Essais de Montaigne (self-édition) - Volume II

Part 75

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Or, je trouve toujours mes opinions constamment disposées à condamner hardiment mon insuffisance. C'est qu'aussi, c'est là vraiment un sujet auquel j'applique mon jugement autant qu'à nul autre. Le monde regarde toujours en face de lui; moi, je replie ma vue en dedans de moi-même, je l'y retiens et l'y amuse. Chacun regarde devant soi, tandis que c'est en moi que je regarde, ne m'occupant que de moi; sans cesse je me considère, je m'observe et m'analyse. Les autres, quand ils pensent sérieusement, vont toujours ailleurs, toujours en avant: «_Personne ne tente de descendre en soi-même_ (_Perse_)»; moi, je m'y roule.--Cette aptitude à reconnaître en moi ce qui est la vérité quelle qu'elle soit, et cette disposition qui fait que je deviens aisément l'esclave de ce à quoi je crois, c'est surtout à moi que je les dois; car les idées d'ordre général les plus arrêtées que j'aie, sont, si je puis m'exprimer ainsi, nées avec moi; elles me sont naturelles et sont entièrement miennes. Je les ai tout d'abord exposées simplement, dépouillées de tout artifice, sincères et hardies, mais sous une forme un peu hésitante et imparfaite; depuis, je les ai formulées et fortifiées en les étayant de l'autorité d'autres personnes et des meilleurs exemples tirés de ceux des anciens avec lesquels mon jugement est d'accord; ils m'ont confirmé dans l'idée de m'y tenir, et m'en ont rendu plus * entières la jouissance et la possession.--L'estime que chacun cherche à acquérir par un esprit vif et prompt, je prétends y arriver par un esprit bien réglé; au lieu que ce soit par une action exercée d'une façon éclatante et signalée, ou par quelque capacité hors ligne, ce sera par l'ordre, la pondération, et le calme de mes opinions et de mes mœurs: «_S'il est quelque chose d'honorable, c'est sans contredit une conduite uniforme et conséquente dans tous les actes de la vie, ce qui ne peut se trouver chez un homme qui, se dépouillant de son caractère, s'attache à imiter les autres_ (_Cicéron_).»

=Il fait peu de cas de son époque, peut-être parce qu'il la compare sans cesse avec l'antiquité.=--Voilà donc comment et dans quelle mesure, sur ce premier point, que nous sommes portés à concevoir une trop haute idée de nous-mêmes, je puis me dire atteint de ce défaut qu'est la présomption. Quant à la seconde façon dont il se manifeste, qui est de ne pas faire suffisamment cas d'autrui, je ne sais si je parviendrai à m'en excuser aussi bien; toutefois et quoi qu'il m'en coûte, je suis décidé à dire ce qui en est. Peut-être que mes fréquentations continues des idées qui prévalaient dans l'antiquité, et ce que j'ai retenu de ces âmes si riches des temps passés, me dégoûtent des autres et de moi-même; peut-être aussi est-il exact que nous vivons en un siècle qui ne produit rien que de bien médiocre; toujours est-il que je ne sais quoi que ce soit parmi nous digne de grande admiration. A la vérité je ne connais pas beaucoup d'hommes assez intimement, pour pouvoir les juger, et pour ce qui est de ceux qu'en raison de ma position je fréquente le plus ordinairement, ce sont pour la plupart des gens qui se préoccupent peu de la culture de l'âme et auxquels on ne propose pour toute satisfaction dernière que l'honneur, et pour tout moyen d'y parvenir que la vaillance.

=Il a toujours plaisir à louer le mérite partout où il le rencontre chez ses amis, et même chez ses ennemis.=--Ce que je vois de beau chez les autres, je le loue et l'estime très volontiers; je * renchéris même souvent sur ce que j'en pense; je me permets cette exagération, mais rien de plus, car je suis incapable d'inventer de toutes pièces quelque chose qui ne serait pas. Je témoigne avec plaisir de ce qui, chez mes amis, est digne d'éloge; pour un pied de valeur qu'ils peuvent avoir, je leur en accorde aisément un et demi; mais je ne saurais leur attribuer des qualités qu'ils n'ont pas, ni les défendre quand même des imperfections qu'ils ont. Même à mes ennemis, je rends nettement témoignage de ce qui est à leur honneur; mes sentiments vis-à-vis d'eux sont autres, mais mon jugement n'en est pas altéré; je ne fais pas entrer la querelle qui nous sépare, en ligne de compte avec des considérations où elle n'a que faire; je suis si jaloux de conserver toute liberté à mon jugement, que je me résous difficilement à y renoncer, sous l'empire de quelque passion que ce soit; je me fais, en mentant, plus d'injure à moi-même qu'à celui auquel s'applique mon mensonge. Cette louable et généreuse coutume qui régnait en Perse, de toujours parler honorablement et équitablement, autant que le comportait le mérite de leur vertu, de leurs ennemis mortels, de ceux auxquels ils faisaient une guerre à outrance, est digne de remarque.

=Les hommes complets sont rares; éloge de son ami Étienne de la Boétie.=--Je connais nombre d'hommes qui ont de belles qualités de diverses sortes: celui-ci a de l'esprit, celui-là du cœur, d'autres ont soit de l'habileté, soit de la conscience, soit le don de la parole, sont des savants émérites, etc.; mais des hommes grands en toutes choses, qui aient toutes ces belles facultés réunies, ou l'une d'elles à un degré qui force à les admirer et permet de les comparer aux hommes des temps passés que nous honorons, je n'ai pas eu la bonne fortune d'en rencontrer un seul. De ceux que j'ai connus à fond, le plus grand, j'entends sous le rapport des dons naturels de l'âme, le mieux doué, a été Étienne de la Boétie. C'était une nature vraiment complète, supérieure à tous égards, une âme de vieille marque, qui eût atteint à de grands résultats, si sa fortune l'eût permis; car, à ce naturel déjà si riche, il avait beaucoup ajouté par l'étude et la science.

=Les gens de lettres sont vains et faibles d'entendement; peut-être est-on porté envers eux à peu d'indulgence.=--Je ne sais comment cela se fait, bien qu'il n'y ait pas de doute sur ce point, qu'on rencontre autant de vanité et de faiblesse de jugement chez ceux de professions comportant une certaine instruction et s'adonnant à l'étude des lettres, ou dans des situations qui font qu'ils fréquentent couramment les livres, que chez n'importe quelle autre sorte de gens. Peut-être est-ce parce qu'on leur demande plus, qu'on en attend davantage, et qu'on ne peut excuser chez eux les mêmes fautes qu'on excuse chez tout le monde; ou encore, parce que la bonne opinion qu'ils ont de leur savoir les rend plus hardis à se produire sans s'observer suffisamment, et fait qu'ils se trahissent et se perdent. De même que chez un artiste se révèle bien plus son incapacité, quand c'est une matière de prix qu'il a entre les mains, s'il vient à la travailler et la traiter maladroitement et contre les règles de l'art, que s'il s'agissait d'une matière sans valeur; de même aussi qu'un défaut dans une statue en or choque plus que si elle était en plâtre; une impression analogue se produit en nous, lorsque ces lettrés mettent en relief des choses bonnes par elles-mêmes et lorsqu'elles sont à leur place, mais dont ils usent sans discrétion, faisant preuve de mémoire aux dépens de leur bon sens, présentant pêle-mêle à notre admiration Cicéron, Galien, Ulpian, Saint Jérôme, et, par ces citations intempestives, ne faisant que davantage ressortir combien ils sont ridicules.

=Mauvaise direction imprimée à l'éducation; une bonne éducation modifie le jugement et les mœurs. Les mœurs du peuple, en leur simplicité, sont plus réglées que celles des philosophes de ce temps.=--Je me laisse aller à reprendre mes réflexions sur l'ineptie de l'éducation qui nous est donnée; elle vise à faire de nous, non des hommes bons et sages, mais des hommes de savoir; elle y est arrivée. Nous n'avons pas appris à aimer et pratiquer la vertu et la prudence, mais on nous a inculqué de passer à côté et on nous en a enseigné l'étymologie. Vertu est un substantif que nous savons décliner, si nous ne savons aimer ce qu'il représente. Nous ignorons ce que c'est que la prudence, pour n'en pas connaître les effets et ne pas l'avoir expérimentée; mais nous en connaissons la définition et pouvons la réciter par cœur. Lorsqu'il s'agit de nos voisins, nous ne nous contentons pas d'en connaître la race, les parents, les alliés, nous voulons encore lier conversation et entrer en relations avec eux, les avoir pour amis; tandis que pour la vertu, on nous en a bien appris les définitions, les divisions et subdivisions, mais, comme on fait des surnoms et des branches d'une généalogie, sans avoir attention d'établir entre elle et nous des rapports de familiarité et un rapprochement intime. Pour faire notre apprentissage, on nous met des livres en main, non ceux où sont exposées les opinions les plus saines et les plus vraies, mais ceux écrits dans le meilleur grec et le meilleur latin et qui, avec le meilleur choix d'expressions, imprègnent notre esprit des idées les plus vaines qui avaient cours dans l'antiquité.

Une bonne éducation modifie le jugement et les mœurs, ainsi qu'il advint à Polémon, ce jeune Grec débauché qui, étant allé entendre, par occasion, une leçon de Xénocrate, ne fut pas seulement frappé de l'éloquence et du savoir du maître et ne se borna pas à rapporter chez lui la connaissance de quelque belle théorie, mais en retira un fruit plus tangible et plus solide, la réforme et le changement immédiats de la vie qu'il avait antérieurement menée. Qui a jamais ressenti pareil effet de l'enseignement que nous recevons? «_Ferez-vous ce que fit autrefois Polémon converti? Quitterez-vous la livrée de la débauche, les bandelettes, les coussins, les vaines parures, comme on raconte de ce jeune débauché qui, assistant un jour, par hasard, à une leçon de l'austère Xénocrate, arracha de son front et jeta à la dérobée les fleurs dont, à la mode des buveurs, il était couronné_ (_Horace_)?»

La condition la plus enviable pour l'homme me semble être celle qui, par sa simplicité, nous place au dernier rang et procure à notre existence le plus de régularité. Les mœurs, les aspirations des paysans me paraissent en général plus conformes aux principes de la vraie philosophie que ne sont celles de nos philosophes: «_Le vulgaire est plus sage, parce qu'il n'est sage qu'autant qu'il le faut_ (_Lactance_).»

=Hommes de guerre, politiques, poètes et autres qui seuls, parmi ceux de son siècle, semblent à Montaigne mériter une mention spéciale.=--Les hommes que je mets en première ligne, à en juger par les apparences extérieures (car pour les apprécier à ma manière, il faudrait les examiner de plus près), sont: le duc de Guise qui mourut à Orléans et feu le Maréchal Strozzi, sous le rapport de leur capacité militaire et en tant qu'hommes de guerre; les chanceliers de France Olivier et l'Hospital, comme remarquables par leur haute intelligence et leur vertu supérieure à ce qui se rencontre communément.--La poésie latine semble avoir été fort cultivée en notre siècle, nous y avons abondance de bons auteurs: Daurat, de Bèze, Buchanan, l'Hospital, Mont-Doré, Turnebus. La poésie française a été, à mon avis, portée aussi haut qu'elle atteindra jamais; dans les genres où excellent Ronsard et du Bellay, elle ne s'éloigne guère, j'estime, de la perfection à laquelle on est arrivé dans l'antiquité. Adrien Turnebus savait plus, et ce qu'il savait, il le savait mieux qu'aucun homme de ce siècle, encore pourrait-on remonter plus haut.--La vie du dernier duc d'Albe décédé et celle de notre connétable de Montmorency ont été de nobles existences qui, sur plusieurs points, ont des ressemblances comme il s'en rencontre rarement; mais la belle et glorieuse mort de ce dernier, sous les yeux de Paris et de son roi, pour leur service, à la tête d'une armée victorieuse, dans un coup de main qu'il dirigeait lui-même malgré son extrême vieillesse, ayant comme adversaires ses plus proches parents, mérite de prendre place parmi les événements les plus remarquables de mon époque. De même aussi la bonté, la douceur de mœurs, la conscience éclairée de M. de la Noue, qui ne se démentirent jamais en ces temps d'abus si criants, commis par les factions en armes (véritable école de trahison, d'inhumanité et de brigandage), au milieu desquelles il n'a cessé de se montrer grand homme de guerre, des plus expérimentés.

=Éloge de Marie de Gournay, sa fille d'alliance.=--J'ai pris plaisir à publier, en plusieurs circonstances, les espérances que j'ai conçues de Marie de Gournay le Jars, ma fille d'alliance, que j'aime certes d'une affection beaucoup plus que paternelle et que, dans ma retraite et ma solitude, je me complais à considérer comme l'une des meilleures portions de moi-même; je n'ai plus d'yeux que pour elle au monde. Si on peut s'en rapporter à ce que présage l'adolescence, cette âme sera quelque jour capable de ce qu'il y a de plus beau; entre autres d'atteindre, en cette chose si sainte qu'est l'amitié, à la perfection portée à un degré auquel nous n'avons pas lu que son sexe ait pu encore parvenir. La sincérité et la solidité de son caractère se sont déjà élevées bien haut; son affection pour moi, qui dépasse tout ce que je pouvais ambitionner, est telle, que je n'ai, en somme, rien à souhaiter que de la voir moins cruellement affectée par l'appréhension qu'elle a de ma mort, m'ayant connu alors que déjà j'avais cinquante-cinq ans. L'appréciation que, femme, jeune, vivant isolée dans sa province, elle a, en ce siècle, portée sur mes premiers Essais, la fougue si remarquée avec laquelle elle s'est prise d'amitié pour moi, le désir qu'elle avait depuis longtemps d'entrer en relations avec moi, uniquement en raison de l'estime que je lui avais inspirée et cela bien longtemps avant de m'avoir vu, sont des particularités qui méritent de retenir l'attention.

=Par ces temps de guerre civile continue, la vaillance, en France, est devenue une vertu commune.=--Les vertus autres que la vaillance ne sont que peu ou point de mise dans les temps actuels; mais celle-ci s'est tellement généralisée par suite de nos guerres civiles, qu'il y a parmi nous des âmes dont la fermeté va jusqu'à la perfection; et leur nombre en est si grand, qu'une sélection est impossible à faire.

C'est là tout ce que, jusqu'à cette heure, je connais ayant un caractère de grandeur extraordinaire, dépassant ce qui se voit d'habitude.

CHAPITRE XVIII.

_Du fait de donner ou recevoir des démentis._

=Si, dans son livre, Montaigne parle si souvent de lui-même, c'est pour laisser un souvenir de lui à ses amis.=--Oui, me dira-t-on, se prendre soi-même pour sujet d'un ouvrage, est excusable, mais seulement chez quelques hommes faisant exception qui, arrivés à la célébrité, ont pu, par leur réputation, inspirer le désir de les connaître. Il est certain, je le reconnais et le sais bien, que pour voir un homme qui ne se distingue pas du commun, un artisan lèvera à peine les yeux de dessus son travail, là même où, pour voir passer un grand personnage dont l'arrivée dans une ville est signalée, on abandonne ateliers et boutiques. Il ne sied à personne de se faire connaître, si ce n'est à ceux qui ont de quoi se faire imiter et dont la vie et les opinions peuvent servir de modèle. César et Xénophon, par la grandeur de leurs actions, avaient matière suffisante pour élever et établir, comme sur des bases convenables et solides, les récits qu'ils nous en ont laissés; pour la même raison, nous sommes fondés à regretter que le journal des hauts faits d'Alexandre le Grand, les commentaires qu'ont écrits de leurs propres actes Auguste, Caton, Sylla, Brutus et autres, ne nous aient pas été conservés; on aime et on étudie de telles figures, même si elles ne sont qu'en cuivre ou en pierre.

Cette critique est très juste, mais me touche bien peu: «_Je ne récite pas ceci à tout venant, en tous lieux, ni en présence de n'importe qui; je ne le lis qu'à mes amis et seulement lorsqu'ils m'en prient; il est beaucoup d'auteurs, au contraire, qui déclament leurs ouvrages en plein forum et dans les bains publics_ (_Horace_).» Je ne dresse pas ici une statue à ériger dans un carrefour d'une ville, dans une église ou sur une place publique: «_Mon dessein n'est pas de grossir mon livre de pompeuses billevesées; en quelque sorte en tête à tête avec mon lecteur, j'y parle sans prétention_ (_Perse_)»; il est destiné à être rangé dans un coin de bibliothèque et servir à amuser un voisin, un parent, un ami qui aura plaisir à me retrouver et à passer, grâce à cette peinture, encore un moment avec moi. D'autres ont pris à cœur de parler d'eux, parce qu'ils trouvaient que le sujet était digne et fécond; chez moi, au contraire, je l'estime si stérile et si pauvre, que je ne saurais être soupçonné d'ostentation. Je juge volontiers les actions d'autrui, les miennes s'y prêtent peu en raison de leur nullité; je ne trouve pas tant de bien en moi, que je ne me permette de le dire sans rougir.--Quelle satisfaction j'éprouverais d'entendre quelqu'un me dépeindre ainsi les habitudes, les traits du visage, l'attitude, les propos usuels, les incidents de la vie de mes ancêtres; quelle attention j'y prêterais! Ce serait vraiment le fait d'une mauvaise nature, de ne pas faire cas de portraits authentiques de nos amis et de ceux qui nous ont précédés; de ne pas nous intéresser à la forme de leurs vêtements, à celle de leurs armes. Je conserve l'écriture des miens, leur cachet, * des livres de prières, une épée d'un modèle particulier * qu'ils ont portée, et n'ai pas jeté hors de mon cabinet de longues gaules, lui servant de cravaches, que mon père avait ordinairement à la main: «_L'habit d'un père, son anneau, sont d'autant plus chers à ses enfants, que ceux-ci lui étaient plus affectionnés_ (_S. Augustin_).» Si cependant mes descendants viennent à avoir d'autres idées, je serai très à même d'avoir ma revanche, car ils ne sauraient faire moins de compte de moi, qu'à ce moment je ferai d'eux. Je n'ai en ceci commerce avec le public que parce que je lui emprunte son mode d'écriture, plus rapide et plus commode que l'écriture courante; en récompense, peut-être qu'en le fournissant de papier pour envelopper son beurre, j'empêcherai que sur le marché quelque morceau ne vienne à fondre: «_De la sorte les thons et les olives ne manqueront pas d'enveloppes_ (_Martial_)»; «_Je fournirai souvent aux maquereaux des habits où ils seront à l'aise_ (_Catulle_)».

=Personne ne le lirait il, qu'il n'en aurait pas moins employé son temps d'une façon très agréable à s'étudier et à se peindre.=--Alors même que personne ne me lirait, aurai-je perdu mon temps, pour avoir employé tant d'heures oisives à de si utiles et agréables pensées? Prenant un moulage de mon propre visage, j'ai dû bien souvent, pour me produire, me parer et composer mon maintien, si bien que le modèle a pris de la fixité et s'est en quelque sorte formé de lui-même. Me peignant pour autrui, j'ai peint le dedans de moi-même de couleurs plus nettes que celles qu'il présentait primitivement. Je n'ai pas plus fait mon livre, que mon livre ne m'a fait; il ne fait qu'un avec son auteur; c'est une étude de moi-même, il est partie intégrante de ma vie, je ne suis pas autre qu'il me représente et il n'est pas différent de ce que je suis; il ne vise pas comme tous les autres ouvrages un but autre que la personnalité de celui qui l'écrit et auquel il demeure étranger. Ai-je perdu mon temps en me scrutant avec tant de soin et de continuité? Ceux qui, par simple caprice et dans le cours d'une conversation, font un retour de quelques moments à peine sur eux-mêmes, ne s'examinent ni si avant, ni si exactement que celui qui en fait son étude, son œuvre, son métier, qui a pris vis-à-vis de lui-même l'engagement de consigner avec sincérité et sans ambages au mieux de ce qu'il peut, tout ce qu'il sent en lui; les plaisirs les plus délicieux, ne les savourons-nous pas en nous-même, évitant d'en laisser trace et de les révéler aux yeux non seulement de la foule, mais de tout autre? Combien de fois ce travail n'a-t-il pas été une diversion à des pensées ennuyeuses, au nombre desquelles sont à ranger toutes les pensées frivoles.--La nature nous a largement gratifié de la faculté de nous isoler pour réfléchir; et elle nous y invite souvent, pour nous apprendre que nous nous devons en partie à la société, mais plus encore à nous-mêmes. Afin de contraindre notre imagination à apporter de l'ordre jusque dans ses rêveries, de les faire porter sur des objets déterminés et de l'empêcher de se perdre en se laissant aller à extravaguer au gré des vents, il n'est rien de tel que de donner corps, en en prenant note, à ces idées passagères qui se présentent à l'esprit; c'est ce qui fait que j'écoute celles qui me passent par la tête, m'étant imposé de les consigner par écrit. Combien de fois, attristé de quelque action que la civilité ou la raison m'empêchaient de critiquer ouvertement, m'en suis-je déchargé dans ces Essais, avec l'arrière-pensée que cela contribuerait à l'instruction de tous? D'ailleurs ces verges poétiques: «_Pan sur l'œil, pan sur le groin, pan sur le dos du sagouin_ (_Marot_)», produisent encore plus d'effet sur le papier, qu'appliquées sur la chair vive.--Et puis, je prête un peu plus attention aux livres, depuis que j'y recherche ce que j'en puis grappiller pour agrémenter et donner du relief au mien. Je n'ai aucunement étudié en vue d'en faire un, mais j'ai quelque peu travaillé tandis que je le faisais, si c'est travailler même un peu que d'effleurer tantôt un auteur, tantôt un autre en le prenant soit par le commencement, soit par la fin, non pour me former une opinion, mais afin de m'en servir pour en tirer aide et renfort pour celle déjà faite depuis longtemps en moi.

=Son siècle est si corrompu, que l'on ne se fait plus scrupule de parler contre la vérité.=--Mais qui croirons-nous, en ces temps pervers, quand il parle de lui-même, alors qu'il n'est personne, ou à peu près, en qui nous puissions croire quand on nous parle d'autrui, cas où il y a moins intérêt à mentir? La première manifestation de la corruption des mœurs, c'est le bannissement de la vérité; être vrai, est, ainsi que le disait Pindare, le commencement d'une grande vertu; c'est la première condition que Platon impose au Gouverneur de sa république. Chez nous aujourd'hui, la vérité n'est pas ce qui est, mais ce qui arrive à persuader autrui; de même que nous appelons monnaie, non seulement celle de bon aloi, mais encore celle qui est fausse, pourvu qu'elle passe. C'est là un vice que l'on reproche depuis longtemps à notre nation; Salvianus Massiliensis, qui vivait du temps de l'empereur Valentinien, disait que «pour les Français, mentir et se parjurer ne sont pas des vices, mais simplement une façon de parler». Celui qui voudrait enchérir sur ce témoignage pourrait dire qu'à présent, pour eux, c'est une vertu; on s'y forme, on s'y façonne, comme on ferait pour un exercice honorable, parce que la dissimulation est devenue une des qualités les mieux portées en ce siècle.