Essais de Montaigne (self-édition) - Volume II

Part 7

Chapter 73,280 wordsPublic domain

Pour reuenir à mon propos, ie me compassionne fort tendrement des afflictions d'autruy, et pleurerois aisément par compagnie, si pour occasion que ce soit, ie sçauois pleurer. Il n'est rien qui tente mes larmes que les larmes: non vrayes seulement, mais comment que ce soit, ou feintes, ou peintes. Les morts ie ne les plains guere, et les enuierois plustost; mais ie plains bien fort les mourans. Les Sauuages ne m'offensent pas tant, de rostir et manger les corps des trespassez, que ceux qui les tourmentent et persecutent viuans. Les executions mesme de la iustice, pour raisonnables qu'elles soient, ie ne les puis voir d'vne veuë ferme. Quelqu'vn ayant à tesmoigner la clemence de Iulius Cæsar: Il estoit, dit-il, doux en ses vengeances: ayant forcé les pyrates de se rendre à luy, qui l'auoient auparauant pris prisonnier et mis à rançon; d'autant qu'il les auoit menassez de les faire mettre en croix, il les y condamna; mais ce fut apres les auoir faict estrangler. Philomon son secretaire, qui l'auoit voulu empoisonner, il ne le punit pas plus aigrement que d'vne mort simple. Sans dire qui est cet autheur Latin, qui ose alleguer pour tesmoignage de clemence, de seulement tuer ceux, desquels on a esté offencé, il est aisé à deuiner qu'il est frappé des vilains et horribles exemples de cruauté, que les tyrans Romains mirent en vsage. Quant à moy, en la iustice mesme, tout ce qui est au delà de la mort simple, me semble pure cruauté. Et notamment à nous, qui deurions auoir respect d'en enuoyer les ames en bon estat; ce qui ne se peut, les ayant agitées et desesperées par tourmens insupportables. Ces iours passés, vn soldat prisonnier, ayant apperceu d'vne tour où il estoit, que le peuple s'assembloit en la place, et que des charpantiers y dressoient leurs ouurages, creut que c'estoit pour luy: et entré en la resolution de se tuer, ne trouua qui l'y peust secourir, qu'vn vieux clou de charrette, rouillé, que la Fortune luy offrit. Dequoy il se donna premierement deux grands coups autour de la gorge: mais voyant que ce auoit esté sans effect: bien tost apres, il s'en donna vn tiers, dans le ventre, où il laissa le clou fiché. Le premier de ses gardes, qui entra où il estoit, le trouua en cet estat, viuant encores: mais couché et tout affoibly de ses coups. Pour emploier le temps auant qu'il deffaillist, on se hasta de luy prononcer sa sentence. Laquelle ouïe, et qu'il n'estoit condamné qu'à auoir la teste tranchée, il sembla reprendre vn nouueau courage: accepta du vin, qu'il auoit refusé: remercia ses iuges de la douceur inesperée de leur condemnation. Qu'il auoit prins party, d'appeller la mort, pour la crainte d'vne mort plus aspre et insupportable: ayant conceu opinion par les apprests qu'il auoit veu faire en la place, qu'on le vousist tourmenter de quelque horrible supplice: et sembla estre deliuré de la mort, pour l'auoir changée. Ie conseillerois que ces exemples de rigueur, par le moyen desquels on veut tenir le peuple en office, s'exerçassent contre les corps des criminels. Car de les voir priuer de sepulture, de les voir bouillir, et mettre à quartiers, cela toucheroit quasi autant le vulgaire, que les peines, qu'on fait souffrir aux viuans; quoy que par effect, ce soit peu ou rien, comme Dieu dit, _Qui corpus occidunt, et postea non habent quod faciant_. Et les poëtes font singulierement valoir l'horreur de cette peinture, et au dessus de la mort,

_Heu! reliquias semiassi regis, denudatis ossibus, Per terram sanie delibutas fœdè diuexarier._

Ie me rencontray vn iour à Rome, sur le point qu'on deffaisoit Catena, vn voleur insigne: on l'estrangla sans aucune emotion de l'assistance, mais quand on vint à le mettre à quartiers, le bourreau ne donnoit coup, que le peuple ne suiuist d'vne voix pleintiue, et d'vne exclamation, comme si chacun eust presté son sentiment à cette charongne. Il faut exercer ces inhumains excez contre l'escorce, non contre le vif. Ainsin amollit, en cas aucunement pareil, Artaxerxes, l'aspreté des loix anciennes de Perse; ordonnant que les Seigneurs qui auoyent failly en leur estat, au lieu qu'on les souloit foüetter, fussent despouillés, et leurs vestemens foüettez pour eux; et au lieu qu'on leur souloit arracher les cheueux, qu'on leur ostast leur hault chappeau seulement. Les Ægyptiens si deuotieux, estimoyent bien satisfaire à la iustice diuine, luy sacrifians des pourceaux en figure, et representez. Inuention hardie, de vouloir payer en peinture et en ombrage Dieu, substance si essentielle. Ie vy en vne saison en laquelle nous abondons en exemples incroyables de ce vice, par la licence de noz guerres ciuiles: et ne voit on rien aux histoires anciennes, de plus extreme,que ce que nous en essayons tous les iours. Mais cela ne m'y a nullement appriuoisé. A peine me pouuoy-ie persuader, auant que ie l'eusse veu, qu'il se fust trouué des ames si farouches, qui pour le seul plaisir du meurtre, le voulussent commettre; hacher et destrancher les membres d'autruy; aiguiser leur esprit à inuenter des tourmens inusitez, et des morts nouuelles, sans inimitié, sans proufit, et pour cette seule fin, de iouir du plaisant spectacle, des gestes, et mouuemens pitoyables, des gemissemens, et voix lamentables, d'vn homme mourant en angoisse. Car voyla l'extreme poinct, où la cruauté puisse atteindre. _Vt homo hominem, non iratus, non timens, tantum spectaturus occidat._ De moy, ie n'ay pas sçeu voir seulement sans desplaisir, poursuiure et tuer vne beste innocente, qui est sans deffence, et de qui nous ne receuons aucune offence. Et comme il aduient communement que le cerf se sentant hors d'haleine et de force, n'ayant plus autre remede, se reiette et rend à nous mesmes qui le poursuiuons, nous demandant mercy par ses larmes,

_quæstuque cruentus, Atque imploranti similis,_

ce m'a tousiours semblé vn spectacle tres-deplaisant. Ie ne prens guere beste en vie, à qui ie ne redonne les champs. Pythagoras les achetoit des pescheurs et des oyseleurs, pour en faire autant.

_Primóque à cæde ferarum Incaluisse puto maculatum sanguine ferrum._

Les naturels sanguinaires à l'endroit des bestes, tesmoignent vne propension naturelle à la cruauté. Apres qu'on se fut appriuoisé à Rome aux spectacles des meurtres des animaux, on vint aux hommes et aux gladiateurs. Nature a, ce crains-ie, elle mesme attaché à l'homme quelque instinct à l'inhumanité. Nul ne prent son esbat à voir des bestes s'entreiouer et caresser; et nul ne faut de le prendre à les voir s'entredeschirer et desmembrer. Et afin qu'on ne se moque de cette sympathie que i'ay auec elles, la theologie mesme nous ordonne quelque faueur en leur endroit. Et considerant, qu'vn mesme maistre nous a logez en ce palais pour son seruice, et qu'elles sont, comme nous, de sa famille; elle a raison de nous enjoindre quelque respect et affection enuers elles. Pythagoras emprunta la metempsychose, des Ægyptiens, mais depuis elle a esté receuë par plusieurs nations, et notamment par nos Druides:

_Morte carent animæ; sempérque priore relicta Sede, nouis domibus viuunt, habitántque receptæ._

La religion de noz anciens Gaulois, portoit que les ames estans eternelles, ne cessoyent de se remuer et changer de place d'vn corps à vn autre: meslant en outre à cette fantasie, quelque consideration de la iustice diuine. Car selon les desportemens de l'ame, pendant qu'elle auoit esté chez Alexandre, ils disoient que Dieu luy ordonnoit vn autre corps à habiter, plus ou moins penible, et rapportant à sa condition:

_Muta ferarum Cogit vincla pati: truculentos ingerit vrsis, Prædonésque lupis, fallaces vulpibus addit.

Atque vbi per varios annos, per mille figuras Egit, Lethæo purgatos flumine, tandem Rursus ad humanæ reuocat primordia formæ._

Si elle auoit esté vaillante, la logeoient au corps d'vn lyon; si voluptueuse, en celuy d'vn pourceau; si lasche, en celuy d'vn cerf ou d'vn lieure; si malitieuse, en celuy d'vn renard; ainsi du reste; iusques à ce que purifiée par ce chastiement, elle reprenoit le corps de quelque autre homme;

_Ipse ego, nam memini, Troiani tempore belli, Panthoïdes Euphorbus eram._

Quant à ce cousinage là d'entre nous et les bestes, ie n'en fay pas grande recepte: ny de ce aussi que plusieurs nations, et notamment des plus anciennes et plus nobles, ont non seulement receu des bestes à leur société et compagnie, mais leur ont donné vn rang bien loing au dessus d'eux; les estimans tantost familieres, et fauories de leurs Dieux, et les ayans en respect et reuerence plus qu'humaine; et d'autres ne recognoissans autre Dieu, ny autre diuinité qu'elles. _Belluæ à barbaris propter beneficium consecratæ_:

_Crocodilon adorat Pars hæc, illa pauet saturam serpentibus ibin, Effigies sacri hic nitet aurea cercopitheci; hic piscem fluminis, illic Oppida tota canem venerantur._

Et l'interpretation mesme que Plutarque donne à cet erreur, qui est tresbien prise, leur est encores honorable. Car il dit, que ce n'estoit le chat, ou le bœuf, pour exemple, que les Ægyptiens adoroyent; mais qu'ils adoroyent en ces bestes là, quelque image des facultez diuines. En cette-cy la patience et l'vtilité: en cette-là, la viuacité, ou comme noz voisins les Bourguignons auec toute l'Allemaigne, l'impatience de se voir enfermez: par où ils representoyent la liberté, qu'ils aymoient et adoroient au delà de toute autre faculté diuine, et ainsi des autres. Mais quand ie rencontre parmy les opinions plus moderées, les discours qui essayent à montrer la prochaine ressemblance de nous aux animaux: et combien ils ont de part à nos plus grands priuileges; et auec combien de vray-semblance on nous les apparie; certes i'en rabats beaucoup de nostre presomption, et me demets volontiers de cette royauté imaginaire, qu'on nous donne sur les autres creatures. Quand tout cela en seroit à dire, si y a-il vn certain respect, qui nous attache, et vn general deuoir d'humanité, non aux bestes seulement, qui ont vie et sentiment, mais aux arbres mesmes et aux plantes. Nous deuons la iustice aux hommes, et la grace et la benignité aux autres creatures, qui en peuuent estre capables. Il y a quelque commerce entre elles et nous, et quelque obligation mutuelle. Ie ne crains point à dire la tendresse de ma nature si puerile, que ie ne puis pas bien refuser à mon chien la feste, qu'il m'offre hors de saison, ou qu'il me demande. Les Turcs ont des aumosnes et des hospitaux pour les bestes: les Romains auoient vn soing public de la nourriture des oyes, par la vigilance desquelles leur Capitole auoit esté sauué: les Atheniens ordonnerent que les mules et mulets, qui auoyent seruy au bastiment du temple appellé Hecatompedon, fussent libres, et qu'on les laissast paistre par tout sans empeschement. Les Agrigentins auoyent en vsage commun, d'enterrer serieusement les bestes, qu'ils auoient eu cheres: comme les cheuaux de quelque rare merite, les chiens et les oyseaux vtiles: ou mesme qui auoyent seruy de passe-temps à leurs enfans. Et la magnificence, qui leur estoit ordinaire en toutes autres choses, paroissoit aussi singulierement, à la sumptuosité et nombre des monuments esleuez à cette fin: qui ont duré en parade, plusieurs siecles depuis. Les Ægyptiens enterroyent les loups, les ours, les crocodiles, les chiens, et les chats, en lieux sacrés: embausmoyent leurs corps, et portoyent le deuil à leurs trespas. Cimon fit vne sepulture honorable aux iuments, auec lesquelles il auoit gaigné par trois fois le prix de la course aux ieux Olympiques. L'ancien Xanthippus fit enterrer son chien sur vn chef, en la coste de la mer, qui en a depuis retenu le nom. Et Plutarque faisoit, dit-il, conscience, de vendre et enuoyer à la boucherie, pour vn leger profit, vn bœuf qui l'auoit long temps seruy.

CHAPITRE XII.

_Apologie de Raimond de Sebonde._

C'EST à la verité vne tres-vtile et grande partie que la science: ceux qui la mesprisent tesmoignent assez leur bestise: mais ie n'estime pas pourtant sa valeur iusques à cette mesure extreme qu'aucuns luy attribuent. Comme Herillus le philosophe, qui logeoit en elle le souuerain bien, et tenoit qu'il fust en elle de nous rendre sages et contens: ce que ie ne croy pas: ny ce que d'autres ont dict, que la science est mere de toute vertu, et que tout vice est produit par l'ignorance. Si cela est vray, il est subiect à vne longue interpretation. Ma maison a esté dés long temps ouuerte aux gens de sçauoir, et en est fort cogneuë; car mon pere qui l'a commandée cinquante ans, et plus, eschauffé de cette ardeur nouuelle, dequoy le Roy François premier embrassa les lettres et les mit en credit, rechercha auec grand soin et despence l'accointance des hommes doctes, les receuant chez luy, comme personnes sainctes, et ayans quelque particuliere inspiration de sagesse diuine, recueillant leurs sentences, et leurs discours comme des oracles, et auec d'autant plus de reuerence, et de religion, qu'il auoit moins de loy d'en iuger: car il n'auoit aucune cognoissance des lettres, non plus que ses predecesseurs. Moy ie les ayme bien, mais ie ne les adore pas. Entre autres, Pierre Bunel, homme de grande reputation de sçauoir en son temps, ayant arresté quelques iours à Montaigne en la compagnie de mon pere, auec d'autres hommes de sa sorte, luy fit present au desloger d'vn liure qui s'intitule _Theologia naturalis; siue Liber creaturarum, magistri Raimondi de Sebonde_. Et par ce que la langue Italienne et Espagnolle estoient familieres à mon pere, et que ce liure est basty d'vn Espagnol barragouiné en terminaisons Latines, il esperoit qu'auec bien peu d'ayde, il en pourroit faire son profit, et le luy recommanda, comme liure tres-vtile et propre à la saison, en laquelle il le luy donna: ce fut lors que les nouuelletez de Luther commençoient d'entrer en credit, et esbranler en beaucoup de lieux nostre ancienne creance. En quoy il auoit vn tresbon aduis; preuoyant bien par discours de raison, que ce commencement de maladie declineroit aisément en vn execrable atheisme. Car le vulgaire n'ayant pas la faculté de iuger des choses par elles mesmes, se laissant emporter à la Fortune et aux apparences, apres qu'on luy a mis en main la hardiesse de mespriser et contreroller les opinions qu'il auoit euës en extreme reuerence, comme sont celles où il va de son salut, et qu'on a mis aucuns articles de sa religion en doubte et à la balance, il iette tantost apres aisément en pareille incertitude toutes les autres pieces de sa creance, qui n'auoient pas chez luy plus d'authorité ny de fondement, que celles qu'on luy a esbranlées: et secoue comme vn ioug tyrannique toutes les impressions, qu'il auoit receues par l'authorité des loix, ou reuerence de l'ancien vsage,

_Nam cupidè conculcatur nimis antè metutum;_

entreprenant deslors en auant, de ne receuoir rien, à quoy il n'ait interposé son decret, et presté particulier consentement. Or quelques iours auant sa mort, mon pere ayant de fortune rencontré ce liure soubs vn tas d'autres papiers abandonnez, me commanda de le luy mettre en François. Il faict bon traduire les autheurs, comme celuy-là, où il n'y a guere que la matiere à representer: mais ceux qui ont donné beaucoup à la grace, et à l'elegance du langage, ils sont dangereux à entreprendre, nommément pour les rapporter à vn idiome plus foible. C'estoit vne occupation bien estrange et nouuelle pour moy: mais estant de fortune pour lors de loisir, et ne pouuant rien refuser au commandement du meilleur pere qui fut onques, i'en vins à bout, comme ie peuz: à quoy il print vn singulier plaisir, et donna charge qu'on le fist imprimer: ce qui fut executé apres sa mort. Ie trouuay belles les imaginations de cet autheur, la contexture de son ouurage bien suyuie; et son dessein plein de pieté. Par ce que beaucoup de gens s'amusent à le lire, et notamment les dames, à qui nous deuons plus de seruice, ie me suis trouué souuent à mesme de les secourir, pour descharger leur liure de deux principales obiections qu'on luy faict. Sa fin est hardie et courageuse, car il entreprend par raisons humaines et naturelles, establir et verifier contre les atheistes tous les articles de la religion Chrestienne. En quoy, à dire la verité, ie le trouue si ferme et si heureux, que ie ne pense point qu'il soit possible de mieux faire en cet argument là; et croy que nul ne l'a esgalé. Cet ouurage me semblant trop riche et trop beau, pour vn autheur, duquel le nom soit si peu cogneu, et duquel tout ce que nous sçauons, c'est qu'il estoit Espagnol, faisant profession de medecine à Thoulouse, il y a enuiron deux cens ans; ie m'enquis autrefois à Adrianus Turnebus, qui sçauoit toutes choses, que ce pouuoit estre de ce liure: il me respondit, qu'il pensoit que ce fust quelque quinte essence tirée de S. Thomas d'Aquin: car de vray cet esprit là, plein d'vne erudition infinie et d'vne subtilité admirable, estoit seul capable de telles imaginations. Tant y a que quiconque en soit l'autheur et inuenteur, et ce n'est pas raison d'oster sans plus grande occasion à Sebonde ce tiltre, c'estoit vn tres-suffisant homme, et ayant plusieurs belles parties. La premiere reprehension qu'on fait de son ouurage; c'est que les Chrestiens se font tort de vouloir appuyer leur creance, par des raisons humaines, qui ne se conçoit que par foy, et par vne inspiration particuliere de la grace diuine. En cette obiection, il semble qu'il y ait quelque zele de pieté: et à cette cause nous faut-il auec autant plus de douceur et de respect essayer de satisfaire à ceux qui la mettent en auant. Ce seroit mieux la charge d'vn homme versé en la theologie, que de moy, qui n'y sçay rien. Toutefois ie iuge ainsi, qu'à vne chose si diuine et si haultaine, et surpassant de si loing l'humaine intelligence, comme est cette verité, de laquelle il a pleu à la bonté de Dieu nous esclairer, il est bien besoin qu'il nous preste encore son secours, d'vne faueur extraordinaire et priuilegiée, pour la pouuoir conceuoir et loger en nous: et ne croy pas que les moyens purement humains en soyent aucunement capables. Et s'ils l'estoient, tant d'ames rares et excellentes, et si abondamment garnies de forces naturelles és siecles anciens, n'eussent pas failly par leur discours, d'arriuer à cette cognoissance. C'est la foy seule qui embrasse viuement et certainement les hauts mysteres de nostre religion. Mais ce n'est pas à dire, que ce soit vne tresbelle et treslouable entreprinse, d'accommoder encore au seruice de nostre foy, les vtils naturels et humains, que Dieu nous a donnez. Il ne faust pas doubter que ce ne soit l'vsage le plus honorable, que nous leur sçaurions donner: et qu'il n'est occupation ny dessein plus digne d'vn homme Chrestien, que de viser par tous ses estudes et pensemens à embellir, estendre et amplifier la verité de sa creance. Nous ne nous contentons point de seruir Dieu d'esprit et d'ame: nous luy deuons encore, et rendons vne reuerence corporelle: nous appliquons noz membres mesmes, et noz mouuements et les choses externes à l'honorer. Il en faut faire de mesme, et accompaigner nostre foy de toute la raison qui est en nous: mais tousiours auec cette reseruation, de n'estimer pas que ce soit de nous qu'elle despende, ny que nos efforts et arguments puissent atteindre à vne si supernaturelle et diuine science. Si elle n'entre chez nous par vne infusion extraordinaire: si elle y entre non seulement par discours, mais encore par moyens humains, elle n'y est pas en sa dignité ny en sa splendeur. Et certes ie crain pourtant que nous ne la iouyssions que par cette voye. Si nous tenions à Dieu par l'entremise d'vne foy viue: si nous tenions à Dieu par luy, non par nous: si nous auions vn pied et vn fondement diuin, les occasions humaines n'auroient pas le pouuoir de nous esbranler, comme elles ont: nostre fort ne seroit pas pour se rendre à vne si foible batterie: l'amour de la nouuelleté, la contraincte des Princes, la bonne fortune d'vn party, le changement temeraire et fortuite de nos opinions, n'auroient pas la force de secouër et alterer nostre croyance: nous ne la lairrions pas troubler à la mercy d'un nouuel argument, et à la persuasion, non pas de toute la rhetorique qui fut onques: nous soustiendrions ces flots d'vne fermeté inflexible et immobile:

_Illisos fluctus rupes vt vasta refundit, Et varias circùm latrantes dissipat vndas Mole sua._