Essais de Montaigne (self-édition) - Volume II

Part 70

Chapter 703,852 wordsPublic domain

=C'est pour réveiller notre zèle religieux que Dieu permet les troubles qui agitent l'Église.=--C'est un effet de la divine Providence de permettre que sa sainte Église soit, comme nous le voyons, en proie à tant de troubles et d'orages. Cela fait que, par contraste, les âmes pieuses s'éveillent et sortent de l'oisiveté et du sommeil où les avait plongées une si longue tranquillité. Si nous comparons les pertes résultant du nombre de ceux qui se sont dévoyés, au gain produit de ce fait que nous nous sommes retrempés, que notre zèle et nos forces se sont ravivés à l'occasion de cette lutte, je ne sais si le bénéfice n'excède pas le dommage.

Nous avons pensé resserrer les liens du mariage, en ôtant tout moyen de le rompre; mais il en est résulté que ceux créés par la volonté et l'affection se sont dénoués et relâchés, en même temps que s'est davantage rétréci le nœud de la contrainte. C'est l'opposé de ce qui s'est passé à Rome, où la liberté que chacun avait de le dissoudre, par cela seul qu'il en avait la volonté, fit qu'il demeura si longtemps en honneur et sans qu'il y fût porté atteinte. On s'appliquait d'autant plus à garder sa femme qu'on pouvait la perdre; et alors que le divorce était à la portée de tous, il se passa cinq cents ans et plus, sans que personne en usât. «_Ce qui est permis n'a plus de charme; ce qui est défendu irrite les désirs_ (_Ovide_).»

=La sévérité des supplices, loin d'empêcher les crimes, en augmente le nombre.=--Ce propos m'amène à citer cette opinion émise par un auteur ancien: «Les supplices excitent au vice plutôt qu'ils ne le refrènent; ils ne font pas qu'on s'applique à bien faire, cela est l'œuvre de la raison et du mode d'éducation; on veille seulement avec plus de soin à n'être point surpris faisant le mal.» «_Le mal qu'on croyait extirpé, gagne et s'étend plus loin_ (_Rutilius_).» J'ignore si cette assertion est exacte, mais ce que je sais par expérience, c'est que jamais les supplices n'ont changé l'état moral d'un peuple; c'est de moyens autres que dépendent l'ordre et la régularité dans les mœurs.

Les historiens grecs font mention des Argippées, tribu voisine de la Scythie, qui vivaient sans avoir besoin de verges ni de bâton pour le maintien de l'ordre; non seulement personne n'entreprenait d'aller les attaquer, mais quiconque pouvait se réfugier chez eux, y trouvait asile à cause de leur vertu et de la sainteté de leur vie, et nul n'eût osé porter la main sur lui. Les peuplades environnantes recouraient à eux pour trancher leurs différends.--Ils citent également une nation où les clôtures des jardins et des champs qu'on veut délimiter, se marquent avec un simple filet de coton qui, malgré sa fragilité, y constitue une barrière bien plus respectée et plus effective que nos fossés et nos haies: «_Les serrures attirent les voleurs: celui qui vole avec effraction, n'entre pas dans les maisons ouvertes_ (_Sénèque_).»

=Montaigne, au milieu des guerres civiles, a garanti sa maison de toute invasion en la laissant ouverte et sans défense.=--Peut-être la facilité d'y pénétrer est-elle, entre autres choses, une des causes qui ont préservé ma maison des violences de la guerre civile. Se défendre fait songer à attaquer; la défiance provoque l'offense. J'ai détourné les gens de guerre de l'idée de venir chez moi, en leur enlevant toute chance à courir et tout sujet d'acquérir de la gloire, ce qui d'habitude, à leurs yeux, justifie et excuse tous les excès. Ce qui demande du courage étant toujours tenu pour honorable dans les temps où la justice n'existe plus, j'ai fait en sorte que l'envahissement de ma maison soit un acte de lâcheté et de trahison. Elle n'est fermée pour personne qui vient y frapper; il n'y a pour toute mesure de précaution qu'un portier, dressé aux usages et cérémonies des temps passés et qui ne sert pas tant à défendre la porte qu'à rendre l'accueil plus décent et plus avenant; je n'ai d'autre garde et sentinelle que les astres. Un gentilhomme a tort de sembler vouloir être en mesure de faire résistance, si elle n'est * parfaitement organisée. Qui est accessible d'un côté, l'est de toutes parts; nos pères n'eurent jamais l'idée de construire des places frontières. Les moyens de se rendre maître de nos maisons, même sans armée, ni canon, deviennent de jour en jour plus puissants et hors de proportion avec les progrès des moyens de défense; c'est surtout l'idée d'envahir qui hante les esprits, elle intéresse tout le monde; la défense à y opposer n'intéresse que les riches.--Ma maison présente assez de résistance pour l'époque à laquelle elle a été construite; je n'y ai rien ajouté sous ce rapport et craindrais, si je la fortifiais davantage, que cela ne tourne contre moi; sans compter que lorsque les temps redeviendront tranquilles, nous serons contraints de les démanteler. Dans de semblables demeures, il est dangereux de ne pouvoir s'y maintenir, et on n'est pas sûr de le pouvoir parce que, dans les guerres intestines, votre valet peut être du parti opposé au vôtre; et, lorsque c'est la religion qui en est le prétexte, les parents eux-mêmes, et non sans que cela ne paraisse justifié, deviennent suspects. Le trésor public ne peut entretenir des garnisons chez chacun, il n'y suffirait pas; nous ne pouvons le faire sans nous ruiner, ou ruiner le peuple, ce qui, à plus d'inconvénients, joint d'être plus injuste encore. Que sans me défendre, je sois envahi, je ne m'en trouverai guère plus mal. Si au contraire vous vous défendez, vous vous perdez; vos amis eux-mêmes, au lieu de vous plaindre, s'amusent à critiquer votre négligence à pourvoir à votre sûreté, et l'ignorance ou la nonchalance que vous apportez à ce qui est du ressort de votre profession. De ce que tant de maisons, dont la résistance était préparée, ont été perdues alors que la mienne est encore debout, je suis porté à croire que ce sont les velléités de résistance mêmes qui ont causé leur perte; elles ont donné l'idée de les attaquer et justifié l'assaillant à ses propres yeux; tout préparatif de défense marque qu'on est disposé à combattre. On peut se jeter chez moi si telle est la volonté de Dieu; mais, quoi qu'il arrive, je n'y appellerai personne; ce m'est un lieu de retraite où je me repose des guerres; c'est un coin que j'essaie de soustraire à la tempête qui règne partout, comme je fais en mon âme d'un autre petit coin. La guerre qui nous désole peut changer de forme, s'étendre, de nouveaux partis se constituer, pour moi, je ne bouge pas. De tant de maisons fortifiées, moi seul, que je sache, de ma condition * en France, m'en suis remis simplement au ciel du soin de protéger la mienne, et n'en ai jamais ôté pour les mettre en lieu sûr, ni argenterie, ni titres, ni tapisseries, ne voulant ni craindre, ni me sauver à demi. Si une entière confiance dans la Providence me vaut la faveur divine, elle se continuera jusqu'à la fin; sinon, j'ai été préservé pendant assez de temps, pour que déjà ce soit un fait digne de remarque et à noter, car voilà bien trente ans que cela dure.

CHAPITRE XVI.

_De la gloire._

=A Dieu seul appartiennent gloire et honneur; l'homme manque de tant d'autres choses autrement nécessaires, qu'il est bien puéril à lui de rechercher celle-ci.=--En tout, il y a le nom et la chose. Le nom est un mot qui marque et signifie la chose; il n'en fait pas partie et ne s'y incorpore pas, c'est un accessoire qui lui est étranger et demeure en dehors d'elle.

Dieu qui, par lui-même, a tout et chez lequel tout atteint le comble de la perfection, ne peut personnellement grandir en puissance, ni croître en dignité; mais son nom peut recevoir augmentation et accroissement du fait des bénédictions et des louanges que nous donnons à celles de ses œuvres qui se manifestent à nous. Nos louanges qui ne peuvent le pénétrer et devenir partie intégrante de lui-même, d'autant que nul bien de notre part ne peut ajouter à ce qu'il est, nous les attribuons à son nom qui, en dehors de lui, est ce qui le touche de plus près.--A Dieu seul appartiennent gloire et honneur; aussi rien n'est si déraisonnable que de les revendiquer pour nous; nous sommes par nous-mêmes si pauvres, si nécessiteux, nous sommes d'essence si imparfaite, nous avons tellement besoin de travailler continuellement à nous améliorer, que ce doit être de notre part une attention constante. Absolument creux et vides, ce n'est pas de vent et de mots que nous devons nous remplir; nous avons besoin pour nous fortifier d'aliments plus substantiels et plus solides; un homme affamé serait bien simple s'il cherchait à se procurer un beau vêtement plutôt qu'un bon repas; c'est toujours au plus pressé qu'il faut courir: «_Gloire à Dieu dans les cieux et paix aux hommes sur la terre_ (_Évangile selon S. Luc_)», comme nous disons dans nos prières habituelles. Nous avons pénurie de beauté, de santé, de sagesse, de vertu et autres qualités essentielles; il nous faut d'abord rechercher ces choses de première nécessité, avant de songer à nous procurer ce qui ne nous pare qu'extérieurement.--Mais ce sont là des questions que la théologie traite plus amplement et avec plus de compétence que moi qui n'y entends guère.

=Plusieurs philosophes ont prôné le mépris de la gloire; elle n'est à rechercher que lorsque d'autres avantages plus réels l'accompagnent.=--Chrysippe et Diogène ont été les premiers et les plus fermes à afficher le mépris de la gloire. Ils disaient que, de toutes les voluptés, il n'y en a pas de plus dangereuse, ni qui soit plus à fuir que celle qui nous vient de l'approbation d'autrui. Et, en effet, les cas abondent où ses trahisons ont causé de grands dommages: rien n'empoisonne tant les princes que la flatterie, il n'est rien par quoi les méchants en imposent davantage à leur entourage; combler les femmes de louanges, les leur répéter sans cesse, est le moyen le plus propre et le plus ordinaire pour triompher de leur chasteté; c'est le principal mode de séduction qu'emploient les Sirènes pour tromper Ulysse: «Viens à nous, viens, Ulysse, toi si digne d'être loué, toi dont la Grèce s'honore le plus (Homère).» Ces philosophes disaient que toute la gloire du monde ne vaut pas qu'un homme, qui a du jugement, étende seulement le petit doigt pour l'acquérir: «_Qu'est-ce que la gloire, si grande qu'elle soit, si elle n'est que de la gloire_ (_Juvénal_)?» Je dis pour l'acquérir elle toute seule, car souvent elle entraîne à sa suite des avantages qui peuvent la rendre désirable; elle nous vaut de la bienveillance, elle fait que nous sommes moins exposés aux injures et aux offenses d'autrui et autres choses semblables.

=C'était là un des principaux dogmes d'Épicure, qui pourtant à son heure dernière n'a pas été, lui aussi, sans se préoccuper de sa réputation.=--C'était aussi un des principaux dogmes d'Épicure, ce précepte de son école: «Cache ta vie», qui défend de s'embarrasser des charges et de la gestion des affaires publiques; il suppose nécessairement qu'au préalable on méprise la gloire qui est l'approbation que le monde donne à celles de nos actions que nous mettons en évidence. Nous ordonner de cacher notre vie, de ne nous occuper que de nous-mêmes et ne pas vouloir que les autres soient initiés à ce que nous faisons, c'est vouloir encore moins qu'ils nous honorent et nous glorifient. Aussi Épicure conseille-t-il à Idoménée de ne pas régler ses actions sur l'opinion ou la réputation qui peuvent communément avoir cours, à moins que ce ne soit nécessaire pour éviter les autres inconvénients qui parfois résulteraient pour lui du mépris que les hommes pourraient lui témoigner.

Ces recommandations sont, à mon avis, parfaitement vraies et raisonnables; mais nous sommes, je ne sais comment, deux êtres en un seul; ce qui fait qu'à une même chose nous croyons et nous ne croyons pas et que nous ne pouvons nous défaire de ce que nous condamnons. Reportons-nous, en effet, aux dernières paroles d'Épicure, prononcées au moment de sa mort; elles sont grandes, dignes d'un philosophe tel que lui; elles portent cependant trace du souci qu'il a de la réputation qui demeurera attachée à son nom et de cette disposition d'esprit, objet de ses critiques dans les préceptes qu'il a émis. Voici une lettre dictée par lui, peu avant son dernier soupir:

«Épicure à Hermachus, salut.--J'ai écrit ceci, ce jour, le dernier de ma vie, jour heureux bien que je souffre de la vessie et des intestins, au point qu'on ne saurait souffrir davantage; mais ma souffrance est compensée par le plaisir qu'apporte à mon âme le souvenir des idées que j'ai innovées et des plaidoyers que j'ai produits à leur sujet. Toi, prends sous ta protection les enfants de Métrodore; je compte, à cet égard, sur l'affection que, dès ton enfance, tu as eue pour moi et pour la philosophie.»

Voilà sa lettre. Ce qui me donne à croire que ce plaisir qu'il dit ressentir, en son âme, des idées qu'il a innovées, s'applique quelque peu à la réputation qu'il espérait en acquérir après sa mort, ce sont ses dispositions testamentaires, par lesquelles il veut qu' «Aminomaque et Timocrate, ses héritiers, fournissent chaque année, au mois de janvier, pour la célébration de l'anniversaire de sa naissance, la somme qu'Hermachus leur fixera; et aussi, celle nécessaire à la dépense pour, le vingtième jour de chaque lune, traiter les philosophes, ses amis particuliers, qui se réuniraient en l'honneur de sa mémoire et de celle de Métrodore.

=Selon d'autres philosophes la gloire est désirable pour elle-même; erreur de ceux qui n'apprécient dans la vertu que la gloire qui l'accompagne.=--Carnéade a été le chef de ceux d'opinion contraire. Il a posé que la gloire est désirable pour elle-même, tout comme nous portons affection à ceux de nos enfants qui peuvent naître après notre mort, bien que nous ne devions ni les connaître, ni en jouir. Cette opinion a été naturellement la plus communément adoptée, comme il arrive pour celles qui répondent davantage à ce que nous sommes enclins à préférer. Aristote assigne à la gloire le premier rang parmi les biens qui nous viennent en dehors de nous, et recommande d'éviter comme deux extrêmes également critiquables, l'exagération à la rechercher et celle à la fuir.--Je crois que, si nous avions ce que Cicéron a écrit à ce sujet, nous en verrions de belles; car il fut possédé de cette passion au point que s'il eût osé, il aurait, je crois, volontiers donné dans cet excès où d'autres sont tombés, tenant que la vertu elle-même n'est désirable que pour l'honneur que toujours elle entraîne à sa suite: «_La vertu cachée ne diffère guère de l'obscure oisiveté_ (_Horace_)», ce qui est une manière de voir tellement fausse, que j'éprouve du dépit qu'elle ait jamais pu entrer dans l'esprit d'un homme qui a eu l'honneur de compter parmi les philosophes.

=S'il en était ainsi, il ne faudrait jamais faire de belles actions que lorsqu'on est remarqué.=--Si cela était vrai, il ne faudrait donc être vertueux qu'en public; et nous n'aurions que faire de diriger et de maintenir dans la voie droite les mouvements de notre âme, qui est le véritable siège de la vertu, quand ces mouvements ne doivent pas arriver à la connaissance d'autrui. N'importe-t-il donc, quand nous faisons le mal, que de le faire avec adresse et de telle sorte qu'il soit ignoré?--«Si tu t'aperçois, dit Carnéade, qu'un serpent est caché là où, sans s'en apercevoir, va s'asseoir quelqu'un de la mort duquel tu espères profiter, ce serait une mauvaise action de ne pas l'avertir, surtout si ce que tu fais ne doit être connu que de toi». Si nous ne puisons pas en nous-mêmes l'obligation de bien faire, si l'impunité est réputée justice, à combien de méchancetés, chaque jour, ne nous laisserons-nous pas entraîner?--En rendant fidèlement à C. Plotius les valeurs que celui-ci, sans que personne en eût connaissance, lui avait confiées en dépôt, agissant en cela comme souvent je l'ai fait moi-même, Sextus Peduceus n'a pas tant accompli une chose que j'estime méritoire, qu'il n'en eût commis une que je trouverais exécrable, s'il * eût agi autrement.--Il est bon et utile de rappeler, dans les temps où nous vivons, que Cicéron reprochait à P. Sextilius Rufus d'avoir recueilli un héritage que sa conscience lui interdisait d'accepter, non que ce fût contraire à la loi, mais bien qu'il eût la légalité pour lui. Il ne se montre pas moins sévère vis-à-vis de M. Crassus et de Q. Hortensius qui, en raison de leur autorité et de l'influence dont ils disposaient, avaient été compris pour de certaines sommes dans une succession que, par un faux testament, un étranger avait captée et sur lequel il les avait inscrits pour, par eux, être assuré d'en arriver à ses fins. Se contentant tous deux de n'avoir pas participé au faux qui avait été commis, ils n'avaient pas refusé les bénéfices qui en résultaient pour eux, s'estimant suffisamment couverts parce que, du fait des lois, ils étaient à l'abri des accusations et des témoignages qui pouvaient être portés contre eux: «_Ils eussent dû se souvenir qu'ils avaient Dieu pour témoin, j'entends par là leur conscience_ (_Cicéron_).»

=La vertu serait chose bien frivole si elle tirait sa recommandation de la gloire.=--La vertu est chose bien vaine et bien frivole, si c'est à la gloire qu'elle demande sa récompense; il ne vaudrait pas la peine, dans ce cas, de lui attribuer un rang à part et de faire une distinction entre elle et la fortune, car qu'y a-t-il de plus fortuit que la réputation? «_La fortune étend sa domination sur toutes choses; elle élève les uns, abaisse les autres, moins selon leur mérite que selon son caprice_ (_Salluste_).» Faire que nos actions soient vues et connues, c'est uniquement le fait de la fortune; c'est le sort qui nous départit la gloire, au gré de sa fantaisie. Je l'ai vue fort souvent devancer le mérite, et souvent aussi l'excéder, parfois de beaucoup. Celui qui le premier eut l'idée de trouver une ressemblance entre l'ombre et la gloire, réussit au delà de ce qu'il pensait: ce sont deux choses vaines au plus haut point; comme l'ombre, la gloire nous précède parfois, et quelquefois dépasse considérablement notre taille en longueur.--Ceux qui enseignent à la noblesse à ne rechercher dans la vaillance que la gloire, «_comme si une action n'était vertueuse que si elle devient célèbre_ (_Cicéron_)», à quoi arrivent-ils, sinon à lui inculquer de ne jamais s'exposer si on ne vous voit et d'avoir bien soin qu'il y ait des témoins à même de raconter vos prouesses, quand vous agissez là où il y a mille occasions de bien faire, mais où, faute de cette précaution, on n'aurait aucune chance d'être remarqué.--Combien de belles actions s'accomplissent dans le cours d'une bataille! Quiconque s'amuse à observer les autres dans une pareille mêlée, ne fait guère de besogne et produit contre lui-même les témoignages qu'il rend sur la façon dont se comportent ses compagnons d'armes: «_Une âme vraiment grande, place l'honneur, qui est le principal but de notre nature, dans les actions vertueuses et non dans la gloire_ (_Cicéron_).»--Toute celle à laquelle j'aspire, c'est d'avoir vécu tranquille, non comme le comprennent Métrodore, Arcésilas ou Aristippe, mais à ma manière. Puisque la philosophie a été impuissante à trouver une voie qui mène au repos de l'âme et qui convienne à tous, que chacun, de son côté, cherche à y atteindre.

=C'est le hasard qui donne la gloire; aussi, que de belles actions sont demeurées inconnues!=--A quoi César et Alexandre doivent-ils leur immense renommée, sinon à la fortune? Sur combien d'hommes a-t-elle fait le silence, lorsqu'ils commençaient à prendre leur essor; combien, dont nous ignorons qu'ils ont existé, et qui, cependant, ont déployé le même courage que ces deux héros, mais que leur mauvais sort a arrêtés court au début même de leurs entreprises? Il ne me souvient pas avoir lu qu'au travers des si nombreux et si grands dangers qu'il a courus, César ait jamais été blessé, et mille sont morts en affrontant des périls moindres que le moindre de ceux dans lesquels il s'est trouvé.--Pour une belle action qui profite à son auteur, une infinité passent inaperçues, parce que personne ne se trouve là pour en porter témoignage; on n'est pas toujours sur le sommet d'une brèche ou à la tête d'une armée, en vue de son général, comme si on était sur une estrade; on peut être surpris entre une haie et un fossé; selon les nécessités du moment, être obligé de s'escrimer contre un poulailler, de déloger d'une grange quatre chétifs arquebusiers; parfois, étant détaché de sa troupe, se trouver dans l'obligation d'agir isolément. Et même, pour peu qu'on y prête attention, on remarquera, je crois, que, de fait, les opérations qui mettent le moins en relief sont celles qui présentent le plus de danger; et que, dans les guerres de notre époque, il s'est perdu plus de braves dans des échauffourées de peu d'importance et à se disputer la possession de quelque bicoque, que dans des actions mémorables faisant honneur à ceux qui y ont pris part.

=La vertu est à rechercher pour elle-même, indépendamment de l'approbation des hommes.=--Celui qui tient sa mort pour mal employée, s'il ne succombe en se signalant, au lieu de s'illustrer, ternit de lui-même sa vie, lorsqu'il laisse échapper les occasions de courir la chance pour une cause juste, car ce qui est juste vous vaut toujours assez d'illustration, le témoignage de sa conscience étant pour chacun une gloire suffisante: «_Notre gloire, c'est le témoignage de notre conscience_ (_saint Paul_).» Celui qui n'est homme de bien que parce qu'on le saura et parce qu'on l'en estimera davantage quand ce sera su, qui ne veut bien faire qu'à condition que sa vertu vienne à la connaissance des hommes, n'est pas quelqu'un dont on puisse obtenir beaucoup de service. «_Je crois que le reste de cet hiver, Roland fit des choses dignes de mémoire; mais elles ont été si secrètes jusqu'ici, que ce n'est pas ma faute si je ne les raconte pas, car Roland a toujours été plus prompt à faire de belles actions qu'à les publier, et jamais ses exploits n'ont été divulgués que lorsqu'ils ont eu des témoins_ (_Arioste_).»--Il faut aller à la guerre par devoir et n'en attendre que cette récompense qui ne saurait faire défaut à toute belle action, si cachée qu'elle soit, qu'obtiennent même les pensées vertueuses et qui consiste dans le contentement, qu'une bonne conscience ressent en elle-même, de bien faire. Il faut être vaillant pour soi-même et pour l'avantage qu'il y a à être doué d'un courage reposant sur une base ferme et assurée, le mettant à même de défier les assauts de la fortune: «_La vertu véritable brille d'un éclat sans mélange; elle ignore les refus honteux, elle ne prend ni ne quitte les faisceaux consulaires au gré d'un peuple volage_ (_Horace_).»--Ce n'est pas pour faire étalage que notre âme doit remplir son rôle; c'est pour nous et en nous, où nul ne la voit que nous. Là, elle nous couvre contre la crainte de la mort, contre la douleur et même contre la honte; elle nous donne de la fermeté si nous venons à perdre nos enfants, nos amis et nos biens; et, lorsque le cas se présente, elle nous fait affronter les hasards de la guerre: «_Non pour quelque récompense, mais pour la satisfaction attachée à la vertu_ (_Cicéron_).» C'est là un profit autrement grand, autrement digne d'être souhaité et espéré que l'honneur et la gloire, qui ne sont autre chose qu'une appréciation favorable qu'on porte sur nous.