Essais de Montaigne (self-édition) - Volume II

Part 52

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=Quelques-unes se font la guerre à l'instar des hommes, chez lesquels cette passion dénote une si grande imbécillité.=--Pour ce qui est de la guerre, la plus grande des actions humaines, celle dont il est fait le plus d'étalage, je me demande si vraiment il faut en faire mention comme établissant notre supériorité ou si, au contraire, elle ne témoigne pas de notre imbécillité et de notre imperfection. En vérité la science de se battre, de s'entre-tuer, de se ruiner, de concourir à la destruction de son espèce ne semble pas une prérogative à souhaiter aux bêtes qui ne l'ont pas: «_Quand un lion plus fort qu'un autre a-t-il arraché la vie à un lion plus faible que lui? Dans quel bois un sanglier a-t-il jamais expiré sous la dent d'un autre sanglier plus vigoureux_ (_Juvénal_)?»--Les animaux ne sont cependant pas tous exempts de cette rage, comme nous le voyons par les rencontres furieuses qui se produisent chez les abeilles et les combats singuliers que se livrent les chefs des deux partis opposés: «_Souvent entre deux reines, s'élèvent dans une ruche de sanglantes querelles; d'où l'on peut penser de quelle fureur guerrière le peuple est dès lors animé_ (_Virgile_).»--Je ne lis jamais la magnifique description que fait Lucrèce de ces rencontres sans que me viennent à la pensée l'ineptie et la vanité de l'homme; car ces évolutions guerrières qui nous ravissent d'horreur et d'épouvante, cette tempête de sons et de cris: «_L'acier renvoie ses éclairs au ciel, toute la campagne à l'entour brille de l'éclat de l'airain; sous le pas des soldats la terre tremble, et les monts voisins font résonner jusqu'aux voûtes du monde les clameurs dont ils sont frappés_ (_Lucrèce_)», cette effroyable mêlée de tant de milliers d'hommes en armes, combattant avec tant de fureur, d'ardeur et de courage, n'est-il pas plaisant de considérer par quelles circonstances frivoles cela est amené, et quelles circonstances insignifiantes y mettent fin! «_On raconte que l'amour de Pâris amena un duel à mort entre les Grecs et les Barbares_ (_Horace_)»; toute l'Asie se perdit, s'épuisa dans cette guerre amenée par cet amour adultère; le désir d'un seul homme, le dépit, un moment de plaisir, la jalousie d'un mari, toutes choses qui ne justifieraient pas que deux marchandes de hareng en viennent aux mains et s'égratignent, voilà la cause de tout ce branle-bas d'où résulta un si grand trouble.--Pour être mieux édifié, reportons-nous à ceux-là mêmes qui, en ces graves occurrences, en sont les auteurs et les causes. Écoutons ce qu'en dit l'empereur le plus grand, le plus puissant qui ait jamais été, celui que la victoire a le plus favorisé, s'amusant à tourner en ridicule, très plaisamment et avec beaucoup d'esprit, ces événements qui embrassèrent plusieurs batailles hasardées sur terre et sur mer, où, pour servir ses intérêts, coula le sang et fut exposée la vie de cinq cent mille hommes qui suivirent sa fortune, et où s'épuisèrent les forces et les richesses des deux parties du monde: «_Parce qu'Antoine est l'amant de Glaphyre, Fulvie veut m'en faire porter la peine et que je devienne le sien. Moi, l'amant de Fulvie! Si Manius à l'haleine fétide sollicitait mes caresses, céderais-je? je ne le crois pas, j'aurais trop à en souffrir! «Aime-moi ou c'est la guerre!» dit-elle. Eh bien, soit, plutôt perdre la vie que d'affronter un pareil supplice! Sonnez, trompettes!_ (_Martial_).» Peut-être fais-je abus de mon latin; mais vous m'avez donné, Madame, permission d'en user.--Une armée, ce grand corps, cet être si versatile et si agité qui semble menacer ciel et terre: «_Comme les flots innombrables qui roulent en mugissant sur la mer de Libye quand, au retour de l'hiver, le fougueux Orion se plonge dans les eaux, ou comme les épis pressés que dore le soleil d'été soit dans les champs de l'Hermus, soit dans la féconde Lycie, les boucliers résonnent et la terre tremble sous les pas des guerriers_ (_Virgile_)»; ce monstre furieux qui a tant de bras et de si nombreuses têtes, c'est l'homme, toujours l'homme, faible, calamiteux, misérable, véritable fourmilière toujours agitée et surchauffée, «_noir essaim qui marche dans la plaine_ (_Virgile_)», qu'un souffle de vent contraire, le croassement d'un vol de corbeaux, le faux pas d'un cheval, le passage fortuit d'un aigle, un songe, un mot, un signe, la brume du matin suffisent pour renverser et jeter à terre. Que le soleil le frappe de face, et le voilà évanoui et qui s'effondre; que seulement le vent lui porte un peu de poussière dans les yeux comme aux abeilles du poète, voilà nos enseignes, nos légions, quand bien même le grand Pompée serait à leur tête, qui sont rompues et anéanties, car c'est contre lui, si je ne me trompe, qu'en Espagne, Sertorius fit avec succès usage de ces belles armes qu'avait employées Eumène contre Antigone et Surena contre Crassus. «_Cette grande animosité, tous ces furieux combats, un peu de poussière en a raison_ (_Virgile_).»--Qu'on lâche même contre lui ces mouches à miel, leur force et leur courage en triomphent. Assez récemment, les Portugais assiégeaient la ville de Tamly, sur le territoire de Xiatine; les habitants transportèrent sur leurs murailles un grand nombre de ruches qui constituent une de leurs richesses, et, produisant de la fumée, chassèrent les abeilles dans la direction de l'ennemi, auquel elles s'attachèrent si vivement que, ne pouvant résister à leurs attaques et à leurs piqûres, il abandonna ses projets; ce secours d'un nouveau genre assura la victoire et la liberté aux assiégés qui réussirent au point que, lorsque l'action prit fin, pas une abeille ne fit défaut, toutes étaient revenues.--Les âmes des empereurs et celles des savetiers sortent du même moule. N'envisageant que l'importance des actions des princes et les conséquences qu'elles ont, nous nous imaginons qu'elles ont d'autres causes, et aussi sont de plus de poids et de plus d'importance; c'est une erreur: ils vont et viennent mus par les mêmes ressorts qui nous font agir nous-mêmes. La même raison qui fait que nous nous querellons avec un voisin, amène la guerre chez les princes; ce pour quoi nous faisons fouetter un laquais se produisant chez un roi, le conduit à ruiner une province; leur volonté s'exerce aussi à la légère que la nôtre, mais ils peuvent davantage. Les mêmes appétits se retrouvent chez un ciron et chez un éléphant.

=Fidélité, gratitude des animaux.=--Sous le rapport de la fidélité, il n'est pas au monde d'animal plus traître que l'homme.--Nombreux sont les faits que l'on cite, témoignant de l'acharnement de certains chiens à venger la mort de leurs maîtres.--Le roi Pyrrhus, rencontrant un chien gardant un cadavre qu'il veillait, lui dit-on, depuis trois jours, fit enterrer le corps et prit le chien avec lui. Un jour qu'il passait la revue de toute son armée, le chien, apercevant les meurtriers de son maître, leur courut sus avec des aboiements furieux, témoignant d'une violente irritation. Ce fut là un premier indice qui mit sur leurs traces; bientôt après, la justice les convainquit de leur crime et le punit.--Même chose advint par le fait du chien dont parle le sage Hésiode, qui dénonça les fils de Ganistor, de Naupacte, comme les auteurs du meurtre de son maître.--Un autre chien attaché à la garde d'un temple, à Athènes, aperçut un voleur sacrilège qui en emportait les plus beaux joyaux. Il se mit aussitôt à aboyer tant qu'il put contre lui, mais les gardiens du temple ne s'éveillèrent pas. Le chien se mit alors à suivre son voleur; le jour, il se tenait à distance de lui, mais sans jamais le perdre de vue; s'il lui offrait à manger, il n'en voulait pas, tandis qu'avec sa queue il faisait fête aux autres passants qu'il rencontrait et mangeait ce qu'ils lui donnaient; lorsque le voleur s'arrêtait pour dormir, le chien s'arrêtait en même temps et au même endroit. Cette conduite singulière étant parvenue à la connaissance des gardiens du temple, ils s'enquirent du signalement de l'animal, suivirent ses traces et l'atteignirent enfin au bourg de Cromyon et, avec lui, le larron qu'ils ramenèrent à Athènes où il fut puni. En reconnaissance de ce service, les juges ordonnèrent qu'il serait alloué, sur les deniers publics, une mesure déterminée de blé pour nourrir le chien qu'ils commirent aux bons soins des prêtres. Plutarque, qui raconte ce fait, en affirme l'authenticité; il se serait passé dans le siècle où il vivait.

Quant à la gratitude, vertu qui, de nos jours, a grand besoin d'être remise en crédit, un seul exemple nous suffira; il nous est conté par Appion qui était dans les rangs des spectateurs: Un jour, dit-il, à Rome, on donnait au peuple le spectacle de bêtes amenées de contrées lointaines; y figuraient entre autres des lions de haute taille comme il s'en voit rarement; parmi eux s'en trouvait un qui, par l'irritation qu'il manifestait, la force et la grosseur de ses membres, ses rugissements sonores qui répandaient l'épouvante, attirait particulièrement l'attention de l'assistance. Au nombre des esclaves livrés aux bêtes et destinés à paraître dans ce combat, était un Dace, du nom d'Androclès, qui appartenait à un personnage consulaire de Rome. En l'apercevant, le lion, tout d'abord, s'arrêta court, comme saisi d'étonnement; puis il s'approcha doucement de lui, pas à pas, on eût dit qu'il cherchait à le reconnaître; enfin, sûr de son fait, il commença à agiter la queue, comme font les chiens qui flattent leur maître, se mit à baiser et lécher les mains et les cuisses du pauvre misérable tout transi d'effroi et hors de lui. Sous les caresses du lion, Androclès, recouvrant ses esprits, se prit à le regarder et finit par le reconnaître; ce fut alors un spectacle bien rare de voir combien tous deux se faisaient fête et les caresses qu'ils échangeaient. La vue en faisait pousser au peuple des cris d'admiration; l'empereur fit appeler l'esclave pour savoir de lui la cause de ce si étrange événement. Androclès lui en conta ainsi l'étonnante et peu banale histoire: «Mon maître était proconsul en Afrique; la cruauté et la rigueur dont il usait vis-à-vis de moi (il me faisait battre chaque jour) me déterminèrent à m'échapper et je m'enfuis. Pour me soustraire aux recherches de ce personnage de si haute autorité dans le pays, le plus sûr me parut de gagner le désert, résolu à me tuer d'une façon ou d'une autre, si je ne parvenais pas à me nourrir dans ces régions sablonneuses et inhabitables. Vers midi, le soleil étant extrêmement piquant et la chaleur insupportable, découvrant une caverne cachée et d'accès presque inaccessible, je m'y jetai. Bientôt après survint ce lion; il était blessé à la patte qu'il avait tout ensanglantée; la douleur qu'il éprouvait lui arrachait des plaintes et des gémissements. A son arrivée, je fus très effrayé; mais lui, m'apercevant blotti dans un coin de sa tanière, s'approcha de moi tout doucement, me tendant la patte dont il souffrait, me la montrant comme pour me demander assistance. Je la pris et en ôtai un grand éclat de bois qui y était entré; puis, un peu plus rassuré sur ses dispositions à mon égard, je pressai la plaie, en fis sortir tous les corps étrangers qui y avaient pénétré, et la nettoyai de mon mieux. Se sentant soulagé et la douleur s'étant calmée, il commença à reposer et s'endormit ayant toujours sa patte dans mes mains. A partir de ce moment, nous vécûmes ensemble tous deux dans cette caverne, mangeant les mêmes viandes, car il m'apportait toujours les meilleurs morceaux des bêtes qu'il tuait à la chasse; je les faisais cuire au soleil à défaut de feu et m'en nourrissais. Cela dura trois ans; à la longue, je me lassai de cette vie bestiale et sauvage, et, une fois que mon hôte était allé aux provisions comme à son ordinaire, je le quittai. Trois jours plus tard, surpris par des soldats, je fus arrêté, puis, d'Afrique, amené ici à mon maître qui, sur-le-champ, me condamna à mort et à être livré aux bêtes. A ce que je vois, mon lion a dû être pris en même temps que moi; me reconnaissant, il a voulu me témoigner sa gratitude pour les soins que je lui ai donnés et la guérison que je lui ai procurée.» Cette histoire dite à l'empereur, se répandit immédiatement de bouche en bouche parmi les assistants, et aussitôt, à la demande générale, il fut fait grâce, au nom du peuple, à Androclès, qui recouvra sa liberté et auquel il fut fait don de ce lion. Depuis, dit Appion, on le voit conduisant cet animal simplement tenu en laisse, se promener dans Rome de taverne en taverne, recueillant l'argent qu'on lui donne, tandis que le lion se laisse couvrir de fleurs qu'on lui lance; et chacun qui les rencontre, de dire: «Voilà le lion qui a donné l'hospitalité à cet homme, et l'homme qui a été le médecin de ce lion.»

Nous pleurons souvent la perte des bêtes que nous aimons; elles font de même à notre égard: «_Ensuite venait, dépouillé d'ornements, Éthon, son cheval de bataille, qui pleurait et dont la figure était humectée de grosses larmes_ (_Virgile_).»

Il est des nations où les femmes sont en commun, il en est d'autres où chacun a la sienne; cela ne se voit-il pas aussi chez les animaux, et la fidélité conjugale n'est-elle pas mieux observée par eux que par nous.

=Comme nous, ils se constituent en sociétés; on trouve même des associations d'individus d'espèces différentes.=--Les sociétés, les fédérations qui ont pour objet de se liguer pour se prêter un mutuel secours, existent aussi chez eux.--Chez les bœufs, les pourceaux et autres, au cri de l'un d'eux que vous offensez, on voit toute la troupe accourir pour lui venir en aide et se grouper pour le défendre.--Quand l'escare vient à avaler l'hameçon que lui tend le pêcheur, ses compagnons s'assemblent en foule autour de lui et rongent le fil de la ligne. Lorsque, par hasard, il y en a un qui est entré dans la nasse, les autres, du dehors, le saisissent par la queue, la lui serrant tant qu'ils peuvent avec les dents et le tirent à force, cherchant à le faire sortir.--Les barbiers, quand l'un deux est harponné, frottent la corde qui retient le fer, avec leur dos qui est armé d'un os faisant saillie, dentelé en forme de scie, et s'efforcent de la rompre en la coupant.

Chez l'homme, pour s'entr'aider dans la vie, les individus se rendent des services réciproques; les bêtes en offrent également des exemples.--On dit que la baleine ne marche jamais que précédée d'un petit poisson, semblable au goujon de mer et que, pour cette particularité, on nomme «le guide». La baleine le suit, se laissant conduire et diriger par lui avec autant de facilité que le timonier fait virer le navire. En retour, tandis que tout ce qui, bête ou vaisseau, entré dans l'horrible gouffre qu'est la bouche du monstre, y est englouti et irrémédiablement perdu, le guide s'y retire en toute sûreté et y dort; pendant toute la durée de son sommeil, la baleine ne bouge pas, mais, aussitôt qu'il sort, elle le suit et cela d'une façon continue. Si, par hasard, elle perd sa trace, elle va errant de côté et d'autre, se heurtant souvent contre les rochers, semblable à un bateau qui n'a plus de gouvernail. Plutarque déclare avoir constaté le fait, près de l'île d'Anticyre.--Pareille association existe entre le petit oiseau qu'on nomme «le roitelet» et le crocodile. Le roitelet sert de sentinelle à ce grand animal; et, lorsque l'ichneumon, son ennemi, s'approche pour le combattre, l'oiseau, de peur que le crocodile ne soit surpris pendant son sommeil, l'éveille par son chant et ses coups de bec et le prévient du danger. Par contre, il vit des restes de ce monstre qui le reçoit familièrement dans sa gueule et le laisse becqueter dans ses mâchoires et entre ses dents, et y recueillir les débris de chair qui y sont demeurés. Lorsqu'il veut fermer la gueule, il le prévient auparavant d'en sortir, en ne la refermant que peu à peu, sans l'étreindre, ni le blesser.--Le coquillage connu sous le nom de «nacre», vit ainsi avec le pinnothère, petit animal de l'espèce du crabe, qui lui sert d'huissier et de portier. Stationnant à l'ouverture de ce coquillage, il en tient continuellement les deux valves entrebâillées et ouvertes, jusqu'à ce qu'il y voit entrer quelque petit poisson propre à être capturé; il entre alors dans la nacre, et la pinçant dans la chair vive, la contraint à fermer sa coquille; tous deux se mettent alors à manger la proie qui s'est ainsi laissé emprisonner.--La manière de vivre des thons indique une singulière connaissance des trois branches des mathématiques. Pour l'astronomie, ils pourraient en remontrer à l'homme, car ils s'arrêtent là où les surprend le solstice d'hiver et n'en bougent plus jusqu'à l'équinoxe suivant; c'est pourquoi Aristote va même leur concédant l'intelligence de cette science. Ils dénotent la connaissance qu'ils ont de la géométrie et de l'arithmétique, en ce qu'ils se groupent toujours en bande affectant la forme d'un cube, carré en tous sens, sorte de bataillon en masse à six faces égales, clos et gardé de toutes parts. Ils nagent dans cet ordre qui présente les mêmes dimensions à l'arrière que sur le devant, de telle sorte que celui qui en voit et en compte un rang, peut aisément dénombrer l'effectif de la bande, dont la profondeur égale la largeur et la largeur égale la longueur.

=Exemples de magnanimité, de repentir, de clémence chez les animaux.=--Si nous parlons de magnanimité, il est difficile d'en trouver un exemple plus caractéristique que celui de ce chien, de taille tout à fait exceptionnelle, envoyé des Indes au roi Alexandre. On lui présenta tout d'abord à combattre un cerf, puis un sanglier, puis un ours; il n'en fit pas cas et ne daigna même pas bouger de sa place; mais quand on mit un lion en sa présence, il se dressa aussitôt sur ses pattes, manifestant ainsi le reconnaître comme le seul adversaire qu'il trouvât digne de lui.

Comme témoignage de repentir et d'aveu de ses fautes, citons un éléphant qui, dit-on, ayant tué son cornac dans un accès de colère, en eut un tel regret qu'il ne voulut plus accepter de nourriture et se laissa mourir de faim.

La clémence chez les animaux est attestée par ce fait que l'on prête à un tigre, la plus inhumaine de toutes les bêtes. On lui avait donné un chevreau; pendant deux jours, il souffrit la faim, plutôt que de lui faire du mal; et le troisième jour, il brisa la cage où il était enfermé pour aller chercher autre chose à dévorer, ne voulant pas se porter à cette extrémité sur ce chevreau, dont il avait fait son familier et son hôte.

La familiarité et les relations qui naissent de la fréquentation peuvent exister chez les animaux; il arrive en effet que nous apprivoisons fort bien à vivre ensemble, des chats, des chiens et des lièvres.

=L'ingéniosité de l'alcyon dans la construction de son nid défie toute notre intelligence.=--Quiconque voyage sur mer, notamment sur la mer de Sicile, peut voir la particularité que présente l'alcyon, qui dépasse tout ce que l'homme peut imaginer. Jamais la nature n'a tant honoré les couches, la naissance, l'enfantement d'aucune autre créature. Les poètes disent bien que l'île de Délos, autrefois flottante, a été rendue immobile pour permettre les couches de Latone; mais ici, c'est Dieu qui a voulu que la mer s'arrête dans son mouvement, devienne stable et calme, sans vagues, sans vent, sans pluie, pendant que l'alcyon fait ses petits, précisément vers l'époque du solstice, au jour le plus court de l'année; grâce à ce privilège dont jouit cet oiseau, la navigation, à ce moment, en plein cœur de l'hiver, est sans dangers.--Chez l'alcyon, les femelles ne connaissent d'autre mâle que le leur; elles l'assistent sa vie durant, sans jamais l'abandonner; s'il vient à être débile ou infirme, elles le chargent sur leurs épaules, le portent partout et le servent jusqu'à la mort.--Personne n'est encore arrivé à pénétrer la façon merveilleuse avec laquelle l'alcyon construit son nid, non plus qu'à savoir quelle matière il emploie à sa construction. Plutarque, qui en a vu et en a tenu plusieurs dans les mains, pense que ce sont des arêtes de certain poisson que l'oiseau réunit et soude ensemble, les entrelaçant les unes en long, les autres obliquement, les infléchissant, arrondissant les angles, de manière à en former un vase sphérique à même de flotter. Quand il l'a achevé, il l'expose aux flots qui, en le battant tout doucement, lui montrent ce qui, n'étant pas suffisamment agglutiné, est à radouber: ces points, cédant sous les coups de la mer, se disjoignent, et il voit qu'ils sont à consolider davantage; ceux au contraire dont la soudure ne laisse rien à désirer, se resserrent sous cette action par suite de la pression qu'elle exerce et cela à un degré tel qu'on ne peut ni le rompre, ni le dissoudre, pas plus que l'endommager en le frappant avec une pierre ni même avec un instrument en fer, si ce n'est à grand'-peine. Les proportions et les dispositions intérieures de ce nid sont surtout à admirer: il est construit et de dimensions telles qu'il ne peut recevoir que l'oiseau qui l'a édifié et qui seul peut y entrer; pour tout ce qui n'est pas lui, il est impénétrable, clos, fermé au point que rien, pas même l'eau de la mer, ne peut y pénétrer. Si claire que soit cette description qui émane de bonne source, il me semble cependant qu'elle ne nous éclaire pas suffisamment sur les difficultés de la construction; aussi quelle vanité de notre part il y aurait à ranger au-dessous de nous et traiter avec dédain des œuvres que nous ne sommes capables ni d'imiter, ni de comprendre!