Essais de Montaigne (self-édition) - Volume II
Part 39
mais que cette façon estoit trop rabbaissée, pour la dignité d'vn Empereur et general d'armée, et remit en train de les appeller seulement soldats. A cette courtoisie, Cæsar mesloit toutesfois vne grande seuerité, à les reprimer. La neufiesme legion s'estant mutinée au pres de Plaisance, il la cassa auec ignominie, quoy que Pompeius fust lors encore en pieds, et ne la reçeut en grace qu'auec plusieurs supplications. Il les rappaisoit plus par authorité et par audace, que par douceur. Là où il parle de son passage de la riuiere du Rhin, vers l'Allemaigne, il dit qu'estimant indigne de l'honneur du peuple Romain, qu'il passast son armée à nauires, il fit dresser vn pont, afin qu'il passast à pied ferme. Ce fut là, qu'il bastit ce pont admirable, dequoy il dechiffre particulierement la fabrique: car il ne s'arreste si volontiers en nul endroit de ses faits, qu'à nous representer la subtilité de ses inuentions, en telle sorte d'ouurages de main. I'y ay aussi remarqué cela, qu'il fait grand cas de ses exhortations aux soldats auant le combat: car où il veut montrer auoir esté surpris, ou pressé, il allegue tousiours cela, qu'il n'eut pas seulement loisir de haranguer son armée. Auant cette grande battaille contre ceux de Tournay; Cæsar, dict-il, ayant ordonné du reste, courut soudainement, où la fortune le porta, pour exhorter ses gens; et rencontrant la dixiesme legion, il n'eut loisir de leur dire, sinon, qu'ils eussent souuenance de leur vertu accoustumée, qu'ils ne s'estonnassent point, et soustinsent hardiment l'effort des aduersaires: et par ce que l'ennemy estoit des-ia approché à vn iect de traict, il donna le signe de la battaille: et de là estant passé soudainement ailleurs pour en encourager d'autres, il trouua qu'ils estoyent des-ia aux prises: voyla ce qu'il en dit en ce lieu là. De vray, sa langue luy a faict en plusieurs lieux de bien notables seruices, et estoit de son temps mesme, son eloquence militaire en telle recommendation, que plusieurs en son armée recueilloyent ses harangues: et par ce moyen, il en fut assemblé des volumes, qui ont duré long temps apres luy. Son parler auoit des graces particulieres; si que ses familiers, et entre autres Auguste, oyant reciter ce qui en auoit esté recueilly, recognoissoit iusques aux phrases, et aux mots, ce qui n'estoit pas du sien. La premiere fois qu'il sortit de Rome, auec charge publique, il arriua en huict iours à la riuiere du Rhone, ayant dans son coche deuant luy vn secretaire ou deux qui escriuoyent sans cesse, et derriere luy, celuy qui portoit son espée. Et certes quand on ne feroit qu'aller, à peine pourroit-on atteindre à cette promptitude, dequoy tousiours victorieux ayant laissé la Gaule, et suiuant Pompeius à Brindes, il subiuga l'Italie en dix huict iours; reuint de Brindes à Rome; de Rome il s'en alla au fin fond de l'Espaigne; où il passa des difficultez extremes, en la guerre contre Affranius et Petreius, et au long siege de Marseille: de là il s'en retourna en la Macedoine, battit l'armée Romaine à Pharsale; passa de là, suiuant Pompeius, en Ægypte, laquelle il subiuga; d'Ægypte il vint en Syrie, et au pays de Pont, où il combattit Pharnaces; de là en Afrique, où il deffit Scipion et Iuba; et rebroussa encore par l'Italie en Espaigne, où il deffit les enfans de Pompeius.
_Ocior et cœli flammis et tigride fœta.
Ac veluti montis saxum de vertice præceps Cùm ruit auulsum vento, seu turbidus imber Proluit, aut annis soluit sublapsa vetustas, Fertur in abruptum magno mons improbus actu, Exultátque solo, siluas, armenta, virósque, Inuoluens secum._
Parlant du siege d'Auaricum, il dit, que c'estoit sa coustume, de se tenir nuict et iour pres des ouuriers, qu'il auoit en besoigne. En toutes entreprises de consequence, il faisoit tousiours la descouuerte luy mesme, et ne passa iamais son armée en lieu, qu'il n'eust premierement recognu. Et si nous croyons Suetone; quand il fit l'entreprise de traietter en Angleterre, il fut le premier à sonder le gué. Il auoit accoustumé de dire, qu'il aimoit mieux la victoire qui se conduisoit par conseil que par force. Et en la guerre contre Petreius et Afranius, la Fortune luy presentant vne bien apparante occasion d'aduantage; il la refusa, dit-il, esperant auec vn peu plus de longueur, mais moins de hazard, venir à bout de ses ennemis. Il fit aussi là vn merueilleux traict, de commander à tout son ost, de passer à nage la riuiere sans aucune necessité,
_Rapuitque ruens in prælia miles, Quod fugiens timuisset iter: mox vda receptis Membra fouent armis, gelidósque a gurgite, cursu Restituunt artus._
Ie le trouue vn peu plus retenu et consideré en ses entreprinses, qu'Alexandre: car cettuy-cy semble rechercher et courir à force les dangers, comme vn impetueux torrent, qui choque et attaque sans discretion et sans chois, tout ce qu'il rencontre.
_Sic tauriformis voluitur Aufidus, Qui regna Dauni perfluit Appuli Dum sæuit, horrendámque cultis Diluuiem meditatur agris._
Aussi estoit-il embesongné en la fleur et premiere chaleur de son aage; là où Cæsar s'y print estant desia meur et bien auancé. Outre ce, qu'Alexandre estoit d'vne temperature plus sanguine, cholere, et ardente: et si esmouuoit encore cette humeur par le vin, duquel Cæsar estoit tres-abstinent. Mais où les occasions de la necessité se presentoyent, et où la chose le requeroit, il ne fut iamais homme faisant meilleur marché de sa personne. Quant à moy, il me semble lire en plusieurs de ses exploicts, vne certaine resolution de se perdre, pour fuyr la honte d'estre vaincu. En cette grande battaille qu'il eut contre ceux de Tournay, il courut se presenter à la teste des ennemis, sans bouclier, comme il se trouua, voyant la pointe de son armée s'esbranler: ce qui luy est aduenu plusieurs autres fois. Oyant dire que ses gens estoyent assiegez, il passa desguisé au trauers l'armée ennemie, pour les aller fortifier de sa presence. Ayant trauersé à Dirrachium, auec bien petites forces, et voyant que le reste de son armée qu'il auoit laissée à conduire à Antonius, tardoit à le suiure, il entreprit luy seul de repasser la mer par vne tres-grande tormente: et se desroba, pour aller reprendre le reste de ses forces; les ports de delà, et toute la mer estant saisie par Pompeius. Et quant aux entreprises qu'il a faictes à main armée, il y en a plusieurs, qui surpassent en hazard tout discours de raison militaire: car auec combien foibles moyens, entreprint-il de subiuger le Royaume d'Ægypte: et depuis d'aller attaquer les forces de Scipion et de Iuba, de dix parts plus grandes que les siennes? Ces gens là ont eu ie ne sçay quelle plus qu'humaine confiance de leur fortune: et disoit-il, qu'il falloit executer, non pas consulter les hautes entreprises. Apres la battaille de Pharsale, comme il eust enuoyé son armée deuant en Asie, et passast auec vn seul vaisseau, le destroit de l'Hellespont, il rencontra en mer Lucius Cassius, auec dix gros nauires de guerre: il eut le courage non seulement de l'attendre, mais de tirer droit vers luy, et le sommer de se rendre: et en vint à bout. Ayant entrepris ce furieux siege d'Alexia, où il y auoit quatre vingts mille hommes de deffence, toute la Gaule s'estant esleuée pour luy courre sus, et leuer le siege, et dressé vn' armée de cent neuf mille cheuaux, et de deux cens quarante mille hommes de pied, quelle hardiesse et maniacle confiance fut-ce, de n'en vouloir abandonner son entreprise, et se resoudre à deux si grandes difficultez ensemble? Lesquelles toutesfois il soustint: et apres auoir gaigné cette grande battaille contre ceux de dehors, rengea bien tost à sa mercy ceux qu'il tenoit enfermez. Il en aduint autant à Lucullus, au siege de Tigranocerta contre le Roy Tigranes, mais d'vne condition dispareille, veu la mollesse des ennemis, à qui Lucullus auoit affaire. Ie veux icy remarquer deux rares euenemens et extraordinaires, sur le faict de ce siege d'Alexia, l'vn, que les Gaulois s'assemblans pour venir trouuer là Cæsar, ayans faict denombrement de toutes leurs forces, resolurent en leur conseil, de retrancher vne bonne partie de cette grande multitude, de peur qu'ils n'en tombassent en confusion. Cet exemple est nouueau, de craindre à estre trop: mais à le bien prendre, il est vray-semblable, que le corps d'vne armée doit auoir vne grandeur moderée, et reglée à certaines bornes, soit pour la difficulté de la nourrir, soit pour la difficulté de la conduire et tenir en ordre. Aumoins seroit il bien aisé à verifier par exemple, que ces armées monstrueuses en nombre, n'ont guere rien fait qui vaille. Suiuant le dire de Cyrus en Xenophon, ce n'est pas le nombre des hommes, ains le nombre des bons hommes, qui faict l'aduantage: le demeurant servant plus de destourbier que de secours. Et Baiazet print le principal fondement à sa resolution, de liurer iournée à Tamburlan, contre l'aduis de tous ses Capitaines, sur ce, que le nombre innombrable des hommes de son ennemy luy donnoit certaine esperance de confusion. Scanderbech bon iuge et tres expert, auoit accoustumé de dire, que dix ou douze mille combattans fideles, deuoient baster à vn suffisant chef de guerre, pour garantir sa reputation en toute sorte de besoing militaire. L'autre poinct, qui semble estre contraire, et à l'vsage, et à la raison de la guerre, c'est que Vercingentorix, qui estoit nommé chef et general de toutes les parties des Gaules, reuoltées, print party de s'aller enfermer dans Alexia. Car celuy qui commande à tout vn pays ne se doit iamais engager qu'au cas de cette extremité, qu'il y allast de sa derniere place, et qu'il n'y eust rien plus à esperer qu'en la deffence d'icelle. Autrement il se doit tenir libre, pour auoir moyen de prouuoir en general à toutes les parties de son gouuernement.
Pour reuenir à Cæsar, il deuint auec le temps vn peu plus tardif et plus consideré, comme tesmoigne son familier Oppius: estimant, qu'il ne deuoit aisément hazarder l'honneur de tant de victoires, lequel, vne seule defortune luy pourroit faire perdre. C'est ce que disent les Italiens, quand ils veulent reprocher cette hardiesse temeraire, qui se void aux ieunes gens, les nommants necessiteux d'honneur, _bisognosi d'honore_: et qu'estans encore en cette grande faim et disette de reputation, ils ont raison de la chercher à quelque prix que ce soit: ce que ne doiuent pas faire ceux qui en ont desia acquis à suffisance. Il y peut auoir quelque iuste moderation en ce desir de gloire, et quelque sacieté en cet appetit comme aux autres: assez de gens le pratiquent ainsin. Il estoit bien esloigné de cette religion des anciens Romains, qui ne se vouloyent preualoir en leurs guerres, que de la vertu simple et nayfue. Mais encore y apportoit il plus de conscience que nous ne ferions à cette heure, et n'approuuoit pas toutes sortes de moyens, pour acquerir la victoire. En la guerre contre Ariouistus, estant à parlementer auec luy, il y suruint quelque remuement entre les deux armées, qui commença par la faute des gens de cheual d'Ariouistus. Sur ce tumulte, Cæsar se trouua auoir fort grand aduantage sur ses ennemis, toutes-fois il ne s'en voulut point preualoir, de peur qu'on luy peust reprocher d'y auoir procedé de mauuaise foy.
Il auoit accoustumé de porter vn accoustrement riche au combat, et de couleur esclatante, pour se faire remarquer. Il tenoit la bride plus estroite à ses soldats, et les tenoit plus de court estants pres des ennemis. Quand les anciens Grecs vouloient accuser quelqu'vn d'extreme insuffisance, ils disoyent en commun prouerbe, qu'il ne sçauoit ny lire ny nager: il auoit cette mesme opinion, que la science de nager estoit tres-vtile à la guerre, et en tira plusieurs commoditez: s'il auoit à faire diligence, il franchissoit ordinairement à nage les riuieres qu'il rencontroit: car il aymoit à voyager à pied, comme le grand Alexandre. En Ægypte, ayant esté forcé pour se sauuer, de se mettre dans vn petit batteau, et tant de gens s'y estants lancez quant et luy, qu'il estoit en danger d'aller à fons, il ayma mieux se ietter en la mer, et gaigna sa flotte à nage, qui estoit plus de deux cents pas au delà, tenant en sa main gauche ses tablettes hors de l'eau, et trainant à belles dents sa cotte d'armes, afin que l'ennemy n'en iouyst, estant desia bien auancé sur l'aage. Iamais chef de guerre n'eut tant de creance sur ses soldats. Au commencement de ses guerres ciuiles, les centeniers luy offrirent de soudoyer chacun sur sa bourse, vn homme d'armes, et les gens de pied, de le seruir à leurs despens: ceux qui estoyent plus aysez, entreprenants encore à deffrayer les plus necessiteux. Feu Monsieur l'Admiral de Chastillon nous fit veoir dernierement vn pareil cas en noz guerres ciuiles: car les François de son armée, fournissoient de leurs bourses au payement des estrangers, qui l'accompagnoient. Il ne se trouueroit guere d'exemples d'affection si ardente et si preste, parmy ceux qui marchent dans le vieux train, soubs l'ancienne police des loix. La passion nous commande bien plus viuement que la raison. Il est pourtant aduenu en la guerre contre Annibal, qu'à l'exemple de la liberalité du peuple Romain en la ville, les gendarmes et Capitaines refuserent leur paye; et appelloit on au camp de Marcellus, mercenaires, ceux qui en prenoient. Ayant eu du pire aupres de Dyrrachium, ses soldats se vindrent d'eux mesmes offrir à estre chastiez et punis, de façon qu'il eut plus à les consoler qu'à les tancer. Vne sienne seule cohorte, soustint quatre legions de Pompeius plus de quatre heures, iusques à ce qu'elle fut quasi toute deffaicte à coups de trait, et se trouua dans la tranchée, cent trente mille flesches. Vn soldat nommé Scæua, qui commandoit à l'vne des entrées, s'y maintint inuincible ayant vn œil creué, vne espaule et vne cuisse percées, et son escu faucé en deux cens trente lieux. Il est aduenu à plusieurs de ses soldats pris prisonniers, d'accepter plustost la mort, que de vouloir promettre de prendre autre party. Granius Petronius, pris par Scipion en Affrique, Scipion apres auoir faict mourir ses compagnons, luy manda qu'il luy donnoit la vie, car il estoit homme de reng et questeur: Petronius respondit que les soldats de Cæsar auoyent accoustumé de donner la vie aux autres, non la receuoir; et se tua tout soudain de sa main propre. Il y a infinis exemples de leur fidelité: il ne faut pas oublier le traict de ceux qui furent assiegez à Salone, ville partizane pour Cæsar contre Pompeius, pour vn rare accident qui y aduint. Marcus Octauius les tenoit assiegez; ceux de dedans estans reduits en extreme necessité de toutes choses, en maniere que pour suppleer au deffaut qu'ils auoyent d'hommes, la plus part d'entre eux y estans morts et blessez, ils auoyent mis en liberté tous leurs esclaues, et pour le seruice de leurs engins auoient esté contraints de coupper les cheueux de toutes les femmes, affin d'en faire des cordes; outre vne merueilleuse disette de viures; et ce neantmoins resolus de iamais ne se rendre. Apres auoir trainé ce siege en grande longueur, d'où Octauius estoit deuenu plus nonchalant, et moins attentif à son entreprinse, ils choisirent vn iour sur le midy, et comme ils eurent rangé les femmes et les enfans sur leurs murailles, pour faire bonne mine, sortirent en telle furie, sur les assiegeans, qu'ayants enfoncé le premier, le second, et tiers corps de garde, et le quatriesme, et puis le reste, et ayants faict du tout abandonner les tranchées, les chasserent iusques dans les nauires: et Octauius mesmes se sauua à Dyrrachium, où estoit Pompeius. Ie n'ay point memoire pour cett' heure, d'auoir veu aucun autre exemple, où les assiegez battent en gros les assiegeans, et gaignent la maistrise de la campaigne; ny qu'vne sortie ait tiré en consequence, vne pure et entiere victoire de battaille.
CHAPITRE XXXV.
_De trois bonnes femmes._
IL n'en est pas à douzaines, comme chacun sçait; et notamment aux deuoirs de mariage: car c'est vn marché plein de tant d'espineuses circonstances, qu'il est malaisé que la volonté d'vne femme, s'y maintienne entiere long temps. Les hommes, quoy qu'ils y soyent auec vn peu meilleure condition, y ont trop affaire. La touche d'vn bon mariage, et sa vraye preuue, regarde le temps que la societé dure; si elle a esté constamment douce, loyalle, et commode. En nostre siecle, elles reseruent plus communément, à estaller leurs bons offices, et la vehemence de leur affection, enuers leurs maris perdus: cherchent au moins lors, à donner tesmoignage de leur bonne volonté. Tardif tesmoignage, et hors de saison. Elles preuuent plustost par là, qu'elles ne les ayment que morts. La vie est pleine de combustion, le trespas d'amour, et de courtoisie. Comme les peres cachent l'affection enuers leurs enfans, elles volontiers de mesmes, cachent la leur enuers le mary, pour maintenir vn honneste respect. Ce mystere n'est pas de mon goust. Elles ont beau s'escheueler et s'esgratigner; ie m'en vois à l'oreille d'vne femme de chambre, et d'vn secretaire: comment estoient-ils, Comment ont-ils vescu ensemble? il me souuient tousiours de ce bon mot, _iactantius mœrent, quæ minus dolent_. Leur rechigner est odieux aux viuans, et vain aux morts. Nous dispenserons volontiers qu'on rie apres, pourueu qu'on nous rie pendant la vie. Est-ce pas de quoy resusciter de despit: qui m'aura craché au nez pendant que i'estoy, me vienne frotter les pieds, quand ie ne suis plus? S'il y a quelque honneur à pleurer les maris, il n'appartient qu'à celles qui leur ont ry: celles qui ont pleuré en la vie, qu'elles rient en la mort, au dehors comme au dedans. Aussi, ne regardez pas à ces yeux moites, et à cette piteuse voix: regardez ce port, ce teinct, et l'embonpoinct de ces iouës, soubs ces grands voiles: c'est par là qu'elle parle François. Il en est peu, de qui la santé n'aille en amendant, qualité qui ne sçait pas mentir. Cette ceremonieuse contenance ne regarde pas tant derriere soy, que deuant; c'est acquest, plus que payement. En mon enfance, vne honneste et tresbelle dame, qui vit encores, vefue d'vn Prince, auoit ie ne sçay quoy plus en sa parure, qu'il n'est permis par les loix de nostre vefuage: à ceux qui le luy reprochoient: C'est, disoit elle, que ie ne practique plus de nouuelles amitiez, et suis hors de volonté de me remarier. Pour ne disconuenir du tout à nostre vsage, i'ay icy choisi trois femmes, qui ont aussi employé l'effort de leur bonté, et affection, autour la mort de leurs maris. Ce sont pourtant exemples vn peu autres, et si pressans, qu'ils tirent hardiment la vie en consequence. Pline le ieune auoit pres d'vne sienne maison en Italie, vn voisin merueilleusement tourmenté de quelques vlceres, qui luy estoient suruenues és parties honteuses. Sa femme le voyant si longuement languir, le pria de permettre, qu'elle veist à loisir et de pres l'estat de son mal, et qu'elle luy diroit plus franchement qu'aucun autre ce qu'il auoit à en esperer. Apres auoir obtenu cela de luy, et l'auoir curieusement consideré, elle trouua qu'il estoit impossible, qu'il en peust guerir, et que tout ce qu'il auoit à attendre, c'estoit de trainer fort long temps vne vie douloureuse et languissante: si luy conseilla pour le plus seur et souuerain remede, de se tuer. Et le trouuant vn peu mol, à vne si rude entreprise: Ne pense point, luy dit-elle, mon amy, que les douleurs que ie te voy souffrir ne me touchent autant qu'à toy, et que pour m'en deliurer, ie ne me vueille seruir moy-mesme, de cette medecine que ie t'ordonne. Ie te veux accompagner à la guerison, comme i'ay faict à la maladie: oste cette crainte, et pense que nous n'aurons que plaisir en ce passage, qui nous doit deliurer de tels tourmens: nous nous en irons heureusement ensemble. Cela dit, et ayant rechauffé le courage de son mary, elle resolut qu'ils se precipiteroient en la mer, par vne fenestre de leur logis, qui y respondoit. Et pour maintenir iusques à sa fin, cette loyale et vehemente affection, dequoy elle l'auoit embrassé pendant sa vie, elle voulut encore qu'il mourust entre ses bras; mais de peur qu'ils ne luy faillissent, et que les estraintes de ses enlassemens, ne vinssent à se relascher par la cheute et la crainte, elle se fit lier et attacher bien estroitement auec luy, par le faux du corps; et abandonna ainsi sa vie, pour le repos de celle de son mary. Celle-là estoit de bas lieu; et parmy telle condition de gens, il n'est pas si nouueau d'y voir quelque traict de rare bonté,
_Extrema per illos Iustitia excedens terris vestigia fecit._