Essais de Montaigne (self-édition) - Volume II
Part 73
Notre divin et souverain roi qui est au ciel et dont tout ce qu'il fait est à méditer religieusement, avec soin et respect, n'a pas dédaigné de se distinguer par la beauté physique: «_Il était le plus beau d'entre les fils des hommes_ (_Psalmiste_)»; et Platon, avec la modération et la force d'âme, désire la beauté chez ceux qu'il place à la tête de sa république.--C'est un grand froissement d'amour-propre de voir qu'on s'adresse à vous, qui êtes au milieu de vos gens, pour vous demander: «Où est Monsieur?» et que vous n'avez que le reste du salut qu'on fait à votre barbier ou à votre secrétaire, mésaventure qu'a éprouvée ce pauvre Philopœmen. Il avait devancé son monde au logis où on l'attendait; son hôtesse qui ne le connaissait pas, le voyant avec son assez mauvaise mine, le chargea d'aller un peu aider les servantes à puiser de l'eau ou attiser le feu pour le service de Philopœmen. A leur arrivée, les gentilshommes de sa suite, le trouvant livré à cette belle occupation, car il n'avait pas manqué d'obtempérer à l'invitation qui lui avait été faite, lui demandèrent ce qu'il faisait ainsi: «Je supporte, leur dit-il, la peine de ma laideur.»--Les autres genres de beauté s'appliquent à la femme; celle de la taille est l'unique beauté de l'homme. Chez celui qui est petit, ni un front large et bombé, ni la blancheur et la douceur des yeux, ni un nez de forme moyenne, ni une oreille et une bouche petites, ni des dents blanches et bien disposées, ni une barbe brune couleur d'écorce de châtaigne, abondante et bien également fournie, ni une chevelure relevée, ni une tête en rapport avec la taille, ni la fraîcheur du teint, ni des traits agréables, ni un corps n'exhalant aucune odeur, pas plus que des membres bien proportionnés, ne peuvent faire un bel homme.
J'ai en outre la taille forte et trapue, le visage plein sans être bouffi; mon humeur est intermédiaire entre joviale et mélancolique; j'ai le tempérament chaud et sanguin, mais sans excès, «_ce qui fait que j'ai les jambes et la poitrine velues_ (_Martial_)»; je suis dispos, ma santé est robuste, et rarement, jusque bien avant en âge, la maladie ne l'a troublée. Du moins c'est ainsi que j'ai été; car, à cette heure, où j'approche de la vieillesse, ayant, depuis longtemps déjà, dépassé quarante ans, il n'en est plus de même: «_Peu à peu les forces se perdent, la vigueur s'épuise et la décrépitude va toujours croissant_ (_Lucrèce_).» Ce que je serai désormais ne sera plus que la moitié de moi-même, ce ne sera plus moi; tous les jours, je me désagrège, je me dérobe quelque peu à moi-même: «_Les ans, dans leur cours, nous enlèvent sans cesse quelque portion de nous-mêmes_ (_Horace_).»
=Maladroit aux exercices du corps, il était cependant vigoureux et résistant quand les fatigues auxquelles il se livrait provenaient de sa seule volonté.=--Physiquement je n'avais ni adresse, ni dispositions particulières, bien que fils d'un père * très allègre et d'une souplesse qu'il conserva jusque dans son extrême vieillesse. Il ne rencontra guère d'homme l'égalant dans n'importe quel exercice du corps, comme je n'en ai pas trouvé beaucoup qui ne me dépassaient, sauf à la course où cependant j'étais encore de force au-dessous de la moyenne. En musique, aussi bien vocale qu'instrumentale, j'ai été très inepte, on n'est jamais parvenu à rien m'apprendre. A la danse, au jeu de paume, à la lutte, je me montrais plutôt faible, d'une habileté des plus ordinaires; j'étais absolument nul en natation, en escrime, en voltige et au saut. Je suis si maladroit de mes mains, que je n'arrive seulement pas à écrire de manière à pouvoir me relire; si bien que je préfère refaire mes barbouillages que de me donner la peine de les déchiffrer. Je ne lis pas beaucoup mieux que je n'écris et je sens que je fatigue ceux qui m'écoutent; sauf cela, je suis bon clerc. Incapable de plier adroitement une lettre, je n'ai non plus jamais pu tailler une plume. Je ne sais pas découper à table d'une façon convenable, pas plus que harnacher un cheval, porter un oiseau de chasse sur le poing et le lancer sur sa proie, et pas davantage me faire comprendre des chiens, des oiseaux et des chevaux.--Mes qualités corporelles sont, en somme, en parfaite concordance avec celles de mon âme; il n'y a chez moi aucune vivacité, mais seulement une vigueur générale bien caractérisée. Je résiste facilement à la peine, mais ne l'endure que si c'est moi qui me la suis imposée et si c'est pour ma propre satisfaction: «_Le plaisir que me cause le travail, m'en fait oublier la fatigue_ (_Horace_)»; sans cela, si je n'y trouve quelque plaisir, si j'y suis amené autrement que par un effet de pure et libre volonté de ma part, je ne vaux plus rien; car j'en suis là, que, sauf pour la santé et la vie, il n'est rien pour quoi je veuille me ronger les ongles ou que je veuille acheter au prix d'un effort d'esprit ou d'une contrainte: «_A ce prix-là, je ne voudrais pas tout le sable du Tage, avec l'or qu'il roule vers l'Océan_ (_Juvénal_).» Extrêmement désœuvré, absolument libre par nature et par la vie que je me suis faite, je prêterais aussi volontiers mon sang que mes efforts. J'ai une âme éprise de liberté et d'indépendance, habituée à se conduire comme il lui plaît. N'ayant eu jusqu'à présent ni chef, ni maître qui m'aient été imposés, j'ai été de l'avant autant qu'il m'a plu et à l'allure qui me convenait; cela m'a gâté, m'a rendu inutile pour le service d'autrui et a fait que je ne suis bon qu'à moi-même.
=Son état de fortune, à sa naissance, assurait son indépendance; il s'en est tenu là.=--Mais en ce qui me touche, je n'ai pas été dans l'obligation de combattre ce naturel épais, paresseux et fainéant, car dès ma naissance, je me suis trouvé dans une situation de fortune telle que j'ai pu en demeurer là (situation dont pourtant mille autres de ma connaissance auraient tiré parti pour arriver aux honneurs, s'agiter et se créer de l'inquiétude), * ce qui, joint à ma disposition d'esprit, m'a permis de ne rien rechercher et fait aussi que je n'ai rien acquis: «_L'Aquilon il est vrai n'enfle pas mes voiles, mais l'Auster ne trouble pas ma course paisible; en force, en talent, en beauté, en vertu, en naissance, en biens, je suis et des derniers de la première classe et des premiers de la dernière_ (_Horace_)»; je n'ai eu besoin que de savoir me contenter de ce que j'avais.--C'est là un état d'âme difficilement accepté en quelque condition que l'on se trouve, mais qu'en fait nous voyons se produire plus facilement encore chez ceux qui n'ont rien que chez ceux qui sont dans l'abondance; d'autant que peut-être, ainsi qu'il arrive de nos autres passions, la soif des richesses est plus excitée par leur usage que par la privation qu'on en a, et que la modération est une vertu plus rare que la patience. Moi, je n'ai eu qu'à jouir doucement des biens que, dans sa libéralité, Dieu avait mis entre mes mains. Je ne me suis livré à aucun travail ennuyeux et ne me suis guère occupé que de gérer mes propres affaires; ou, si j'en ai eu d'autres, ce n'a été que sous condition de ne m'en occuper qu'à mon heure et à ma façon; j'en étais chargé par des gens qui me connaissaient, avaient confiance en moi et ne me pressaient pas; c'est ainsi que les gens experts savent encore tirer quelque service d'un cheval rétif et poussif.
=Sa nonchalance est telle qu'il préfère ignorer les préjudices qu'il peut éprouver, que d'avoir à s'en préoccuper.=--Mon enfance elle-même a été dirigée avec douceur; il m'a été laissé une grande liberté, et toute sujétion rigoureuse m'a été épargnée. Je dois à ce régime une humeur délicate, incapable de préoccupation au point que j'aime que l'on me cache les pertes que j'éprouve et toutes choses fâcheuses qui me concernent. Dans mes dépenses, je comprends ce que me coûte à nourrir et à entretenir une nonchalance qui fait que «_le superflu échappe aux yeux du maître et profite aux voleurs_ (_Horace_)». Je préfère ne pas savoir exactement ce que j'ai, ce qui me permet d'ignorer au juste mes pertes. A défaut d'affection et de ses bons effets, je sais gré à ceux qui vivent avec moi, de me tromper en sauvant les apparences. N'ayant pas assez de fermeté pour supporter les contrariétés que je ressentirais des accidents contraires auxquels nous sommes sujets et pour n'être pas obligé à une attention constante dans la direction et le règlement de mes affaires, j'entretiens en moi, autant que je le puis, ce sentiment de m'abandonner en tout à la fortune: «mettant toutes choses au pire, et résigné à supporter ce pire avec douceur et patience»; c'est uniquement à en arriver là que je m'applique, c'est le but auquel tendent tous mes raisonnements. Si je cours un danger, je songe moins au moyen d'y échapper, que combien peu il importe que j'y échappe: si j'y restais, quel mal y aurait-il? Ne pouvant régler les événements, je me règle moi-même; je me soumets à eux, ne pouvant les soumettre à moi. Je ne m'entends guère à détourner la mauvaise fortune, à lui échapper ou à la maîtriser; je n'ai pas davantage la prudence nécessaire pour diriger et conduire les choses comme il convient à mes intérêts, et suis encore plus incapable de la patience que réclame l'attention minutieuse et fatigante indispensable pour agir ainsi. Ce qui m'est le plus pénible c'est, quand des choses m'oppressent, de demeurer en suspens, partagé entre la crainte et l'espérance.
=Toute réflexion, toute délibération lui est pénible, bien qu'une fois sa détermination prise, la résolution ne lui fasse pas défaut.=--Délibérer, voire même sur les objets les moins importants, m'est désagréable; et mon esprit souffre davantage, lorsqu'il est aux prises avec l'agitation et les secousses diverses qu'il éprouve quand il est hésitant et se consulte, qu'à se résigner et accepter un parti quel qu'il soit, quand le sort en est jeté. Les passions ont peu troublé mon sommeil, qu'agite la moindre détermination à prendre. Je fais, en pareil cas, comme sur les chemins, où, pour plus de sûreté, j'évite volontiers les côtés inclinés et glissants, pour suivre les pistes battues, si boueuses et effondrées qu'elles soient, mais d'où l'on ne peut rouler plus bas et qui sont plus sûres; de même je préfère un malheur irrémédiable dont, du premier coup, je ressens la souffrance, et après lequel je n'ai plus à me tracasser et à travailler pour essayer, sans être certain d'y arriver, de le prévenir ou de l'atténuer: «_Les maux incertains sont ceux qui me tourmentent le plus_ (_Sénèque_).»
Viennent les événements, je me conduis en homme, après m'être conduit comme un enfant dans les circonstances qui les ont amenés; l'appréhension de la chute me fait plus d'effet que le coup qui la détermine. Le jeu n'en vaut vraiment pas la chandelle; l'avare se trouve plus mal du fait de sa passion, que le pauvre; le jaloux, que celui qui est trompé; et souvent il y a moins de dommage à perdre sa vigne, qu'à plaider pour la conserver. La conduite la moins relevée est celle qui offre le plus de sécurité, c'est celle dans laquelle il est le plus facile de persévérer; vous n'y avez besoin de personne autre que vous, elle naît et se défend d'elle-même.--L'exemple suivant d'un gentilhomme que plusieurs ont connu, ne présente-t-il pas un certain caractère de philosophie? C'était un grand parleur, très moqueur, qui, dans sa jeunesse, avait été un grand viveur et avait fini par se marier à un âge avancé. Se souvenant combien les maris trompés lui avaient donné sujet d'exercer sa verve et ses moqueries, il épousa, pour se préserver de semblables railleries, une femme qu'il prit là où chacun en trouve pour son argent et fit avec elle ses conventions matrimoniales: «Bonjour, putain»; «Bonjour, cocu», étaient les salutations qu'ils échangeaient; et cet arrangement de sa part était le sujet dont il entretenait le plus souvent et ouvertement ceux qui venaient chez lui; de la sorte, il prévenait les propos moqueurs qui eussent été tenus en cachette de lui, et en arrivait à être insensible à toute allusion de ce genre.
=L'incertitude du succès l'a dégoûté de l'ambition, qu'il n'admet que chez ceux dans l'obligation de chercher fortune.=--Pour ce qui est de l'ambition, proche voisine de la présomption, ou plutôt sa fille, il eût fallu pour faire, que j'arrive à une haute position, que la fortune vint me prendre par la main; car de me mettre en peine pour une espérance incertaine, de me soumettre à toutes les obligations qui s'imposent à ceux qui, au début de leur carrière, cherchent à se mettre en relief, je n'aurais su le faire: «_Je n'achète pas à ce prix l'espérance_ (_Térence_)»; je m'attache à ce que je vois, à ce que je tiens, et ne m'éloigne guère du port: «_Une de mes rames bat les flots, l'autre les sables du rivage_ (_Properce_).» Et puis, on réussit peu à arriver à de hautes situations, sans commencer à aventurer ce que l'on possède; et je suis d'avis que si ce que l'on a suffit à vous maintenir en la condition dans laquelle on est né et où on a été élevé, c'est folie de lâcher ce que l'on tient, dans l'espoir incertain de l'augmenter. Celui auquel la fortune a refusé où élire domicile et mener une existence tranquille et reposée, est pardonnable d'aventurer ce qu'il a; en tous cas, la nécessité le porte à chercher fortune: «_Dans le malheur, il faut être téméraire_ (_Sénèque_)»; et j'excuse davantage un cadet de famille qui hasarde ce dont il a hérité, que celui auquel est échu de soutenir l'honneur de la maison et qui ne peut tomber dans le besoin que par sa faute. J'ai heureusement trouvé, grâce aux conseils de mes bons amis du temps passé, le moyen le plus court et le plus facile de me défaire des désirs de cette nature et de demeurer coi: «_Quelle condition plus douce que de jouir de la victoire, sans avoir combattu_ (_Horace_)?» me rendant du reste parfaitement compte que mes forces ne sont pas de celles qui permettent de grandes choses et me souvenant de ce mot de feu le chancelier Olivier: «Les Français ressemblent à des guenons qui vont grimpant de branche en branche jusqu'au haut des arbres, ne s'arrêtent que lorsqu'elles ont atteint la plus haute et, une fois arrivées là, montrent leur derrière: «_Il est honteux de se charger la tête d'un poids qu'on ne saurait porter, pour plier bientôt après et se dérober au fardeau_ (_Properce_).»
=Par sa dépravation, le siècle où il est né ne convenait nullement à son humeur.=--Les qualités mêmes qui sont en moi et dont je puis me flatter, sont sans utilité en ce siècle-ci; ma simplicité de mœurs eût été taxée de lâcheté et de faiblesse; ma foi et mes croyances, de scrupules et de superstition; ma franchise et ma liberté d'allure, trouvées importunes, inconsidérées et téméraires. A quelque chose malheur est bon; il est avantageux de naître dans un siècle de dépravation parce que, par comparaison avec d'autres, vous passez pour vertueux à bon marché; celui qui de nos jours n'est que parricide et sacrilège, est un homme de bien des plus honorables: «_Aujourd'hui, si ton ami ne nie pas le dépôt que tu lui as confié, s'il te rend ton vieux sac avec ta vieille monnaie intacte, c'est un prodige de bonne foi qu'il faut inscrire dans les livres toscans et reconnaître par le sacrifice d'une brebis_ (_Juvénal_).» Jamais temps et lieu n'ont été, où les princes se soient trouvés dans des circonstances plus propices pour, en pratiquant la bonté et la justice, en acquérir une récompense plus assurée et plus grande. Le premier d'entre eux qui s'avisera de rechercher la faveur et la puissance en suivant cette voie, ou je me trompe fort, ou il parviendra aisément à supplanter ses rivaux; la force et la violence peuvent beaucoup, mais ne peuvent pas toujours tout. Nous voyons les marchands, les magistrats de nos villages, les artisans aller de pair avec la noblesse sous le rapport de la vaillance et de la science militaire, soutenir des combats honorables soit individuellement, soit en commun; ils se battent, défendent les villes dans nos guerres actuelles, si bien qu'un prince, au milieu de cette foule, ne saurait se faire remarquer. Qu'il s'illustre par son humanité, son amour pour la vérité, sa loyauté, sa modération et surtout sa justice; ce sont là des qualités qui aujourd'hui sont rares, inconnues, exilées; c'est là ce que demandent uniquement les peuples dont il a à gérer les affaires, et nulles qualités plus que celles-ci ne peuvent lui gagner leur affection, parce que ce sont celles dont ils ont à retirer le plus d'avantages: «_Rien n'est si populaire que la bonté_ (_Cicéron_).»
Par cette comparaison de mes qualités et de mes mœurs avec celles de mon temps, je me fusse trouvé une personnalité grande et rare, tandis que je me fais l'effet d'être un pygmée et ne sors pas de la généralité, quand je me compare aux hommes de quelques-uns des siècles passés, où l'on voyait couramment, indépendamment des autres qualités très sérieuses qu'ils avaient, des gens modérés dans leur vengeance, indulgents pour les offenses qui leur étaient faites, religieux observateurs de leur parole, n'admettant ni la duplicité, ni une morale trop facile, et ne transigeant pas avec leur foi suivant la volonté d'autrui et les occasions; quant à moi, je laisserais plutôt les affaires publiques s'effondrer, que d'assujettir la mienne à leur service.
=On n'y connaît pas la franchise, la loyauté, et Montaigne abhorre la dissimulation.=--Pour ce qui est de cette vertu nouvelle composée d'artifice et de dissimulation qui, à cette heure, est si fort en crédit, je la hais au plus haut point; de tous les vices, je n'en connais aucun qui témoigne de tant de lâcheté et d'un cœur aussi bas. C'est d'un caractère lâche et servile d'aller déguisé et caché sous un masque, n'osant se montrer tel que l'on est, cela dispose les gens à la perfidie; dressés à n'exprimer que des sentiments qu'ils n'éprouvent pas, ils ne se font pas un cas de conscience de mettre leurs actes en contradiction avec leurs paroles. Un cœur généreux ne doit pas parler contre sa pensée, il veut qu'on puisse lire en dedans de lui-même; tout y est bon, ou au moins tout y est humain. Aristote qualifie de magnanimité le fait de haïr et d'aimer ouvertement; de juger, de parler en toute franchise; de ne pas faire cas de l'approbation ou de la désapprobation d'autrui au détriment de la vérité. Apollonius disait que «mentir est le propre des esclaves, dire la vérité celui des hommes libres»; la vérité est la première condition, la condition fondamentale de la vertu, il faut l'aimer pour elle-même. Celui qui reste dans la vérité parce qu'il s'y trouve obligé, que cela lui est utile, et qui ne craint pas de faire un mensonge quand cela n'importe à personne, n'est pas suffisamment attaché à la vérité. Mon âme, par nature, fuit le mensonge; la pensée même lui en est odieuse; j'ai honte en moi-même et éprouve un remords cuisant si parfois il m'en échappe, comme cela m'arrive quand je suis surpris et pressé de répondre à l'improviste. Il ne faut pas toujours dire tout, ce serait sottise; mais ce que l'on dit, doit être tel qu'on le pense; autrement, c'est mal.
=La fourberie finit presque toujours par avoir de mauvais résultats, il est plus nuisible qu'utile pour les princes d'y avoir recours.=--Je ne sais quel avantage on espère en dissimulant et agissant sans cesse autrement qu'on ne parle, si ce n'est de n'être pas cru, lors même qu'on dit la vérité; de la sorte on arrive bien à tromper les gens une fois ou deux, mais faire profession de dissimuler constamment sa pensée et se vanter, comme ont fait certains de nos princes, «qu'ils jetteraient leur chemise au feu, si elle pouvait soupçonner leurs véritables intentions», ce qui a été dit par Metellus Macédonicus, un homme des temps anciens; * et dire en public «que celui qui ne sait dissimuler, ne sait régner», c'est avertir ceux qui ont à traiter avec vous, que tout ce que vous leur dites est tromperie et mensonge: «_Plus un homme est fin et adroit, plus il est odieux et suspect s'il perd sa réputation d'honnêteté_ (_Cicéron_).» Ce serait une grande simplicité que de se prendre à l'air ou aux paroles de qui, de parti pris, est, comme était Tibère, toujours autre au dehors qu'il n'est au dedans. Je ne sais comment de telles gens, dont rien ne peut être pris comme argent comptant, peuvent avoir des relations avec les autres; qui est déloyal envers la vérité, l'est également envers le mensonge.
Ceux qui, de notre temps, ont considéré qu'il était du devoir d'un prince de ne se préoccuper que du bien de ses affaires qu'ils placent au-dessus du soin qu'il doit prendre de sa foi et de sa conscience, peuvent, à celui dont la fortune a amené la situation en tel point qu'il peut la fixer à jamais en manquant une seule fois à sa parole, conseiller avec quelque apparence de raison d'en agir ainsi; mais les choses ne se passent pas de la sorte: on est sujet à revenir souvent sur de pareils marchés; on a à conclure plus d'une fois la paix, à signer plus d'un traité en sa vie. L'appât du gain vous convie à un premier acte de déloyauté, et il y en a presque toujours, comme dans toute mauvaise action: sacrilèges, meurtres, rébellions, trahisons, ne s'entreprennent jamais qu'en raison du résultat qu'on en attend; mais ce premier bénéfice est la source de bien nombreux dommages et enlève au prince, par l'exemple qu'il a donné de son infidélité, toutes relations et tout moyen de négociations.--Lorsque Soliman, de la race des Ottomans, race peu scrupuleuse dans l'observation des promesses et des pactes, fit, au temps de mon enfance, opérer à son armée une descente à Otrante, Mercurin de Gratinare et les habitants de Castro furent, après la reddition de cette place, retenus prisonniers au mépris de la capitulation passée entre eux et ses gens. L'ayant su, Soliman ordonna de les relâcher, faisant observer qu'ayant en vue d'autres grandes entreprises dans la contrée, cette déloyauté, malgré l'avantage momentané qu'elle semblait présenter, le discréditerait pour l'avenir et ferait naître contre lui une défiance de nature à lui porter un préjudice considérable.
=Montaigne, ennemi de toute contrainte et de toute obligation, apportait dans ses relations avec les grands une entière liberté de langage.=--Pour ma part, je préfère être indiscret et importun que flatteur et dissimulé. J'avoue qu'il peut entrer un peu de fierté et d'opiniâtreté dans l'entière liberté et la sincérité que je conserve vis-à-vis de tous sans distinction, car il me semble que je suis parfois d'autant plus indépendant que je me trouve en présence de gens avec lesquels je devrais l'être moins; la crainte de paraître trop respectueux tend à faire que je me montre trop hardi, non par calcul mais probablement parce que je me laisse aller à ma nature. Usant avec les grands de la même liberté de langage et du même sans-gêne que dans ma maison, je sens bien que je frise souvent l'indiscrétion et l'incivilité; mais, outre que je suis ainsi fait, je n'ai l'esprit assez prompt ni pour esquiver une question imprévue et y échapper par quelque détour ni pour travestir la vérité, non plus qu'assez de mémoire pour me la rappeler après l'avoir altérée; je n'ai pas davantage assez d'assurance pour y persister, et c'est par faiblesse que je fais le brave. Il en résulte que je m'abandonne à ma naïveté et à toujours dire ce que je pense, aussi bien par tempérament que de parti pris, me reposant sur la fortune de ce qui peut s'ensuivre. Aristippe disait que «le principal fruit qu'il avait retiré de la philosophie, était de parler librement et à cœur ouvert à tout le monde».