Essais de Montaigne (self-édition) - Volume II

Part 4

Chapter 42,055 wordsPublic domain

IE ne fay point de doute, qu'il ne m'aduienne souuent de parler de choses, qui sont mieux traictées chez les maistres du mestier, et plus veritablement. C'est icy purement l'essay de mes facultez naturelles, et nullement des acquises. Et qui me surprendra d'ignorance, il ne fera rien contre moy: car à peine respondroy-ie à autruy de mes discours, qui ne m'en responds point à moy, ny n'en suis satisfaict. Qui sera en cherche de science, si la pesche où elle se loge: il n'est rien dequoy ie face moins de profession. Ce sont icy mes fantasies, par lesquelles ie ne tasche point à donner à connoistre les choses, mais moy: elles me seront à l'aduenture connues vn iour, ou l'ont autresfois esté, selon que la Fortune m'a peu porter sur les lieux, où elles estoient esclaircies. Mais il ne m'en souuient plus. Et si ie suis homme de quelque leçon, ie suis homme de nulle retention. Ainsi ie ne pleuuy aucune certitude, si ce n'est de faire connoistre iusques à quel poinct monte pour cette heure, la connoissance que i'en ay. Qu'on ne s'attende pas aux matieres, mais à la façon que i'y donne. Qu'on voye en ce que i'emprunte, si i'ay sçeu choisir dequoy rehausser ou secourir proprement l'inuention, qui vient tousiours de moy. Car ie fay dire aux autres, non à ma teste, mais à ma suite, ce que ie ne puis si bien dire, par foiblesse de mon langage, ou par foiblesse de mon sens. Ie ne compte pas mes emprunts, ie les poise. Et si ie les eusse voulu faire valoir par nombre, ie m'en fusse chargé deux fois autant. Ils sont touts, ou fort peu s'en faut, de noms si fameux et anciens, qu'ils me semblent se nommer assez sans moy. Ez raisons, comparaisons, argumens, si i'en transplante quelcun en mon solage, et confons aux miens, à escient i'en cache l'autheur, pour tenir en bride la temerité de ces sentences hastiues, qui se iettent sur toute sorte d'escrits: notamment ieunes escrits, d'hommes encore viuants: et en vulgaire, qui reçoit tout le monde à en parler, et qui semble conuaincre la conception et le dessein vulgaire de mesmes. Ie veux qu'ils donnent vne nazarde à Plutarque sur mon nez, et qu'ils s'eschaudent à iniurier Seneque en moy. Il faut musser ma foiblesse souz ces grands credits. I'aimeray quelqu'vn qui me sçache deplumer: ie dy par clairté de iugement, et par la seule distinction de la force et beauté des propos. Car moy, qui, à faute de memoire, demeure court tous les coups, à les trier, par recognoissance de nation, sçay tresbien connoistre, à mesurer ma portée, que mon terroir n'est aucunement capable d'aucunes fleurs trop riches, que i'y trouue semées, et que tous les fruicts de mon creu ne les sçauroient payer. De cecy suis-ie tenu de respondre, si ie m'empesche moy-mesme, s'il y a de la vanité et vice en mes discours, que ie ne sente point, ou que ie ne soye capable de sentir en me le representant. Car il eschappe souuent des fautes à nos yeux: mais la maladie du iugement consiste à ne les pouuoir apperceuoir, lors qu'vn autre nous les descouure. La science et la verité peuuent loger chez nous sans iugement, et le iugement y peut aussi estre sans elles: voire la reconnoissance de l'ignorance est l'vn des plus beaux et plus seurs tesmoignages de iugement que ie trouue. Ie n'ay point d'autre sergent de bande, à renger mes pieces, que la Fortune. A mesme que mes resueries se presentent, ie les entasse: tantost elles se pressent en foule, tantost elles se trainent à la file. Ie veux qu'on voye mon pas naturel et ordinaire ainsi detraqué qu'il est. Ie me laisse aller comme ie me trouue. Aussi ne sont ce point icy matieres, qu'il ne soit pas permis d'ignorer, et d'en parler casuellement et temerairement. Ie souhaiterois auoir plus parfaicte intelligence des choses, mais ie ne la veux pas achepter si cher qu'elle couste. Mon dessein est de passer doucement, et non laborieusement ce qui me reste de vie. Il n'est rien pourquoy ie me vueille rompre la teste: non pas pour la science, de quelque grand prix qu'elle soit. Ie ne cherche aux liures qu'à m'y donner du plaisir par vn honneste amusement: ou si i'estudie, ie n'y cherche que la science, qui traicte de la connoissance de moy-mesmes, et qui m'instruise à bien mourir et à bien viure.

_Has meus ad metas sudet oportet equus._

Les difficultez, si i'en rencontre en lisant, ie n'en ronge pas mes ongles: ie les laisse là, apres leur auoir faict vne charge ou deux. Si ie m'y plantois, ie m'y perdrois, et le temps: car i'ay vn esprit primsautier. Ce que ie ne voy de la premiere charge, ie le voy moins en m'y obstinant. Ie ne fay rien sans gayeté: et la continuation et contention trop ferme esblouït mon iugement, l'attriste, et le lasse. Ma veuë s'y confond, et s'y dissipe. Il faut que ie la retire, et que ie l'y remette à secousses. Tout ainsi que pour iuger du lustre de l'escarlatte, on nous ordonne de passer les yeux pardessus, en la parcourant à diuerses veuës, soudaines reprinses et reiterées. Si ce liure me fasche, i'en prens vn autre, et ne m'y addonne qu'aux heures, où l'ennuy de rien faire commence à me saisir. Ie ne me prens gueres aux nouueaux, pour ce que les anciens me semblent plus pleins et plus roides: ny aux Grecs, par ce que mon iugement ne sçait pas faire ses besoignes d'vne puerile et apprantisse intelligence. Entre les liures simplement plaisans, ie trouue des modernes, le Decameron de Boccace, Rabelays, et les baisers de Iean second, s'il les faut loger sous ce tiltre, dignes qu'on s'y amuse. Quant aux Amadis, et telles sortes d'escrits, ils n'ont pas eu le credit d'arrester seulement mon enfance. Ie diray encore cecy, ou hardiment, ou temerairement, que cette vieille ame poisante, ne se laisse plus chatouiller, non seulement à l'Arioste, mais encores au bon Ouide: sa facilité, et ses inuentions, qui m'ont rauy autresfois, à peine m'entretiennent elles à cette heure. Ie dy librement mon aduis de toutes choses, voire et de celles qui surpassent à l'aduenture ma suffisance, et que ie ne tiens aucunement estre de ma iurisdiction. Ce que i'en opine, c'est aussi pour declarer la mesure de ma veuë, non la mesure des choses. Quand ie me trouue dégousté de l'Axioche de Platon, comme d'vn ouurage sans force, eu esgard à vn tel autheur, mon iugement ne s'en croit pas. Il n'est pas si outrecuidé de s'opposer à l'authorité de tant d'autres fameux iugemens anciens: qu'il tient ses regens et ses maistres: et auecq lesquels il est plustost content de faillir. Il s'en prend à soy, et se condamne, ou de s'arrester à l'escorce, ne pouuant penetrer iusques au fonds: ou de regarder la chose par quelque faux lustre. Il se contente de se garentir seulement du trouble et du desreglement: quant à sa foiblesse, il la reconnoist, et aduoüe volontiers. Il pense donner iuste interpretation aux apparences, que sa conception luy presente: mais elles sont imbecilles et imparfaictes. La plus part des fables d'Esope ont plusieurs sens et intelligences: ceux qui les mythologisent, en choisissent quelque visage, qui quadre bien à la fable: mais pour la pluspart, ce n'est que le premier visage et superficiel: il y en a d'autres plus vifs, plus essentiels et internes, ausquels ils n'ont sçeu penetrer: voyla comme i'en fay. Mais pour suyure ma route: il m'a tousiours semblé, qu'en la poësie, Virgile, Lucrece, Catulle, et Horace, tiennent de bien loing le premier rang: et signamment Virgile en ses Georgiques, que i'estime le plus accomply ouurage de la poësie: à comparaison duquel on peut reconnoistre aysément qu'il y a des endroicts de l'Æneide, ausquels l'autheur eust donné encore quelque tour de pigne s'il en eust eu loisir. Et le cinquiesme liure en l'Æneide me semble le plus parfaict. I'ayme aussi Lucain, et le practique volontiers, non tant pour son stile, que pour sa valeur propre, et verité de ses opinions et iugemens. Quant au bon Terence, la mignardise, et les graces du langage Latin, ie le trouue admirable à representer au vif les mouuemens de l'ame, et la condition de nos mœurs: à toute heure nos actions me reiettent à luy. Ie ne le puis lire si souuent que ie n'y trouue quelque beauté et grace nouuelle. Ceux des temps voisins à Virgile se plaignoient, dequoy aucuns luy comparoient Lucrece. Ie suis d'opinion, que c'est à la verité vne comparaison inegale: mais i'ay bien à faire à me r'asseurer en cette creance, quand ie me treuue attaché à quelque beau lieu de ceux de Lucrece. S'ils se piquoient de cette comparaison, que diroient ils de la bestise et stupidité barbaresque, de ceux qui luy comparent à cette heure Arioste: et qu'en diroit Arioste luy-mesme?

_O seclum insipiens et infacetum!_

I'estime que les anciens auoient encore plus à se plaindre de ceux qui apparioient Plaute à Terence (cestuy-cy sent bien mieux son Gentil-homme) que Lucrece à Virgile. Pour l'estimation et preference de Terence, fait beaucoup, que le pere de l'eloquence Romaine l'a si souuent en la bouche, seul de son reng: et la sentence, que le premier iuge des poëtes Romains donne de son compagnon. Il m'est souuent tombé en fantasie, comme en nostre temps, ceux qui se meslent de faire des comedies, ainsi que les Italiens, qui y sont assez heureux, employent trois ou quatre argumens de celles de Terence, ou de Plaute, pour en faire vne des leurs. Ils entassent en vne seule comedie, cinq ou six contes de Boccace. Ce qui les fait ainsi se charger de matiere, c'est la deffiance qu'ils ont de se pouuoir soustenir de leurs propres graces. Il faut qu'ils trouuent vn corps où s'appuyer: et n'ayans pas du leur assez dequoy nous arrester, ils veulent que le conte nous amuse. Il en va de mon autheur tout au contraire: les perfections et beautez de sa façon de dire, nous font perdre l'appetit de son subiect. Sa gentillesse et sa mignardise nous retiennent par tout. Il est par tout si plaisant,

_Liquidus, puróque simillimus amni,_

et nous remplit tant l'ame de ses graces, que nous en oublions celles de sa fable. Cette mesme consideration me tire plus auant. Ie voy que les bons et anciens poëtes ont euité l'affectation et la recherche, non seulement des fantastiques eleuations Espagnoles et Petrarchistes, mais des pointes mesmes plus douces et plus retenues, qui sont l'ornement de tous les ouurages poëtiques des siecles suyuans. Si n'y a il bon iuge qui les trouue à dire en ces anciens, et qui n'admire plus sans comparaison, l'egale polissure et cette perpetuelle douceur et beauté fleurissante des epigrammes de Catulle, que tous les esguillons, dequoy Martial esguise la queuë des siens. C'est cette mesme raison que ie disoy tantost, comme Martial de soy, _minus illi ingenio laborandum fuit, in cuius locum materia successerat_. Ces premiers là, sans s'esmouuoir et sans se picquer se font assez sentir: ils ont dequoy rire par tout, il ne faut pas qu'ils se chatouillent: ceux-cy ont besoing de secours estranger: à mesure qu'ils ont moins d'esprit, il leur faut plus de corps: ils montent à cheual par ce qu'ils ne sont assez forts sur leurs iambes. Tout ainsi qu'en nos bals, ces hommes de vile condition, qui en tiennent escole, pour ne pouuoir representer le port et la decence de nostre noblesse, cherchent à se recommander par des sauts perilleux, et autres mouuemens estranges et basteleresques. Et les dames ont meilleur marché de leur contenance, aux danses où il y a diuerses descoupeures et agitation de corps, qu'en certaines autres danses de parade, où elles n'ont simplement qu'à marcher vn pas naturel, et representer vn port naïf et leur grace ordinaire. Et comme i'ay veu aussi les badins excellens, vestus en leur à tous les iours, et en vne contenance commune, nous donner tout le plaisir qui se peut tirer de leur art: les apprentifs, qui ne sont de si haute leçon, auoir besoin de s'enfariner le visage, se trauestir, se contrefaire en mouuemens de grimaces sauuages, pour nous apprester à rire. Cette mienne conception se reconnoist mieux qu'en tout autre lieu, en la comparaison de l'Æneide et du Furieux. Celuy-là on le voit aller à tire d'aisle, d'vn vol haut et ferme, suyuant tousiours sa poincte: cestuy-cy voleter et sauteler de conte en conte, comme de branche en branche, ne se fiant à ses aisles, que pour vne bien courte trauerse: et prendre pied à chasque bout de champ, de peur que l'haleine et la force luy faille,

_Excursúsque breues tentat._