Essais de Montaigne (self-édition) - Volume II
Part 47
Je vis à une époque où, par suite des excès de nos guerres civiles, abondent des exemples incroyables de cruauté; je ne vois rien dans l'histoire ancienne, de pire que les faits de cette nature qui se produisent chaque jour et auxquels je ne m'habitue pas. A peine pouvais-je concevoir, avant de l'avoir vu, qu'il existât des gens assez farouches pour commettre un meurtre pour le seul plaisir de tuer; qui hachent, dépècent leur prochain, s'ingénient à inventer des tourments inusités et de nouveaux genres de mort, sans être mûs ni par la haine, ni par la cupidité, dans le seul but de se repaître du plaisant spectacle des gestes, des contorsions à faire pitié, des gémissements et des cris lamentables d'un homme agonisant dans les tortures; c'est là le dernier degré auquel la cruauté puisse atteindre: «_Qu'un homme tue un homme, sans y être poussé par la colère ou la crainte, et seulement pour le voir mourir_ (_Sénèque_).»
=Humanité de Montaigne vis-à-vis des bêtes.=--Quant à moi, je n'ai seulement jamais pu voir sans peine poursuivre et tuer une innocente bête, qui est sans défense et de laquelle nous n'avons rien à redouter, ainsi que c'est d'ordinaire le cas du cerf qui, lorsqu'il se sent hors d'haleine, à bout de forces, qu'il n'a plus d'autre moyen d'échapper, se rend à nous qui le poursuivons et, les larmes aux yeux, implore merci, «_plaintif, ensanglanté, il demande grâce_ (_Virgile_)»; ce spectacle m'a toujours été très pénible. Je ne prends guère de bêtes en vie, auxquelles je ne rende la liberté; pour en faire autant, Pythagore en achetait aux pêcheurs et aux oiseleurs.--«_C'est, je crois, du sang des animaux que le fer a été teint pour la première fois_ (_Ovide_)»; un naturel sanguinaire à l'égard des bêtes, témoigne une propension naturelle à la cruauté. Quand on se fut, à Rome, habitué au spectacle du meurtre des animaux, on en vint à celui des hommes et aux combats de gladiateurs. La nature, je le crains, nous a inculqué des tendances à l'inhumanité: nul ne prend plaisir à voir des bêtes jouant entre elles et se caressant; tout le monde en a, à les voir aux prises, se déchirant et se mettant en pièces réciproquement. Pour qu'on ne raille pas cette empathie que j'éprouve pour elles, je ferai observer que la théologie elle-même les recommande à notre bienveillance; par cela même qu'un même maître nous a placés, elles et nous, dans son palais pour son service, que, comme nous, elles sont de sa famille, c'est à bon droit qu'elle nous enjoint d'avoir pour elles quelque respect et de l'affection.
=Le dogme de l'immortalité de l'âme a conduit au système de la métempsycose.=--Pythagore a emprunté le dogme de la métempsycose aux Égyptiens; depuis, ce dogme a été admis par plusieurs nations, notamment par nos Druides: «_Les âmes ne meurent pas; après avoir quitté leurs premières demeures, elles passent dans d'autres qu'elles habitent, et il en est éternellement ainsi_ (_Ovide_).» La religion des anciens Gaulois, admettant que l'âme est immortelle, en concluait qu'elle ne cesse d'être en mouvement et passe d'un corps dans un autre, associant en outre cette idée, acceptée par leur imagination, à l'action de la justice divine. Suivant la conduite qu'une âme a tenue, pendant qu'elle était chez tel d'entre nous, Dieu, disaient-ils, lui assigne un autre corps à habiter, la plaçant dans une condition plus ou moins pénible, d'après ce qu'elle a été: «_Il emprisonne les âmes dans des corps d'animaux: celle de qui a été cruel va animer un ours, celle d'un voleur un loup, celle du fourbe un renard;... et, après avoir ainsi subi mille métamorphoses, purifiées enfin dans le fleuve de l'Oubli, elles sont rendues à leur forme humaine primitive_ (_Claudien_).» Si elle avait été vaillante, ils l'incarnaient dans le corps d'un lion; voluptueuse, dans celui d'un pourceau; lâche, dans un cerf ou un lièvre; malicieuse, dans un renard; et ainsi de suite, jusqu'à ce que, purifiée par cette pénitence, elle rentrât à nouveau dans le corps d'un autre homme: «_Moi-même, il m'en souvient, au temps de la guerre de Troie, j'étais Euphorbe fils de Panthée,_» fait dire Ovide à Pythagore.
=Chez certains peuples, certains animaux étaient divinisés.=--Je n'admets guère cette parenté entre nous et les bêtes; je ne partage pas davantage la manière de voir de certains peuples, des plus anciens et des plus avancés en civilisation notamment, où les bêtes étaient non seulement admises dans la société et la compagnie des hommes, mais y occupaient même un rang bien au-dessus du leur. Les uns les tenaient comme les familiers privilégiés des dieux et avaient pour elles un respect et une considération plus que pour n'importe quel être humain; d'autres, allant plus loin, les reconnaissaient pour dieux et n'avaient d'autres divinités qu'elles: «_Les barbares ont divinisé les bêtes, à cause du profit qu'ils en retirent_ (_Cicéron_)»;--«_Les uns adorent le crocodile, d'autres regardent avec une sainte terreur l'ibis engraissé de serpents; ici, brille sur l'autel la statue d'or d'un singe à longue queue;... là, on adore un poisson du Nil; ailleurs, des villes entières se prosternent devant un chien_ (_Juvénal_).»--L'explication très acceptable, que Plutarque donne de cette erreur, est encore en l'honneur des bêtes: Ce n'est pas le chat ou le bœuf par exemple, que les Égyptiens adoraient, mais les attributs divins dont ils étaient l'image éloignée: dans le bœuf, c'était sa patience et son utilité; dans le chat, sa vivacité, ou, comme chez les Bourguignons nos voisins, et par toute l'Allemagne, son impatience de se voir enfermé; il symbolisait pour eux la liberté que ces peuples aimaient et adoraient au delà de tous les dons qu'ils tenaient de Dieu, et ainsi des autres.--Quand je rencontre chez des auteurs aux idées les plus sensées, des dissertations tendant à démontrer une certaine ressemblance entre nous et les bêtes, faisant ressortir combien elles participent aux plus grands privilèges dont nous jouissons nous-mêmes, et combien il est vrai qu'il y a des points communs entre nous et eux, je rabats certainement beaucoup de mes présomptions et abdique sans difficulté cette royauté imaginaire que l'homme se donne sur tous les animaux.
=Nous devons nous montrer justes envers nos semblables et avoir des égards vis-à-vis de toutes les autres créatures.--Témoignages de gratitude envers les animaux.=--Quoi qu'on en puisse dire, nous sommes tenus, et c'est là un devoir d'humanité qui s'impose à tous, à avoir quelque respect, non seulement pour les bêtes, mais pour tout ce qui a vie et sentiment; et cela s'étend même aux arbres et aux plantes. Nous devons aux hommes la justice; à toutes les autres créatures, capables d'en sentir les effets, de la sollicitude et de la bienveillance; entre elles et nous, il y a des relations, d'où certaines obligations réciproques des uns vis-à-vis des autres.--Je n'ai pas honte d'avouer que je suis tellement porté à la tendresse, et si enfant sous ce rapport, que j'ai peine à ne pas me prêter aux caresses de mon chien, ou à celles qu'il me demande, même lorsque c'est dans un moment inopportun.--Les Turcs ont des établissements où ils recueillent les bêtes, et des hôpitaux où ils les soignent.--Les Romains nourrissaient aux frais du trésor public les oies dont la vigilance avait sauvé le Capitole.--Les Athéniens avaient décidé que les mules et les mulets qui avaient été employés à la construction du temple, connu sous le nom d'Hecatempedon, seraient laissés en liberté et pourraient paître partout, sans que personne puisse y mettre empêchement.--Les Agrigentins avaient la coutume, pratiquée couramment, d'enterrer d'une façon effective les bêtes qui leur avaient été chères, telles que les chevaux qui avaient présenté quelque particularité remarquable, les chiens et les oiseaux qui leur avaient été utiles ou qui, simplement, avaient servi à amuser leurs enfants; la richesse et le nombre de ces sépultures, qu'on admirait encore plusieurs siècles après, se ressentaient de la magnificence qu'ils apportaient à toutes choses.--Les Égyptiens enterraient les loups, les ours, les crocodiles, les chiens et les chats dans des lieux consacrés; ils les embaumaient et portaient leur deuil quand ces animaux trépassaient.--Cimon fit donner une sépulture honorable aux juments avec lesquelles, par trois fois, il avait remporté le prix de la course aux jeux Olympiques.--Xantippe, dans l'antiquité, fit enterrer son chien au bord de la mer, sur un promontoire qui depuis en a porté le nom.--Plutarque lui-même se faisait scrupule, nous dit-il, de vendre et d'envoyer à la boucherie, pour en tirer un léger profit, un bœuf qui l'avait longtemps servi.
CHAPITRE XII.
_Apologie de Raimond * Sebond._
=Est-il vrai que la science soit la mère de toutes les vertus?=--La science est, je le reconnais, chose très grande et très utile; ceux qui la méprisent font preuve de bêtise. Je n'estime pourtant pas que sa valeur soit aussi élevée que certains l'admettent, comme le philosophe Herillus par exemple, qui la considère comme le souverain bien et lui attribue le pouvoir, qu'elle n'a pas suivant moi, de nous rendre sages et satisfaits; ou comme d'autres, qui la considèrent comme la mère de toutes les vertus, et qui, par contre, tiennent l'ignorance comme la cause de tous les vices; si cela est, bien des réserves sont à faire.
=Le père de Montaigne qui avait les savants en haute estime, ayant reçu de l'un d'eux la Théologie naturelle de Sebond, la fit traduire d'espagnol en français par son fils.=--Ma maison est depuis longtemps ouverte aux gens de science, et ils la connaissent bien. Mon père, qui s'est trouvé à sa tête pendant cinquante ans et plus, enflammé de cette ardeur nouvelle que le roi François Ier porta aux lettres et qui les mit en faveur, était très porté pour les gens instruits, recherchant leur société et se mettant en grands frais pour eux. Il les recevait chez lui comme des personnes en odeur de sainteté, quelque peu inspirées de la sagesse divine; il recueillait leurs préceptes et leurs entretiens comme des oracles, et avec d'autant plus de déférence et de foi qu'il n'était pas à même d'en juger, n'ayant pas plus que n'avaient eu ses aïeux, de connaissances littéraires. Moi, je les aime beaucoup, mais cela ne va pas jusqu'à l'adoration.
Parmi ceux qu'a reçus mon père, était Pierre Bunel qui, en son temps, avait une grande réputation de savoir, et qui, s'étant arrêté quelques jours à Montaigne, avec quelques autres savants comme lui, lui fit présent, au moment de partir, d'un ouvrage intitulé: «_Théologie naturelle ou Livre des créatures, par maître Raimond Sebond._» Mon père connaissait parfaitement les langues italienne et espagnole, et cet ouvrage étant écrit en espagnol auquel venaient s'ajouter des terminaisons latines, Bunel pensait qu'avec bien peu d'aide, mon père pourrait le lire avec fruit. Il le lui recommanda comme un livre très utile et très approprié aux circonstances: c'était l'époque où la réforme de Luther commençait à se répandre et à ébranler, dans bien des pays, nos anciennes croyances. A cet égard Bunel avait vu juste en prévoyant, simplement par le raisonnement, que ce commencement de maladie dégénérerait aisément en un exécrable athéisme; et cela, parce que le vulgaire, ne pouvant juger des choses par elles-mêmes, se laisse entraîner par les apparences et selon les caprices de la fortune. Lorsque une fois on a eu la témérité de l'inciter à mépriser et à contrôler les opinions pour lesquelles il avait eu jusque-là le plus profond respect comme celles où il y va de son salut, et qu'on a jeté le doute sur certains points de la religion, qu'on les soumet à son jugement, il arrive bien rapidement à éprouver la même incertitude sur toutes ses autres croyances, ce qui en reste n'ayant pas plus d'autorité et de fondement que ce qu'on a mis en question. Il secoue alors, comme pesant sur lui d'un joug tyrannique, toutes les impressions qui ont leur source soit dans ce qu'édictent les lois, soit dans le respect qu'il a pour d'anciens usages, «_car on foule aux pieds de bon cœur ce qu'on a trop révéré_ (_Lucrèce_)»; et, dès lors, il entreprend de ne plus rien recevoir sans qu'au préalable, il n'ait eu à se prononcer et ne l'ait agréé.
Quelques jours avant sa mort, mon père ayant, par hasard, retrouvé ce livre sous un tas d'autres papiers abandonnés, me demanda de le lui traduire en français. C'est un travail facile que de traduire des auteurs comme celui-ci, chez lesquels le fond est tout; il n'en est pas de même de ceux qui sacrifient beaucoup à la grâce et à l'élégance du style, surtout quand il faut les rendre dans une langue moins expressive que celle dans laquelle ils sont écrits. C'était pour moi un travail tout nouveau et auquel j'étais complètement étranger; mais me trouvant, par un heureux hasard, avoir en ce moment des loisirs, et ne pouvant me refuser au désir du meilleur des pères qui ait jamais existé, je fis mon possible et en vins à bout. Mon père en éprouva une grande satisfaction et voulut que cette traduction fût imprimée; elle l'a été après sa mort.
=Éloge de ce livre.=--J'y trouvai de très belles idées; l'auteur est inspiré par la piété; toutes les parties de son ouvrage s'enchaînent parfaitement. Beaucoup de personnes, et, dans le nombre, des dames, auxquelles nous avons le plus d'obligations, s'amusant à le lire, j'ai souvent été à même de leur venir en aide en détruisant les deux objections principales dont ce livre est l'objet. Il y a de la hardiesse et du courage dans le but qu'il se propose; il entreprend d'établir et de prouver contre les athées, tous les articles de foi de la religion chrétienne en se basant uniquement sur des raisons humaines et naturelles; et, à dire vrai, je le trouve si ferme, réussissant si bien dans cette voie, que je ne crois pas qu'il soit possible de mieux faire dans ce sens, ni que quelqu'un ait jamais fait aussi bien. L'ouvrage me paraissant trop riche et trop beau pour un auteur dont le nom est si peu connu, et dont nous ne savons rien autre, si ce n'est qu'il était espagnol et professait la médecine à Toulouse il y a environ deux cents ans, je m'enquis, quand je commençais à m'en occuper, de ce que ce pouvait bien être, auprès d'Adrien Tournebus qui savait tout. Celui-ci me répondit qu'il pensait que ce devait être une sorte de quintessence extraite des ouvrages de saint Thomas d'Aquin, dont l'érudition infinie et l'admirable subtilité d'esprit étaient seules à même d'avoir produit de telles idées. Toujours est-il que, quel qu'en soit l'auteur ou l'inventeur (et cette supposition de Tournebus ne suffit pas pour dépouiller Sebond de ce titre), c'est assurément un homme très capable qui a produit de très belles pages.
=Première objection contre cet ouvrage: «Il ne faut point appuyer de raisons humaines ce qui est article de foi.»=--La première objection qu'on adresse à son ouvrage, c'est que les chrétiens se font tort, en voulant appuyer de raisons purement humaines leurs croyances, qui ne peuvent se concevoir qu'autant qu'on a la foi et par une intervention particulière de la grâce divine.--Il semble que cette objection ait sa source dans une piété exagérée, aussi faut-il apporter à sa réfutation d'autant plus de délicatesse et de respect pour ceux qui la mettent en avant, et c'est dans cet esprit que je voudrais essayer de leur répondre. Ce serait mieux le fait d'un homme versé en théologie que le mien, car je n'y connais rien; toutefois, j'estime que lorsqu'il s'agit d'une question aussi haute, qui touche de si près à la divinité et excède autant l'intelligence humaine, comme est cette vérité dont il a plu à la bonté de Dieu de nous éclairer, il est bien besoin qu'il continue à nous venir en aide, et que ce ne peut être que par l'effet d'une faveur extraordinaire et privilégiée de sa part, que nous pouvons la concevoir et nous en pénétrer. Abandonnés à notre seule intelligence, nous n'en sommes pas capables; sans cela, il n'y aurait pas tant d'esprits d'une supériorité qui se rencontre rarement, réunissant toutes les qualités que l'homme tient de la nature et qui, dans les temps anciens, étaient seules à sa disposition, que leur raison a égarés quand, avec son seul secours, ils ont cherché à la connaître.
=La foi est indispensable; mais quand elle existe, la raison corrobore utilement ses enseignements.=--C'est la foi qui, seule, nous découvre les ineffables mystères de notre religion et nous confirme leur vérité; ce qui ne veut pas dire que ce ne soit pas une très belle et très louable entreprise, que de mettre au service de cette foi les moyens d'investigation que l'homme tient naturellement de Dieu. Il n'y a pas de doute que ce ne soit là l'usage le plus honorable que nous puissions faire de ces moyens, et qu'il n'y a pas d'occupation, de dessein plus dignes d'un chrétien, que d'appliquer toutes ses études et toutes ses pensées à embellir, étendre et accroître les vérités en lesquelles il croit. Ne nous contentons pas de mettre au service de Dieu notre esprit et notre âme; tout notre être matériel lui doit et lui rend hommage; tous nos organes, tous nos faits et gestes, tout ce qui sort de nos mains, concourent à sa glorification; notre raison doit faire de même et s'employer à étayer notre foi, mais toujours sous cette réserve, de ne pas s'imaginer que par elle-même, par la puissance à laquelle elle peut atteindre et la valeur des arguments qu'elle peut émettre, il lui soit possible d'acquérir cette science surnaturelle qui nous vient de Dieu.
Si, par grâce extraordinaire, cette science ne nous est infuse, si elle n'entre en nous que par la force du raisonnement et tous autres procédés humains, elle n'y occupe pas la place et n'a pas la splendeur qu'elle devrait avoir; je crains bien pourtant que ce ne soit que dans ces conditions qu'elle nous ait pénétrés. Si nous étions attachés à Dieu par une foi ardente; si nous tenions à lui parce qu'il nous y a appelés, et non parce que nous y avons été conduits de nous-mêmes; si notre foi reposait sur une base émanant de lui, les tentations auxquelles est exposée l'humanité et qui l'ébranlent si fort, ne pourraient rien contre elle. Nous serions en état de résister à d'aussi faibles attaques; l'amour de la nouveauté, la contrainte que les princes peuvent exercer sur nous, la bonne fortune d'un parti, les changements si peu fondés et si inopinés qui surviennent dans nos opinions, n'auraient pas la force de secouer et d'altérer nos croyances; nous ne nous laisserions pas troubler par des arguments nouveaux, et toute la rhétorique du monde ne pourrait nous en dissuader; fermes et inébranlables, nous soutiendrions tous ces assauts, sans nous départir de notre calme: «_Tel un vaste rocher oppose sa masse à la faveur des flots qui grondent et se brisent autour de lui_ (_vers imités de Virgile_).»
=Chez le chrétien, la foi fait généralement défaut.=--Si ce rayon divin nous touchait tant soit peu, il y paraîtrait en tout et partout; sa lueur se refléterait non seulement dans nos paroles, mais dans nos faits et gestes qui en acquerraient du lustre; tout ce qui émanerait de nous, serait illuminé de cette noble clarté. Nous devrions avoir honte; l'adepte de n'importe quelle secte de celles en lesquelles se répartit l'humanité, si difficile, si étrange que soit la doctrine de sa secte, y conforme rigoureusement sa conduite et sa vie; tandis que chez les Chrétiens leur doctrine, si divine, si céleste qu'elle soit, ne se manifeste que dans les mots. En voulez-vous la preuve? Comparez nos mœurs à celles des Mahométans et des Païens, voyez combien les nôtres leur sont toujours inférieures; tandis qu'en raison de l'excellence de notre religion nous devrions briller et, par notre perfection, laisser tous autres bien loin derrière: «Ils sont si justes, si charitables, si bons, que ce doivent être des Chrétiens!» devrait-on dire. Le reste est commun à toutes les religions: l'espérance, la confiance, les événements sur lesquels elles s'étayent, les cérémonies, la pénitence, les martyrs; ce qui devrait distinguer la nôtre entre toutes, c'est notre vertu qui, en même temps qu'elle est le signe le plus caractéristique de son origine divine, est aussi le résultat le plus beau et le plus difficile auquel elle tend, parce qu'elle est la vérité.--C'est parce que nous ne sommes pas ce que nous devrions être que notre bon saint Louis avait raison quand il détournait, avec instance, de son dessein, ce roi tartare qui s'était fait chrétien, de venir à Lyon baiser les pieds du Pape et contempler la pureté des mœurs qu'il croyait trouver en nous, de peur qu'au contraire les débordements de notre vie ne tarissent en lui son admiration pour nos croyances.--Ce fut l'impression inverse que ressentit cet autre venu à Rome dans ces mêmes sentiments et qui, voyant la vie dissolue qu'y menaient en ce temps les prélats et le peuple, s'affermit d'autant plus dans la bonne opinion qu'il avait conçue de notre religion, en considérant combien elle devait avoir de force et tenir de Dieu même, pour se maintenir si digne et en un tel degré de splendeur en des mains si vicieuses et dans un milieu si corrompu.
Si nous avions un seul atome de foi, nous déplacerions des montagnes, disent les saintes Écritures; nos actions, inspirées par la divinité qui présiderait aussi à leur exécution, ne seraient pas simplement d'entre celles que l'homme peut accomplir, elles tiendraient du miracle comme nos croyances elles-mêmes: «_Crois, et la voie qui te conduira à la vertu et au bonheur sera courte_ (_Quintilien_).» Les uns s'appliquent à faire croire au monde qu'ils croient, et ils ne croient pas; les autres, c'est le plus grand nombre, se le persuadent à eux-mêmes et ne savent pas ce que c'est que croire.
=Dans les guerres de religion, ce sont les intérêts des partis qui seuls les guident.=--Nous trouvons étrange que, dans la guerre qui, dans les temps présents, désole notre pays, les événements flottent indécis et se produisent tantôt dans un sens, tantôt dans un autre comme généralement cela arrive d'ordinaire; ils ne sont ainsi que parce que nous sommes livrés à nous-mêmes. L'un des partis a pour lui la justice, mais il en a fait simplement un drapeau et un masque; on la met en avant, mais on n'en tient pas compte; ce n'est pas elle qui fait agir, ce n'est pas sa cause que l'on a épousée; elle est là, comme dans la bouche d'un avocat; le parti qui s'en targue ne l'a ni dans le cœur, ni en affection. Dieu nous doit son aide dans les circonstances extraordinaires, mais quand sont en jeu la foi et la religion, et non nos passions; et ici, ce sont les hommes qui conduisent tout; pour eux, la religion n'est qu'un moyen, c'est le contraire qui devrait être. Réfléchissez et voyez si ce n'est pas nous qui la menons et qui, d'une règle si droite et si ferme, extrayons tant de conclusions opposées, tout comme avec de la cire se modèlent les figures les plus contraires? La situation de la France a-t-elle jamais, plus que de nos jours, présenté plus exactement ce caractère? Les uns tirent la religion à droite, les autres à gauche; ceux-là en disent blanc, ceux-ci, noir; tous la font également servir à leurs violences et à leurs vues ambitieuses. Ils en agissent d'une façon tellement identique en leurs débordements et leurs injustices, qu'on se prend à douter et qu'on a peine à croire qu'ils soient d'opinions différentes, étant donné que notre opinion est ce qui doit régler notre conduite et faire loi dans notre vie; une même école, ayant mêmes principes, ne produirait pas des mœurs se ressemblant davantage, observées d'une manière aussi invariable.