Essais de Montaigne (self-édition) - Volume II
Part 42
=En faisant abandon de l'usufruit de son superflu à ses enfants, un père doit se réserver la possibilité, si besoin était, de revenir sur sa décision.=--Cela ne veut pas dire qu'on doive s'engager irrévocablement vis-à-vis de ses enfants, sans pouvoir se dédire par la suite. Moi, qui puis me trouver dans ce cas, je leur laisserais la jouissance de ma maison et de mes biens, mais sous réserve de revenir sur cette disposition, s'ils m'en donnaient sujet. Je leur en abandonnerais l'usufruit, parce que cela me serait plus commode; et, en ce qui touche la direction générale de mes intérêts, je n'en conserverais que ce qui me plairait. J'ai toujours estimé que ce doit être une grande satisfaction pour un père, dans sa vieillesse, d'avoir initié ses enfants à la gestion de ses affaires et de pouvoir, de la sorte, pendant sa vie, juger de leur manière de faire tout en les aidant des conseils et des avis que son expérience lui suggère; remettant lui-même entre les mains de ses successeurs, avec les traditions du passé, l'honneur et la conduite de sa maison, il est à même de se confirmer par là dans les espérances qu'il a pu concevoir pour l'avenir. Aussi, je ne fuirais pas leur compagnie, afin de pouvoir les suivre de près et jouir, dans la mesure de mon âge, de leurs joies et de leurs fêtes. Si je ne vivais avec eux, ce que je ne pourrais sans les troubler par mon caractère morose conséquence de mon âge, par la gêne résultant de mes infirmités, et aussi afin de ne rien changer au genre de vie et au régime qu'à ce moment je devrais mener, je voudrais au moins vivre près d'eux, dans une partie de ma maison, non la plus en vue, mais la plus commode.--Je ne ferais pas comme ce doyen de Saint-Hilaire de Poitiers que j'ai vu, il y a quelques années, confiné dans une telle solitude par la mélancolie dont il était atteint que, lorsque j'entrai dans sa chambre, il y avait vingt-deux ans qu'il n'en était sorti et n'avait mis un pied dehors; et cependant, il avait tous ses mouvements libres et faciles, et n'était affligé que d'un rhume qui lui était tombé sur l'estomac. Il se tenait toujours seul, enfermé dans sa chambre; à peine une fois la semaine, permettait-il qu'on y entrât pour le voir; un domestique lui apportait à manger une fois par jour et ne devait faire qu'entrer et sortir. Il passait son temps à se promener et à lire, car il était quelque peu versé dans l'étude des lettres; du reste, absolument résolu à vivre de la sorte jusqu'à sa mort, qui arriva peu après.--Par mes bons procédés, j'essaierais d'entretenir chez mes enfants, à mon égard, une affection sincère, empreinte de bienveillance, ce à quoi on arrive aisément avec des natures ayant de bons sentiments; si, au contraire, on avait affaire à des bêtes furieuses, comme notre siècle en produit par milliers, il faudrait les haïr et les fuir.
=Appeler les parents des noms de père et de mère ne devrait pas être interdit aux enfants.=--Je suis ennemi de cette coutume d'interdire aux enfants d'appeler leurs parents père et mère, et de leur imposer, comme plus respectueuse, une dénomination ne rappelant en rien cette parenté, comme si la nature n'avait pas assez bien pourvu à notre autorité. Nous donnons ce nom de Père à Dieu tout-puissant, et dédaignons que nos enfants l'emploient vis-à-vis de nous; c'est là une erreur que j'ai réformée dans ma famille.--C'est aussi folie et injustice que de ne pas traiter nos enfants, quand ils sont en âge, avec une certaine familiarité et vouloir conserver à leur égard une morgue austère et dédaigneuse dans l'idée de les tenir de la sorte dans la crainte et l'obéissance; c'est là une mascarade bien inutile, qui rend les pères ennuyeux pour leurs enfants, et en même temps ridicules, ce qui est pire. Les enfants ont pour eux la jeunesse et toutes les forces, par suite le vent et la faveur du monde; les mines fières et tyranniques d'un homme qui n'a plus de sang ni au cœur ni dans les veines les font sourire; ce ne sont là que des épouvantails pour éloigner les oiseaux des jardins. Alors même que je pourrais me faire craindre, je préférerais encore me faire aimer; il y a tant de défauts dans la vieillesse, tant d'impuissance, elle prête si fort au mépris, que ce qu'elle peut avoir de mieux à son actif, c'est l'affection et l'amour des siens; le commandement et la crainte ont cessé d'être des armes en ses mains.
=Exemple d'un vieillard qui, voulant se faire craindre, était le jouet de tout son entourage.=--J'ai connu quelqu'un qui avait été très autoritaire dans sa jeunesse; l'âge l'a atteint, mais il se maintient dans un aussi bon état que possible: il frappe, il mord, il jure, se montre le maître le plus difficile à servir qui soit en France; il s'épuise en soins et vigilance. Tout cela est comédie: autour de lui, c'est un complot dans lequel entre sa famille elle-même; la meilleure part de tout ce qui est dans le grenier, dans la cave, voire même dans sa bourse, est pour les autres, bien qu'il en ait les clefs dans son aumônière et y veille plus que sur ses yeux. Pendant qu'il se contente de vivre sur ses économies et d'une table chichement servie, dans tous les réduits de sa maison c'est une débauche continue; on s'amuse, on dépense, on raille les chimères que se forgent sa vaine colère et sa prévoyance. Chacun est en sentinelle contre lui; si par hasard quelque serviteur de petite importance s'attache à lui, on excite aussitôt contre ce fâcheux les soupçons du maître: chose facile, la vieillesse méfiante y étant naturellement portée. Bien souvent il s'est vanté à moi de la fermeté avec laquelle il tient les siens en bride, de l'obéissance absolue et du respect qu'il en obtient; il voit vraiment bien peu clair dans ses affaires! «_Lui seul ignore ce qui se passe chez lui_ (_Térence_)!» Je ne connais pas d'homme qui, pour conserver la direction de sa maison, ait recours à plus de moyens naturels ou indiqués par l'expérience, et cela pour être joué comme un enfant; c'est ce qui me l'a fait choisir comme un exemple des plus typiques, parmi plusieurs situations de ce genre au courant desquelles je suis. «En est-il mieux ainsi ou vaudrait-il mieux qu'il en fût autrement?» c'est une question sur laquelle on peut ergoter. En apparence on lui cède toujours, mais c'est là une concession sans portée faite à son autorité; on ne lui résiste jamais, on l'écoute, on le craint, on le respecte autant qu'il peut le souhaiter. Donne-t-il congé à un domestique? celui-ci fait son paquet et le voilà parti, mais seulement hors de sa présence; la vieillesse a de si lentes allures, ses sens sont si troublés, que le dit valet vivra et continuera son service dans la maison pendant un an, sans qu'il l'aperçoive; puis, au bout d'un laps de temps convenable, on fait arriver des lettres qui viennent de loin, excitant la compassion, pleines de supplications et de promesses de bien faire, et il obtient de rentrer en grâce. Monsieur passe-t-il quelque marché, écrit-il quelque lettre qui déplaisent, on les supprime, et, quelque temps après, on invente des raisons pour justifier le défaut d'exécution ou une réponse non arrivée. Nulle lettre du dehors ne lui est remise de prime abord, il ne voit que celles dont il n'est pas à craindre qu'il ait connaissance; si par hasard il met la main sur une qu'on avait intérêt à lui cacher, comme il a l'habitude de s'en remettre à certaine personne pour les lui lire, on leur fait toujours dire ce qu'on veut; c'est ainsi que fréquemment tel est présenté comme lui demandant pardon, alors qu'il l'injurie. Finalement, il ne voit ses affaires que sous un jour autre que ce qui est arrangé à dessein et lui donnant satisfaction au mieux de ce qui se peut, pour n'éveiller ni sa mauvaise humeur, ni son courroux. Sous des formes différentes, j'ai vu dans bien des maisons les affaires domestiques se régler longtemps et d'une façon continue de même sorte, c'est-à-dire tout autrement en réalité qu'en apparence.
=Quand les vieillards sont chagrins, grondeurs, avares, femme, enfants, domestiques se liguent contre eux pour les tromper.=--Les femmes ont toujours un penchant naturel à contrarier la volonté de leurs maris; elles saisissent avec empressement toutes les occasions de faire le contraire de ce qu'ils voudraient, et la première excuse venue suffit pour les justifier pleinement à leurs propres yeux. J'en ai connu une qui volait de grosses sommes à son mari pour, disait-elle à son confesseur, faire des aumônes plus abondantes; fiez-vous donc à cet emploi en œuvres pies! Nulle jouissance ne leur paraît digne, si c'est du consentement du mari; il faut, pour qu'elle leur soit agréable et qu'elles en fassent cas, qu'elles s'en soient emparées, soit par adresse, soit par autorité et toujours autrement que ce ne devrait être. Quand il arrive, comme dans le cas que je viens de citer, que la femme a affaire à un pauvre vieillard et qu'elle agit pour ses enfants, forte de ce prétexte, cela devient chez elle une passion dont elle se fait gloire; et pour s'affranchir, eux et elle, de cet esclavage commun, elle en arrive facilement à conspirer contre sa domination et son administration. Si les enfants sont déjà grands et en plein développement, ils ont vite fait aussi de suborner, soit en les intimidant, soit en les corrompant, le maître d'hôtel, l'homme d'affaires et tout le reste. Celui qui n'a ni femme ni fils est davantage à l'abri de semblable disgrâce; mais quand elle lui survient, elle est plus cruelle encore et moins honorable. Caton disait de son temps: «Autant de domestiques, autant d'ennemis»; ne pensez-vous pas qu'étant donnée la pureté relative de son siècle par rapport au nôtre, il dirait aujourd'hui: «Femme, enfants, domestiques sont autant d'ennemis, que nous avons.» Il est heureux que la décrépitude apporte avec elle un défaut de clairvoyance, une ignorance de ce qui se passe autour de nous, une facilité à nous laisser tromper, qui sont autant de bienfaits. S'il en était autrement et que nous voulions regimber, que deviendrions-nous en ce temps où les juges qui ont à intervenir dans nos débats, sont eux-mêmes d'ordinaire portés à donner raison aux enfants et intéressés dans la question?
=Pour nous diriger à ce moment de la vie, profitons des exemples que nous avons autour de nous.=--Si je ne m'aperçois pas que je suis joué, au moins ne m'échappe-t-il pas de voir que je puis très bien l'être; aussi, combien appréciable un ami véritable et comme en diffèrent ces liaisons qui ne sont que des relations de société; les bêtes elles-mêmes nous donnent ce spectacle de rapports aussi touchants et, quand j'en suis témoin, je me fais scrupule de les troubler! Si les autres me trompent, du moins je ne me trompe pas moi-même au point de me croire capable de m'en garantir et de me mettre la cervelle à l'envers pour y échapper; je me garde de semblables trahisons dans mon intérieur, non par une curiosité inquiète et toujours en émoi, mais par les diversions que je fais naître et les résolutions que je prends. Quand j'entends raconter ce qui arrive à quelqu'un, je ne m'amuse pas à m'apitoyer sur lui; je fais aussitôt un retour sur moi-même et considère dans quelle mesure cela peut s'appliquer à moi; tout ce qui touche mon prochain, me touche; tout accident qui lui survient est pour moi un avertissement et appelle de ce côté mon attention. Tous les jours, à toutes heures, nous disons d'un autre ce que nous pourrions dire plus à propos de nous si nous savions reporter aussi sur nous-mêmes cet esprit d'observation dont nous faisons si bien application à ce qui ne nous touche pas. Nombre d'auteurs portent atteinte à la cause qu'ils défendent, en se livrant d'une façon irréfléchie à des attaques contre la partie adverse, lui décochant des traits qui se prêtent à leur être retournés et susceptibles de leur faire plus de mal qu'ils n'en ont fait eux-mêmes.
=Un père regrette parfois de s'être montré trop grave, trop peu bienveillant envers ses enfants, au lieu de les traiter en amis et de les prendre pour confidents.=--Feu M. le Maréchal de Montluc qui, à l'île de Madère, avait perdu son fils, brave gentilhomme en vérité et sur lequel reposaient de grandes espérances, me contait ses regrets, insistant surtout sur le chagrin et le crève-cœur qu'il éprouvait de ne s'être jamais complètement livré à lui; de ce que, pour avoir eu la fantaisie de conserver vis-à-vis de lui cette gravité, cette morgue affectée que revêt volontiers l'autorité paternelle, il s'était bénévolement privé de l'agrément d'apprécier et de bien connaître ce fils et aussi de lui révéler la profonde affection qu'il lui portait et en quelle estime il le tenait pour ses qualités: «Ce pauvre garçon, disait-il, ne m'a jamais vu qu'avec une mine refrognée et semblant faire peu de cas de lui; il a emporté la croyance que je n'ai su ni l'aimer, ni apprécier ses mérites. A qui donc devais-je découvrir la tendresse particulière qu'au fond du cœur je lui portais? n'est-ce pas à lui, auquel j'eusse dû m'en ouvrir pour lui en donner la joie et qu'il m'en fût reconnaissant. Je me suis contraint, mis à la torture, pour conserver à son endroit ce vain masque d'indifférence; cela m'a fait perdre le plaisir de sa fréquentation, et aussi de son affection qui ne pouvait être bien chaude à mon endroit, n'ayant jamais été que rudoyé par moi et d'une façon parfois tyrannique.» Je trouve ces regrets fondés et bien rationnels. Je ne le sais que trop par expérience, il n'est rien qui adoucisse le chagrin que nous ressentons de la perte de nos amis comme d'avoir la certitude de n'avoir rien omis de ce qu'on avait à leur dire et d'avoir été avec eux en communication parfaite et complète d'idées et de sentiments. O mon ami, cet échange de pensées entre nous a-t-il été pour moi un bien, a-t-il été un mal? Il a été un bien, j'en vaux beaucoup mieux, il n'y a pas à en douter; le regret que je conserve de toi m'honore et me console, et c'est un pieux et agréable devoir de ma vie de me remémorer constamment ces souvenirs qui ne sont plus, privation qu'aucune jouissance ne peut compenser.
Je m'ouvre aux miens autant que je le puis et leur marque très volontiers les dispositions de cœur et d'esprit en lesquelles je suis à leur égard; j'en agis du reste ainsi avec chacun. Je me hâte de me révéler, pour qu'on me voie tel que je suis, ne voulant pas qu'on y trouve du mécompte sous quelque rapport que ce soit.--On lit dans César que, parmi les coutumes spéciales à nos ancêtres les Gaulois, les enfants se présentaient à leurs pères et n'osaient paraître avec eux en public que lorsqu'ils commençaient à porter les armes, comme si par là ils eussent voulu témoigner que c'était le moment, pour les pères, d'admettre leurs enfants à frayer familièrement avec eux.
=C'est un tort de laisser à sa veuve les biens dont les enfants devraient jouir; comme aussi épouser une femme ayant une belle dot, n'est pas toujours une bonne affaire.=--J'ai encore relevé en mon temps un autre genre d'abus chez certains pères de famille: non contents d'avoir, pendant une longue vie, privé leurs enfants de la part de revenus que, naturellement, ils eussent dû leur abandonner, ils laissent encore, après eux, à leurs femmes la possession de tous leurs biens avec latitude d'en disposer à leur fantaisie. J'ai connu un seigneur occupant une des premières charges de la couronne de France, qui, de par ses droits, avait en espérance plus de cinquante mille écus de rente, et qui est mort, à cinquante ans, dans le besoin, accablé de dettes, ayant encore sa mère arrivée à la plus extrême décrépitude qui jouissait de tous ses biens de par la volonté de son père qui, pour son compte, avait vécu près de quatre-vingts ans. Cela ne me semble pas du tout raisonnable.--Et pourtant, je trouve peu d'avantage, pour quelqu'un qui se trouve en bonne situation de fortune, à rechercher, pour s'allier, une femme qui lui apporte une grosse dot; de toutes les dettes qu'on peut avoir, il n'en est pas qui soit plus une cause de ruine pour les maisons; mes pères s'en sont tous fort judicieusement gardés et j'ai fait de même.--Toutefois ceux qui nous détournent d'épouser des femmes riches, de peur qu'elles soient moins traitables et moins reconnaissantes, se trompent lorsque, pour une conjecture aussi douteuse, ils nous font perdre de réels avantages. Une femme déraisonnable ne se laisse pas plus arrêter par une raison que par une autre; ce qu'elle préfère, c'est ce qui est le moins à faire; le mal l'attire, tout comme fait la vertu chez celles qui sont bonnes; les plus riches sont fréquemment les plus maniables, comme souvent aussi plus belles elles sont, plus elles mettent leur gloire à demeurer chastes.
=Un mari ne doit laisser à sa veuve que ce qui lui est nécessaire pour se maintenir dans le rang qu'elle occupe dans la société.=--On a raison de laisser l'administration de leurs biens entre les mains de la mère, tant que les enfants ne sont pas à l'âge fixé par la loi pour l'exercer eux-mêmes; mais le père les a bien mal élevés, s'il ne peut compter qu'à leur majorité, ils n'auront pas plus de sagesse et de capacité que sa femme, étant donnée la faiblesse ordinaire de ce sexe. Je conviens toutefois qu'il est encore plus contre nature de mettre une mère à la discrétion de ses enfants; il faut lui laisser largement de quoi lui permettre de tenir son rang d'après la situation de sa maison et suivant son âge, d'autant que le besoin et l'indigence étant beaucoup plus malséants et pénibles pour la femme que pour l'homme, il faut les épargner à la mère plutôt qu'aux enfants.
=Pour la répartition de ses biens, à sa mort, le mieux est de s'en rapporter aux lois de son pays.=--En général, la plus sage répartition que nous puissions faire de nos biens, en mourant, me paraît être de nous conformer en cela aux usages du pays: les lois y ont pourvu mieux que nous ne pouvons le faire, et il est préférable qu'elles fassent erreur dans les choix qu'elles ont faits que de nous hasarder nous-mêmes à nous tromper dans ceux que nous pourrions faire inconsidérément. Nos biens, à proprement parler, ne nous appartiennent pas puisque des dispositions légales déterminent, en dehors de nous, ceux qui doivent les posséder après nous. Bien que nous ayons quelque liberté de faire autrement, je tiens qu'il faut un motif bien sérieux, bien indiscutable, pour que nous enlevions à quelqu'un ce que sa bonne fortune lui a réservé et que les lois lui reconnaissent, et que c'est abuser, contre tout droit, de cette liberté, que de la faire servir à nos fantaisies frivoles et personnelles. Le sort m'a fait grâce d'occasions où j'eusse pu être tenté d'égarer mon affection en dehors de ce qui est dans les règles communes et légitimes.--Je vois des gens auprès desquels c'est perdre son temps que de leur prodiguer ses bons offices; un mot pris de travers efface le mérite de dix années d'excellents services; heureux, en pareil cas, qui se trouve à point pour, à leur heure dernière, faire tourner à leur avantage les dispositions en lesquelles ils sont! Avec eux, ce qui a été fait en dernier lieu décide de tout; ce ne sont pas les services les meilleurs et les plus fréquents qu'ils considèrent, mais les plus récents, ceux du moment. Ils jouent de leur testament comme de pommes et de verges, pour récompenser ou punir chaque action de ceux qui peuvent y être intéressés. C'est cependant chose de trop d'importance et qui mérite qu'on y réfléchisse longtemps, pour être ainsi modifiée à tout instant; les sages ne s'y résolvent qu'une fois pour toutes, s'y préoccupant surtout de ce que commandent la raison et l'observation des lois.
=Les substitutions sont ridicules, et on fait souvent erreur en jugeant de l'avenir des enfants sur leur extérieur.=--Nous prenons aussi un peu trop à cœur ces substitutions favorisant les branches masculines dans l'idée ridicule d'éterniser notre nom. Nous tenons également trop de compte des conjectures incertaines de l'avenir que nous formons sur le caractère que nous croyons reconnaître chez les enfants. N'eût-il pas été injuste de me faire déchoir du rang que j'occupais, parce que j'étais le plus lourdaud et le moins dégourdi, le plus long à apprendre et le plus ennuyé lorsqu'il était question de leçon, non seulement de tous mes frères, mais de tous les enfants de ma province, qu'il s'agît d'exercices de corps ou de ceux de l'esprit? C'est folie de faire des distinctions de quelque importance, basées sur ce qu'on croit deviner et qui, si souvent, ne se réalise pas. S'il est licite d'aller à l'encontre des règles qui déterminent quels sont nos héritiers et de corriger ces désignations, il semble que ce doit être surtout à titre de compensation, dans le cas de quelque particulière difformité corporelle, constituant un vice irrémédiable et qui ne peut s'atténuer, ce qui, selon nous qui sommes grands appréciateurs de la beauté, est une cause de préjudice considérable.
=Raisons données par Platon pour que les héritages soient réglés par les lois.=--Je rapporterai ici, pour donner plus de relief à ma prose, le plaisant dialogue du législateur de Platon avec ses concitoyens: «Comment, lui dit-on, sentant notre fin prochaine, nous ne pourrons disposer de ce qui nous appartient en faveur de qui nous plaira? Dieux, quelle cruauté! nous ôter la possibilité de donner plus ou moins, à notre gré, à ceux des nôtres qui nous auront prodigué leurs soins pendant que nous étions malades, durant notre vieillesse, ou qui se seront occupés de nos affaires!»--A quoi le législateur répond: «Mes amis, sans aucun doute vous ne tarderez pas à mourir; et comme, ainsi que le porte l'inscription du temple de Delphes, il vous est difficile de vous connaître et de connaître ce qui est à vous, moi qui fais les lois, j'estime que vous ne vous appartenez pas et que ce dont vous avez la jouissance ne vous appartient pas davantage. Vous et vos biens appartenez à votre famille tant passée que future; mais plus encore, vous, votre famille et vos biens appartenez à la chose publique. C'est pourquoi, de peur que quelque flatteur, durant votre vieillesse ou votre maladie, ou quelque passion ne vous sollicitent mal à propos de faire un testament inique, je vous en préserverai; et comme je respecte l'intérêt commun de la cité et celui de votre maison, je ferai des lois où, comme de raison, l'intérêt particulier sera primé par l'intérêt général. Allez-vous-en donc gaîment où les nécessités auxquelles l'humanité est astreinte, vous appellent; c'est à moi, qui ne me passionne pas plus pour une chose que pour une autre, et qui, dans la mesure du possible ne me préoccupe que de l'intérêt de tous, à avoir souci de ce que vous laissez.»