Essais de Montaigne (self-édition) - Volume II

Part 55

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=La simplicité et l'ignorance sont des conditions de vie heureuse.=--La simplicité dans l'existence la rend plus agréable, et aussi plus innocente et meilleure, ainsi que je l'ai dit plus haut. Les simples et les ignorants, dit saint Paul, s'élèvent et gagnent le ciel; nous, avec tout notre savoir, nous nous effondrons dans les abîmes infernaux.--Je ne rappellerai ni Valens, ennemi déclaré des sciences et des lettres, ni Licinius, ces deux empereurs romains qui les tenaient pour le poison et la peste de tout état politique; ni Mahomet qui, ai-je entendu dire, interdit la science à l'homme; mais j'invoquerai l'exemple de Lycurgue. L'autorité de ce grand législateur doit être d'un grand poids, comme aussi cette législation divine qui a droit à tous nos respects, qu'il avait donnée à Lacédémone, et qui, si grande et si admirable, y fit régner si longtemps la vertu et le bonheur, sans qu'y fussent admises la connaissance et la pratique des lettres.--Ceux de retour de ce monde nouveau, que les Espagnols ont découvert au temps de la génération qui nous a précédés, peuvent témoigner combien ces nations qui n'ont ni lois, ni magistrats, vivent mieux gouvernés et ordonnés que nous chez qui les fonctionnaires sont en plus grand nombre que ceux qui ne le sont pas, et où les lois outrepassent en nombre celui des actes à juger: «_Ils ont les poches et les mains pleines d'ajournements, de requêtes, d'informations, de lettres de procuration et aussi de liasses de gloses, de consultations et de procédures. Avec de telles gens, les malheureux ne sont jamais en sûreté dans une ville; ils sont assiégés par derrière, par devant, de tous côtés, par une foule de notaires, de procureurs et d'avocats_ (_Arioste_).»

Un sénateur romain des derniers siècles de l'empire exprimait cette même idée: «Nos prédécesseurs disait-il, exhalaient une forte odeur d'ail, mais avaient l'estomac parfumé par une bonne conscience, tandis qu'à notre époque, les gens répandent une agréable senteur, mais à l'intérieur c'est une odeur nauséabonde produite par la fermentation de tous les vices»; autrement dit, suivant ma manière de voir, avec beaucoup de savoir et de capacité, ils manquaient totalement de conscience dans leur conduite.--Le manque d'éducation, l'ignorance, la simplicité d'esprit, la rudesse accompagnent d'ordinaire l'innocence; la curiosité, la subtilité, le savoir traînent la malice à leur suite; l'humilité, la crainte, l'obéissance, la bonté poussée jusqu'à la faiblesse, qui sont les bases essentielles sur lesquelles repose la conservation de la société humaine, sont le propre d'une âme vide, docile, présumant peu d'elle-même.

=Funestes effets de la curiosité et de l'orgueil.=--Les chrétiens savent mieux que personne combien la curiosité est un mal naturel et originel chez l'homme. Son désir de croître en sagesse et en savoir fut la cause première de la ruine du genre humain; c'est là ce qui l'a précipité vers la damnation éternelle: l'orgueil l'a perdu et corrompu. C'est l'orgueil qui jette l'homme hors des voies communes, qui lui fait embrasser les nouveautés, préférer être le chef d'une troupe errante et dévoyée dans un sentier de perdition, être professeur enseignant l'erreur et le mensonge, plutôt que disciple dans une école où s'enseigne la vérité et marcher, sous la direction d'autrui, sur la grande route bien entretenue et qui mène droit au but; c'est peut-être ce que rend cette ancienne maxime grecque: «La superstition suit l'orgueil et lui obéit comme à son père.» O présomption, combien tu nous es nuisible!

=A quoi Socrate a dû le nom de sage.=--Lorsque Socrate fut avisé que le dieu de la Sagesse lui avait attribué la qualification de sage, il en fut étonné. Se sondant, s'examinant, il ne trouvait rien qui pût motiver cette déclaration de la divinité, parce qu'il connaissait nombre de justes, de tempérants, de vaillants, de savants au même degré que lui, plus éloquents, plus beaux, plus utiles à leur pays. Il finit par conclure que ce qui pouvait le distinguer des autres et faire qu'il fût un sage, c'est que lui-même ne se considérait pas comme tel; que son dieu devait tenir comme une bien singulière bêtise de la part de l'homme, l'opinion que celui-ci se fait de sa science et de sa sagesse; et que la meilleure doctrine qu'il peut avoir est l'ignorance, comme la simplicité d'âme est sa meilleure sagesse. Nos livres saints déclarent bien misérables ceux qui ont pour eux-mêmes trop d'estime: «Tu n'es que boue et cendre, y lisons-nous, y a-t-il vraiment là de quoi te glorifier?» Et cet autre passage: «Dieu a fait l'homme semblable à une ombre»; qu'en peut-on voir, quand, la lumière s'éloignant, l'ombre s'évanouit? De fait, nous ne sommes rien.

=Les recherches sur la nature divine sont condamnables.=--Il s'en faut de tant que nous puissions atteindre les hauteurs où plane la divinité, que les œuvres du Créateur qui tiennent le plus de lui, qui portent le mieux son empreinte, sont celles que nous comprenons le moins. Se trouver en présence d'une chose incroyable, est pour le chrétien une occasion de croire; cette chose est d'autant plus rationnelle, qu'elle échappe davantage à la raison humaine; si celle-ci pouvait la comprendre, ce ne serait plus un miracle; si elle avait son similaire, elle ne serait pas unique. «_On connaît mieux Dieu, en ne cherchant pas à le comprendre,_» dit saint Augustin. «_Il est plus saint et plus respectueux de croire que d'approfondir ce que font les dieux,_» dit Tacite. Platon, lui aussi, estime que c'est en quelque sorte une impiété que de s'enquérir trop curieusement de Dieu, du monde et des causes premières des choses. Enfin, nous lisons dans Cicéron: «_Il est difficile de connaître l'auteur de cet univers; et, si on parvient à le découvrir, il est impossible de le faire comprendre au vulgaire._»--Dieu est puissance, vérité et justice, disons-nous; ces mots éveillent une idée de grandeur, mais ce qu'ils représentent exactement, nous ne le voyons pas, nous ne le concevons pas. Nous disons que Dieu éprouve de la crainte, qu'il est courroucé, qu'il aime, «_exprimant des choses divines en des termes humains_ (_Lucrèce_)»; ce sont là des agitations, des émotions dont nous sommes susceptibles, mais qui ne peuvent se produire en Dieu comme nous les éprouvons, pas plus que nous ne sommes capables de comprendre la façon dont il les ressent. Dieu seul a possibilité de se connaître et d'expliquer ses actes, qui ne peuvent se traduire qu'improprement en notre langage, dont il use cependant pour s'abaisser et descendre jusqu'à nous qui gisons à terre. Comment la prudence, qui est l'intermédiaire entre le bien et le mal, pourrait-elle être son fait à lui, qu'aucun mal ne peut atteindre? Qu'a-t-il à faire de la raison et de l'intelligence qui, de choses qui nous échappent en partie, nous permettent de déduire des choses nettement définies, lui pour qui il n'y a rien d'obscur? La justice, qui a pour but d'attribuer à chacun ce qui lui appartient, est une conséquence de ce que les hommes vivent en société, où tout est pêle-mêle; elle ne saurait par suite entrer dans les attributs de Dieu. La tempérance consiste dans la modération apportée dans la jouissance de nos voluptés corporelles, quel rapport peut-elle avoir avec la divinité? Le courage que nous apportons à supporter la douleur, le travail, les dangers n'est pas davantage son fait, parce que ces trois choses lui sont absolument étrangères. Ce sont ces mêmes considérations qui font qu'Aristote tient Dieu pour exempt de vices et de vertus: «_Il n'est susceptible ni d'amour, ni de haine, parce que tout ce qui est tel, est le propre d'êtres faibles_ (_Cicéron_).»

=Ce que nous possédons de la vérité, ce n'est pas avec nos propres forces que nous y sommes arrivés.=--Ce que nous pouvons concevoir de la Vérité, quoi que ce soit que nous en connaissions, ce n'est pas par nous-mêmes que nous y sommes arrivés; cela, Dieu nous l'a bien montré en allant faire choix, dans le bas peuple, de gens simples et ignorants pour nous instruire de ses admirables secrets. Notre foi, ce n'est pas nous qui l'avons acquise; c'est un présent que nous devons uniquement à la libéralité d'autrui. Ce n'est pas par notre raisonnement, par notre intelligence, que nous avons été amenés à notre religion; c'est par le fait d'une autorité en dehors de nous, qui l'a ainsi voulu. La faiblesse de notre jugement a fait en cela plus que sa force, notre aveuglement plus que notre clairvoyance. C'est grâce à notre ignorance plus qu'à notre savoir, que nous sommes arrivés à la connaissance des vérités divines. Il n'est pas étonnant du reste que nos moyens, qui sont ceux que nous tenons de la nature et qui ne s'appliquent qu'aux choses de la terre, ne puissent arriver à la conception de choses surnaturelles et célestes. Tout ce que nous pouvons faire, c'est de nous y prêter, en y apportant obéissance et soumission, car il est écrit: «Je détruirai la sagesse des sages, j'abattrai la prudence des prudents.» Où est le sage, où est celui qui, en ce siècle, a écrit ou discuté sur ces questions? Dieu a bien réellement abêti la sagesse humaine, puisque par elle le monde n'ayant pu arriver à la connaissance de Dieu, il lui a plu pour sauver les croyants de recourir à la prédication de gens simples et ignorants.

=A la fin de leur vie, les plus savants philosophes se sont aperçus qu'ils n'avaient rien appris.=--Examinons donc si, finalement, il est au pouvoir de l'homme de trouver ce qu'il cherche, et si cette recherche à laquelle il s'est livré pendant tant de siècles l'a enrichi de quelque force nouvelle et de quelque vérité solide; je crois qu'on reconnaîtra, si l'on parle en conscience, que tout ce qu'il a retiré d'une si longue poursuite, est d'avoir appris à constater son impuissance. Par cette longue étude, l'ignorance qui de par notre nature est en nous, s'est confirmée et a été démontrée. Il est advenu aux vrais savants ce qui advient aux épis de blé, lesquels vont s'élevant, dressant fièrement leur tête, tant qu'ils sont vides, et qui, lorsqu'ils sont pleins, que les grains grossissent et viennent à maturité, s'inclinent et baissent la tête par humilité; de même, ces hommes après avoir tout essayé, tout sondé et, dans cet amas de science, dans cette masse si considérable de choses si diverses, n'avoir rien trouvé de solide et de ferme, rien si ce n'est la vanité, ont renoncé à leurs présomptions et reconnu le peu qu'ils sont en réalité. C'est ce que Velleius impute à Cotta et à Cicéron, «d'avoir appris de Philon qu'ils n'ont rien appris».--Phérécide, l'un des sept sages de la Grèce, aux approches de la mort, écrivait à Thalès: «J'ai prescrit à mon entourage, après qu'il m'aura enterré, de te porter mes écrits. S'ils te contentent, toi et les autres sages, publie-les; sinon, anéantis-les. Ils ne contiennent aucune certitude qui me satisfasse moi-même; aussi je ne prétends point connaître la vérité, ni même y atteindre, j'entrevois les choses plus que je ne les pénètre.»--Socrate, l'homme le plus sage qui fut jamais, répondit, quand on lui demanda ce qu'il savait, qu«'il était une chose qu'il savait bien, c'est qu'il ne savait rien». Sa réponse confirme ce qui se dit couramment, que, si étendu que soit ce que nous savons, c'est peu de chose à côté de ce que nous ignorons; autrement dit, que cela même que nous estimons savoir n'est qu'une parcelle bien faible de notre ignorance.

Nous connaissons les choses, dit Platon, telles qu'elles nous apparaîtraient en songe, et nous les ignorons dans leur vérité. «_Presque tous les anciens ont dit que nous ne pouvons rien connaître, rien comprendre, rien savoir, parce que nos sens sont bornés, notre intelligence trop faible et la vie trop courte_ (_Cicéron_).» Cicéron lui-même, qui cependant tire toute sa valeur de son savoir, commençait sur sa vieillesse, au dire de Valère Maxime, à tenir les lettres en petite estime. Dans le temps qu'il s'y adonnait, c'était sans parti pris pour aucune opinion, inclinant tantôt vers une secte, tantôt vers une autre, suivant ce qui lui semblait le plus probable, ne se départissant jamais du doute qui est le fonds de la doctrine de l'Académie: «_Je vais parler, mais sans rien affirmer; je chercherai toutes choses, doutant le plus souvent et me défiant de moi-même_ (_Cicéron_).»

=Examinons jusqu'à quel degré de connaissances ont pu parvenir les plus grands génies.=--J'aurais trop beau jeu à considérer l'homme dans son ensemble et dans ce qu'il est le plus ordinairement; et cependant si j'en agissais ainsi, je ne ferais que l'imiter, lui qui juge de la vérité, non d'après la valeur des témoignages, mais d'après leur nombre. Laissons là le peuple, «_qui dort lorsqu'il veille, qui est presque mort quoiqu'il vive et ait les yeux ouverts_ (_Lucrèce_)», qui ne se sent pas, ne se juge pas, et laisse oisives la plupart de ses facultés naturelles; prenons ce que l'humanité offre de mieux.--Étudions-le dans ce petit nombre d'hommes excellents, triés avec soin, qui, naturellement doués d'une force d'âme particulièrement belle, l'ont de plus trempée, affinée soigneusement par l'étude, par l'art, s'élevant aussi haut que la sagesse humaine s'y prête. Ces gens ont travaillé leur âme de toutes façons, sous toutes ses faces, la préparant à tout; puisant à toutes les sources étrangères susceptibles de lui venir en aide, tout ce qu'elle pouvait s'assimiler; l'enrichissant, l'ornant de tout ce qui peut s'emprunter et concourir à sa commodité, tant vis-à-vis d'elle-même que vis-à-vis d'autrui. En eux, la nature humaine atteint son plus haut degré de perfection: ils ont doté le monde de lois et d'institutions, y ont développé les arts et les sciences, et lui ont donné pour se conduire l'exemple de mœurs admirables; ce sont ceux-là seuls dont j'invoquerai le témoignage et l'expérience. Voyons jusqu'où ils sont allés, et ce à quoi ils s'en sont tenus; les maladies et les défauts que nous relèverons dans cette élite, nous pourrons tous hardiment avouer en être atteints.

=Il y a trois manières en général de philosopher.=--Quiconque cherche quelque chose, en vient à déclarer: ou qu'il l'a trouvée, ou qu'elle ne peut se découvrir, ou qu'il continue ses recherches. Toute la philosophie tend à l'une de ces trois conclusions; son but est de rechercher la vérité, de la pénétrer et de s'en convaincre. Les Péripatéticiens, les Épicuriens, les Stoïciens et autres, estiment l'avoir trouvée; ils ont établi quelles connaissances nous possédons et les tiennent comme des données offrant toute garantie de certitude.--Clitomaque, Carnéade et les Académiciens en général, désespèrent de voir aboutir les recherches auxquelles ils se sont livrés, et jugent que l'imperfection de nos moyens d'investigation ne le permettent pas; d'où ils concluent à la faiblesse et à l'ignorance de l'homme. Leur doctrine a été très répandue, elle compte parmi ses adeptes, les plus nobles esprits.--Pyrrhon et les autres Sceptiques ou Épéchistes, dont les dogmes, disent quelques auteurs anciens, sont tirés d'Homère, des sept sapes, d'Archiloque, d'Euripide, école à laquelle se rattachent Zénon, Démocrite, Xénophane, envisagent que la vérité est encore à trouver. Ils estiment que ceux qui croient la tenir sont dans la plus profonde erreur, et que ceux-là mêmes qui affirment que les forces humaines ne sont pas capables d'y atteindre, sont, bien qu'à un degré moindre, encore trop hardis dans leur assertion, parce qu'établir dans quelle mesure nous pouvons connaître et juger de la difficulté des choses, est une science si élevée, dépassant tellement toute autre, qu'ils doutent que l'homme soit à même de la posséder: «_Quiconque pense qu'on ne peut rien savoir, ne sait même pas si l'on sait quelque chose qui permette d'affirmer qu'on ne sait rien_ (_Lucrèce_).»

L'ignorance qui se connaît, se juge et se condamne, n'est pas l'ignorance absolue, il faudrait pour cela qu'elle s'ignorât; ce n'est donc pas d'ignorance, mais d'hésitation que les Pyrrhoniens font profession; ils doutent, s'enquièrent, n'assurent rien et ne répondent de rien. L'âme conçoit, désire et admet; de ces trois impressions, ils éprouvent les deux premières et cherchent à échapper à la dernière, demeurant dans l'ambiguïté sans incliner ni approuver, si peu que ce soit, dans un sens ou dans un autre. Ces trois facultés de l'âme, Zénon les traduisait par gestes: la main étendue et ouverte figurait l'apparence sous laquelle les choses se présentent; ouverte à moitié, les doigts un peu repliés, signifiait le consentement, le désir que nous avons de les approfondir; le poing fermé, la compréhension que nous en acquérons; la main gauche saisissant le poing ainsi fermé et l'étreignant, c'était la science qui les met en notre pouvoir.

=État d'esprit et doctrine des Pyrrhoniens.=--Avec une semblable disposition d'esprit, un jugement dont ils sont toujours maîtres, que rien ne fait fléchir, qui écarte tout ce qui lui est soumis comme inapplicable et inadmissible, les philosophes de cette école en arrivent à leur ataraxie: à cette impassibilité qui les caractérise et est la condition d'une vie paisible, calme, exempte des agitations que nous causent le sentiment et la connaissance que nous pouvons avoir des choses et donnent naissance à la crainte, à l'avarice, à l'envie, aux désirs immodérés, à l'ambition, à l'orgueil, à la superstition, à l'amour de la nouveauté, à la rébellion, à la désobéissance, à l'opiniâtreté et à la plupart des maux auxquels notre corps est exposé.

Ce procédé les dispense même d'être intransigeants sur ce qui est la base de leur doctrine, qu'ils ne défendent que mollement; ils ne redoutent pas de revenir sur ce qui a déjà été discuté; s'ils soutiennent que la pesanteur tend à attirer les corps en bas, ils seraient bien au regret qu'on les crût sur parole; ils ne demandent qu'à être contredits pour faire naître le doute et surseoir au jugement qu'on peut porter, ce qui est le but qu'ils se proposent. Ils n'émettent de proposition que pour les opposer à celles qu'ils supposent être dans l'idée de leurs adversaires. Si vous adoptez leur manière de voir, ils soutiendront volontiers, eux aussi, la thèse contraire; pour eux, c'est tout un, ils n'ont pas de préférence. Posez que la neige est noire, ils s'attacheront à prouver que non, qu'elle est blanche; dites qu'elle n'est ni l'une ni l'autre, ils se mettront à démontrer qu'elle est l'une et l'autre; si vous arrivez à conclure que vous ne savez pas au juste ce qui en est, ils s'évertueront à établir que vous le savez fort bien; et, lors même que, par le raisonnement, vous établiriez d'une manière évidente que vous doutez de ce qui peut en être, ils discuteront pour vous prouver que le doute n'existe pas en vous ou que vous ne sauriez prouver que ce doute est fondé et subsiste réellement.

=Toutes les opinions, d'après eux, étant contestables, il n'y a pas de raison pour adopter plutôt l'une que l'autre.=--En concluant ainsi au doute, qui lui-même est sans consistance, les Pyrrhoniens se donnent la possibilité d'être de plusieurs opinions et de se diviser sur les questions qu'ils traitent, sur celles en particulier où ils ont déjà établi de plusieurs façons qu'il y a doute et ignorance. Pourquoi ne leur serait-il pas permis de douter, disent-ils, alors qu'il est admis chez les philosophes dogmatistes que l'un peut dire vert et l'autre jaune? Y a-t-il quelque chose qu'on puisse vous proposer de reconnaître ou de réprouver et qu'il ne soit pas loisible de considérer comme présentant de l'ambiguïté? Et tandis que, soit par suite des coutumes de leur pays, soit par suite de leur éducation de famille, soit par hasard, les autres peuvent, comme emportés par la tempête, sans y avoir réfléchi et sans avoir eu à choisir, souvent même avant d'avoir l'âge de raison, se trouver portés vers telle ou telle opinion, vers la secte des Stoïciens ou celle des Épicuriens, et y sont dès lors inféodés, asservis pour ainsi dire, comme dans un étau d'où ils ne peuvent se dégager: «_attachés à n'importe quelle doctrine, comme à un rocher sur lequel la tempête les aurait jetés_ (_Cicéron_)», pourquoi ne leur concéderait-on pas, à eux aussi, de conserver leur liberté d'appréciation et la possibilité de considérer toutes choses sans qu'il leur soit imposé d'obligation qui les entrave dans le jugement qu'ils en portent: «_d'autant plus libres et indépendants qu'ils ont une pleine puissance de juger_ (_Cicéron_)»? N'y a-t-il pas avantage à être dégagé des nécessités qui contiennent les autres? Ne vaut-il pas mieux demeurer en suspens, que de s'embarrasser en tant d'erreurs, produit de l'imagination humaine! N'est-il pas préférable de réserver sa conviction, que de se mêler à ces discussions séditieuses et querelleuses! Qu'irai-je choisir? «Ce qu'il vous plaira, pourvu que vous fassiez un choix.» C'est là une bien sotte réponse, c'est pourtant celle à laquelle aboutit le dogmatisme, qui ne nous permet pas d'ignorer ce que nous ignorons.--Adoptez le parti incontestablement le meilleur, il ne sera jamais si sûr, qu'il ne vous faille, pour le défendre, attaquer et combattre cent et cent partis contraires; ne vaut-il pas mieux se tenir hors de la mêlée? Il vous est permis d'épouser la croyance d'Aristote sur l'éternité de l'âme, de la faire vôtre au même degré que votre honneur et votre vie; vous pouvez discuter Platon et le contredire sur ce point, et il leur serait interdit d'en douter! Il est loisible à Panétius de suspendre son jugement en ce qui touche la connaissance de l'avenir tirée de l'examen de victimes immolées par le sacrificateur, de l'interprétation des songes, des oracles et de toutes les autres pratiques semblables auxquelles croient les Stoïciens; pourquoi un sage ne pourrait-il en toutes choses oser ce que Panétius ose sur ces points admis par ses maîtres, qui ont reçu l'assentiment général de l'école à laquelle il appartient et où il enseigne? Quand c'est un enfant qui porte un jugement, il parle de ce qu'il ne sait pas; quand c'est un savant, il obéit à ses préoccupations.