traits de son visage, dont la nature l'avait si remarquablement doté.
=Une telle action ne se peut approuver; il est plus noble de lutter que de se dérober aux devoirs que la société nous impose, à tous tant que nous sommes.=--A vrai dire, j'admire de tels actes plus que je ne les approuve, de pareils excès ne s'accommodant pas avec mes principes. L'intention est bonne, et le fait celui d'une âme honnête; mais, à mon avis, il n'est pas suffisamment réfléchi. La laideur en laquelle notre jeune homme est tombé, ne peut-elle pas en avoir induit d'autres en faute, qui l'auront pris en mépris et en haine? n'a-t-on pu lui porter envie, en raison de la gloire que lui a value un acte aussi rare; ou le calomnier, en attribuant sa résolution à une déception, suite de visées trop ambitieuses? car il n'y a aucune forme que le vice, quand il lui plaît, ne revête lorsqu'il trouve occasion de se donner carrière d'une façon ou d'une autre. Il eût été plus judicieux, et aussi plus glorieux, qu'avec ces dons dont il était redevable à Dieu, il devînt un modèle de vertu et de mœurs, qui fût demeuré en exemple à la postérité.
Ceux qui se dérobent aux charges de la société, à ces obligations de tous genres, en nombre infini, souvent épineuses, qui pèsent sur un homme qui tient un rang honorable dans le monde, s'évitent, selon moi, bien des tracas, quels que soient les petits inconvénients particuliers qui en résultent; c'est en quelque sorte mourir,que de fuir la peine de vivre comme on le doit. Ces gens peuvent avoir d'autres mérites, il ne m'a jamais paru qu'ils aient celui de se trouver aux prises avec les difficultés, car je n'en connais pas de pire que de se tenir en équilibre sur les flots de cette mer agitée qu'est le monde, de répondre et de satisfaire loyalement à tout ce qui est du ressort de la position que l'on occupe. Il est peut-être plus facile de s'abstenir d'une manière absolue de tout rapport avec le sexe féminin, que de se conduire toujours, à tous égards, d'une façon irréprochable avec sa femme; nous avons moins de chance de nous perdre en état de pauvreté, que dans une abondance dont il nous faut user avec mesure; l'usage dirigé par la raison, est plus pénible que l'abstinence; se modérer est une vertu qui exige de plus grands efforts que souffrir. Il est mille façons de vivre convenablement, comme l'entendait Scipion le jeune, tandis qu'il n'y en a qu'une à la façon de Diogène; et autant celle-ci surpasse en innocence la vie qui se mène d'ordinaire, autant elle-même est surpassée en utilité et en énergie par celles qui atteignent à la perfection et dont on dit que ce sont des existences accomplies.
CHAPITRE XXXIV.
_Observations sur les moyens que Jules César employait à la guerre._
=Selon Montaigne, les commentaires de César devraient être le bréviaire de tout homme de guerre.=--On dit de plusieurs grands capitaines qu'ils ont eu une préférence marquée pour certains auteurs: Alexandre le Grand avait Homère: Scipion l'Africain, Xénophon; Marcus Brutus, Polybe; Charles Quint, Philippe de Comines; de notre temps Machiavel est, dit-on, en crédit ailleurs; mais feu le Maréchal Strozzi, qui pour sa part préférait César, avait incontestablement fait le meilleur choix. Les commentaires de César devraient, en effet, être le bréviaire de tout homme de guerre, car lui-même est le vrai et souverain modèle en art militaire; et Dieu sait, en outre, avec quelle grâce, de quelle beauté il a agrémenté cette matière déjà si riche par elle-même; son style y est si pur, si délicat, si parfait que, d'après mon goût, aucun écrit au monde sur ce sujet n'est comparable aux siens.--Je veux consigner ici quelques traits particuliers, qu'on rencontre rarement, qui se sont produits dans ses guerres et qui me reviennent en mémoire.
=Pour rassurer ses troupes effrayées de la supériorité numérique de l'ennemi, il leur exagérait lui-même cette supériorité.=--Son armée était quelque peu effrayée par les bruits qui couraient de la grande supériorité des forces que le roi Juba menait contre lui. Au lieu de chercher à combattre l'idée que s'en étaient faite ses soldats, en diminuant les moyens dont disposait son ennemi, les ayant réunis pour les rassurer et remonter leur courage, il s'y prit tout autrement qu'on ne le fait d'habitude, leur disant de ne plus se mettre en peine de se renseigner sur les effectifs que l'ennemi leur opposait, parce qu'il avait reçu des avis précis à cet égard. Il leur en fit alors le dénombrement, exagérant de beaucoup ce qui était et ce que son armée présumait d'après les bruits en circulation. Il agit en cela suivant ce que conseille Cyrus dans Xénophon; d'autant que l'erreur, quand l'ennemi se révèle plus faible qu'on ne l'espérait, n'a pas de conséquence sérieuse, comme lorsqu'il vous apparaît effectivement très fort, alors qu'il passait pour être faible.
=Il accoutumait ses soldats à obéir, sans les laisser commenter ses ordres.=--Il accoutumait ses soldats à se borner en toutes choses à obéir, sans se mêler de contrôler ou de discuter les projets de leur chef, qu'il ne leur communiquait qu'au moment de leur exécution; et, s'ils en avaient découvert quelque chose, il prenait plaisir à les tromper, en les modifiant sur-le-champ; souvent, dans ce but, après avoir fixé qu'il serait fait étape en tel lieu, il passait outre et allongeait la marche, particulièrement lorsque le temps était mauvais et pluvieux.
=Très ménager du temps, il savait amuser l'ennemi pour en gagner.=--Les Suisses, au début des guerres des Gaules, ayant envoyé vers lui pour obtenir de traverser un territoire relevant de la domination romaine, et lui s'étant résolu à s'y opposer par la force, il fit quand même bon accueil à leurs messagers, et ajourna sa réponse à quelques jours, afin d'utiliser ce répit pour rassembler son armée. Ces pauvres gens ne savaient pas combien il excellait à mettre le temps à profit. Maintes fois il répète que c'est le talent le plus essentiel d'un capitaine, que de savoir saisir les occasions quand elles se présentent et faire diligence; celle qu'il déploya, dans le cours de ses exploits, est réellement inouïe et inimaginable.
=Il n'exigeait guère de ses soldats que la vaillance et la discipline; parfois, il leur donnait toute licence; il aimait qu'ils fussent richement armés, les honorait du nom de compagnons, ce qui n'empêchait pas qu'il les traitât, le cas échéant, avec beaucoup de sévérité.=--S'il n'était pas fort consciencieux quand il pouvait tirer avantage contre ses ennemis d'un traité conclu, il ne l'était pas davantage en ne demandant à ses soldats, en fait de vertu, que d'être vaillants, et ne punissant guère chez eux que la mutinerie et la désobéissance. Souvent après une victoire, il leur lâchait la bride et leur donnait licence de tout faire, les dispensant, pour un temps, d'observer les règles de la discipline militaire; du reste, ils étaient si bien dressés que, tout parfumés et musqués qu'ils étaient, cela ne les empêchait pas de courir avec frénésie au combat. Pour dire vrai, il aimait à leur voir des armes de prix et les dotait d'équipements couverts de broderies et d'incrustations dorées et argentées afin que, soucieux de les conserver, ils missent plus d'énergie à les défendre.--Quand il leur parlait, il les appelait du nom de «compagnons» dont nous nous servons encore, ce que réforma l'empereur Auguste, son successeur, estimant que si César l'avait fait, c'était par suite des nécessités de la situation, pour flatter des gens qui, en somme, ne le suivaient que de leur plein gré: «_Au passage du Rhin, César était général; ici, il est mon compagnon; le crime rend égaux tous ceux qui en sont complices_ (_Lucain_)», mais que cette façon de faire ne convenait plus à la dignité d'un empereur ou d'un général d'armée; et on en revint à ne plus les appeler que «soldats».
A cette courtoisie, César joignait une grande sévérité quand il avait à punir. La neuvième légion s'étant mutinée près de Plaisance, il en prononça la dissolution, la frappant d'ignominie, bien que Pompée tînt encore la campagne, et il ne la reçut en grâce qu'après des supplications réitérées. Il apaisait les désordres plus par son autorité et en payant d'audace, que par la douceur.
=Il se complaisait aux travaux de campagne.=--Quand il parle de son passage du Rhin, pour passer en Allemagne, il dit qu'estimant indigne du peuple romain de faire franchir ce fleuve à son armée sur des bateaux, il a fait construire un pont pour le passer de pied ferme. C'est à ce moment qu'il fit bâtir ce pont admirable sur la construction duquel il nous donne force détails; car de tout ce qu'il a fait, c'est surtout à nous initier à la fécondité de son imagination en ces sortes d'ouvrages comportant de la main-d'œuvre, qu'il se complaît le plus volontiers.
=Il aimait à haranguer ses troupes, et ses harangues sont des modèles d'éloquence militaire.=--J'ai aussi remarqué qu'il attachait une grande importance aux exhortations qu'il adressait à ses soldats au moment du combat; car chaque fois qu'il veut montrer qu'il a été surpris ou pressé, il dit toujours qu'il n'a même pas eu le temps de haranguer son armée. Avant la grande bataille qu'il livra aux gens de Tournai: «César, écrit-il, après avoir donné ses derniers ordres, courut aussitôt, pour exhorter son monde, là où le hasard le porta; et, rencontrant la dixième légion, il n'eut que le temps de lui dire de se souvenir de sa valeur habituelle, de ne pas s'étonner et de résister hardiment aux efforts de l'adversaire; mais déjà l'ennemi était arrivé à portée de trait, il donna le signal de la bataille et courut sur un autre point, pour continuer ses exhortations à une autre partie de ses troupes; il les trouva déjà engagées.» C'est ainsi qu'il en parle à ce passage de son livre; ce qu'il y a de certain, c'est que son talent de parole lui a rendu, en différentes circonstances, de bien signalés services. Même de son temps, son éloquence militaire était tellement appréciée que plusieurs, dans son armée, recueillaient ses harangues; on est arrivé ainsi, en les réunissant, à en former des volumes qui lui ont survécu longtemps. Son langage avait une grâce particulière, si bien que les personnes de son intimité, l'empereur Auguste entre autres, entendant répéter ce qu'on avait recueilli de ses conversations et de ses discours, reconnaissaient les phrases, et jusqu'aux mots, qui n'étaient pas de lui.
=Rapidité de César dans ses mouvements; aperçu de ses guerres nombreuses en divers pays.=--La première fois qu'il sortit de Rome, étant investi d'une charge publique, il arriva en huit jours sur le Rhône; il voyageait ayant devant lui, sur son char, un ou deux secrétaires qui écrivaient sans cesse sous sa dictée, et derrière lui un serviteur portant ses armes.--Certainement, en ne faisant que traverser simplement le pays, on pourrait à peine le faire avec la rapidité qu'il déploya, lorsque, quittant la Gaule et suivant le mouvement de retraite de Pompée sur Brindes, en dix-huit jours il soumettait l'Italie. Revenant alors de Brindes à Rome, il va de Rome jusqu'aux extrémités les plus reculées de l'Espagne, où il a à surmonter des difficultés extrêmes dans sa guerre contre Afranius et Petreius. Après quoi, il vient assiéger Marseille qui résiste longtemps. De Marseille, il se rend en Macédoine, où il bat l'armée romaine à Pharsale; puis se jette à la poursuite de Pompée, ce qui le conduit en Égypte qu'il soumet. D'Égypte, il vient en Syrie et dans le Pont, où il combat Pharnace. De là, il passe en Afrique, où il défait Scipion et Juba; puis, rentrant en Italie qu'il ne fait que traverser, il se porte une seconde fois en Espagne, où il met en déroute les fils de Pompée: «_Plus rapide que l'éclair, plus prompt que le tigre auquel on enlève ses petits_ (_Lucain_),» «_pareil à un énorme rocher qui, miné par la pluie ou détaché par l'action du temps, arraché par les vents, se précipite du haut de la montagne vers la plaine, bondissant sur une pente rapide avec un fracas épouvantable, entraînant avec lui arbres, troupeaux et bergers_ (_Virgile_)».
=Il voulait tout voir par lui-même.=--Parlant du siège d'Avaricum, il dit qu'il avait coutume de se trouver jour et nuit près des ouvriers qu'il faisait travailler.--Dans toutes ses entreprises de quelque importance, il se livrait lui-même à des reconnaissances préalables; et jamais il n'engagea son armée sur un terrain, qu'il ne l'eût tout d'abord reconnu. Même, si nous en croyons Suétone, lors de son passage en Angleterre, il fut le premier à constater la profondeur de l'eau là où devait s'effectuer le débarquement.