Essais de Montaigne (self-édition) - Volume II
Part 74
=L'infidélité de sa mémoire le mettait dans l'impossibilité de prononcer des discours de longue haleine.=--C'est un outil d'un merveilleux usage que la mémoire, sans elle le jugement aurait peine à suffire à sa tâche; elle me manque complètement. Ce dont on veut me parler, il faut qu'on m'en entretienne séparément, point par point, parce qu'il n'est pas en mon pouvoir de soutenir une conversation sur plusieurs sujets à la fois, et je ne saurais être chargé d'une commission quelconque, sans en prendre note par écrit. Quand j'ai à prononcer un discours sur un sujet important, s'il est de longue haleine, j'en suis réduit à cette triste et malheureuse nécessité, d'apprendre par cœur, mot à mot, ce que j'ai à dire; autrement cela n'aurait pas de forme et je manquerais d'assurance, par crainte que ma mémoire ne vienne à me jouer un mauvais tour. Mais ce moyen n'est pas lui-même sans me présenter une difficulté moindre: pour apprendre trois vers, il me faut trois heures; et puis, dans un ouvrage que l'on compose soi-même, la liberté et la possibilité que l'on a de le remanier, de changer un mot, amènent des modifications constantes dans le texte, ce qui rend moins aisé pour l'auteur de le fixer dans sa mémoire. Or, plus je me défie de la mienne, plus elle se trouble; son service dépend de la disposition où elle se trouve; il me faut la solliciter doucement, car si je la presse, elle hésite; et une fois qu'elle a commencé à chanceler, plus je l'aiguillonne, plus elle s'empêtre et s'embarrasse; elle me sert à son heure, non à la mienne.
=Il était tellement rebelle à toute pression, que sa volonté elle-même était parfois impuissante à obtenir obéissance de lui-même.=--Ce que j'éprouve pour la mémoire, je le ressens aussi pour d'autres choses; je fuis ce qui est commandement, obligation, contrainte; ce que je fais aisément et m'est naturel, je ne sais plus le faire s'il me le faut exécuter parce que je me le suis formellement imposé. Dans l'ordre physique, mes membres qui ont quelque liberté de mouvement et qui jouissent d'une certaine indépendance d'action, me refusent parfois obéissance, quand, dans des circonstances et à des moments donnés, la nécessité me fait réclamer leur service; cette exigence imprévue que je leur impose est un acte de tyrannie qui les rebute; paralysés par l'effroi ou le dépit, ils deviennent incapables d'aucun fonctionnement. Autrefois, m'étant trouvé quelque part, où il est de mauvais ton tenant de la sauvagerie de ne pas faire raison à ceux qui nous convient à boire, j'essayai, bien qu'on me laissât toute liberté, de faire, selon les usages du pays, le bon compagnon en l'honneur des dames qui étaient de la partie. Mais que j'y eus donc de plaisir! cette perspective qui me menaçait, d'être obligé de faire ce qui n'était ni dans mes goûts, ni dans mes habitudes, fit que mon gosier se contracta au point que je ne parvins pas à avaler une seule goutte et fus privé même de boire en mangeant, dans le courant du repas; j'étais gorgé et désaltéré par tant de liquides dont l'absorption avait préoccupé mon imagination.--Cet effet se remarque surtout chez ceux qui ont l'imagination ardente et puissante; il est pourtant naturel et il n'est personne qui ne l'éprouve quelque peu.--On offrait à un archer, qui était d'une adresse toute particulière et qui venait d'être condamné à mort, de lui faire grâce s'il consentait à donner quelque preuve éclatante de son habileté. Il refusa de s'y essayer, craignant que la trop grande tension d'esprit ne lui enlevât sa sûreté de main et qu'au lieu de sauver sa vie, il perdît encore dans cette épreuve la réputation qu'il avait au tir à l'arc.--Un homme dont la pensée est ailleurs, ne manquera pas, en allant et venant sur une promenade, de faire, à un pouce près, toujours le même nombre de pas et de même longueur, tandis que s'il s'applique à les compter et à les mesurer, il arrivera que ce qu'il faisait naturellement et par hasard, il ne le fera pas avec la même exactitude, quand ce sera à dessein.
=Son peu de mémoire le mettait notamment hors d'état de démêler dans ce qui lui venait à l'esprit, ce qui lui était propre de ce qui était réminiscence provenant de ses lectures.=--Ma bibliothèque, qui est belle pour une bibliothèque de campagne, occupe une des extrémités de ma demeure. S'il me faut y aller parce que me passe par la tête une idée dont je veux prendre note ou sur laquelle je veux faire des recherches, n'eussé-je qu'à traverser la cour, de peur que cette idée ne m'échappe, il me faut la donner en garde à quelqu'un. Si je m'enhardis, en parlant, à me détourner tant soit peu du fil de ma pensée, je ne manque jamais de le perdre; aussi, lorsque je discours, suis-je gêné, sec et concis. Je suis obligé d'appeler mes serviteurs du nom de leur emploi ou de leur pays, parce qu'il m'est très difficile de me rappeler les noms propres; je dirai bien qu'un nom se compose de trois syllabes, qu'il est dur à prononcer, qu'il commence ou se termine par telle lettre, mais c'est tout; et si je devais vivre longtemps, je crois bien que je finirais par oublier mon propre nom, comme cela est arrivé à d'autres. Messala Corvinus est demeuré deux ans, ayant complètement perdu la mémoire; ce qui, dit-on, est également survenu à Georges de Trébizonde. Et, pensant à moi, je songe souvent quelle a dû être alors leur vie et si, venant à perdre cette faculté, il me resterait assez pour que l'existence ne me soit pas trop insupportable; en y regardant de près, je craindrais que cette défectuosité, si elle était complète, ne paralysât toutes les fonctions de mon âme: «_Je suis comme un vase fêlé, je fuis de tous les côtés_ (_Térence_).» Il m'est arrivé plus d'une fois d'oublier le mot * d'ordre que, trois heures auparavant, j'avais donné moi-même au guet, ou qu'un autre m'avait communiqué, et aussi de ne plus me souvenir, quoi qu'en dise Cicéron, où j'avais caché ma bourse; la précaution que je prends de serrer une chose, aide souvent à me la faire perdre.--«_La mémoire renferme assurément non seulement la philosophie, mais encore tous les arts et tout ce qui est à l'image de la vie_ (_Cicéron_)»; elle est le réceptacle, l'étui où se conserve la science. La mienne est si défectueuse que je n'ai pas beaucoup à m'étonner si je sais si peu de chose. Je connais en général le nom des arts, ce à quoi ils ont trait et rien de plus. Je feuillette les livres, je ne les étudie pas; ce qui m'en demeure, je ne le reconnais plus comme venant d'autrui, c'est uniquement ce que mon jugement s'est assimilé, les raisonnements, les idées dont il s'est pénétré; quant à l'auteur, aux passages d'où cela provient, aux mots employés et autres particularités, je les oublie sur-le-champ; et l'oubli est chez moi tellement complet que je n'oublie pas moins que le reste mes propres écrits et ce que j'ai moi-même composé; à tout instant je suis, à cet égard, pris en faute sans même que j'en aie conscience. Qui voudrait savoir de qui proviennent les vers et les exemples que j'accumule dans cet ouvrage, me mettrait bien en peine, s'il me fallait le lui dire; je ne les ai pourtant mendiés qu'à des portes connues et célèbres, ne me contentant pas de leur valeur intrinsèque, tenant encore à ce que la main qui me les donne soit riche et honorable et que leur autorité ajoute à la raison. Il n'y a rien d'étonnant à ce qu'il se produise pour mon livre ce qui arrive pour les autres, car ma mémoire perd le souvenir de ce que j'écris comme de ce que je lis, et ce que je donne a le même sort que ce que je reçois.
=Il avait l'esprit lent et obtus, mais ce qu'il avait une fois compris, il le retenait bien.=--Outre le défaut de mémoire, j'en ai d'autres qui contribuent beaucoup à mon ignorance. J'ai l'esprit lent et obtus; le moindre nuage arrête sa perspicacité au point, par exemple, que jamais je ne lui ai posé d'énigme, si facile fût-elle, qu'il ait su expliquer; il n'est si légère subtilité qui ne m'embarrasse; des jeux où l'esprit a quelque part, tels que les échecs, les cartes, les dames et autres, je ne comprends que les règles générales. J'ai la compréhension lente et embrouillée, mais ce qu'une fois elle a saisi, elle le tient bien et l'embrasse complètement, étroitement, profondément, aussi longtemps qu'elle le tient. J'ai la vue longue, saine et nette; seulement quand je travaille, elle se lasse aisément et se trouble, ce qui fait que je ne puis demeurer longtemps avec les livres, sans l'aide de quelqu'un qui me fasse la lecture. Il en résulte pour ceux qui se livrent à cette occupation dans de semblables conditions, des pertes de temps, sur l'importance desquelles Pline le jeune peut renseigner ceux qui ne les connaissent pas.
=Son ignorance à propos des choses les plus communes.=--Il n'est âme si chétive et si abrupte, en laquelle on ne voie poindre quelque faculté particulière; il n'y en a pas de si éteinte qui ne se révèle de quelque façon; mais comment il se fait qu'il y en ait qui, aveugles et endormies sous tous autres rapports, réapparaissent vives, claires, parfaites, quand il s'agit d'une chose déterminée, l'explication en est à demander aux maîtres. Les belles âmes sont celles qui embrassent tout, qui sont ouvertes et prêtes à tout; elles peuvent n'être pas instruites, elles sont susceptibles de l'être. Ce que j'en dis est la critique de la mienne qui, soit faiblesse, soit nonchalance (et la nonchalance à l'égard de ce qui est à nos pieds, entre nos mains, pour ce qui touche de plus près à ce qui est en usage dans la vie, est cependant chose bien contraire à mes principes), en est à ce point qu'il n'en est aucune d'aussi inepte, d'aussi ignorante de certaines choses tellement sues de tous, qu'on ne peut sans honte ne pas les connaître; je vais en donner quelques exemples.
Je suis né et ai été élevé à la campagne, au milieu des champs; j'ai des affaires et des biens à administrer, depuis que ceux qui les possédaient avant que j'en jouisse, m'aient fait place. Or je ne sais calculer ni avec des jetons, ni avec la plume; je ne connais pas la plupart de nos monnaies; je ne sais pas faire, à moins qu'elle ne soit très apparente, la différence d'un grain avec un autre, qu'il soit en terre ou dans le grenier; je distingue à peine les choux des laitues de mon jardin; j'ignore même les noms des ustensiles de ménage les plus usuels et les principes élémentaires d'agriculture que savent les enfants; je me connais encore moins aux arts mécaniques, au commerce, aux marchandises, aux diverses espèces de fruits, de vins, de viandes, à dresser un oiseau pour la chasse, traiter un cheval ou un chien malades; et, puisqu'il me faut avouer toute ma honte, il n'y a pas un mois, on m'a surpris ne sachant pas en quoi le levain sert à la fabrication du pain, ni ce que c'est que faire cuver le vin.--Quelqu'un, à Athènes, dans l'antiquité, présuma l'aptitude d'un individu aux mathématiques, en le voyant agencer adroitement une charge de broussailles qu'il mettait en fagot; en vérité, de moi on peut conclure tout le contraire, car, me donnerait-on tout ce qu'il faut pour faire la cuisine, que je demeurerais avec la faim. Par le peu que je confesse, on peut juger combien d'autres choses font défaut en moi. Mais ce que j'en dis importe peu; mon but est atteint, si je me fais connaître tel que je suis; aussi je ne m'excuse pas d'oser mettre par écrit des propos aussi peu relevés et aussi dénués d'intérêt que ceux-ci, le terre à terre de mon sujet m'y oblige. Qu'on critique, si on veut, l'idée que j'en ai eue, mais non la marche que je suis; ce qu'il y a de certain, c'est que sans avoir besoin que l'on m'en avertisse, je vois assez par moi-même le peu que vaut tout ceci, le peu de cas qui en sera fait et combien mon idée est folle; et c'est déjà beaucoup que mon jugement, dont ce sont là des essais, ne se déconcerte pas: «_Soyez aussi fin critique qu'il est possible; ayez du nez, un nez comme Atlas n'en voudrait pas; confondriez-vous par vos plaisanteries Latinus en personne, que vous ne parviendriez pas à dire pis de ces bagatelles, que ce que j'en ai dit moi-même. Pourquoi mâcher dans le vide? Il faut de la chair pour pouvoir mordre et se repaître. Ici vous perdez votre peine, répandez ailleurs votre venin sur ceux qui s'admirent eux-mêmes, car pour moi, je sais que tout ceci n'est rien_ (_Martial_).»--Je * ne me suis pas obligé à ne pas dire de sottises, pourvu que je ne m'y trompe pas et les reconnaisse; si bien qu'être dans l'erreur en connaissance de cause m'est si ordinaire, que ce n'est guère que de cette façon que je me mets en faute, j'y suis rarement sans y prendre garde; c'est peu de chose d'attribuer à ma tournure d'esprit si osée des actes peu sensés, alors que je ne puis me défendre de lui en attribuer continuellement qui sont vicieux.
=Foncièrement irrésolu, il était porté dans les cas douteux à suivre les autres ou à s'en rapporter au hasard.=--Je vis un jour à Bar-le-Duc présenter au roi François II, pour honorer la mémoire de René, roi de Sicile, un portrait de lui-même que celui-ci avait fait; pourquoi ne serait-il pas de même permis à chacun de se peindre avec la plume, comme le roi René se peignait avec son crayon? Je ne veux pas non plus omettre à mon endroit ce stigmate qu'il convient si peu de produire en public, l'irrésolution, défaut si gênant chez ceux qui ont la gestion des affaires du monde. Je ne sais pas prendre parti dans les questions douteuses: «_Ni oui, ni non, mon cœur ne me dit rien autre_ (_Pétrarque_)»; je sais bien discuter une opinion, je ne sais pas me prononcer. Dans les choses humaines, de quelque côté que l'on penche, il y a force apparences pour; ce qui faisait dire au philosophe Chrysippe qu'il ne voulait apprendre de Zénon et de Cléanthe, ses maîtres, que les principes de leur doctrine et que, quant aux preuves et aux raisonnements à mettre à l'appui, il se chargeait de les fournir lui-même. Moi aussi, de quelque côté que je me tourne, il me vient toujours suffisamment de motifs vraisemblables pour m'y arrêter; et je m'ancre dans le doute, me réservant la liberté de choisir, quand j'y serai obligé par les circonstances; à vrai dire, ce moment venu, je jette le plus souvent, suivant le dicton, la plume au vent, m'en remettant au hasard de la fortune; la plus légère impression, la plus insignifiante particularité, décident de ma détermination: «_Lorsque l'esprit est dans le doute, la moindre impulsion le fait pencher de l'un ou de l'autre côté_ (_Térence_).»--L'incertitude de mon jugement tient, dans certains cas, la balance tellement égale, que je m'en remettrais volontiers à la décision du sort et des dés; et je remarque, comme un témoignage probant de la faiblesse humaine, les exemples que l'histoire sacrée elle-même nous donne de s'en remettre à la fortune et au hasard pour, dans les cas douteux, décider des choix à faire: «_Le sort tomba sur Mathias_ (_Actes des Apôtres_).» La raison humaine est un glaive à double tranchant et dangereux à manier; dans la main même de Socrate, son ami le plus intime et le plus familier, voyez combien de bouts a un bâton, combien de solutions présente une même affaire! Aussi ne suis-je capable que de suivre les autres, et me laisse aisément entraîner par la foule; je n'ai pas assez confiance en mes forces, pour entreprendre de commander et de diriger; je suis bien aise de trouver ouvert par autrui le sentier où je chemine. S'il me faut courir la chance d'un choix incertain, je préfère que ce soit à la remorque d'un autre plus sûr de ses opinions et qui les épouse plus que je ne fais des miennes, qui toujours me paraissent reposer sur une base glissante.
=Par la même raison, il est peu favorable aux changements politiques.=--Cependant je ne suis pas homme que l'on puisse facilement abuser, d'autant que je saisis très bien le côté faible des opinions contraires. «_Donner constamment son assentiment, peut entraîner à bien des erreurs et à bien des dangers_ (_Cicéron_);» cela est vrai surtout dans les affaires politiques qui présentent un beau champ ouvert aux discussions et aux incertitudes: «_La balance dont les plateaux sont chargés de poids égaux, ne s'abaisse, ni ne s'élève d'aucun côté_ (_Tibulle_).»--Les principes de Machiavel, par exemple, sont, en pareille matière, assez sérieux; et pourtant, ils ont été très aisément réfutés, et ceux qui l'ont fait, y ont employé des objections tout aussi facilement réfutables; à tout argument on trouve toujours bien deux, trois ou quatre répliques à opposer, sans compter ces inextricables débats qui n'en finissent pas, que la chicane a introduits pour, autant que faire se peut, prolonger les procès: «_L'ennemi nous bat, nous le battons à notre tour_ (_Horace_).» Les raisons émises de part et d'autre, ne reposent guère que sur l'expérience, et les événements humains se produisent sous tant de formes que, pour chaque cas, les exemples sont en nombre infini.--Un savant personnage de notre époque dit que, quand nos almanachs prédisent le chaud, quelqu'un peut tout aussi bien dire qu'il fera froid; qu'il fera humide, quand ils prédisent un temps sec; pronostiquer toujours le contraire de ce qu'ils annoncent; et que si lui-même avait à parier pour l'une ou l'autre de ces prédictions opposées, peu lui importerait de quel côté il se rangerait, sauf pour ce qui ne saurait prêter à incertitude, comme de présager à Noël des chaleurs excessives, ou à la Saint-Jean les rigueurs de l'hiver. Je pense exactement de même des discussions politiques: quelle que soit la thèse que vous souteniez, vous avez aussi beau jeu que votre adversaire, pourvu que vous ne veniez pas à heurter les principes les plus élémentaires et qui sautent aux yeux. Toutefois, à mon sens, dans les affaires publiques, il n'est pas de direction, si mauvaise qu'elle soit, qui, si elle est constamment suivie et appliquée depuis un certain temps déjà, ne soit préférable à des changements occasionnant des bouleversements. Nos mœurs sont excessivement corrompues et ont une tendance excessive à devenir pires; parmi nos lois et nos usages, il s'en trouve plusieurs de barbares et de monstrueux; et cependant, en raison de la difficulté d'améliorer ce qui existe et du danger d'effondrement causé par tout changement, si je pouvais planter une cheville qui arrêtât le mouvement de notre roue au point où nous en sommes, je le ferais de bon cœur: «_Il n'est pas d'action si honteuse et si infâme, qu'on ne puisse encore en citer de pires_ (_Juvénal_).»--Ce que je trouve de plus malheureux en notre état, c'est l'instabilité; nos lois, pas plus que nos vêtements, ne peuvent prendre de forme arrêtée. Il est facile d'accuser un gouvernement d'imperfection puisque tout ce qui est mortel en est plein; il est bien aisé de pousser un peuple au mépris de ce qu'il observait jadis; il n'y a personne qui l'ait entrepris, qui n'en soit venu à bout; mais substituer quelque chose de meilleur à ce que l'on a ruiné, beaucoup qui l'ont tenté, y ont perdu leur peine.--Dans ma conduite, j'accorde peu de part à la prudence; je me laisse mener volontiers vers ce qui assure l'ordre public. Heureux peuple qui fait ce qu'on lui commande, mieux que ne font ceux qui ordonnent, sans s'inquiéter des causes de ce qu'on lui demande, se laissant doucement aller au gré de la Providence! Chez qui raisonne et discute, l'obéissance n'est jamais entière, ni sans arrière-pensée.
=Sur quoi est fondée l'estime que Montaigne a de lui-même, il croit à son bon sens.=--En somme, pour en revenir à moi, cela seul en quoi je m'estime, c'est ce en quoi jamais homme ne s'est cru défectueux; ce qui fait mon mérite est une chose vulgaire, que j'ai de commun avec n'importe qui: je crois à mon bon sens; et qui jamais a pensé en manquer? ce serait là une proposition en contradiction avec elle-même. Croire manquer de bon sens, est une maladie qui n'existe jamais chez qui elle se voit; si forte et si tenace qu'elle soit, il suffit cependant d'un coup d'œil de la part de celui qui s'en croit atteint, pour la percer et la dissiper, comme fait le soleil d'un brouillard opaque; s'en accuser, serait s'en excuser; se condamner sur ce sujet, serait s'absoudre. Jamais portefaix ni femmelette n'ont pensé ne pas en avoir leur part. Nous convenons assez facilement chez les autres de leur supériorité en fait de courage, de leur force corporelle, de leur expérience, de leur bonne santé, de leur beauté, mais ne concédons à personne celle du jugement; et tout ce que les autres peuvent dire, inspiré par le simple bon sens, il nous semble que cela nous serait venu de même à l'idée, pour peu que nous y ayons songé.
=Les ouvrages uniquement inspirés par le bon sens, attirent peu de réputation à leur auteur, parce que chacun se croit capable d'en faire autant.=--Nous nous rendons bien aisément compte que les ouvrages des autres sont supérieurs aux nôtres sous le rapport de la science, du style, etc.; mais pour les simples productions de l'entendement, chacun pense qu'il est à même d'en émettre de semblables et n'en reconnaît qu'à grand'peine la charge et la difficulté, et seulement quand la distance entre ce qu'il voit chez les autres et ce qu'il peut lui-même est tellement grande que cela ne peut se comparer, et encore? Qui apprécierait sainement l'élévation à laquelle atteint la puissance de jugement qu'il constate chez autrui, arriverait à porter le sien à même hauteur. Aussi, ne devons-nous nous attendre à ne retirer de ces productions que peu d'éloges et pas grande considération, elles sont trop peu prisées.--Pour qui du reste les écrivez-vous? Les savants auxquels il appartient de juger des livres, ne reconnaissent de valeur qu'à ce qui est conforme à la doctrine; ils n'admettent aucune œuvre de l'esprit autre que celles qui traitent d'érudition et d'art; vous est-il arrivé d'avoir pris un Scipion pour l'autre, vous ne pouvez plus dès lors dire rien qui vaille. Qui, selon eux, ne connaît Aristote, de ce fait seul, s'ignore lui-même. D'autre part, les âmes * communes qui composent la masse, ne saisissent pas ce qu'il y a de grâce dans un ouvrage, traitant d'une façon aisée * un sujet élevé. Or, ces deux espèces de gens se partagent le monde; il y en a bien une troisième, précisément la plus à même de vous comprendre, qui se compose des esprits pondérés et forts par eux-mêmes; mais elle est si rare qu'elle n'a ni nom, ni rang parmi nous; et c'est à moitié perdre son temps que de faire effort pour aspirer à lui plaire.
=Montaigne estime que ses opinions sont saines, parce qu'il les tient pour telles malgré le peu de cas qu'il fait de lui-même, et aussi parce qu'il s'analyse sans cesse.=--On dit communément que le partage le plus juste que la nature nous ait fait de * ses dons, est celui du bon sens, parce qu'il n'y a personne qui ne soit satisfait de la part qui lui a été faite: c'est raisonnable; qui verrait au delà, verrait plus loin que ne porte sa vue. Je pense que mes opinions sont bonnes et saines, mais qui n'en pense pas autant des siennes? L'une des meilleures preuves que j'aie de l'excellence des miennes, c'est le peu d'estime que je fais de moi-même; si réellement elles n'étaient pas justes, elles n'auraient pas résisté à l'affection que je me porte, affection singulière d'un homme qui la ramène presque entièrement à soi et ne l'épand guère autour de lui. Tout ce que les autres en distribuent à une foule d'amis et connaissances, en vue de leur gloire, de leur grandeur, j'en use uniquement pour moi et pour la tranquillité de mon esprit; ce qui, m'échappant, va ailleurs, ce n'est pas parce que ma raison l'ordonne, mais involontairement: «_Vivre bien et me bien porter, voilà toute ma philosophie_ (_Lucrèce_).»