Essais de Montaigne (self-édition) - Volume II

Part 78

Chapter 783,781 wordsPublic domain

=Montaigne ne trouve rien de comparable à cette grandeur des Romains; n'étant encore que simple citoyen, César donne, vend et propose des trônes.=--Je ne veux dire qu'un mot de ce sujet inépuisable, pour montrer la simplicité de ceux qui mettent sur le même pied la grandeur romaine et les chétives grandeurs de notre époque.

Dans le livre sept des «Épîtres familières» de Cicéron (cette épithète de familières, les grammairiens peuvent la supprimer, si cela leur convient, car vraiment elle ne se justifie guère; tandis que ceux qui y ont substitué celle de «à ses familiers», peuvent, pour ce faire, s'appuyer sur ce que Suétone, dans sa vie de César, dit qu'il existe de lui un volume de lettres écrites sous cette dénomination); dans ces épîtres donc, s'en trouve une qu'il adresse à César alors que celui-ci était en Gaule, où il reproduit ce passage qui terminait une lettre que lui-même avait reçue de lui: «Quant à Marcus Furius, que tu m'as recommandé, je le ferai roi de Gaule; et si tu veux que je donne une situation à quelque autre de tes amis, envoie-le-moi.» Ce n'était pas une nouveauté qu'un simple citoyen, comme était alors César, disposât de royaumes; déjà, il avait enlevé le sien au roi Déjotarus et en avait fait don à un nommé Mithridate, gentilhomme de la ville de Pergame. Ceux qui ont écrit sa vie, font mention de plusieurs * autres royaumes vendus par lui; et Suétone dit que d'une seule fois il tira trois millions six cent mille écus du roi Ptolémée, qui fut bien près de lui vendre le sien: «_A tel prix la Gallicie, à tant le Pont, à tant la Lydie_ (_Claudien_)!»

=Une lettre du Sénat romain suffit pour faire abandonner ses conquêtes à un roi puissant.=--Marc-Antoine disait que la grandeur du peuple romain ne se manifestait pas tant par ce qu'il prenait que par ce qu'il donnait; de fait, un siècle avant Antoine, il avait ôté un royaume entre autres, par un acte merveilleux d'autorité tel, que je ne sais rien, dans toute son histoire, qui donne une plus haute idée de sa puissance. Antiochus était maître de l'Égypte entière et en train de conquérir Chypre et tout ce qui avait appartenu à cet empire. Il marchait de succès en succès, quand C. Popilius se présenta à lui de la part du Sénat et commença, en l'abordant, par refuser de lui toucher la main, avant qu'au préalable il eut pris connaissance des lettres qu'il lui apportait. Le roi les ayant lues, lui dit qu'il en délibérerait; mais Popilius, se mettant à tracer avec sa baguette un cercle autour de lui, lui dit: «Avant de sortir de ce cercle, fais-moi une réponse que je puisse rapporter au Sénat.» Antiochus, étonné de la rudesse d'un ordre aussi pressant, réfléchit un instant, puis répondit: «Je ferai ce que le Sénat me commande»; Popilius le salua alors comme ami du peuple romain. Le roi, victorieux comme il l'était, sur l'impression produite en lui par trois lignes d'écriture, avait renoncé à la conquête d'un aussi grand état que l'Égypte; aussi fut-il bien dans le vrai quand, quelque temps après, il faisait dire au Sénat par ses ambassadeurs, qu'il avait accueilli son injonction avec le même respect que si elle lui était venue des dieux immortels.

=Les Romains rendaient leurs royaumes aux rois qu'ils avaient vaincus, pour faire de ceux-ci des instruments de servitude.=--Tous les royaumes qu'Auguste acquit par droit de conquête, il les rendit à ceux qui les avaient perdus, ou en fit don à des étrangers. A ce sujet, Tacite, parlant du roi d'Angleterre Cogidunus, nous fait saisir d'une façon merveilleuse cette puissance infinie des Romains. Ils avaient, dit-il, l'habitude, prise de longue date, de laisser en possession de leurs royaumes, sous leur protectorat, les souverains qu'ils avaient vaincus, «_de manière à avoir jusqu'aux rois eux-mêmes comme instruments de servitude_ (_Tacite_)».--Il est vraisemblable que Soliman, à qui nous avons vu faire généreusement abandon du royaume de Hongrie et d'autres états, était mû plus par cette même raison que par celle qu'il donnait d'ordinaire: «qu'il était las du fardeau de tant de * royaumes et de cette puissance, qu'il devait à sa valeur et à celle de ses ancêtres».

CHAPITRE XXV.

_Se garder de contrefaire le malade._

=Exemples de personnes devenues soit goutteuses, soit borgnes, pour avoir feint de l'être pendant quelque temps.=--Il y a dans Martial, où on en trouve de toutes sortes, des bonnes et des mauvaises, une épigramme des meilleures. Il y raconte plaisamment l'histoire de Célius qui, pour éviter de faire la cour à certains hauts personnages de Rome, d'assister à leur lever, de faire antichambre chez eux ou de leur faire suite, fit semblant d'avoir la goutte. Pour rendre plus vraisemblable l'infirmité qu'il invoquait pour excuse, il se faisait frictionner les jambes, les tenait enveloppées et contrefaisait complètement l'attitude et la démarche d'un goutteux. La fortune finit par lui donner cette satisfaction de le devenir réellement: «_Voyez pourtant ce que c'est que de si bien faire le malade! Célius n'a plus besoin de feindre qu'il a la goutte_ (_Martial_).»

J'ai vu quelque part, dans Appien, je crois, l'histoire semblable d'un individu qui, pour échapper aux proscriptions des triumvirs de Rome et n'être pas reconnu de ceux qui le poursuivaient, se tenait caché et déguisé; à quoi il imagina d'ajouter de contrefaire d'être borgne. Quand il vint à recouvrer un peu plus de liberté et qu'il voulut enlever l'emplâtre qu'il avait longtemps porté sur l'œil, il constata que, sous ce masque, il avait effectivement perdu la vue. Il se peut que cet organe se soit atrophié pour être demeuré longtemps sans fonctionner, et que sa puissance de vision soit tout entière passée dans l'autre œil. Nous sentons bien nettement, en effet, que si nous tenons un œil fermé, le travail qu'il devrait faire retombe sur l'autre, qui semble en quelque sorte se grossir et s'enfler. Il se peut qu'également chez le podagre de Martial, le défaut d'exercice et l'action des bandages et des médicaments aient fini par développer quelques dispositions à la goutte.

=Réflexion de Montaigne sur un vœu formé par quelques gentilshommes anglais.=--Lisant dans Froissart qu'une troupe de jeunes gentilshommes anglais avaient fait vœu de porter un bandeau sur l'œil gauche jusqu'à ce qu'ils soient passés en France et y aient accompli quelque haut fait d'armes contre nous, je me suis souvent pris à penser combien il m'eût été agréable qu'il leur fût arrivé même mésaventure qu'à ceux dont je viens de parler, et qu'ils se soient trouvés devenus réellement borgnes, quand ils revirent leurs maîtresses, pour lesquelles, dans le désir de leur complaire, ils avaient conçu cette entreprise.

=Il faut empêcher les enfants de contrefaire les défauts physiques qu'ils aperçoivent chez les autres.=--Les mères ont raison de tancer leurs enfants, lorsqu'ils contrefont d'être borgnes, boiteux, de loucher ou d'avoir tels autres défauts de conformation. Outre que leur corps, tendre comme il l'est à cet âge, peut en recevoir un mauvais pli, la fortune, je ne sais comment, semble parfois, en cela, s'amuser à nous prendre au mot; et j'ai entendu citer plusieurs cas de gens devenus malades, alors qu'ils s'appliquaient à feindre de l'être. De tous temps j'ai eu l'habitude, que je fusse à pied ou à cheval, de porter à la main une baguette ou un bâton: j'en faisais une question d'élégance et je m'appuyais dessus, me donnant des airs de petit-maître; des personnes m'ont prédit que, ce faisant, une mauvaise chance pourrait bien, un jour, changer cette affectation de ma part en nécessité. Ce qui me rassure, c'est que si cela m'arrivait, je serais le premier de ma race qui aurait eu la goutte.

=Exemple d'un homme devenu aveugle en dormant.=--Allongeons ce chapitre et diversifions-le en changeant de sujet et disons un mot de la cécité. Pline rapporte que quelqu'un, en dormant, rêva qu'il était aveugle et se trouva l'être le lendemain, sans qu'aucune maladie eût précédé. La puissance de l'imagination, ainsi que je l'ai dit ailleurs, peut bien aider à ce que cela se produise et Pline semble être de cet avis; mais il me paraît plus vraisemblable que c'était le travail qui s'opérait à l'intérieur du corps et a amené la cécité (il appartient aux médecins d'en découvrir la cause, si cela leur convient), qui, en même temps, occasionna le songe.

=Une folle habitant la maison de Sénèque, frappée de cécité, croyait que c'était la maison qui était devenue obscure; réflexion de ce philosophe sur ce que les hommes ressemblent à cette folle, attribuant leurs vices à d'autres causes qu'à eux-mêmes.=--Ajoutons à ce propos, comme s'y rattachant, l'histoire suivante contée par Sénèque dans une de ses lettres: «Tu sais, dit-il, en écrivant à Lucilius, qu'Harpasté, la folle de ma femme, est, par héritage, demeurée à ma charge; j'eusse préféré qu'il en fût autrement, les monstres n'étant pas de mon goût, d'autant que lorsqu'il me prend envie de rire d'un fou, je n'ai guère à aller loin, je ris de moi-même. Cette folle a subitement perdu la vue. Ce que je te conte là est extraordinaire, c'est cependant vrai: elle ne sent pas qu'elle est devenue aveugle, et elle tourmente constamment la femme chargée de son service, pour qu'elle l'emmène, parce que, dit-elle, ma maison est obscure. Ce qui nous prête à rire chez elle, est précisément, tu peux m'en croire, ce qui advient chez chacun de nous: nul ne s'aperçoit qu'il est avare, nul qu'il est envieux; encore les aveugles demandent-ils un guide; nous, c'est de nous-mêmes que nous nous enfonçons dans nos erreurs. Je ne suis pas ambitieux, disons-nous, mais, à Rome, on ne saurait vivre autrement; je ne suis pas porté au luxe, mais le séjour à la ville réclame une grande dépense; ce n'est pas ma faute si je suis colère, si je n'ai pas encore un train de vie bien réglé, c'est ma jeunesse qui en est cause. Ne cherchons pas notre mal en dehors de nous, il est en nous; il est enraciné dans nos entrailles; mais, par cela même que nous ne nous sentons pas malades, notre guérison est plus difficile. Si nous ne nous y prenons de bonne heure pour nous soigner, quand aurons-nous fini de panser tant de plaies, de parer à tant de maux? Et cependant nous avons à notre portée ce médicament si doux, qu'est la philosophie; des autres, on n'en ressent l'effet bienfaisant qu'après la guérison; celui-ci est agréable et guérit tout à la fois.» Voilà ce que dit Sénèque, cela m'a entraîné hors de mon sujet, mais nous gagnons au change.

CHAPITRE XXVI.

_Du pouce._

=Usage, chez certains rois barbares, de cimenter leurs alliances en entrelaçant leurs pouces, les faisant saigner, et suçant le sang l'un de l'autre.=--Tacite raconte que chez certains rois barbares, les engagements les plus sacrés se contractaient en joignant très étroitement les mains droites l'une contre l'autre, les pouces entrelacés; puis quand, à force de presser, le sang en avait gagné les extrémités, ils les piquaient avec une pointe acérée, et se les suçaient réciproquement.

=Étymologie du mot pouce.=--Les médecins disent que les pouces sont les doigts essentiels de la main, et que le mot d'où dérive leur étymologie latine signifie «être fort, puissant». En grec, le sens du mot qui les désigne est comme qui dirait «une autre main». Il semble que parfois les Latins s'en sont aussi servis dans le sens de main entière: «_Pour se dresser, elle n'a besoin ni d'être excitée de la voix, ni caressée du pouce_ (_Martial_).»

=Coutume des Romains d'abaisser ou d'élever le pouce pour applaudir ou pour ordonner la mort des gladiateurs.=--A Rome, la main fermée et renversée, le pouce détaché et en dessous, témoignait la satisfaction: «_Tes partisans applaudiront à ton jeu, en baissant les deux pouces_ (_Horace_).»--La main fermée, le pouce détaché et en dessus, était une marque de défaveur: «_Quand la foule tourne le pouce en haut, il faut, pour lui plaire, que les gladiateurs s'égorgent_ (_Juvénal_).»

=La mutilation du pouce, chez les anciens, dispensait du service militaire.=--Les Romains exemptaient de la guerre ceux qui étaient blessés au pouce, comme n'ayant plus assez de force pour se servir de leurs armes.--Auguste confisqua les biens d'un chevalier romain qui avait tranché le pouce à deux de ses enfants en bas âge, dans le but criminel de leur créer un motif les dispensant de se rendre aux armées.--Avant lui, le Sénat, lors des guerres sociales, avait condamné Caius Vatienus à la prison perpétuelle et à la confiscation de tous ses biens, pour s'être volontairement coupé le pouce de la main gauche afin de s'épargner d'y prendre part.

Quelqu'un dont je ne me souviens pas, ayant remporté une victoire navale, fit trancher les pouces à tous ses prisonniers, pour leur ôter tout moyen de combattre et de manier la rame.--Les Athéniens agirent de même à l'égard des habitants d'Égine, pour leur ôter la supériorité dans l'emploi de leur marine.

A Lacédémone, les maîtres d'école punissaient les enfants en leur mordant les pouces.

CHAPITRE XXVII.

_La poltronnerie est mère de la cruauté._

=Vérité de l'adage qui fait l'objet de ce chapitre; le vrai brave épargne son ennemi vaincu, le lâche l'injurie et le frappe quand même il est réduit à l'impuissance.=--J'ai souvent entendu dire que la poltronnerie est la mère de la cruauté, et * j'ai constaté par expérience combien un courage faux et perverti, entaché de mauvais sentiments et d'inhumanité, est d'ordinaire accompagné d'une faiblesse d'âme toute féminine; j'ai vu des gens des plus cruels avoir la larme facile et pour des motifs de nulle importance.--Alexandre, tyran de Phères, ne pouvait assister, au théâtre, à la représentation de tragédies, de peur que ses sujets ne le vissent s'attendrir sur les malheurs d'Hécube ou d'Andromaque, lui qui, sans pitié, faisait chaque jour torturer tant de personnes, avec des raffinements de cruauté. Ne serait-ce pas par faiblesse d'âme que les gens de cette espèce vont ainsi d'un extrême à l'autre? La vaillance a pour effet de ne s'exercer que contre qui résiste, «_elle ne se plaît à immoler un taureau que s'il se défend_ (_Claudien_)», elle suspend ses coups dès qu'elle voit l'ennemi à sa merci; mais la pusillanimité, pour montrer qu'elle est aussi de la fête, n'ayant pu se mêler à ce premier acte, entre en scène au second, celui du massacre et du sang. Les tueries qui suivent les victoires, sont ordinairement le fait des masses inconscientes et de ceux qui ont la garde des bagages; et ce qui fait que l'on voit tant de cruautés inouïes se commettre dans les guerres auxquelles le peuple est mêlé, c'est que la canaille qui en compose les bas-fonds s'accoutume au meurtre et devient cruelle par l'habitude de se vautrer dans le sang jusqu'aux coudes, de mettre en lambeaux les corps étendus à ses pieds, n'ayant pas idée d'une autre sorte de vaillance: «_Le loup, les ours, les animaux les moins nobles, s'acharnent sur les mourants_ (_Ovide_)», comme les chiens couards qui, à la maison, déchirent à belles dents les peaux des bêtes sauvages qu'ils n'ont pas osé attaquer en pleine campagne. Pourquoi, à notre époque, nos querelles entraînent-elles toujours la mort? c'est que tandis que nos pères avaient des degrés dans leur vengeance, nous, à cette heure, nous commençons par le dernier; dès le début, on ne parle que de tuer; qu'est-ce cela, sinon de la poltronnerie?

=Tuer son ennemi quand il est abattu, c'est se priver du plaisir de la vengeance; en outre, le repos lui est acquis, tandis que le survivant est obligé de fuir, de se cacher.=--Chacun sent bien qu'il y a plus de bravoure et de dédain à battre son ennemi qu'à l'achever; à le contraindre à céder, qu'à le faire mourir; bien plus, notre soif de vengeance en est mieux assouvie, elle reçoit une plus complète satisfaction, car elle ne vise qu'à causer du ressentiment à notre ennemi; c'est même pour cela que nous n'attaquons pas une bête ou une pierre qui nous blessent, incapables qu'elles sont de comprendre que ce serait une revanche que nous exercerions; tandis que tuer un homme, c'est le mettre à l'abri de nos offenses. C'est ce qui faisait que Bias criait à un méchant dont il avait eu à souffrir: «Je sais que tôt ou tard, tu en seras puni; mais je crains de ne pas le voir»; et qu'il plaignait les habitants d'Orchomène, de ce que la punition de Lyciscus pour sa trahison envers eux venait alors qu'il n'existait plus personne de ceux qui avaient eu à en pâtir et auxquels cette punition devait causer du plaisir. La vengeance est à plaindre, quand elle perd le moyen de faire souffrir celui contre lequel elle s'exerce, car elle veut, et que celui qui se venge y trouve de la jouissance, et que celui duquel il se venge la ressente pour en éprouver du déplaisir et du repentir. «Il s'en repentira», disons-nous; lui loger une balle de pistolet dans la tête, est-ce faire qu'il se repente? Au contraire, si nous y regardons attentivement, nous trouvons qu'il nous nargue en tombant; il ne nous en sait même pas mauvais gré, ce qui est bien loin d'être du repentir; nous lui rendons le meilleur service qui se peut en cette vie, savoir une mort prompte et qui ne se sente pas; nous demeurons à chercher des détours, à nous agiter, à fuir les gens de justice qui nous poursuivent, tandis que lui est en repos. Le tuer, c'est bon pour empêcher qu'il ne nous offense à nouveau dans l'avenir, mais non pour venger une injure reçue; il y a en cela plus de crainte que de bravoure, plus de précaution que de courage, de préoccupation de se défendre que d'idée de punir. Il est évident que c'est renoncer au but réel de la vengeance, et que nous portons atteinte à notre réputation; nous témoignons craindre que, s'il demeure en vie, il ne renouvelle ce dont une première fois nous avons été sa victime; ce n'est pas contre lui, c'est dans notre intérêt, que nous nous en défaisons.

Au royaume de Narsingue, cette manière de faire ne nous serait d'aucune utilité. Dans ce pays, hommes de guerre et artisans démêlent leurs querelles à coups d'épée. Le roi ne refuse à personne qui veut se battre, d'aller sur le terrain; il y assiste même, quand ce sont des gens de qualité, et fait don d'une chaîne d'or au vainqueur; mais quiconque a envie de conquérir cette chaîne, peut se mesurer avec celui qui la porte, de sorte que celui-ci, pour être sorti à son avantage d'un combat, s'en met plusieurs sur les bras.

Si nous pensions être toujours, par notre courage, les maîtres de notre ennemi, et pouvoir le malmener à notre fantaisie, nous serions bien au regret qu'il nous échappe, comme il le fait en mourant. Nous voulons vaincre, * mais avec certitude de succès plutôt que d'une manière honorable; nous cherchons dans une querelle le résultat plutôt que la gloire.

=Une chose inexcusable, c'est d'attendre la mort d'un ennemi pour publier des invectives contre lui.=--Asinius Pollion commit une erreur pareille, peu excusable chez un homme honorable; il avait écrit une diatribe contre Plancus et il attendit la mort de celui-ci pour la publier; au lieu de courir les chances du ressentiment qu'il provoquait, c'était en quelque sorte narguer un aveugle d'un geste indécent, un sourd par des paroles offensantes ou encore violenter quelqu'un sans connaissance. Aussi disait-on de lui «qu'il n'appartenait qu'à des démons d'entrer en lutte avec les morts». Celui qui attend qu'un auteur soit trépassé pour critiquer ses œuvres, que démontre-t-il, sinon qu'il est faible et se complaît à nuire. On disait à Aristote que quelqu'un avait médit de lui: «Qu'il fasse plus encore, répondit-il, qu'il me fouette, pourvu que je ne sois pas là.»

=Les duels dérivent d'un sentiment de lâcheté, et l'usage de tenants d'un sentiment analogue.=--Nos pères se contentaient de venger une injure par un démenti, un démenti par des coups, et ainsi par gradation; ils étaient assez valeureux pour ne pas craindre plein de vie, un adversaire qu'ils avaient outragé; nous, nous tremblons de frayeur, aussi longtemps que nous le voyons sur pied. Notre manière de faire aujourd'hui a pour conséquence, qu'elle nous induit à poursuivre la mort de celui que nous avons offensé, aussi bien que celle de qui nous a offensés.--C'est également par une sorte de lâcheté qu'a été introduit l'usage de nous faire accompagner, dans nos combats singuliers de deux, de trois et même de quatre tenants; jadis ces rencontres étaient des duels, à cette heure ce sont de vraies batailles. Les premiers qui imaginèrent cette mode, étaient des gens qui redoutaient d'être abandonnés à eux-mêmes: «_Chacun était en défiance de soi_»; et, en effet, il est dans la nature qu'en face du danger, se trouver en compagnie réconforte et encourage. Jadis on avait recours à des personnes tierces, uniquement pour faire qu'il ne se produisit ni désordre, ni acte de déloyauté dans le combat et pouvoir en témoigner; mais, depuis qu'est venue cette habitude que les témoins * y prennent également part, quiconque y est convié, ne peut honorablement se borner à demeurer spectateur, de peur qu'on attribue son abstention à un manque d'affection ou de cœur. Outre ce qu'il y a d'inique et de déshonnête dans le fait d'appeler à votre aide, pour la protection de votre honneur, la valeur et la force d'un autre, je trouve préjudiciable à un homme de bien, qui a pleinement confiance en lui-même, d'aller associer sa fortune à celle d'un second: chacun court assez de risques pour lui-même, sans en courir encore pour autrui; a assez à faire fond sur son propre courage pour défendre sa vie, sans s'en remettre à des mains tierces pour la défense d'une chose si chère. Car, si le contraire n'a été expressément convenu, c'est partie liée entre les quatre combattants; si votre second est jeté à bas, vous avez les deux autres sur les bras, et à cela il n'y a rien à redire; prétendre que c'est un abus, c'est évident, tout comme de combattre, quand on est soi-même bien armé, un adversaire qui n'a plus qu'un tronçon d'épée, ou, quand vous êtes valide, un homme déjà grièvement blessé; mais puisque vous devez ces avantages aux chances du combat engagé, vous pouvez en user sans scrupule. Ce n'est que lorsque va commencer l'action, que la dissemblance et l'inégalité des conditions dans lesquelles chacun se trouve, sont à peser et à considérer; pour ce qui survient ensuite, prenez-vous-en à la fortune; si vous êtes trois contre trois, que vos deux compagnons soient tués et que vos trois adversaires se réunissent contre vous, vous n'avez pas plus raison de protester que lorsque à la guerre, je profite pareillement, pour donner un coup d'épée à un ennemi, de ce qu'il est aux prises avec quelqu'un des nôtres. Quand deux troupes sont opposées l'une à l'autre, comme lorsque le duc d'Orléans porta défi au roi d'Angleterre Henri, lui offrant de se mesurer cent contre cent; ou comme firent les Argiens contre les Lacédémoniens qui combattirent trois cents contre un même nombre; ou comme les Horaces contre les Curiaces, en venant aux mains trois contre trois, la règle est que l'ensemble de chaque groupe n'est considéré que comme un homme seul, et, partout où on agit de compagnie, les chances sont confuses et le hasard y a une large part.