Essais de Montaigne (self-édition) - Volume II

Part 6

Chapter 63,540 wordsPublic domain

IL me semble que la vertu est chose autre, et plus noble, que les inclinations à la bonté, qui naissent en nous. Les ames reglées d'elles mesmes et bien nées, elles suyuent mesme train, et representent en leurs actions, mesme visage que les vertueuses. Mais la vertu sonne ie ne sçay quoy de plus grand et de plus actif, que de se laisser par vne heureuse complexion, doucement et paisiblement conduire à la suite de la raison. Celuy qui d'vne douceur et facilité naturelle, mespriseroit les offences receuës, feroit chose tresbelle et digne de loüange: mais celuy qui picqué et outré iusques au vif d'vne offence, s'armeroit des armes de la raison contre ce furieux appetit de vengeance, et apres vn grand conflict, s'en rendroit en fin maistre, feroit sans doubte beaucoup plus. Celuy-là feroit bien, et cestuy-cy vertueusement: l'vne action se pourroit dire bonté, l'autre vertu. Car il semble que le nom de la vertu presuppose de la difficulté et du contraste, et qu'elle ne peut s'exercer sans partie. C'est à l'auenture pourquoy nous nommons Dieu bon, fort, et liberal, et iuste, mais nous ne le nommons pas vertueux. Ses operations sont toutes naïfues et sans effort. Des philosophes non seulement Stoiciens, mais encore Epicuriens (et cette enchere ie l'emprunte de l'opinion commune, qui est fauce, quoy que die ce subtil rencontre d'Arcesilaüs, à celuy qui luy reprochoit, que beaucoup de gents passoient de son eschole en l'Epicurienne, et iamais au rebours: Ie croy bien. Des coqs il se fait des chappons assez, mais des chappons il ne s'en fait iamais des coqs. Car à la verité en fermeté et rigueur d'opinions et de preceptes, la secte Epicurienne ne cede aucunement à la Stoique. Et vn Stoicien reconnoissant meilleure foy, que ces disputateurs, qui pour combattre Epicurus, et se donner beau ieu, luy font dire ce à quoy il ne pensa iamais, contournans ses paroles à gauche, argumentans par la loy grammairienne, autre sens de sa façon de parler, et autre creance, que celle qu'ils sçauent qu'il auoit en l'ame, et en ses mœurs, dit qu'il a laissé d'estre Epicurien, pour cette consideration entre autres, qu'il trouue leur route trop hautaine et inaccessible: _et ij qui_ φιληδονοι _vocantur, sunt_ φιλοχαλοι _et_ φιλοδιχαιοι, _omnésque virtutes et colunt, et retinent_). Des philosophes Stoiciens et Epicuriens, dis-ie, il y en a plusieurs qui ont iugé, que ce n'estoit pas assez d'auoir l'ame en bonne assiette, bien reglée et bien disposée à la vertu: ce n'estoit pas assez d'auoir nos resolutions et nos discours, au dessus de tous les efforts de Fortune: mais qu'il falloit encore rechercher les occasions d'en venir à la preuue: ils veulent quester de la douleur, de la necessité, et du mespris, pour les combattre, et pour tenir leur ame en haleine: _multum sibi adijcit virtus lacessita_. C'est l'vne des raisons, pourquoy Epaminondas, qui estoit encore d'vne tierce secte, refuse des richesses que la Fortune luy met en main, par vne voye tres-legitime: pour auoir, dit-il, à s'escrimer contre la pauureté, en laquelle extreme il se maintint tousiours. Socrates s'essayoit, ce me semble, encor plus rudement, conseruant pour son exercice, la malignité de sa femme, qui est vn essay à fer esmoulu. Metellus ayant seul de tous les Senateurs Romains entrepris par l'effort de sa vertu, de soustenir la violence de Saturninus tribun du peuple à Rome, qui vouloit à toute force faire passer vne loy iniuste, en faueur de la commune: et ayant encouru par là, les peines capitales que Saturninus auoit establies contre les refusans, entretenoit ceux, qui en cette extremité, le conduisoient en la place de tels propos: Que c'estoit chose trop facile et trop lasche que de mal faire; et que de faire bien, où il n'y eust point de danger, c'estoit chose vulgaire: mais de faire bien, où il y eust danger, c'estoit le propre office d'vn homme de vertu. Ces paroles de Metellus nous representent bien clairement ce que ie vouloy verifier, que la vertu refuse la facilité pour compagne; et que cette aisée, douce, et panchante voie, par où se conduisent les pas reglez d'vne bonne inclination de nature, n'est pas celle de la vraye vertu. Elle demande vn chemin aspre et espineux, elle veut auoir ou des difficultez estrangeres à luicter, comme celle de Metellus, par le moyen desquelles Fortune se plaist à luy rompre la roideur de sa course: ou des difficultez internes, que luy apportent les appetits desordonnez et imperfections de nostre condition. Ie suis venu iusques icy bien à mon aise: mais au bout de ce discours, il me tombe en fantasie que l'ame de Socrates, qui est la plus parfaicte qui soit venuë à ma cognoissance, seroit à mon compte vne ame de peu de recommendation. Car ie ne puis conceuoir en ce personnage aucun effort de vitieuse concupiscence. Au train de sa vertu, ie n'y puis imaginer aucune difficulté ny aucune contrainte: ie cognoy sa raison si puissante et si maistresse chez luy, qu'elle n'eust iamais donné moyen à vn appetit vitieux, seulement de naistre. A vne vertu si esleuée que la sienne, ie ne puis rien mettre en teste. Il me semble la voir marcher d'vn victorieux pas et triomphant, en pompe et à son aise, sans empeschement, ne destourbier. Si la vertu ne peut luire que par le combat des appetits contraires, dirons nous donq qu'elle ne se puisse passer de l'assistance du vice, et qu'elle luy doiue cela, d'en estre mise en credit et en honneur? Que deuiendroit aussi cette braue et genereuse volupté Epicurienne, qui fait estat de nourrir mollement en son giron, et y faire follatrer la vertu; luy donnant pour ses iouets, la honte, les fieures, la pauureté, la mort, et les gehennes? Si ie presuppose que la vertu parfaite se cognoist à combattre et porter patiemment la douleur, à soustenir les efforts de la goutte, sans s'esbranler de son assiette: si ie luy donne pour son obiect necessaire l'aspreté et la difficulté, que deuiendra la vertu qui sera montée à tel poinct, que de non seulement mespriser la douleur, mais de s'en esiouyr; et de se faire chatouiller aux pointes d'vne forte colique, comme est celle que les Epicuriens ont establie, et de laquelle plusieurs d'entre eux nous ont laissé par leurs actions, des preuues tres-certaines? Comme ont bien d'autres, que ie trouue auoir surpassé par effect les regles mesmes de leur discipline. Tesmoing le ieune Caton. Quand ie le voy mourir et se deschirer les entrailles, ie ne me puis contenter, de croire simplement, qu'il eust lors son ame exempte totalement de trouble et d'effroy: ie ne puis croire, qu'il se maintint seulement en cette desmarche, que les regles de la secte Stoique luy ordonnoient, rassise, sans esmotion et impassible: il y auoit, ce me semble, en la vertu de cet homme, trop de gaillardise et de verdeur, pour s'en arrester là. Ie croy sans doubte qu'il sentit du plaisir et de la volupté, en vne si noble action, et qu'il s'y aggrea plus qu'en autre de celles de sa vie. _Sic abijt è vita, vt causam moriendi nactum se esse gauderet._ Ie le croy si auant, que i'entre en doubte s'il eust voulu que l'occasion d'vn si bel exploict luy fust ostée. Et si la bonté qui luy faisoit embrasser les commoditez publiques plus que les siennes, ne me tenoit en bride, ie tomberois aisément en cette opinion, qu'il sçauoit bon gré à la Fortune d'auoir mis sa vertu à vne si belle espreuue, et d'auoir fauorisé ce brigand à fouler aux pieds l'ancienne liberté de sa patrie. Il me semble lire en cette action, ie ne sçay quelle esiouyssance de son ame, et vne esmotion de plaisir extraordinaire, et d'vne volupté virile, lors qu'elle consideroit la noblesse et haulteur de son entreprise:

_Deliberata morte ferocior._

Non pas aiguisée par quelque esperance de gloire, comme les iugements populaires et effeminez d'aucuns hommes ont iugé: car cette consideration est trop basse, pour toucher vn cœur si genereux, si haultain et si roide, mais pour la beauté de la chose mesme en soy: laquelle il voyoit bien plus clair, et en sa perfection, luy qui en manioyt les ressorts, que nous ne pouuons faire. La Philosophie m'a faict plaisir de iuger, qu'vne si belle action eust esté indecemment logée en toute autre vie qu'en celle de Caton: et qu'à la sienne seule il appartenoit de finir ainsi. Pourtant ordonna-il selon raison et à son fils et aux Senateurs qui l'accompagnoyent, de prouuoir autrement à leur faict. _Catoni, quum incredibilem natura tribuisset grauitatem, eámque ipse perpetua constantia roborauisset, sempérque in proposito consilio permansisset, moriendum potius, quàm tyranni vultus aspiciendus erat._ Toute mort doit estre de mesmes sa vie. Nous ne deuenons pas autres pour mourir. I'interprete tousiours la mort par la vie. Et si on m'en recite quelqu'vne forte par apparence, attachée à vne vie foible: ie tiens qu'ell' est produitte de cause foible et sortable à sa vie. L'aisance donc de cette mort, et cette facilité qu'il auoit acquise par la force de son ame, dirons nous qu'elle doiue rabattre quelque chose du lustre de sa vertu? Et qui de ceux qui ont la ceruelle tant soit peu teinte de la vraye Philosophie, peut se contenter d'imaginer Socrates, seulement franc de crainte et de passion, en l'accident de sa prison, de ses fers, et de sa condemnation? Et qui ne recognoist en luy, non seulement de la fermeté et de la constance, c'estoit son assiette ordinaire que celle-là, mais encore ie ne sçay quel contentement nouueau, et vne allegresse enioüée en ses propos et façons dernieres? A ce tressaillir, du plaisir qu'il sent à gratter sa iambe, apres que les fers en furent hors: accuse-il pas vne pareille douceur et ioye en son ame, pour estre desenforgée des incommodités passées, et à mesme d'entrer en cognoissance des choses aduenir? Caton me pardonnera, s'il luy plaist; sa mort est plus tragique, et plus tendue, mais cette-cy est encore, ie ne sçay comment, plus belle. Aristippus à ceux qui la plaignoyent, Les Dieux m'en enuoyent vne telle, fit-il. On voit aux ames de ces deux personnages, et de leurs imitateurs (car de semblables, ie fay grand doubte qu'il y en ait eu) vne si parfaicte habitude à la vertu, qu'elle leur est passée en complexion. Ce n'est plus vertu penible, ny des ordonnances de la raison, pour lesquelles maintenir il faille que leur ame se roidisse: c'est l'essence mesme de leur ame, c'est son train naturel et ordinaire. Ils l'ont renduë telle, par vn long exercice des preceptes de la Philosophie, ayans rencontré vne belle et riche nature. Les passions vitieuses, qui naissent en nous, ne trouuent plus par où faire entrée en eux. La force et roideur de leur ame, estouffe et esteint les concupiscences, aussi tost qu'elles commencent à s'esbranler. Or qu'il ne soit plus beau, par vne haulte et diuine resolution, d'empescher la naissance des tentations; et de s'estre formé à la vertu, de maniere que les semences mesmes des vices en soient desracinées: que d'empescher à viue force leur progrez; et s'estant laissé surprendre aux esmotions premieres des passions, s'armer et se bander pour arrester leur course, et les vaincre: et que ce second effect ne soit encore plus beau, que d'estre simplement garny d'vne nature facile et debonnaire, et desgoustée par soy mesme de la desbauche et du vice, ie ne pense point qu'il y ait doubte. Car cette tierce et derniere façon, il semble bien qu'elle rende vn homme innocent, mais non pas vertueux: exempt de mal faire, mais non assez apte à bien faire. Ioint que cette condition est si voisine à l'imperfection et à la foiblesse, que ie ne sçay pas bien comment en demesler les confins et les distinguer. Les noms mesmes de bonté et d'innocence, sont à cette cause aucunement noms de mespris. Ie voy que plusieurs vertus, comme la chasteté, sobrieté, et temperance, peuuent arriuer à nous, par deffaillance corporelle. La fermeté aux dangers, si fermeté il la faut appeller, le mespris de la mort, la patience aux infortunes, peut venir et se treuue souuent aux hommes, par faute de bien iuger de tels accidens, et ne les conceuoir tels qu'ils sont. La faute d'apprehension et la bestise, contrefont ainsi par fois les effects vertueux. Comme i'ay veu souuent aduenir, qu'on a loué des hommes, de ce, dequoy ils meritoyent du blasme. Vn Seigneur Italien tenoit vne fois ce propos en ma presence, au des-auantage de sa nation: Que la subtilité des Italiens et la viuacité de leurs conceptions estoit si grande, qu'ils preuoyoient les dangers et accidens qui leur pouuoyent aduenir, de si loing, qu'il ne falloit pas trouuer estrange, si on les voyoit souuent à la guerre prouuoir à leur seurté, voire auant que d'auoir recognu le peril: que nous et les Espagnols, qui n'estions pas si fins, allions plus outre; et qu'il nous falloit faire voir à l'œil et toucher à la main, le danger auant que de nous en effrayer; et que lors aussi nous n'auions plus de tenue: mais que les Allemans et les Souysses, plus grossiers et plus lourds, n'auoyent le sens de se rauiser, à peine lors mesmes qu'ils estoyent accablez soubs les coups. Ce n'estoit à l'aduenture que pour rire. Si est-il bien vray qu'au mestier de la guerre, les apprentis se iettent bien souuent aux hazards, d'autre inconsideration qu'ils ne font apres y auoir esté eschauldez.

_Haud ignarus, quantùm noua gloria in armis, Et prædulce decus, primo certamine, possit._

Voyla pourquoy quand on iuge d'vne action particuliere, il faut considerer plusieurs circonstances, et l'homme tout entier qui l'a produicte, auant la baptizer. Pour dire vn mot de moy-mesme: I'ay veu quelque fois mes amis appeller prudence en moy, ce qui estoit fortune; et estimer aduantage de courage et de patience, ce qui estoit aduantage de iugement et opinion; et m'attribuer vn tiltre pour autre; tantost à mon gain, tantost à ma perte. Au demeurant, il s'en faut tant que ie sois arriué à ce premier et plus parfaict degré d'excellence, où de la vertu il se faict vne habitude; que du second mesme, ie n'en ay faict guere de preuue. Ie ne me suis mis en grand effort, pour brider les desirs dequoy ie me suis trouué pressé. Ma vertu, c'est vne vertu, ou innocence, pour mieux dire, accidentale et fortuite. Si ie fusse nay d'vne complexion plus desreglée, ie crains qu'il fust allé piteusement de mon faict: car ie n'ay essayé guere de fermeté en mon ame, pour soustenir des passions, si elles eussent esté tant soit peu vehementes. Ie ne sçay point nourrir des querelles, et du debat chez moy. Ainsi, ie ne me puis dire nul grand-mercy, dequoy ie me trouue exempt de plusieurs vices:

_Si vitiis mediocribus, et mea paucis Mendosa est natura, alioqui recta, velut si Egregio inspersos reprehendas corpore næuos._

Ie le doy plus à ma fortune qu'à ma raison. Elle m'a faict naistre d'vne race fameuse en preud'hommie, et d'vn tres-bon pere: ie ne sçay s'il a escoulé en moy partie de ses humeurs, ou bien si les exemples domestiques, et la bonne institution de mon enfance, y ont insensiblement aydé; ou si ie suis autrement ainsi nay,

_Seu Libra, seu me Scorpius adspicit Formidolosus, pars violentior Natalis horæ, seu tyrannus Hesperiæ Capricornus vndæ._

Mais tant y a que la pluspart des vices ie les ay de moy mesmes en horreur. La responce d'Antisthenes à celuy, qui luy demandoit le meilleur apprentissage: Desapprendre le mal: semble s'arrester à cette image. Ie les ay, dis-ie, en horreur, d'vne opinion si naturelle et si mienne, que ce mesme instinct et impression, que i'en ay apporté de la nourrice, ie l'ay conserué, sans qu'aucunes occasions me l'ayent sçeu faire alterer. Voire non pas mes discours propres, qui pour s'estre desbandez en aucunes choses de la route commune, me licentieroyent aisément à des actions, que cette naturelle inclination me fait haïr. Ie diray vn monstre: mais ie le diray pourtant. Ie trouue par là en plusieurs choses plus d'arrest et de regle en mes mœurs qu'en mon opinion: et ma concupiscence moins desbauchée que ma raison. Aristippus establit des opinions si hardies en faueur de la volupté et des richesses, qu'il mit en rumeur toute la philosophie à l'encontre de luy. Mais quant à ses mœurs, Dionysius le tyran luy ayant presenté trois belles garses, afin qu'il en fist le chois: il respondit, qu'il les choisissoit toutes trois, et qu'il auoit mal prins à Paris d'en preferer vne à ses compaignes. Mais les ayant conduittes à son logis, il les renuoya, sans en taster. Son vallet se trouuant surchargé en chemin de l'argent qu'il portoit apres luy: il luy ordonna qu'il en versast et iettast là, ce qui luy faschoit. Et Epicurus, duquel les dogmes sont irreligieux et delicats, se porta en sa vie tres-deuotieusement et laborieusement. Il escrit à vn sien amy, qu'il ne vit que de pain bis et d'eaue; le prie de luy enuoyer vu peu de formage, pour quand il voudra faire quelque somptueux repas. Seroit-il vray, que pour estre bon tout à faict, il nous le faille estre par occulte, naturelle et vniuerselle proprieté, sans loy, sans raison, sans exemple? Les desbordemens, ausquels ie me suis trouué engagé, ne sont pas Dieu mercy des pires. Ie les ay bien condamnez chez moy, selon qu'ils le valent: car mon iugement ne s'est pas trouué infecté par eux. Au rebours, ie les accuse plus rigoureusement en moy, qu'en vn autre. Mais c'est tout: car au demeurant i'y apporte trop peu de resistance, et me laisse trop aisément pancher à l'autre part de la balance, sauf pour les regler, et empescher du meslange d'autres vices, lesquels s'entretiennent et s'entre-enchainent pour la plus part les vns aux autres, qui ne s'en prend garde. Les miens, ie les ay retranchez et contrains les plus seuls, et les plus simples que i'ay peu:

_nec vltra Errorem foueo._

Car quant à l'opinion des Stoiciens, qui disent, le sage œuurer quand il œuure par toutes les vertus ensemble, quoy qu'il y en ait vne plus apparente selon la nature de l'action: (et à cela leur pourroit seruir aucunement la similitude du corps humain; car l'action de la colere ne se peut exercer, que toutes les humeurs ne nous y aydent, quoy que la colere predomine) si de là ils veulent tirer pareille consequence; que quand le fautier faut, il faut par tous les vices ensemble, ie ne les en croy pas ainsi simplement; ou ie ne les entend pas: car ie sens par effect le contraire. Ce sont subtilitez aiguës, insubstantielles, ausquelles la Philosophie s'arreste par fois. Ie suy quelques vices: mais i'en fuy d'autres, autant que sçauroit faire vn sainct. Aussi desaduoüent les Peripateticiens, cette connexité et cousture indissoluble: et tient Aristote, qu'vn homme prudent et iuste, peut estre et intemperant et incontinant. Socrates aduoüoit à ceux qui recognoissoient en sa physionomie quelque inclination au vice, que c'estoit à la verité sa propension naturelle, mais qu'il l'auoit corrigée par discipline. Et les familiers du philosophe Stilpo disoient, qu'estant nay subject au vin et aux femmes, il s'estoit rendu par estude tresabstinent de l'vn et de l'autre. Ce que i'ay de bien, ie l'ay au rebours, par le sort de ma naissance: ie ne le tiens ny de loy ny de precepte ou autre apprentissage. L'innocence qui est en moy, est vne innocence niaise; peu de vigueur, et point d'art. Ie hay entre autres vices, cruellement la cruauté, et par nature et par iugement, comme l'extreme de tous les vices. Mais c'est iusques à telle mollesse, que ie ne voy pas esgorger vn poulet sans desplaisir, et ois impatiemment gemir vn lieure sous les dents de mes chiens: quoy que ce soit vn plaisir violent que la chasse. Ceux qui ont à combattre la volupté, vsent volontiers de cet argument, pour montrer qu'elle est toute vitieuse et des-raisonnable, que lors qu'elle est en son plus grand effort, elle nous maistrise de façon, que la raison n'y peut auoir accez: et alleguent l'experience que nous en sentons en l'accointance des femmes,

_Cùm iam præsagit gaudia corpus, Atque in eo est Venus, vt muliebria conserat arua._

où il leur semble que le plaisir nous transporte si fort hors de nous, que nostre discours ne sçauroit lors faire son office tout perclus et raui en la volupté. Ie sçay qu'il en peut aller autrement; et qu'on arriuera par fois, si on veut, à reietter l'ame sur ce mesme instant, à autres pensemens: mais il la faut tendre et roidir d'aguet. Ie sçay qu'on peut gourmander l'effort de ce plaisir, et m'y cognoy bien, et n'ay point trouué Venus si imperieuse Deesse, que plusieurs et plus reformez que moy, la tesmoignent. Ie ne prens pour miracle, comme faict la Royne de Nauarre, en l'vn des comptes de son Heptameron, qui est vn gentil liure pour son estoffe, ny pour chose d'extreme difficulté, de passer des nuicts entieres, en toute commodité et liberté, auec vne maistresse de long temps desirée, maintenant la foy qu'on luy aura engagée de se contenter des baisers et simples attouchemens. Ie croy que l'exemple du plaisir de la chasse y seroit plus propre: comme il y a moins de plaisir, il y a plus de rauissement, et de surprinse, par où nostre raison estonnée perd ce loisir de se preparer à l'encontre: lors qu'apres vne longue queste, la beste vient en sursaut à se presenter, en lieu où à l'aduenture, nous l'esperions le moins. Cette secousse, et l'ardeur de ces huées, nous frappe, si qu'il seroit malaisé à ceux qui ayment cette sorte de petite chasse, de retirer sur ce point la pensée ailleurs. Et les poëtes font Diane victorieuse du brandon et des flesches de Cupidon.

_Quis non malarum, quas amor curas habet, Hæc inter obliuiscitur?_