Essais de Montaigne (self-édition) - Volume II
Part 79
=Devoirs des tenants en pareille circonstance.=--J'ai un intérêt de famille dans la question: mon frère, le sieur de Matecoulom, a été convié, à Rome, à servir de second à un gentilhomme qu'il ne connaissait guère et qui avait été provoqué par un autre. Dans ce combat, il se trouva par hasard avoir à tenir tête à quelqu'un dont il était un peu voisin et qu'il connaissait davantage; combien je voudrais voir faire justice de telles lois d'honneur qui vont si souvent à l'encontre de la raison et la heurtent! Après avoir mis son adversaire hors de combat, voyant les deux principaux intéressés en la querelle encore sur pied et sains et saufs, mon frère vint prêter aide à celui qui l'avait attaché à sa cause. Pouvait-il faire autrement, devait-il se tenir coi et regarder la défaite, si le sort l'eût voulu ainsi, de celui pour la défense duquel il était venu? ce qu'il avait fait lui-même jusqu'alors n'eût, dans ce cas, servi à rien, et la querelle serait demeurée indécise. La courtoisie dont vous pouvez et devez user assurément à l'égard d'un ennemi que vous avez malmené et mis dans un grand état d'infériorité, je ne vois pas qu'elle soit admissible quand il y va de l'intérêt d'autrui, lorsque vous n'êtes qu'un auxiliaire et que la querelle n'est pas vôtre; mon frère n'eût été ni juste, ni courtois, ne pouvant l'être qu'aux dépens de celui qu'il assistait. Aussi fut-il relâché des prisons d'Italie, grâce à une prompte et très chaude intervention de notre roi.--Quelle indiscrète nation que la nôtre! Nous ne nous contentons pas d'une réputation qui répand de par le monde la connaissance de nos défauts et de nos folies, nous allons encore à l'étranger pour les lui placer sous les yeux. Mettez trois Français dans les déserts de la Libye, ils ne s'y trouveront pas ensemble depuis un mois, qu'ils se harcèleront et s'égratigneront; vous diriez que ces voyages en pays lointains font partie d'un plan préconçu en vue de donner le plaisir de nos tragédies aux étrangers, gens qui, le plus souvent, se réjouissent de ce qui nous arrive de mal et s'en moquent. Nous allons apprendre l'escrime en Italie, et en faisons application, au péril de notre vie, avant de la savoir; encore faudrait-il, suivant l'ordre des choses, connaître la théorie avant de passer à la pratique, sans quoi nous montrons que nous ne sommes que des apprentis: «_Malheureux coups d'essai de la jeunesse, funeste apprentissage d'une guerre prochaine_ (_Virgile_)!»
=L'art de l'escrime est à flétrir, parce qu'il ne procure la victoire qu'à force de feintes et de ruses.=--Je sais bien que c'est un art utile au but en vue duquel il existe: Tite-Live rapporte qu'en Espagne dans un duel entre deux princes cousins germains, le plus vieux, par son adresse aux armes et ses feintes, eut facilement raison de la vigueur inconsidérée du plus jeune. C'est un art dont la connaissance, j'ai eu occasion de le constater, donne du cœur à certains au delà de ce qu'ils en ont; on ne saurait dire qu'en eux ce sentiment est du courage, puisqu'il s'appuie sur l'adresse et repose par suite sur autre chose que sur soi-même. L'honneur au combat consiste à ne faire, avec un soin jaloux, appel qu'à sa valeur et non à l'habileté; c'est ce qui faisait qu'un de mes amis, qui passait pour être de première force à l'escrime, choisissait, lorsqu'il avait quelque querelle à vider par les armes, celles dont l'emploi lui ôtait cet avantage et où tout ne dépendait plus que du hasard et de la fermeté, afin qu'on n'attribuât pas sa victoire à sa force en escrime plutôt qu'à sa valeur. Dans mon enfance, la noblesse évitait comme injurieuse d'avoir de la réputation en cet art; elle ne s'y exerçait qu'à la dérobée, comme à un métier de loyauté douteuse s'alliant mal au vrai courage tel que nous le tenons de la nature: «_Ils ne veulent ni esquiver, ni parer, ni fuir; l'adresse n'a pas part à leur combat; leurs coups ne sont point feints, tantôt directs, tantôt obliques; la colère, la fureur, leur ôtent tout usage de l'art. Écoutez le choc horrible de ces épées qui se heurtent en plein fer; ils ne rompraient pas d'une semelle; leurs pieds restent immobiles et leurs mains sont toujours en mouvement; d'estoc ou de taille, tous leurs coups portent_ (_Le Tasse_).»
Le tir à l'arc et à l'arbalète, les tournois, les sauts de barrière, tous les jeux images de la guerre, tels étaient les exercices que pratiquaient nos pères; celui de l'escrime est d'autant moins noble, qu'il ne vise qu'un but personnel; il nous apprend à nous mettre à mal les uns les autres, en contrevenant aux lois et à la justice; aussi, sous tous rapports, ses effets sont-ils préjudiciables; au lieu de se livrer à cet exercice, qui n'a en vue que des actes qui tombent sous le coup de la loi, il serait beaucoup plus digne et convenable de s'adonner à ceux qui ont pour objet d'assurer son exécution et sont la sauvegarde de notre indépendance et de notre gloire à tous.--* Le consul Publius Rutilius fut le premier qui instruisit le soldat à manier ses armes avec adresse et par principes; qui accoupla l'art et le courage, non en vue de querelles particulières, mais en prévision des guerres que pouvait entreprendre ou avoir à soutenir le peuple romain; ce fut une escrime pour tous, à laquelle furent astreints tous les citoyens. Outre l'exemple de César qui, à la bataille de Pharsale, commanda aux siens de tirer principalement au visage des gens d'armes de Pompée, nombre d'autres chefs militaires ont introduit, suivant les besoins du moment, des changements dans la forme des armes et dans leur mode d'emploi pour l'attaque et pour la défense.
=D'ailleurs, à la guerre, il est inutile et parfois dangereux.=--Philopœmen proscrivit la lutte, où il excellait, parce que l'entraînement par lequel on s'y préparait était en désaccord avec ce qui convenait pour former à l'observation des principes de la discipline militaire, ce à quoi, selon lui, un homme d'honneur, dans ses jeux, devait uniquement employer son temps. Il me semble de même, que cette adresse qu'on cherche à communiquer au corps, ces feintes, ces attaques, ces parades, ces ripostes auxquelles, en cette nouvelle école, * on exerce la jeunesse, loin d'être utiles, sont plutôt contraires et préjudiciables à ce qui est d'application à la guerre. On y emploie même des armes particulières, spécialement destinées à cet usage; et j'ai vu qu'un gentilhomme convié à un combat à l'épée et au poignard, était mal venu de s'y présenter en habit de guerre, tout aussi bien qu'un autre qui proposerait d'y venir avec manteau d'armes et sans poignard.--Il est à remarquer que Lachez, dans Platon, parlant d'un enseignement de l'escrime tel que nous la pratiquons, dit n'avoir jamais vu cette école produire un seul grand homme de guerre, et ses chefs en particulier n'avoir jamais brillé sous ce rapport; notre propre expérience nous montre que, de nos jours, ces escrimeurs ne font pas mieux. Du reste, nous sommes fondés à dire qu'il n'y a aucune relation entre les habiletés qui se peuvent acquérir en des genres si différents; dans l'éducation que Platon veut pour les enfants de son état imaginaire, il interdit les exercices de pugilat introduits par Amycus et Epicius et ceux d'Antéus et Cercyo pour la lutte, comme tendant à autre chose qu'à développer parmi les jeunes gens l'aptitude au combat, et, de fait, ils n'y contribuent en rien. Mais je m'aperçois que me voilà bien à côté de mon sujet.
=Les gens sanguinaires et cruels sont généralement lâches et un premier acte de cruauté en amène nécessairement d'autres.=--L'empereur Maurice, prévenu par des songes et par plusieurs pronostics qu'un certain Phocas, soldat alors inconnu, devait l'assassiner, s'enquit auprès de Philippe, son gendre, de ce qu'était ce Phocas, de sa nature, de sa situation et de ses mœurs. Philippe lui ayant dit, entre autres choses, que c'était un homme pusillanime et lâche, l'empereur en conclut immédiatement qu'il devait être enclin au meurtre et à la cruauté.--Ce qui rend les tyrans si sanguinaires, c'est le soin de leur sûreté; la lâcheté qu'ils ont au cœur ne leur fournit pas d'autre moyen pour assurer cette sécurité que d'exterminer, par peur d'une simple égratignure, ceux, jusqu'aux femmes, qui peuvent les offenser: «_Il frappe tout, parce qu'il craint tout_ (_Claudien_).» Les premières cruautés s'exercent pour elles-mêmes; puis, la crainte qu'elles n'engendrent une revanche justifiée en amène une nouvelle série; et elles vont se succédant ainsi, pour étouffer les vengeances au fur et à mesure qu'elles les font naître.--Philippe, roi de Macédoine, qui eut de si nombreux démêlés avec le peuple romain, inquiet des meurtres commis par ses ordres, ne pouvant triompher de la crainte que lui inspiraient tant de familles qu'à des époques diverses il avait offensées, prit le parti de s'emparer de tous les enfants de ceux qu'il avait fait tuer pour, un jour l'un, un jour l'autre, les perdre les uns après les autres et, par là, assurer son repos.
Les sujets intéressants font * toujours bien en quelque endroit qu'on les mette. Moi qui me préoccupe plus de la valeur et de l'utilité de mes propos que de les avoir en ordre et qu'ils se fassent suite, je ne regarde pas à placer ici la narration d'un beau fait, alors même qu'il semble n'être pas à sa place; il me suffit que des anecdotes aient de l'intérêt et soient de nature à se faire accepter d'elles-mêmes, pour que je me contente de la moindre corrélation avec la question que je traite et les y introduise.
Parmi les victimes de Philippe, s'était trouvé un Hérodicus, prince des Thessaliens; postérieurement, il avait fait aussi périr ses deux gendres qui avaient laissé chacun une veuve, Théoxéna et Archo, avec chacune un tout jeune enfant. Théoxéna, quoique fort recherchée, ne se décida pas à se remarier. Archo épousa Poris, le premier d'entre les Éniens, dont elle eut nombre d'enfants, qui tous étaient en bas âge, quand elle-même vint à mourir. Théoxéna, poussée par les sentiments tout maternels qu'elle portait à ses neveux, épousa Poris, afin d'être à même de les diriger et de les protéger. Alors parut l'édit du roi qui réclamait que les enfants de ceux qu'il avait condamnés, lui fussent remis. Théoxéna, en mère courageuse, se défiant de la cruauté de Philippe et des violences de ses satellites à l'égard de ces jeunes et beaux enfants, osa déclarer qu'elle les tuerait de ses propres mains, plutôt que de les lui remettre. Poris, effrayé de cette protestation, lui promit de les enlever et de les transporter à Athènes, pour les confier à la garde de quelques hôtes qu'il y avait et de la fidélité desquels il était certain. Prenant occasion de la fête annuelle qui se célébrait à Énie, en l'honneur d'Énée, ils s'y rendent; dans la journée, ils assistent aux cérémonies, prennent part au banquet public, et, à la nuit, se glissent sur un vaisseau tenu prêt à cet effet, pour fuir par mer. Le vent leur fut contraire; et, se trouvant le lendemain en vue de la terre d'où ils étaient partis, les gardes du port leur donnèrent la chasse. Sur le point d'être rejoints, tandis que Poris s'efforce de stimuler les matelots pour hâter leur fuite, Théoxéna, surexcitée par son amour et son désir de vengeance, revenant à son premier projet, prépare des armes et du poison, et les leur présentant: «Allons, mes enfants, leur dit-elle, la mort est maintenant le seul moyen de défendre votre liberté; les dieux, dans leur sainte justice, nous jugeront; ces épées nues, ces coupes * pleines la mettent à notre disposition; ayez du courage! Toi, mon fils, qui es le plus grand, prends ce fer pour mourir de la mort la plus noble.» Pressés d'un côté par cette intrépide conseillère, de l'autre par leurs ennemis près de s'emparer d'eux, ils se précipitent tête baissée sur ce qui est le plus à leur portée et, à moitié morts, sont jetés à la mer. Théoxéna, fière d'avoir si glorieusement pourvu à la sûreté de tous ses enfants, embrasse chaleureusement son mari et lui dit: «Suivons ces garçons, mon ami, et jouissons, nous aussi, de la même sépulture qu'eux»; et, se tenant étroitement embrassés, ils se précipitent dans les flots et le vaisseau est ramené au port, vide de ses maîtres.
=Les tyrans s'ingénient à prolonger les tourments de leurs victimes; souvent leurs intentions à cet égard sont déçues.=--Les tyrans se sont ingéniés à trouver le moyen de prolonger la durée de la mort qu'ils infligeaient, dans le double but de faire périr les gens et de leur faire ressentir les effets de leur colère; ils veulent que leurs ennemis ne passent pas tellement vite de vie à trépas, qu'ils n'aient, eux, le plaisir de savourer leur vengeance. Ils ont bien du mal à y arriver, parce que lorsque les tourments sont violents, ils sont courts; s'ils sont de longue durée, ils ne sont pas assez douloureux à leur gré, et ils se mettent à doser les tortures en conséquence. Nous en voyons mille exemples dans l'antiquité et je ne sais si, sans y penser, nous n'avons pas conservé quelque chose de cette barbarie.
=Dans les exécutions ordonnées par la justice, tout ce qui outrepasse la mort simple est pure cruauté.=--Tout ce qui outrepasse la mort simple me semble pure cruauté. Notre justice ne saurait espérer que celui que la crainte de la mort par décapitation ou pendaison n'empêche pas de faillir, en sera empêché par l'idée d'être brûlé à petit feu, tenaillé ou roué. De plus, je ne sais trop si nous ne plongeons pas dans le désespoir ceux auxquels nous infligeons de tels supplices. En quel état, en effet, peut se trouver l'âme d'un homme attendant la mort pendant vingt-quatre heures, étendu sur une roue, les membres rompus ou, comme on faisait jadis, cloué à une croix? Josèphe raconte que pendant les guerres des Romains en Judée, passant en un endroit où on avait crucifié plusieurs Juifs, en croix depuis trois jours déjà, ayant reconnu parmi eux trois de ses amis, il obtint leur grâce; deux moururent, dit-il, le troisième en réchappa.
=Détail de quelques supplices atroces.=--Chalcondyle, qui a laissé des mémoires dignes de foi sur ce qui s'est passé de son temps et près de lui, rapporte que l'empereur Mahomet appliquait souvent cet horrible supplice de faire couper des hommes en deux, d'un seul coup de cimeterre, par le milieu du corps, au-dessus des hanches, ce qui faisait qu'ils mouraient, pour ainsi dire, de deux morts à la fois; on voyait, dit-il, chacun des deux tronçons pleins de vie se démener encore longtemps, sous l'action de la douleur. Je ne crois cependant pas que ce supplice dût occasionner de bien grandes souffrances; ce ne sont pas toujours les plus hideux à voir qui font le plus souffrir et je trouve bien plus atroce ce que, d'après d'autres historiens, ont enduré certains seigneurs épirotes, que ce même Mahomet fit écorcher vifs, ordonnant, par un raffinement de cruauté, que l'opération fût conduite de telle sorte que leur supplice se prolongeât quinze jours durant.
Que dire de ces deux autres: Crésus ayant fait prendre un gentilhomme, favori de Pantaléon son frère, le fit conduire dans une boutique de foulon, où il le fit gratter et carder jusqu'à ce qu'il en mourût, avec les cardes et peignes employés dans ce métier.--Georges Sechel, chef de ces paysans de Pologne qui, sous prétexte de croisade, firent tant de mal, avait été défait dans un combat, et fait prisonnier par le Vayvode de Transylvanie. Pendant trois jours, il demeura nu, attaché sur un chevalet, exposé à tous les tourments qu'il plut à chacun d'exercer contre lui; durant ce temps, plusieurs autres prisonniers étaient soumis à un jeûne rigoureux. Alors, lui vivant encore et ayant sa pleine connaissance, on fit boire son sang à son frère Lucas qu'il chérissait et pour le salut duquel il ne cessait uniquement de supplier, cherchant à attirer sur lui seul la haine inspirée par leurs méfaits; puis on fit se repaître de sa chair vingt de ses capitaines préférés qui le déchirèrent à belles dents et le dévorèrent morceau par morceau; enfin quand il eut rendu le dernier soupir, on fit bouillir ses entrailles et tout ce qui restait de son corps, et on le fit manger à d'autres de sa suite.
CHAPITRE XXVIII.
_Chaque chose en son temps._
=Caton le censeur et Caton d'Utique; la vertu de celui-ci l'emporte de beaucoup sur celle du premier.=--Ceux qui mettent sur le même rang Caton le censeur et Caton d'Utique, celui qui s'est lui-même donné la mort, assimilent l'une à l'autre deux belles natures qui ont bien des points communs. Caton le censeur montra son beau naturel sous plus d'aspects différents, il l'emporte par ses succès militaires et les services rendus dans les charges publiques qu'il a occupées; mais la vertu de Caton d'Utique, outre que ce serait un blasphème d'estimer qu'une autre puisse lui être comparée sous le rapport de l'énergie, a été beaucoup plus pure. Qui oserait en effet décharger celle de Caton le censeur du reproche d'envie et d'ambition, lui qui alla jusqu'à attaquer l'honneur de Scipion qui, en bonté et à tous autres égards, était de beaucoup meilleur que lui et que tout autre de son siècle?
=Dans sa vieillesse Caton le censeur s'avisa d'apprendre le grec, c'est un ridicule; toutes choses doivent être faites en leur temps.=--On dit entre autres de Caton le censeur que, dans son extrême vieillesse, il se mit à apprendre la langue grecque, y apportant beaucoup d'application, comme s'il voulait satisfaire un désir inné depuis longtemps; je ne tiens pas cela comme si digne d'admiration, c'est à proprement parler ce que j'appellerais retomber en enfance. Chaque chose a son temps, les bonnes comme le reste; et il peut fort bien arriver qu'une prière soit dite à un moment inopportun, ainsi que cela fut reproché à Q. Flaminius, que, général en chef, on avait vu, lors d'une bataille qu'il gagna, se mettre à l'écart, au moment de s'engager, et s'amuser à prier Dieu: «_Le sage lui-même met des bornes à sa vertu_ (_Juvénal_).»
Eudémonidas voyant Xénocrate, à un âge avancé, s'empresser aux leçons de son école, dit: «Quand donc celui-ci saura-t-il, s'il apprend encore?»--Philopœmen, entendant prodiguer les éloges au roi Ptolémée, parce que chaque jour il s'endurcissait en faisant des armes, disait: «Un roi de son âge n'est pas à louer de ce qu'il se livre à de semblables exercices, qu'il ne devrait plus qu'appliquer quand l'occasion s'en présente.»--L'homme jeune, disent les sages, doit se préparer, le vieillard jouir du fruit de sa préparation; et le plus grand défaut qu'ils relèvent en nous, c'est que nos désirs se rajeunissent sans cesse, que sans cesse nous recommençons notre vie.
=Nos désirs devraient être amortis par l'âge, mais nos goûts et nos passions survivent à la perte de nos facultés.=--Nos études et nos goûts devraient quelquefois être ceux qui conviennent à la vieillesse; déjà nous avons un pied dans la fosse, et nos aspirations, ce que nous poursuivons, viennent à peine de naître: «_Tu fais tailler des marbres à la veille de mourir, élever des maisons, quand tu ne devrais songer qu'à un tombeau_ (_Horace_).» Le plus long des desseins que je conçois, ne demande pas un an pour sa réalisation; je ne pense qu'à ma fin et me défais de toutes nouvelles espérances et entreprises; j'adresse un adieu définitif à tous les lieux que je quitte et aliène chaque jour quelque chose de ce que je possède: «_Depuis longtemps je ne perds, ni ne gagne..., il me reste plus de provisions que je n'ai de chemin à faire_ (_Sénèque_)»; «_J'ai vécu, j'ai fourni la carrière que m'avait assignée la fortune_ (_Virgile_).»
Finalement, la vieillesse m'apporte du soulagement en toutes choses; elle amortit en moi des désirs et des préoccupations qui, dans la vie, sont une cause d'inquiétude: préoccupations des affaires de ce monde, de richesse, de grandeur, de science, de santé, de moi-même. Caton le censeur apprenait à parler, quand il lui fallait apprendre à se taire pour jamais. Jusqu'à la fin, l'étude peut se poursuivre, mais non le temps passé à l'école; quelle sotte chose qu'un vieillard qui apprend à épeler! «_A qui se trouvent dans des conditions différentes, conviennent des choses diverses; chaque âge a ses appétits qui lui sont propres_ (_Pseudo Gallus_).»
=Sans doute un vieillard peut encore étudier, mais ses études doivent être conformes à son âge et le préparer à quitter ce monde.=--S'il nous faut étudier, livrons-nous à une étude appropriée à notre condition, de manière à pouvoir répondre comme celui à qui on demandait à quoi aboutissaient celles qu'il pratiquait, alors qu'il était en pleine décrépitude: «A partir meilleur et plus à mon aise.» Ce fut le cas de celle à laquelle s'adonnait Caton d'Utique sentant sa fin prochaine, étude qui se trouva être l'entretien de Platon sur l'éternité de l'âme. Non, comme on pourrait le croire, que depuis longtemps il ne fût prêt, sous tous rapports, à ce départ: certitude de ce qui allait arriver, volonté arrêtée qu'il en soit ainsi, connaissance de tout ce qui peut se savoir de ce qui nous attend au delà de la vie, de tout cela il avait plus que Platon n'en a mis dans ses écrits; sa science et son courage étaient, à cet égard, au-dessus de ce que prône la philosophie elle-même; et cet ouvrage, il ne l'avait pas choisi en vue de sa mort; mais, comme quelqu'un dont une telle résolution, malgré son importance, n'interrompt même pas le sommeil, il poursuivait ses études sans en modifier le cours, pas plus qu'il n'apporta de changement aux autres occupations habituelles de son existence. La nuit où échoua sa candidature à la préture, il la passa à jouer; celle où il devait mourir, il la passa à lire; la perte de sa vie, celle de sa charge, n'eurent pas sur lui plus d'effet l'une que l'autre.
CHAPITRE XXIX.
_De la vertu._
=Par le mot vertu, il faut entendre ici la force d'âme; ce n'est pas en des élans impétueux, mais passagers, qu'elle consiste; elle demande de la constance et se rencontre rarement.=--L'expérience me montre qu'il y a une très grande différence entre les boutades et les saillies de l'âme et ce qu'elle est dans le courant habituel de la vie. Je vois bien que rien ne nous est impossible, pas même de faire plus que la divinité elle-même, dit quelqu'un; il y a plus de mérite, par exemple, à demeurer impassible par la force de notre volonté, que d'être tel parce que l'impassibilité serait dans nos attributs. Nous en arrivons à pouvoir joindre à la faiblesse humaine, la résolution et la fermeté de Dieu lui-même, mais ce n'est que par à-coups. Dans la vie de ces héros des temps passés il y a quelquefois des actes prodigieux, qui semblent excéder de beaucoup les forces que nous avons reçues de la nature; mais ce ne sont à la vérité que des actes passagers, et on se persuadera difficilement que leurs âmes aient pu s'imprégner et se pénétrer de ces idées élevées au point qu'elles leur soient devenues d'application constante et pour ainsi dire naturelles. Il nous arrive bien à nous-mêmes, qui ne sommes que des avortons d'hommes, que parfois notre âme, éveillée par les discours ou les exemples d'autrui, s'élève beaucoup au-dessus de ce qui lui est habituel, mais elle est alors comme emportée par une sorte de passion qui la pousse, l'agite, la ravit en quelque sorte hors d'elle-même; et, ce tourbillon franchi, nous la voyons, sans y penser, se détendre, se relâcher d'elle-même, sinon peut-être jusqu'à sa dernière limite, au moins dans une mesure qui fait qu'elle n'est plus ce qu'elle était devenue; si bien qu'il suffit alors de la moindre occasion, d'un oiseau perdu, d'un verre cassé, pour nous émotionner à peu près autant qu'il peut advenir chez un homme du commun. Sauf l'ordre, la modération et la constance, j'estime tout possible à un homme même défectueux, qui d'ordinaire est au-dessous de ce qu'il devrait être; c'est pour cela que les sages posent que, pour juger sainement d'un homme, il est essentiel d'examiner surtout ses actions privées et de le surprendre dans ce qui est sa vie de tous les jours.