Essais de Montaigne (self-édition) - Volume II
Part 40
Les autres deux sont nobles et riches, où les exemples de vertu se logent rarement. Arria femme de Cecinna Pætus, personnage consulaire, fut mere d'vne autre Arria femme de Thrasea Pætus, celuy duquel la vertu fut tant renommée du temps de Neron; et par le moyen de ce gendre, mere-grand de Fannia; car la ressemblance des noms de ces hommes et femmes, et de leurs fortunes, en a fait mesconter plusieurs. Cette premiere Arria, Cecinna Pætus, son mary, ayant esté prins prisonnier par les gens de l'Empereur Claudius, apres la deffaicte de Scribonianus, duquel il auoit suiuy le party: supplia ceux qui l'emmenoient prisonnier à Rome, de la receuoir dans leur nauire, où elle leur seroit de beaucoup moins de despence et d'incommodité, qu'vn nombre de personnes, qu'il leur faudroit, pour le seruice de son mary: et qu'elle seule fourniroit à sa chambre, à sa cuisine, et à tous autres offices. Ils l'en refuserent: et elle s'estant iettée dans vn batteau de pescheur, qu'elle loua sur le champ, le suyuit en cette sorte depuis la Sclauonie. Comme ils furent à Rome, vn iour, en presence de l'Empereur, Iunia vefue de Scribonianus, s'estant accostée d'elle familierement, pour la societé de leurs fortunes, elle la repoussa rudement auec ces parolles: Moy, dit-elle, que ie parle à toy, ny que ie t'escoute, à toy, au giron de laquelle Scribonianus fut tué, et tu vis encores? Ces paroles, auec plusieurs autres signes, firent sentir à ses parents, qu'elle estoit pour se deffaire elle mesme, impatiente de supporter la fortune de son mary. Et Thrasea son gendre, la suppliant sur ce propos de ne se vouloir perdre, et luy disant ainsi: Quoy? si ie courois pareille fortune à celle de Cecinna, voudriez vous que ma femme vostre fille en fist de mesme? Comment donc? si ie le voudrois, respondit-elle: ouy, ouy, ie le voudrois, si elle auoit vescu aussi long temps, et d'aussi bon accord auec toy, que i'ay faict auec mon mary. Ces responces augmentoient le soing, qu'on auoit d'elle, et faisoient qu'on regardoit de plus pres à ses deportemens. Vn iour apres auoir dict à ceux qui la gardoient, Vous auez beau faire, vous me pouuez bien faire plus mal mourir, mais de me garder de mourir, vous ne sçauriez: s'eslançant furieusement d'vne chaire, où elle estoit assise, elle s'alla de toute sa force chocquer la teste contre la paroy voisine: duquel coup, estant cheute de son long esuanouye, et fort blessée apres qu'on l'eut à toute peine faite reuenir: Ie vous disois bien, dit-elle, que si vous me refusiez quelque façon aisée de me tuer, i'en choisirois quelque autre pour mal-aisée qu'elle fust. La fin d'vne si admirable vertu fut telle: Son mary Pætus, n'ayant pas le cœur assez ferme de soy-mesme, pour se donner la mort, à laquelle la cruauté de l'Empereur le rengeoit; vn iour entre autres, apres auoir premierement employé les discours et enhortements, propres au conseil, qu'elle luy donnoit à ce faire, elle print le poignart, que son mary portoit: et le tenant traict en sa main, pour la conclusion de son exhortation; Fais ainsi Pætus, luy dit-elle. Et en mesme instant, s'en estant donné vn coup mortel dans l'estomach, et puis l'arrachant de sa playe, elle le luy presenta, finissant quant et quant sa vie: auec cette noble, genereuse, et immortelle parole, _Pæte non dolet_. Elle n'eust loisir que de dire ces trois parolles d'vne si belle substance; Tien Pætus, il ne m'a point faict mal.
_Casta suo gladium cùm traderet Arria Pæto, Quem de visceribus traxerat ipsa suis: Si qua fides, vulnus quod feci, non dolet, inquit, Sed quod tu facies, id mihi Pæte dolet._
Il est bien plus vif en son naturel, et d'vn sens plus riche: car et la playe, et la mort de son mary, et les siennes, tant s'en faut qu'elles luy poisassent, qu'elle en auoit esté la conseillere et promotrice: mais ayant fait cette haulte et courageuse entreprinse pour la seule commodité de son mary, elle ne regarde qu'à luy, encore au dernier traict de sa vie, et à luy oster la crainte de la suiure en mourant. Pætus se frappa tout soudain, de ce mesme glaiue; honteux à mon aduis, d'auoir eu besoin d'vn si cher et pretieux enseignement. Pompeia Paulina, ieune et tres-noble Dame Romaine, auoit espousé Seneque, en son extreme vieillesse. Neron, son beau disciple, enuoya ses satellites vers luy, pour luy denoncer l'ordonnance de sa mort, ce qui se faisoit en cette maniere. Quand les Empereurs Romains de ce temps, auoyent condamné quelque homme de qualité, ils luy mandoyent par leurs officiers de choisir quelque mort à sa poste, et de la prendre dans tel, ou tel delay, qu'ils luy faisoyent prescrire selon la trempe de leur cholere, tantost plus pressé, tantost plus long, luy donnant terme pour disposer pendant ce temps là, de ses affaires, et quelque fois luy ostant le moyen de ce faire, par la briefueté du temps: et si le condamné estriuoit à leur ordonnance, ils menoyent des gens propres à l'executer, ou luy couppant les veines des bras, et des iambes, ou luy faisant aualler du poison par force. Mais les personnes d'honneur, n'attendoyent pas cette necessité, et se seruoyent de leurs propres medecins et chirurgiens à cet effect. Seneque ouyt leur charge, d'vn visage paisible et asseuré, et apres, demanda du papier pour faire son testament: ce que luy ayant esté refusé par le Capitaine, il se tourne vers ses amis: Puis que ie ne puis, leur dit-il, vous laisser autre chose en recognoissance de ce que ie vous doy, ie vous laisse au moins ce que i'ay de plus beau, à sçauoir l'image de mes mœurs et de ma vie, laquelle ie vous prie conseruer en vostre memoire: affin qu'en ce faisant, vous acqueriez la gloire de sinceres et veritables amis. Et quant et quant, appaisant tantost l'aigreur de la douleur, qu'il leur voyoit souffrir, par douces paroles, tantost roidissant sa voix, pour les tancer: Où sont, disoit-il, ces beaux preceptes de la philosophie? que sont deuenuës les prouisions, que par tant d'années nous auons faictes, contre les accidens de la fortune? la cruauté de Neron nous estoit elle incognue? que pouuions nous attendre de celuy, qui auoit tué sa mere et son frere, sinon qu'il fist encor mourir son gouuerneur, qui l'a nourry et esleué? Apres auoir dit ces paroles en commun, il se destourne à sa femme, et l'embrassant estroittement, comme par la pesanteur de la douleur elle deffailloit de cœur et de forces; la pria de porter vn peu plus patiemment cet accident, pour l'amour de luy; et que l'heure estoit venue, où il auoit à montrer, non plus par discours et par disputes, mais par effect, le fruict qu'il auoit tiré de ses estudes: et que sans doubte il embrassoit la mort, non seulement sans douleur, mais auecques allegresse. Parquoy m'amie, disoit-il, ne la deshonnore par tes larmes, affin qu'il ne semble que tu t'aimes plus que ma reputation: appaise ta douleur, et te console en la connoissance, que tu as eu de moy, et de mes actions, conduisant le reste de ta vie, par les honnestes occupations, ausquelles tu és addonnée. A quoy Paulina ayant vn peu repris ses esprits, et reschauffé la magnanimité de son courage, par vne tres-noble affection: Non Seneca, respondit-elle, ie ne suis pas pour vous laisser sans ma compagnie en telle necessité: ie ne veux pas que vous pensiez, que les vertueux exemples de vostre vie, ne m'ayent encore appris à sçauoir bien mourir: et quand le pourroy-ie ny mieux, ny plus honnestement, ny plus à mon gré qu'auecques vous? ainsi faictes estat que ie m'en voy quant et vous. Lors Seneque prenant en bonne part vne si belle et glorieuse deliberation de sa femme; et pour se deliurer aussi de la crainte de la laisser apres sa mort, à la mercy et cruauté de ses ennemis: Ie t'auoy, Paulina, dit-il, conseillé ce qui seruoit à conduire plus heureusement ta vie: tu aymes donc mieux l'honneur de la mort: vrayement ie ne te l'enuieray point: la constance et la resolution, soyent pareilles à nostre commune fin, mais la beauté et la gloire soit plus grande de ta part. Cela fait, on leur couppa en mesme temps les veines des bras: mais par ce que celles de Seneque reserrées tant par la vieillesse, que par son abstinence, donnoyent au sang le cours trop long et trop lasche, il commanda qu'on luy couppast encore les veines des cuisses: et de peur que le tourment qu'il en souffroit, n'attendrist le cœur de sa femme, et pour se deliurer aussi soy-mesme de l'affliction, qu'il portoit de la veoir en si piteux estat: apres auoir tres-amoureusement pris congé d'elle, il la pria de permettre qu'on l'emportast en la chambre voisine, comme on feit. Mais toutes ces incisions estans encore insuffisantes pour le faire mourir, il commanda à Statius Anneus son medecin, de luy donner vn breuuage de poison; qui n'eut guere non plus d'effect: car par la foiblesse et froideur des membres, elle ne peut arriuer iusques au cœur. Par ainsin on luy fit en outre apprester vn baing fort chauld: et lors sentant sa fin prochaine, autant qu'il eut d'halene, il continua des discours tres-excellens sur le subiect de l'estat où il se trouuoit, que ses secretaires recueillirent tant qu'ils peurent ouyr sa voix; et demeurerent ses parolles dernieres long temps depuis en credit et honneur, és mains des hommes: ce nous est vne bien fascheuse perte, qu'elles ne soyent venues iusques à nous. Comme il sentit les derniers traicts de la mort, prenant de l'eau du baing toute sanglante, il en arrousa sa teste, en disant; Ie vouë cette eau à Iuppiter le liberateur. Neron aduerty de tout cecy, craignant que la mort de Paulina, qui estoit des mieux apparentées dames Romaines, et enuers laquelle il n'auoit nulles particulieres inimitiez, luy vinst à reproche; renuoya en toute diligence luy faire r'atacher ses playes: ce que ses gens d'elle, firent sans son sçeu, estant desia demy morte, et sans aucun sentiment. Et ce que contre son dessein, elle vesquit depuis, ce fut tres-honnorablement, et comme il appartenoit à sa vertu, montrant par la couleur blesme de son visage, combien elle auoit escoulé de vie par ses blessures. Voyla mes trois comtes tres-veritables, que ie trouue aussi plaisans et tragiques que ceux que nous forgeons à nostre poste, pour donner plaisir au commun: et m'estonne que ceux qui s'addonnent à cela, ne s'auisent de choisir plustost dix mille tres-belles histoires, qui se rencontrent dans les liures, où ils auroyent moins de peine, et apporteroient plus de plaisir et profit. Et qui en voudroit bastir vn corps entier et s'entretenant, il ne faudroit qu'il fournist du sien que la liaison, comme la soudure d'vn autre metal: et pourroit entasser par ce moyen force veritables euenemens de toutes sortes, les disposant et diuersifiant, selon que la beauté de l'ouurage le requerroit, à peu pres comme Ouide a cousu et r'apiecé sa Metamorphose, de ce grand nombre de fables diuerses. En ce dernier couple, cela est encore digne d'estre consideré, que Paulina offre volontiers à quitter la vie pour l'amour de son mary, et que son mary auoit autre-fois quitté aussi la mort pour l'amour d'elle. Il n'y a pas pour nous grand contre-poix en cet eschange: mais selon son humeur Stoïque, ie croy qu'il pensoit auoir autant faict pour elle, d'alonger sa vie en sa faueur, comme s'il fust mort pour elle. En l'vne des lettres, qu'il escrit à Lucilius; apres qu'il luy a fait entendre, comme la fiebure l'ayant pris à Rome, il monta soudain en coche, pour s'en aller à vne sienne maison aux champs, contre l'opinion de sa femme, qui le vouloit arrester; et qu'il luy auoit respondu, que la fiebure qu'il auoit, ce n'estoit pas fiebure du corps, mais du lieu: il suit ainsin: Elle me laissa aller me recommandant fort ma santé. Or moy, qui sçay que ie loge sa vie en la mienne, ie commence de pouruoir à moy, pour pouruoir à elle: le priuilege que ma vieillesse m'auoit donné, me rendant plus ferme et plus resolu à plusieurs choses, ie le pers, quand il me souuient qu'en ce vieillard, il y en a vne ieune à qui ie profite. Puis que ie ne la puis ranger à m'aymer plus courageusement, elle me renge à m'aymer moy mesme plus curieusement: car il faut prester quelque chose aux honnestes affections: et par fois, encore que les occasions nous pressent au contraire, il faut r'appeler la vie, voire auec que tourment: il faut arrester l'ame entre les dents, puis que la loy de viure aux gens de bien, ce n'est pas autant qu'il leur plaist, mais autant qu'ils doiuent. Celuy qui n'estime pas tant sa femme ou vn sien amy, que d'en allonger sa vie, et qui s'opiniastre à mourir, il est trop delicat et trop mol: il faut que l'ame se commande cela, quand l'vtilité des nostres le requiert: il faut par fois nous prester à noz amis: et quand nous voudrions mourir pour nous, interrompre nostre dessein pour eux. C'est tesmoignage de grandeur de courage, de retourner en la vie pour la consideration d'autruy, comme plusieurs excellens personnages ont faict: et est vn traict de bonté singuliere, de conseruer la vieillesse, (de laquelle la commodité la plus grande, c'est la nonchalance de sa durée, et vn plus courageux et desdaigneux vsage de la vie,) si on sent que cet office soit doux, aggreable, et profitable à quelqu'vn bien affectionné. Et en reçoit on vne tres-plaisante recompense: car qu'est-il plus doux, que d'estre si cher à sa femme, qu'en sa consideration, on en deuienne plus cher à soy-mesme? Ainsi ma Paulina m'a chargé, non seulement sa crainte, mais encore la mienne. Ce ne m'a pas esté assez de considerer, combien resolument ie pourrois mourir, mais i'ay aussi consideré, combien irresoluement elle le pourroit souffrir. Ie me suis contrainct a viure, et c'est quelquefois magnanimité que viure. Voyla ses mots excellens, comme est son vsage.
LIVRE SECOND. (_Suite_).
CHAPITRE VII.
_Des récompenses honorifiques._
=Les distinctions honorifiques sont éminemment propres à récompenser la valeur.=--Les historiens de l'empereur Auguste remarquent que lorsqu'il s'agissait de services militaires, il avait pour règle d'être excessivement prodigue de cadeaux envers ceux qui le méritaient, tandis qu'il était bien autrement parcimonieux de récompenses purement honorifiques; peut-être était-ce parcque son oncle lui avait à lui-même décerné toutes les récompenses militaires avant qu'il eût jamais été à la guerre. C'est une belle invention, qui subsiste dans la plupart des états du monde, que d'avoir créé, pour en honorer et en récompenser la vertu, certaines distinctions s'adressant à la vanité et sans valeur par elles-mêmes, telles que couronnes de laurier, de chêne, de myrte, certains vêtements de forme particulière, le privilège de circuler en ville sur un char, ou de nuit avec des flambeaux, une place réservée dans les cérémonies publiques, la prérogative de certains surnoms, de certains titres, certaines marques dans les armoiries et autres choses analogues, variables selon les nations suivant leur tempérament, et dont l'usage dure encore.
=A cet égard, l'institution des ordres de chevalerie est une conception heureuse.=--Chez nous et chez certains peuples voisins, nous avons les ordres de chevalerie qui n'ont pas d'autre objet. C'est assurément une bien bonne et profitable idée que d'avoir trouvé le moyen de récompenser le mérite du petit nombre d'hommes de valeur exceptionnelle, de les contenter et de les satisfaire par des distinctions qui ne soient pas une charge pour le trésor public et ne coûtent rien au prince. C'est un fait d'expérience qui remonte aux temps anciens et que nous avons aussi pu voir jadis chez nous, que les gens de qualité se sont toujours montrés plus jaloux d'obtenir ces récompenses que celles procurant gain et profit; ce qui s'explique parfaitement et rehausse considérablement le cas qu'on en fait. Si à un prix qui doit être uniquement honorifique, on attache des avantages particuliers, voire même une rémunération importante, ce mélange, au lieu de grandir l'estime en laquelle on le tient, la lui enlève et l'avilit.--L'ordre de Saint-Michel, qui a été si longtemps en crédit parmi nous, avait pour plus grand avantage de n'en conférer d'aucune sorte, ce qui faisait qu'autrefois il n'y avait pas de charge ni de situation, quelles qu'elles fussent, auxquelles la noblesse aspirât plus ardemment qu'à l'obtention de cet ordre et qui lui causassent plus de satisfaction; aucune autre qualité ne procurait plus de respect et de considération, la vertu souhaitant et recevant plus volontiers qu'aucune autre, une récompense qui est son apanage exclusif alors même qu'elle est plus glorieuse qu'utile.
=Les récompenses pécuniaires s'appliquent à des services rendus de tout autre caractère.=--Toutes les autres récompenses sont en effet moins honorables, d'autant qu'on en use à propos de tout: par des dons en argent se rémunèrent les services d'un valet, la diligence d'un courrier, quiconque nous charme par ses danses, ses talents en équitation, par sa parole. Tous les services en somme, même les plus vils, qu'on nous rend; tout, même le vice, est payé de cette façon: la flatterie, la trahison, celui qui favorise la débauche; par suite, il n'est pas étonnant que la vertu désire et accepte moins volontiers cette sorte de monnaie courante, que celle dont rien n'entache le caractère noble et généreux qui lui est propre et tout spécial.--Auguste avait raison d'être beaucoup plus économe de celle-ci que des autres, d'autant que l'honneur est un privilège dont la caractéristique essentielle est la rareté; c'est aussi celle de la vertu: «_Pour qui ne voit pas de méchants, les bons ne sauraient exister_ (_Martial_).» On ne remarque pas un homme qui s'occupe de l'éducation de ses enfants: ce n'est pas là un titre de recommandation, si louable que ce soit, parce que c'est chose qui se rencontre communément; remarque-t-on un arbre de grande élévation, dans une forêt où tous sont de même? Je ne crois pas que jamais citoyen de Sparte se soit glorifié de sa vaillance, vertu pratiquée de tous chez ce peuple; non plus que de sa fidélité aux lois et de son mépris pour la richesse. Il n'est pas de récompense pour la vertu, si grande qu'elle soit, quand elle est dans les habitudes; je ne sais si même on donnerait cette qualification de grande, à une vertu qui se pratiquerait communément.
=La vaillance est une vertu assez commune qui prime chez nous la vertu proprement dite.=--Puisque ces témoignages d'honneur n'ont de prix et ne sont tenus en si haute estime que parce qu'ils sont décernés à un petit nombre, pour les anéantir il n'y a rien de tel que de les prodiguer. Quand même il y aurait aujourd'hui plus de gens que par le passé, qui mériteraient cet ordre, et je reconnais qu'il peut très bien se faire qu'il en soit ainsi, car aucune vertu plus que le courage militaire n'est de nature à se répandre davantage, ce n'est pas une raison suffisante pour, en le multipliant, l'avoir laissé tomber en discrédit.--En dehors de la vaillance que je qualifie ici de vertu, employant ce mot dans son acception courante, il en existe une autre, la vertu proprement dite, qui constitue la perfection et est la seule que les philosophes reconnaissent. De nature plus élevée que la vaillance, à l'encontre de celle-ci elle s'étend à tout; elle consiste dans cette force et cette fermeté de l'âme, qui la rendent indifférente à tout événement quel qu'il soit, heureux ou malheureux, qui peut survenir; elle est toujours égale, pondérée, constante, et notre vertu par excellence n'en est qu'une très faible émanation.
=Conditions dans lesquelles se décernait l'ordre de Saint-Michel; abus qui en a été fait.=--Nos mœurs, notre éducation, les traditions, l'exemple, nous rendent celle-ci (la vaillance) aisée à pratiquer et font qu'elle est assez généralement répandue, ainsi qu'on peut parfaitement s'en rendre compte par ce qui se passe en ces temps de guerre civile; et si quelqu'un pouvait à cette heure ramener la concorde parmi nous et faire que les efforts de tous soient dirigés vers un même but, par elle nous verrions refleurir notre ancien renom militaire. Il est bien certain qu'aux temps passés, l'attribution de cet ordre ne visait pas cette seule vertu, il fallait plus encore: jamais il n'a été décerné à un soldat n'ayant que sa valeur, il ne l'était qu'à des chefs qui s'étaient particulièrement distingués. Savoir obéir ne suffisait pas alors pour une si honorable distinction; il fallait de plus des connaissances militaires étendues, embrassant l'ensemble et la majeure partie des branches qui constituent l'homme de guerre, «_car les talents du soldat et ceux du général ne sont pas les mêmes_ (_Tite-Live_)», et, en outre, être de naissance permettant l'accès à une si haute dignité. Quoi qu'il en soit, quand même plus de gens qu'autrefois en seraient dignes, on n'eût pas dû le concéder avec tant de libéralité; mieux eût valu ne pas le donner à tous ceux qui pouvaient le mériter, que de déprécier l'institution à tout jamais, comme cela est arrivé par l'abus qui en a été fait, et se priver ainsi des services qu'elle pouvait rendre. Aucun homme de cœur ne daigne tirer avantage d'une chose qui lui est commune à lui et à beaucoup d'autres; et aujourd'hui, ceux mêmes qui ont le moins mérité de se voir attribuer cette récompense, sont ceux qui affectent le plus de la dédaigner pour se mettre sur le même rang que ceux qui l'ont bien gagnée, et auxquels on porte tort en l'avilissant par la prodigalité avec laquelle on l'octroie à des gens qui en sont indignes.
=Le discrédit en lequel il est tombé, rend difficile de mettre en honneur un nouvel ordre de chevalerie.=--Après avoir supprimé et aboli cet ordre, en avoir créé un autre avec l'espérance que, dès son apparition, cet autre sera tenu en considération, c'est une entreprise bien risquée en des temps aussi pervertis et agités que ceux où nous vivons, et il faut s'attendre à ce que celui-ci se heurte, dès le début, aux difficultés qui ont entraîné la ruine du premier. Les conditions dans lesquelles ce dernier ordre est attribué, devraient, pour qu'il s'impose, être très sévères et rigoureusement observées; or, en cette époque troublée, il n'est pas possible de tenir la bride courte et bien ajustée; sans compter qu'avant qu'il trouve crédit, il faut qu'on ait perdu la mémoire du précédent et du mépris en lequel il est tombé.